lundi 31 octobre 2016

Crimes de guerre saoudiens au Yémen avec la bénédiction et les armes occidentales



Les raids aériens de la coalition menée par l’Arabie Saoudite au Yémen sont déjà responsables de plus de 2 400 morts civiles, y compris des patients hospitalisés par Médecins Sans Frontières et des enfants dans une école coranique. Le Yémen, écrasé par la pauvreté et dépendant des importations pour 80% de son alimentation, est coupé de ses approvisionnements vitaux par le blocus maritime de Riyad. Plus de 1,5 million d’enfants souffrent déjà de malnutrition, dont 370 000 d’entre eux de manière critique. Les soins médicaux sont insuffisants, car l’Arabie Saoudite bombarde les usines pharmaceutiques et limite l’importation de médicaments. Les médias allemands [et français] font rarement état de la catastrophe humanitaire au Yémen, pour laquelle Riyad, l’un des principaux alliés de Berlin [et de Paris] au Moyen-Orient, est responsable. La guerre de Riyad au Yémen contre les insurgés Houthis vise également à faire reculer l’influence iranienne, servant ainsi également les intérêts de l’élite allemande [et française].
Dès le début de leur agression contre le Yémen, l’Arabie Saoudite et sa coalition militaire [1] ont recouru aux raids aériens, causant de nombreuses victimes civiles, certains ayant rapidement été considérés comme des crimes de guerre. 18 victimes civiles étaient déjà signalées après les premiers raids aériens le 25 mars 2015. Le même jour, la Maison Blanche a annoncé que le Président Barack Obama avait autorisé « la fourniture de soutien logistique et de renseignements » à la coalition saoudienne et avait établi une cellule de planification commune avec l’Arabie Saoudite pour coordonner son soutien [2]. En outre, le secrétaire d’État américain John Kerry a annoncé que l’assistance US incluait un « ciblage » militaire [3]. Cependant, cela a été rapidement réfuté officiellement – pour une bonne raison : le 14 avril, le Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, s’est senti obligé de critiquer vivement les nombreuses attaques contre les civils yéménites. Au moins 364 civils avaient déjà perdu la vie depuis le début du conflit, une part considérable étant due aux raids aériens de la coalition saoudienne, selon Al Hussein. Des hôpitaux, des écoles, des mosquées et des quartiers résidentiels ont été détruits lors des raids aériens. Le Haut-commissaire a demandé des enquêtes [4].

« Compréhension totale »

Les raids aériens dirigés par les Saoudiens contre des civils et le grand nombre de victimes civiles n’ont pas empêché le gouvernement allemand d’approuver explicitement cette guerre. Le jour suivant les premiers raids aériens qui ont causé 18 victimes civiles, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a affirmé sa « compréhension totale à l’égard des opérations saoudiennes » [5]. Le ministère des Affaires étrangères a émis plusieurs déclarations selon lesquelles les attaques de l’Arabie Saoudite contre le Yémen étaient « conformes au droit international », et qu’il n’y a « aucun doute que les opérations saoudiennes sont autorisées par le droit international » [6]. Alors que Berlin était occupé à soutenir Riyad, les organisations de défense des droits de l’homme essayaient d’évaluer la situation sur le terrain. Les 15 et 16 mai 2015, Human Rights Watch a profité d’un cessez-le-feu de cinq jours pour mener des enquêtes sur le terrain à Saada. La ville de Saada, un bastion Houthi, était l’une des régions les plus touchées par les raids aériens de Riyad dans sa guerre contre le mouvement Houthi. Entre autres, l’organisation a documenté six attaques contre des maisons résidentielles, dont l’une a tué 27 membres d’une même famille, dont 17 enfants. Les frappes aériennes ont également frappé une école, une station-service bondée et cinq marchés, pour lesquels il n’y avait aucune preuve d’activité militaire. Selon Human Rights Watch, ces attaques semblent avoir été des crimes de guerre [7].

Bloqués dans la faim

Depuis lors, des allégations sérieuses ont régulièrement été soulevées concernant la manière dont la coalition dirigée par l’Arabie Saoudite mène sa guerre au Yémen. Riyad avait déjà imposé un blocus maritime le 26 mars 2015, immédiatement après les premiers bombardements, qui ont presque complètement interrompu les importations du Yémen, avec des conséquences désastreuses. Avant l’imposition du blocus, environ 80% des besoins alimentaires du pays provenaient de l’étranger, dont 90% de son blé et tout son riz [8]. Seule une petite partie de ce qui est nécessaire parvient au Yémen depuis que le blocus a été imposé. En dépit des activités désespérées des Nations Unies et de diverses organisations humanitaires, il y a un grave manque de nourriture, de carburant et de médicaments. Sur les 26 millions de Yéménites, 21,2 millions – 82% de la population – dépendent désormais de l’aide humanitaire; 14,4 millions n’ont pas suffisamment de nourriture ; 7,6% sont touchés par de graves pénuries alimentaires ; 1,5 million d’enfants souffrent de sous-alimentation – dont 370 000 de manière critique. Récemment, l’UNICEF a sonné l’alarme. Malgré d’énormes efforts, les organisations humanitaires n’ont pu atténuer la misère que dans une mesure limitée, a annoncé l’agence. Tout doit être fait pour normaliser l’approvisionnement alimentaire et le système de santé. Bien sûr, cela présupposerait que l’Arabie Saoudite, l’un des principaux alliés [des pays occidentaux] du Moyen-Orient, lève son blocus qui dure depuis une année et demie.
Tout récemment, l’UNICEF a de nouveau dénoncé un crime de guerre évident commis par la coalition dirigée par Riyad. Le 13 août 2016 au matin, une école coranique a été touchée lors d’un bombardement sur Saada, dans le nord du pays. Au moins sept enfants, âgés de six à quatorze ans, ont été tués, les survivants blessés ayant été emmenés à l’hôpital. Quelques jours auparavant, l’UNICEF avait signalé que 1 121 enfants avaient été tués pendant la guerre. Selon les Nations Unies, 4 125 civils ont été tués dans cette guerre, dont 60% – plus de 2 400 personnes – lors de raids aériens de la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite. En août, Human Rights Watch et Amnesty International ont annoncé avoir « documenté plus de 70 attaques aériennes illégales de la coalition, dont certaines pourraient constituer des crimes de guerre, qui ont tué plus de 900 civils, et 19 attaques utilisant des bombes à sous-munitions internationalement interdites » [9]. Même des usines de médicaments, des centres de stockage d’aliments et des hôpitaux clairement identifiés pour lesquels Médecins sans frontières avait fourni les coordonnées GPS ont été bombardés [10]. Les données indiquent que plus d’un tiers des raids aériens menés par l’Arabie saoudite sur le Yémen ont frappé des sites civils [11]. Le récent bombardement contre un bâtiment dans lequel plus d’un millier de personnes s’étaient rassemblées pour assister à une cérémonie funéraire ajoute un autre crime de guerre saoudien à la liste, avec plus de 140 personnes tuées.
Contrairement aux crimes de guerre allégués ou réels à Alep, exploités actuellement à des fins de propagande de politique étrangère [12], Berlin, autant que possible, ferme les yeux sur les crimes de guerre imputés aux Saoudiens – pour deux raisons. La première est que contrairement aux gouvernements syrien et russe, le clan dirigeant à Riyad est considéré comme un administrateur fidèle des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. La deuxième se trouve dans les ramifications du conflit au Yémen. Début 2015, le Président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, allié des Saoudiens et considéré comme pro-occidental, a été renversé par le mouvement rebelle Houthi du Yémen du Nord, qui est considéré – même si c’est souvent exagéré – comme proche de l’Iran, et ayant clairement des positions anti-occidentales. « La perspective qu’en plus du détroit d’Ormuz, l’Iran – pays protecteur des Houthis – puisse également prendre le contrôle des détroits entre le Yémen et l’Afrique, à travers lesquels des millions de barils de pétrole sont transportés quotidiennement, a horrifié beaucoup de personnes » en Occident, a rapporté un expert allemand du Moyen-Orient en mars 2015, au début de la guerre [13]. Par conséquent, Berlin ne soulève aucune objection à l’action militaire de Riyad contre les Houthis – et donc aussi contre l’Iran.
Loin d’avoir à redouter des conséquences pour ses crimes de guerre, comme son bombardement d’une cérémonie funéraire à Sanaa, l’Arabie Saoudite continue à recevoir des équipements militaires allemands – y compris des armes qu’elle utilise au Yémen. Les négociations actuelles sur la livraison de nouveaux Eurofighters à l’armée de l’air saoudienne n’en sont que le dernier exemple.
Traduit par  Eve Harguindey
Notes
[1] Au début, cinq membres du Conseil de coopération du Golfe (GCC) ont participé à la guerre au Yémen, l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, le Bahreïn et le Koweït, ainsi que la Jordanie, l’Egypte, le Soudan et le Maroc.
[2] Déclaration de la porte-parole du Conseil de sécurité nationale Bernadette Meehan sur la situation au Yémen. www.whitehouse.gov, 25.03.2015.
[3] Saudi and Arab allies bomb Houthi positions in Yemen. www.aljazeera.com 26.03.2015.
[4] Yemen: Zeid calls for investigations into civilian casualties. www.ohchr.org 14.04.2015.
[5] "Die Lage ist gefährlich, nicht nur für die Golfregion". www.bild.de 27.03.2015. See In Flammen.
[6] Stellungnahmen von Sprechern des Auswärtigen Amts vor der Bundespressekonferenz. See In Flames (II).
[7] Human Rights Watch: Targeting Saada. Unlawful Coalition Airstrikes on Saada City in Yemen. London, June 2015.
[8] Omer Karasapan: Conflict, famine, refugees, and IDPs: A perfect storm in Yemen? www.brookings.edu 14.04.2015.
[9] UN: Create International Inquiry on Yemen. www.hrw.org 26.08.2016.
[10] Priyanka Motaparthy: US Should Stop Making Excuses for Saudi Violations in Yemen. www.hrw.org 06.10.2016.
[11] Ewen MacAskill, Paul Torpey: One in three Saudi air raids on Yemen hit civilian sites, data shows. www.theguardian.com 16.09.2016.
[13] Rainer Hermann: Neues, altes Arabien. Frankfurter Allgemeine Zeitung 30.03.2015.

jeudi 20 octobre 2016

Les médias au service des oligarchies et des puissants, ils sont presque devenus l’instrument d’une dictature exercée sur les consciences.



Une opinion publique méfiante croit, non sans raison, que les médias et notamment les grands quotidiens nationaux, servent les puissants parce que leurs propriétaires ne sont pas des patrons de presse mais plutôt des financiers ou des industriels. Le temps des Beuve-Méry et autres Jean Daniel est révolu. Le Monde, Libé, Le Point et bien d’autres journaux sont tenus par des industriels, comme du reste la première chaîne de télévision sur le clavier de la télécommande mais aussi par l’audience, sans oublier les autres chaînes en libre accès sur la TNT. L’opinion pense alors que les journalistes sont muselés par leur patron, hésitant à publier des reportages pouvant gêner les activités financières et industrielles des propriétaires de médias. Ou même à écrire des choses pas très convenables sur le monde économique. Ainsi, les gens de la rue se méfient des médias, croyant que les journalistes sont aux ordres du système. Ce faisant, les gens sont copieusement leurrés car la connivence entre médias et puissants est bien plus subtile, sans être organisée, car l’esprit des médias se propage tel un cortège d’ectoplasmes par-delà les patrons de chaînes et journaux.
La propagation de l’idéologie ultralibérale avec la promotion de la réussite matérielle, des parvenus et autres célébrités, ne repose pas sur une ligne rédactionnelle imposée par les patrons de médias mais sur un phénomène médiatique bien plus subtil qu’on pourrait appeler la gentrification des studios de télé et radio. L’espace médiatique fonctionne comme un milieu urbain avec des critères de sélection bien plus drastique. On n’occupe pas un plateau de télé comme une place dans un centre ville huppé. Par contre, occuper un logement dans ces quartiers chics demande des moyens financiers important et c’est ce phénomène que les sociologues appellent gentrification. Les couches sociales les plus basses sont maintenues à la périphérie alors que l’argent devient un moyen de sélection pour habiter dans les quartiers des centres-villes baptisés avec des noms évocateurs. A Bordeaux, on connaît le triangle d’or cerné par trois artères aux enseignes prestigieuses. A Nice, c’est le carré d’or, qui court du boulevard Gambetta jusqu’à la place Masséna et qui en fait est un rectangle limité au nord par le boulevard Victor Hugo. Dans les médias, il y a les studios des matinales de radio et les deux plateaux du JT de 20 heures sur la Une et la Deux. C’est un peu l’équivalent des quartiers en or. Pour y pénétrer, il faut une notoriété importante et le plus souvent, disposer d’un niveau de vie conséquent.
Les médias concourent ainsi à doter les personnalités d’un capital image. On pense en général que les célébrités sont conviées sur les plateaux télé parce qu’elles ont une importance et jouent un rôle utile dans la société. C’est souvent l’inverse. Il suffit de passer régulièrement aux heures de grande écoute pour paraître important. Le phénomène ne date pas d’hier. Déjà le sociologue Cazeneuve, alors président de l’ORTF, avait analysé la naissance du phénomène de starisation en concluant que la télévision octroyait à des personnes bien ordinaires une notoriété usurpée. Le phénomène s’est intensifié avec la multiplication des chaînes. Dans les talk show à grande écoute, on peut voir les médiarques s’inviter mutuellement. Nagui ou Patrick Sébastien par exemple. Qu’ont-ils fait ? Sauver des gens au péril de leur vie, faire des découvertes scientifiques, composer ou écrire des œuvres, négocier des tournants politiques critiques, écrire des essais fulgurants ? Non, juste amuser et divertir. On notera que le cumul des apparitions médiatiques est devenu courant, dans tous les secteurs du divertissement, jeux télévisés, variété, cinéma, chansonnette, livres grand public et même la politique qui est devenu un divertissement. Les ministres passent chez Ruquier ou Ardisson. D’insipides chanteurs sont régulièrement invités et les autres fois, ce sont de piètres humoristes qui ne font même plus rire. On s’étonne du fiasco de Sophia Aram sur la Deux mais cette fille est un fiasco. N’importe quelle oreille attentive le savait, après avoir écouté ses fades prestations dans la matinale d’Inter.
D’autres faits médiatiques méritent une analyse, montrant que les plateaux sont à l’instar des clubs select comme le Jockey ou le Rotary, ouverts moyennant un statut très spécial. On aura remarqué que les gens sélect bénéficient d’avantages dont ne dispose pas le citoyen ordinaire, par exemple lors d’une mise en cause dans une affaire. Le citoyen ira devant les tribunaux s’expliquer mais la célébrité peut à certaines occasions se défendre sur le plateau du JT. On l’a constaté souvent, pour des managers comme J.M. Messier, des affairistes comme B. Tapie, des politiciens comme J.M Cahuzac. Les autres fois, ce sont des chanteurs ou acteurs déjà surexposés qui viennent parfaire leur promo. Cette visibilité médiatique assortie d’un cumul et d’une surexposition finit par engendrer auprès du public la représentation d’un monde supérieur, séparé, fait d’individus méritant leurs avantages et doués d’une aura qui est souvent artificielle. Les médias contribuent à renforcer le monde des puissants, des dominants, des oligarques. Les gens de la rue peuvent alors se sentir dépréciés, privés de talent, d’estime, de reconnaissance, destinés à accepter le sort économique que le système leur accorde.
Le jeu médiatique est idéologiquement orienté mais sans coordination. Simplement une soumission des responsables médiatiques face aux puissants, dominants et autres célébrités qu’ils se plaisent à bousculer de temps à autre pour laisser accroire à une liberté de la presse mais face auxquels ils montrent une révérence bien récompensée car par le jeu de miroir les médiarques se donnent une prestance et une aura proportionnelle aux rayonnement médiatique de leurs invités. Tout ce « beau monde » se regarde dans la glace et se voit dans le miroir de la classe supérieure, légitimant une conscience de classe diffusée dans les populations. Les directeurs et autres producteurs d’émissions de masses ont en effet des revenus assez conséquents, 5 à 10 milles euros le mois, voire plus, et les animateurs encore plus ce qui ne peut que les inciter à quelque connivence avec l’hyper classe qui émarge bien plus haut. Les gens de peu n’ont que peu de visibilité médiatique. Quelques séries télé leur sont dédiées, entre Louis la brocante et la famille d’accueil. Les médias légitiment la place des puissants en la renforçant tout en proposant aux populations des émissions de divertissement sur la cuisine, la déco et le jardinage. Les intellectuels invités sur les plateaux de grande écoute ne font que légitimer le système ou à en livrer une contestation tellement vaine et irréalisable qu’elle devient la complainte des gens frustrés autant que la justification en filigrane iconique des maîtres du système.
Cela étant établi, on pourra questionner un peu plus en profondeur ce que révèle le phénomène de visibilité médiatique des élites, autrement dit de gentrification des plateaux de télévision. Comme dans les systèmes vivants, l’organisation d’un système, qu’il soit moléculaire ou social, repose sur une organisation de l’information. La gentrification des médias participe à la loi d’organisation et de domination des élites du système grâce à cette surexposition. Une bataille se joue sur l’occupation du terrain. On peut lui opposer les principes de civilisation bien peu armés pour lutter contre un système qui rassemble en une connivence universelle ceux qui admirent, les populations de l’âge technumérique, et ceux qui se font admirer, les puissants, les célébrités, les élites. Finalement on ne découvre rien de neuf. La communication et les images ont toujours été l’instrument des puissants. Les médias contemporains ne sont qu’un moyen perfectionné et transformé pour cette emprise du monde des élites qui cette fois a gagné la lutte des classes. Parce que les gens ne lisent plus en s’appropriant le sens du monde.
Les médiarques ne sont pas des valets, ni des domestiques, ils prennent une bonne part d’avantage (aura et revenus) en déroulant le tapis face aux puissants, se croyant eux aussi devenus des maîtres au point de jouer les justiciers, les moralistes, les professeurs d’allégeance, les comptables de l’économie, les staliniens en costume de Zorro, les prescripteurs, appuyant notamment les options militaristes du président. Les médias sont presque devenus l’instrument d’une dictature exercée sur les consciences, pire que les religions d’antan mais les citoyens ont les moyens de résister et s’ils ne le font pas, ne les plaignons pas, ils ne sont pas les victimes mais les coupables de ce déni de civilisation.

jeudi 13 octobre 2016

La virginité ou l’honneur social : les pratiques et les comportements coutumiers, tradition ancestrale.




En effet, les mentalités n’ont pas suivi la marche de la modernité. Sorties du domicile familial, exposées « au danger », les femmes et leurs filles restent encore plus soumises au fardeau social de la virginité.
 

La virginité de l’Algérienne est une norme fondamentale de la société. Corps surprotégé par la famille et notamment par la mère qui veille sur la virginité de la fille car l’homme cherche toujours l’épouse vierge, « pure », dont il se croit le seul initiateur en matière sexuelle. La virginité est ainsi une hantise pour les jeunes filles et pour les mères qui mettent en œuvre toutes sortes de stratégies pour préserver leur fille de tout contact sexuel avant le mariage et ainsi « sauver l’honneur ».
Il existe des pratiques traditionnelles qui consistent justement à préserver cette virginité. Celle que l’on connaît en Algérie, notamment à Bou-Saâda, est le rituel du rbat. Notons qu’il existe d’autres appellations qui participent du même principe mais qui se caractérisent par des techniques différentes d’une région à l’autre. Citons le teskar, action de fermer, le tesfah, action d’aplatir ou de blinder. La jeune fille le subissant est dite msakra, msafha, marbouta, soit littéralement : fille fermée, fille blindée, fille ligotée ou fille nouée.
La littérature occidentale du Moyen Âge nous l’a transmise sous l’appellation du rite de la ferrure. Théoriquement la fille marbouta ne peut être pénétrée par aucun homme quelle que soit sa vigueur sexuelle, et fût-elle consentante.
Le rbat que nous connaissons dans la région de Bou-Saâda se pratique avant la puberté. L'âge idéal est entre huit et dix ans. Aujourd’hui, il est effectué juste avant l’entrée en première année du primaire, à six ans, tout comme la circoncision 10 pour les garçons. On emmène la petite fille chez une femme spécialisée dans cette opération, la qabla, l’accoucheuse traditionnelle, l’équivalent de la sage femme. Ce rite peut être aussi accompli par la mère, une tante ou une grand-mère. Le rbat est tenu secret, car il fait partie de l’intimité des femmes. Les hommes en sont tenus à l’écart.
Ce rituel s’effectue par la lecture de phrases magiques et au moyen d’instruments. La phrase consacrée est répétée par la fillette sept fois de suite : wald en nas khaït wana haït que je traduis littéralement par : le fils des autres (femmes) est un fil tandis que je suis un mur. Par cette opposition fil/mur, au symbolisme sexuel évident, dont elle ne soupçonne même pas la signification, la fillette est mise en condition : désormais les hommes quels qu’ils soient représentent un danger pour elle.
Pour désamorcer le pouvoir de cette formule, quelques jours avant le mariage, il suffira de l’inverser. La phrase devient alors : wald en nas haït wana khaït, que je traduis littéralement par : le fils des autres est un mur tandis que je suis un fil.
Ce retournement de la formule recèle un mécanisme ambivalent où, pour provoquer la fermeture, la femme est symbolisée par un mur-serrure dont aucun passe ne saurait venir à bout, alors que lorsqu’il s’agira de procéder à l’opération inverse de l’ouverture, la femme se voit dotée du pouvoir masculin de la bonne clef, symbolisée par le fil d'ou le sacrifice de la fille vierge qui « est ainsi victime et en même temps source du pouvoir et objet de ce pouvoir ».
Des instruments tels que le métier à tisser, le cadenas, le coffre ou la poupée confectionnée à l’occasion sont utilisés comme supports symboliques dans l’accomplissement du rituel 12. Dans le cas du métier à tisser, le rituel est effectué au moment de son montage. À Tlemcen, on apporte à la praticienne une aiguille et un balai. La fillette, nue, les yeux fermés, fait sept fois le tour du métier. À chaque fois elle est piquée avec une aiguille et reçoit un coup de balai. Ensuite la barre du métier est descendue et la fillette la franchit sept fois dans un sens puis sept fois dans l’autre. À Bou-Saâda, le rituel est bien plus simple. La fillette habillée enjambe le métier à tisser sept fois tout en répétant après la femme désignée pour mettre en œuvre le rituel, la formule consacrée de la fermeture.
Dans le cas du cadenas, on fait acheter cet objet par un garçon qui n'est pas de la famille. Il doit prendre l’argent de l’achat sans compter ni demander le prix au marchand. Ce cadenas ne doit pas être ouvert en cours de route. Pendant ce temps, la fillette est préparée : elle doit être nue et cheveux dénoués. On lui enlève boucles, épingles, colliers et bracelets. Elle doit rester debout les yeux fermés. La personne qui pratique la « fermeture » ouvre le cadenas, le place face au sexe de la fillette et le ferme avec ces paroles : « binti haït » (ma fille est un mur). Elle passe ensuite le cadenas par en dessous, vers l'arrière, l'ouvre et dit textuellement : « wald en nas khaït (le fils des autres est un fil). Par sept fois l'opération est répétée puis le cadenas est caché ou le plus souvent jeté. La veille du mariage, il faut procéder à « l’ouverture » et, pour cela, refaire l’opération dans le sens inverse.
Dans le cas du coffre-fort et de la serrure, on assoit sur le coffre la fillette préparée dans les mêmes conditions. On le ferme sous elle en prononçant la première formule, « ma fille est un mur… ». La veille du mariage, pour procéder à « l’ouverture », la fille est placée debout sur le coffre dont on ouvre la serrure en psalmodiant la formule inverse.
D’autres techniques sont utilisées, tel le marquage par le tatouage. Une légère incision est pratiquée de haut en bas sur la cuisse droite de la fillette, préparée dans les mêmes conditions, en psalmodiant les mêmes phrases magiques. Cette technique est pratiquée dans le Constantinois et en Tunisie. Lors du mariage, pour procéder à « l’ouverture », on réalise une autre scarification dans le sens inverse, de bas en haut sur l’autre cuisse.
Cette dernière coutume se rapproche de la pratique de l’excision dite sunnite telle qu’elle est prat (...)
Et enfin, il est un autre marquage repéré chez les Reguibet, tribu de la Saoura dans le Sud algérien. La fillette, « pour éviter tout risque d’accident », est attachée, jambes et bras écartés, à quatre piquets fichés en terre. Une coupure est pratiquée sur le clitoris puis recouverte de henné. Dans tous les cas les mêmes formules sont répétées.
Comme si le marquage psychologique par le rbat ne se suffisait pas par lui-même, il est rendu indélébile par les marquages sur le corps des femmes, et pas seulement. Il est encore renforcé par l’éducation que la fillette va recevoir. En amont, les parents, la mère en particulier, auront mis le plus grand soin à la formation de la jeune fille. La prévention contre tout écart par rapport à la norme se double d’une surveillance quotidienne et d’éventuelles punitions (piment frotté sur le clitoris).
Ainsi, par la pratique du rbat, la fillette est désormais détentrice de l’honneur de tout le groupe. Elle est exclue définitivement du monde du « dehors » pour être cantonnée dans celui du « dedans ». Elle doit apprendre à faire « les choses des femmes » : cuisine, tissage et aussi apprendre à rougir et courber l’échine devant les mâles de la famille et de la société toute entière.
Il semblerait que c’est à son odeur enivrante et à sa couleur rose pâle que le sang de la vierge est (...)
L’ ouverture symbolique par le rituel du rbat la veille de la nuit de noces puis la défloration de l’hymen par l’époux sont rendues manifestes par la preuve tangible de la « chemise tachée du sang de la vierge ». Le soir même, cette chemise doit être exhibée pour être vue de tous. Certaines femmes sont même sollicitées pour expertiser le sang virginal 17. Le lendemain, la famille dansera avec cette « chemise » tandis que la mariée entamera, quant à elle, une danse dite lhzam, « de la ceinture », où s’accrochent les billets de banque qu’elle reçoit de sa belle-famille. Plus tard, cette « chemise » sera envoyée dans les familles proches et voisines, qui féliciteront la mère de la tahmirat el oujah, faire rougir le visage de la famille, ce qui s’oppose à tasfirat el oujah, faire jaunir le visage de la famille, lorsqu’il s’avère que la jeune fille n’est pas vierge. Il arrive souvent qu’on passe sur le visage des fillettes cette « chemise » pour assurer une fois de plus la protection de leur virginité. Investie de la baraka, cette chemise devient un objet sacré. Aussi est-elle gardée précieusement et ne sera-t-elle lavée que lors du premier accouchement.
Lorsque pour différentes raisons il arrive que l’affaire ne puisse être réglée, la mariée accusée de non virginité peut dans ce cas se défendre par son certificat de virginité. D’autres artifices peuvent alors être convoqués dans cette « vaste prison » des femmes. La société, aussi fermée soit-elle, offre des portes de sortie.
Lorsque le rbat est confronté à ses limites, la société des femmes – mères, grands-mères et sages femmes – se mobilise pour trouver des « issues de secours » afin de sauver l’honneur de la famille, du groupe, du clan : « L’histoire sociale du monde arabo-musulman traditionnel est une constante recherche de compensations, de fuites, de subterfuges pour contourner, dépasser le manichéisme des sexes ».
Par le passé, lorsqu’elle considérait que l’hymen n’est pas suffisamment « resserré », la qabla préparait différentes onctions pour y remédier et faciliter le saignement lors du premier rapport : « Les mariées inquiètes ont, pendant des siècles, eu recours à des artifices permettant de simuler l’hémorragie de la défloration ». Lorsque malgré tout le sang n’apparaissait pas, il ne restait plus qu’à dire que la fillette née un vendredi ne peut produire d’écoulement de sang lors du rapport. La qabla en général donnait raison à cette déclaration. Ainsi, l’honneur était sauf. Le vendredi est le jour saint chez les musulmans, le jour du pardon où il est fortement recommandé aux croyants, amis et ennemis, de se réunir dans l’enceinte de la mosquée pour la prière.
L’évolution et le progrès ne permettant plus aujourd’hui de faire valoir de telles causalités et d’offrir de telles issues aux égarées, d’autres tactiques de contournement sont envisagées. La pharmacie du coin est aussi appelée à la rescousse pour provoquer l’écoulement du sang. Ce sont des produits médicamenteux dont il est difficile de savoir par quel biais ni comment ils ont pu être repérés par les femmes. Délivrés dans le secret le plus total par le pharmacien et sans ordonnance, ces produits pharmaceutiques sont absorbés ou injectés la veille de la nuit de noces. Ici, le danger ne se mesure pas, ces femmes sont prêtes à tout.
Il est fait appel aussi à la chirurgie réparatrice de l’hymen par les opérations de l’hyménorrapie et de l’hyménoplastie . Solution coûteuse, elle est pratiquée aussi bien par des chirurgiens que par des sages-femmes, les conditions d’asepsie étant en rapport avec les moyens financiers que l’on y met. Ainsi, la chirurgie donnant l’assurance de se refaire une virginité, la jeune fille peut envisager une vie sexuelle relativement libre. Sans parler du fait qu’elle peut aussi s’adonner à un simulacre de pénétration dit « petting », flirt avancé.
Enfin, notons la capacité de la société à défaire le rbat lorsqu’elle est forcée de constater qu’il la mène à l’impasse. En effet, il existe des situations où l’on considère que le rbat peut avoir des effets maléfiques, par exemple lorsque la jeune fille marbouta ayant dépassé l’âge du mariage, ne trouve toujours pas de mari. Pour faire affluer les demandes en mariage, il faut dénouer l’effet du rbat, avec les mêmes instruments et phrases magiques que pour « l’ouverture » à la veille du mariage. La société méprise le célibat. Le mariage est un devoir que tout musulman doit accomplir. Il est un bien précieux de Dieu. Alors qu’il était envisagé comme une protection assurant la virginité, le rbat exerce également des effets maléfiques dans le cas de l’homme dit marboute, lorsque les mauvais sorts jetés sur lui mettent en cause ses attributs virils. Il faut donc coûte que coûte l’en sortir. Dans le fond, la société qui pratique le rbat, le redoute tout autant : « Que Dieu ouvre ton nœud », est l’expression consacrée dite à tout homme et toute femme se trouvant dans une situation d’impasse.
Les salafistes, rigoristes qui prêchent tout comme les oulémas jadis un Islam épuré, considèrent ces pratiques comme relevant de la sorcellerie et non conformes à la religion. Ils les ont bannies. Mais la virginité demeurant à leurs yeux une valeur fondamentale, ils n’ont d’autre remède face à l’angoisse du clan que le mariage précoce afin d’échapper à la « tentation ».
On voit que, quelles qu’elles soient, les sorties de secours proposées par la société font faillite. La jeune épousée déclarée non vierge est renvoyée le soir même dans sa famille. Quant aux conséquences morales et physiques qui en découlent pour les familles, elles sont graves et peuvent aller jusqu’à l’assassinat de la fille et de la mère. Couverte de honte, la fille est bannie de la liste des jeunes prétendantes. Elle est alors destinée aux hommes âgés. Et elle pâtira avec toute sa famille de cette « honte » sur plusieurs générations.
Le rbat à l’instar du voile, hier moyen de conforter la société traditionnelle, serait-il le signe d’une stagnation de la société ou d’une transition obligée vers la modernité ? Puisqu’il est vrai que les femmes s’ingénient aussi à trouver des issues de secours sans aller jusqu’à la rupture. Jusqu’où peut-on pousser les limites de ces clôtures ? Et s’il fallait rompre ?
En effet, les mentalités n’ont pas suivi la marche de la modernité. Sorties du domicile familial, exposées « au danger », les femmes et leurs filles restent encore plus soumises au fardeau social de la virginité.
Auteur : Barkahoum FERHATI
Barkahoum FERHATI est maître de recherche au CNRPAH à Alger, chercheure associée au CHIM, EHESS. Elle est l’auteure de deux ouvrages : Le musée national Etienne Dinet de Bou-Saâda, Alger, INAS, 2004 et De la « tolérance » en Algérie : Enjeux en soubassement, 1830-1962, Alger, El Othmaniya, 2007, et elle a publié plusieurs articles autour des questions des femmes. Aujourd’hui, elle mène une étude comparative autour des questions du genre entre le Soudan et l’Algérie.