La gestion des syndicats est très bureaucratique et l’élite syndicale se
caractérise par son conservatisme, son immobilisme et sa soumission au régime,
mais aussi par des liens étroits avec le milieu des hommes d’affaires du
secteur privé.
Les
syndicats ne sont pas d’une grande aide. Ce n’est pourtant pas par manque de
moyens. La Fédération générale des syndicats de travailleurs d’Égypte (FGSTE)
est un paquebot de près de 4 millions de membres, 21 000 cadres, 17 fédérations
régionales. Elle dispose d’une banque, d’une fondation culturelle d’universités
ouvrières, d’hôtels, de villages-vacances, de bibliothèques… Ce n’est pourtant
pas de ce côté qu’il faut s’attendre à une mobilisation générale. Selon
Élisabeth Longuenesse et Didier Monciaud1, «
La gestion des syndicats est très bureaucratique et l’élite syndicale se
caractérise par son conservatisme, son immobilisme et sa soumission au régime,
mais aussi par des liens étroits avec le milieu des hommes d’affaires du
secteur privé. » La fédération et ses
multiples branches se transforme peu à peu en une agence de services aux pratiques
très clientélistes. Les dirigeants syndicaux se servent des ressources
financières de leurs organisations, avec l’effet pervers d’accélérer le
désengagement de l’État, notamment pendant les années 1990.
Il y avait
pourtant eu une lueur d’espoir en 2009. Après des années de lutte, la formation
d’un syndicat indépendant, celui des percepteurs des taxes sur les transactions
immobilières, a été autorisée par le gouvernement en avril. Le mouvement, mené
par Kamal Abou Aita, s’est transformé en Fédération égyptienne des syndicats
indépendants le 2 mars 2011, peu après la chute de Hosni Moubarak, avec pour
slogan principal la mise en place d’un salaire minimum à 1 200 livres (environ
120 euros) par mois, pour tous. C’était ce à quoi Abou Aita s’était employé,
pendant son court passage au gouvernement comme ministre « de la main d’œuvre et de l’immigration » (c’est-à-dire le ministre du travail), de
juillet 2013 à mars 2014. C’était la dernière tribulation d’un syndicaliste qui
avait rallié les Frères musulmans en 2012 pour les élections à l’Assemblée du
peuple2, s’était fait élire puis avait appelé à voter pour le nassériste
Hamdine Sabbahi, pour finalement appeler à la démission de Morsi en 2013.
Indépendants
sur le papier
La création
de syndicats indépendants a été autorisée en mars 2011, juste après le départ
de Moubarak, mais tous les gouvernements successifs ont bloqué l’adoption de la
loi, du régime transitoire du Conseil suprême des forces armées à l’équipe de
Morsi jusqu’à aujourd’hui, sous la présidence d’Abdel Fattah Al-Sissi. La grève
menée par les camarades de Mohamed Kamel est bien sûr illégale. Car la loi 12
de 2003 sur le travail encadre très précisément le droit de grève : il faut
faire une demande écrite à l’avance et avoir l’accord de la majorité des deux
tiers du conseil d’administration de la FGSTE. À notre connaissance, un
syndicat de la Fédération n’a apporté un soutien officiel qu’une seule fois,
lors de la grève de l’usine Tanta Flax and Oil Co, en mai 2009. Un soutien de
cinq jours pour une grève de six mois.
La loi sur
le salaire minimum est passée en septembre 2013. Mais elle ne concerne que les
fonctionnaires — pas même les employés des agences de l’État comme la Poste3.
Mohamed Kamel, l’ouvrier à la jambe blessée, reçoit quand à lui un salaire de
780 livres par mois (environ 80 euros).
Un
traitement spécial
Ces
dispositions ressemblent à celles contenues dans une autre loi, entrée en
vigueur en novembre 2013, sur le droit de manifester, réduit à la portion
congrue. Il faut informer les autorités trois jours avant la tenue du mouvement
: coordonnées, lieu et trajet du cortège, revendications et slogans scandés. Le
ministère de l’intérieur se donne toute latitude d’interdire la manifestation
au motif aussi vague que celui de «
menace pour la sécurité ». Les
possibilités de s’exprimer publiquement n’ont peut-être jamais été aussi
réduites dans l’histoire récente de l’Égypte.
Pourtant,
ni Kamel ni ses camarades n’ont été jetés en prison. Le gouvernement, malgré le
contexte répressif actuel, ne tient peut-être pas à se mettre à dos les quelque
27 millions de travailleurs égyptiens. La loi sur les manifestations a fait
l’objet d’une contestation immédiate de la part des militants des droits
humains, conduisant à l’arrestation d’un activiste de premier plan, Alaa Abdel
Fattah, en novembre 2013. Au même moment, et jusqu’en décembre 2013, les
ouvriers d’une usine emblématique, celle de la Société égyptienne pour le fer
et l’acier (Hadidwalsolb) à Helwan, au sud du Caire, ont eux aussi manifesté
sans être inquiétés par les autorités.
Moustafa
Bassiouni, journaliste économique égyptien et spécialiste des mouvements
ouvriers, rappelle qu’« on a compté en
2012 plus de grèves que pendant les dix années qui ont précédé la révolution »4. Après la reprise en main du pouvoir par
l’armée durant l’été 2013, les mobilisations ont continué, notamment en février
2014, faisant chuter le gouvernement de Hazem El-Beblaoui5. Mais les
mobilisations n’aboutissent qu’à peu de résultats. Si les autorités n’ont pas
la main aussi lourde sur les ouvriers que sur les Frères musulmans, les
arrestations et cas de torture sont tout de même nombreux et répertoriés.
Des luttes
très locales
Pour le
chercheur Gennaro Gervasio, professeur à l’université britannique du Caire, les
enjeux souvent très locaux des grèves en font des luttes difficiles à arrêter,
mais par définition, elles peinent à prendre une ampleur nationale. « Le régime sait le pouvoir des travailleurs
organisés et politisés. Nommer au gouvernement Kamal Abou Aita était une forme
de reconnaissance de ce pouvoir. Mais le ministre n’a pas réussi à calmer la
grogne généralisée. Par ailleurs, les ouvriers sont très mal informés », explique Gervasio. Il cite l’exemple
d’ouvriers rencontrés en 2012 qui n’étaient même pas au courant de la création
de syndicats indépendants. Pour le chercheur, «
le seul trait d’union depuis 2007, ce sont les mouvements de
protestation, qui n’ont finalement jamais cessé
».
En effet.
Malgré le contexte répressif, les ouvriers de l’usine Schweppes sont mobilisés
depuis trois semaines pour protester contre le renvoi possible de 850 ouvriers
de l’usine, dans le cadre d’une fusion avec Coca-Cola. Les fusions ne sauraient
être la cause de licenciements, selon la loi 12 de 2003 que tous les
gouvernements successifs promettent de réformer dans l’intérêt des
travailleurs, sans agir concrètement pour autant. À nouveau, des ouvriers de
l’usine de la gigantesque usine Hadisolb de Helwan sont en grève. Ils réclament
le paiement de primes, toujours promises, jamais versées. Jour après jour, en
Égypte, des travailleurs manifestent et se mobilisent. Sans résultats concrets
cependant : les ouvriers de Hadisolb avaient manifesté l’année dernière, à la
même date, pour les mêmes motifs, sans être pour autant entendus. Quant à
Mohamed Kamel, le travailleur blessé de l’usine Abboud Spinning company
d’Alexandrie, il est toujours à l’hôpital. Les revendications de ses camarades
sont restées lettre morte. En Égypte, le mouvement ouvrier reste prisonnier de
trois maux : une base divisée et peu informée
; le manque d’une représentation syndicale digne de ce nom, qui pourrait
mobiliser sur le plan national ; enfin,
des autorités méfiantes vis-à-vis des mouvements de travailleurs et qui
veillent soigneusement à rendre difficile, voire impossible, toute contestation
organisée.
Orient XII
