Une opinion publique méfiante croit, non sans raison,
que les médias et notamment les grands quotidiens nationaux, servent les
puissants parce que leurs propriétaires ne sont pas des patrons de presse mais
plutôt des financiers ou des industriels. Le temps des Beuve-Méry et autres
Jean Daniel est révolu. Le Monde, Libé, Le Point et bien d’autres journaux sont
tenus par des industriels, comme du reste la première chaîne de télévision sur
le clavier de la télécommande mais aussi par l’audience, sans oublier les
autres chaînes en libre accès sur la TNT. L’opinion pense alors que les
journalistes sont muselés par leur patron, hésitant à publier des reportages
pouvant gêner les activités financières et industrielles des propriétaires de
médias. Ou même à écrire des choses pas très convenables sur le monde
économique. Ainsi, les gens de la rue se méfient des médias, croyant que les
journalistes sont aux ordres du système. Ce faisant, les gens sont copieusement
leurrés car la connivence entre médias et puissants est bien plus subtile, sans
être organisée, car l’esprit des médias se propage tel un cortège d’ectoplasmes
par-delà les patrons de chaînes et journaux.
La propagation de l’idéologie ultralibérale avec la
promotion de la réussite matérielle, des parvenus et autres célébrités, ne
repose pas sur une ligne rédactionnelle imposée par les patrons de médias mais
sur un phénomène médiatique bien plus subtil qu’on pourrait appeler la
gentrification des studios de télé et radio. L’espace médiatique fonctionne
comme un milieu urbain avec des critères de sélection bien plus drastique. On
n’occupe pas un plateau de télé comme une place dans un centre ville huppé. Par
contre, occuper un logement dans ces quartiers chics demande des moyens
financiers important et c’est ce phénomène que les sociologues appellent
gentrification. Les couches sociales les plus basses sont maintenues à la
périphérie alors que l’argent devient un moyen de sélection pour habiter dans
les quartiers des centres-villes baptisés avec des noms évocateurs. A Bordeaux,
on connaît le triangle d’or cerné par trois artères aux enseignes
prestigieuses. A Nice, c’est le carré d’or, qui court du boulevard Gambetta
jusqu’à la place Masséna et qui en fait est un rectangle limité au nord par le
boulevard Victor Hugo. Dans les médias, il y a les studios des matinales de
radio et les deux plateaux du JT de 20 heures sur la Une et la Deux. C’est un
peu l’équivalent des quartiers en or. Pour y pénétrer, il faut une notoriété
importante et le plus souvent, disposer d’un niveau de vie conséquent.
Les médias concourent ainsi à doter les personnalités
d’un capital image. On pense en général que les célébrités sont conviées sur
les plateaux télé parce qu’elles ont une importance et jouent un rôle utile
dans la société. C’est souvent l’inverse. Il suffit de passer régulièrement aux
heures de grande écoute pour paraître important. Le phénomène ne date pas
d’hier. Déjà le sociologue Cazeneuve, alors président de l’ORTF, avait analysé
la naissance du phénomène de starisation en concluant que la télévision
octroyait à des personnes bien ordinaires une notoriété usurpée. Le phénomène
s’est intensifié avec la multiplication des chaînes. Dans les talk show à
grande écoute, on peut voir les médiarques s’inviter mutuellement. Nagui ou
Patrick Sébastien par exemple. Qu’ont-ils fait ? Sauver des gens au péril de
leur vie, faire des découvertes scientifiques, composer ou écrire des œuvres,
négocier des tournants politiques critiques, écrire des essais fulgurants ?
Non, juste amuser et divertir. On notera que le cumul des apparitions
médiatiques est devenu courant, dans tous les secteurs du divertissement, jeux
télévisés, variété, cinéma, chansonnette, livres grand public et même la
politique qui est devenu un divertissement. Les ministres passent chez Ruquier
ou Ardisson. D’insipides chanteurs sont régulièrement invités et les autres
fois, ce sont de piètres humoristes qui ne font même plus rire. On s’étonne du
fiasco de Sophia Aram sur la Deux mais cette fille est un fiasco. N’importe
quelle oreille attentive le savait, après avoir écouté ses fades prestations
dans la matinale d’Inter.
D’autres faits médiatiques méritent une analyse,
montrant que les plateaux sont à l’instar des clubs select comme le Jockey ou
le Rotary, ouverts moyennant un statut très spécial. On aura remarqué que les
gens sélect bénéficient d’avantages dont ne dispose pas le citoyen ordinaire,
par exemple lors d’une mise en cause dans une affaire. Le citoyen ira devant
les tribunaux s’expliquer mais la célébrité peut à certaines occasions se
défendre sur le plateau du JT. On l’a constaté souvent, pour des managers comme
J.M. Messier, des affairistes comme B. Tapie, des politiciens comme J.M
Cahuzac. Les autres fois, ce sont des chanteurs ou acteurs déjà surexposés qui
viennent parfaire leur promo. Cette visibilité médiatique assortie d’un cumul
et d’une surexposition finit par engendrer auprès du public la représentation
d’un monde supérieur, séparé, fait d’individus méritant leurs avantages et
doués d’une aura qui est souvent artificielle. Les médias contribuent à
renforcer le monde des puissants, des dominants, des oligarques. Les gens de la
rue peuvent alors se sentir dépréciés, privés de talent, d’estime, de
reconnaissance, destinés à accepter le sort économique que le système leur
accorde.
Le jeu médiatique est idéologiquement orienté mais sans
coordination. Simplement une soumission des responsables médiatiques face aux
puissants, dominants et autres célébrités qu’ils se plaisent à bousculer de
temps à autre pour laisser accroire à une liberté de la presse mais face
auxquels ils montrent une révérence bien récompensée car par le jeu de miroir
les médiarques se donnent une prestance et une aura proportionnelle aux
rayonnement médiatique de leurs invités. Tout ce « beau monde » se regarde dans
la glace et se voit dans le miroir de la classe supérieure, légitimant une
conscience de classe diffusée dans les populations. Les directeurs et autres
producteurs d’émissions de masses ont en effet des revenus assez conséquents, 5
à 10 milles euros le mois, voire plus, et les animateurs encore plus ce qui ne
peut que les inciter à quelque connivence avec l’hyper classe qui émarge bien
plus haut. Les gens de peu n’ont que peu de visibilité médiatique. Quelques
séries télé leur sont dédiées, entre Louis la brocante et la famille d’accueil.
Les médias légitiment la place des puissants en la renforçant tout en proposant
aux populations des émissions de divertissement sur la cuisine, la déco et le
jardinage. Les intellectuels invités sur les plateaux de grande écoute ne font
que légitimer le système ou à en livrer une contestation tellement vaine et
irréalisable qu’elle devient la complainte des gens frustrés autant que la
justification en filigrane iconique des maîtres du système.
Cela étant établi, on pourra questionner un peu plus en
profondeur ce que révèle le phénomène de visibilité médiatique des élites,
autrement dit de gentrification des plateaux de télévision. Comme dans les
systèmes vivants, l’organisation d’un système, qu’il soit moléculaire ou
social, repose sur une organisation de l’information. La gentrification des
médias participe à la loi d’organisation et de domination des élites du système
grâce à cette surexposition. Une bataille se joue sur l’occupation du terrain.
On peut lui opposer les principes de civilisation bien peu armés pour lutter
contre un système qui rassemble en une connivence universelle ceux qui
admirent, les populations de l’âge technumérique, et ceux qui se font admirer,
les puissants, les célébrités, les élites. Finalement on ne découvre rien de
neuf. La communication et les images ont toujours été l’instrument des
puissants. Les médias contemporains ne sont qu’un moyen perfectionné et
transformé pour cette emprise du monde des élites qui cette fois a gagné la
lutte des classes. Parce que les gens ne lisent plus en s’appropriant le sens
du monde.
Les médiarques ne sont pas des valets, ni des
domestiques, ils prennent une bonne part d’avantage (aura et revenus) en
déroulant le tapis face aux puissants, se croyant eux aussi devenus des maîtres
au point de jouer les justiciers, les moralistes, les professeurs d’allégeance,
les comptables de l’économie, les staliniens en costume de Zorro, les
prescripteurs, appuyant notamment les options militaristes du président. Les
médias sont presque devenus l’instrument d’une dictature exercée sur les
consciences, pire que les religions d’antan mais les citoyens ont les moyens de
résister et s’ils ne le font pas, ne les plaignons pas, ils ne sont pas les
victimes mais les coupables de ce déni de civilisation.

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