La crise malienne est-elle en train d’être réglée ou bien va-t-elle
perdurer ?
Quelles sont ses origines ? Quels sont les acteurs de l’ombre et à
qui obéissent les prétendus groupes « islamistes » et « séparatistes » qui
s’apparentent beaucoup plus à des mercenaires qu’à des rebelles de conviction et
de principes, aussi faux et archaïques soient-ils ?
Pourquoi l’Azawad est un
mensonge, une mystification et surtout une construction coloniale ? Comment a
fonctionné le scénario qui a permis à ces mercenaires de s’installer au Mali ?
Avec quels moyens et soutiens ?
Pourquoi le Mali ne pouvait pas se défendre ?
Comment il en a été empêché avant et après un mystérieux coup d’Etat ?
Dans ce
conflit, l’Algérie a-t-elle été à la hauteur pour défendre ses intérêts et sa
profondeur stratégique ?
Un Sahelistan est-il possible et quels ingrédients lui
faut-il ?
Lorsque le terrorisme est utilisé comme outil de politique étrangère
par des Etats, cela s’appelle guerre par procuration. Cette guerre a aussi été
livrée à l’Algérie, sur le sol algérien, à In Aménas... Des réponses et des
tentatives d’approche sur une crise face à laquelle l’Algérie ne peut se
contenter de fermer ses frontières pour se croire à l’abri.
Personne ne s’intéresse au Mali, mais lorsqu’on y découvre du pétrole tout le
monde arrive…
Les « Printemps arabes » sont le déclencheur d’une stratégie
globale de restructuration de la planète, et ces pseudo-révolutions concoctées
entre Washington et la base d’El Oudeïd, au Qatar, en coordination avec des
services arabes, s’inscrivent dans un plan dont la crise malienne fait partie.
Il s’agit d’un même programme, ce fameux Grand Moyen-Orient (GMO) révélé par
George Bush après « l’attentat » du 11 septembre 2011, et qui vise à chambouler
les frontières héritées du partage de Sykes-Picot pour des considérations
économiques et géostratégiques au profit de l’Occident. Lorsqu’on parle de
stratégie impérialiste de cette envergure, on prête parfois à rire et ceux qui
en rient ignorent que la Nasa, qui dépend de la Maison-Blanche, planifie des
programmes spatiaux qui n’auront lieu que dans 20 ans mais sur lesquels des
dizaines d’entreprises et de savants travaillent déjà. Ce sont les politiques
qui permettent à ces programmes de se faire, et ils sont aussi capables de
réfléchir sur le long terme aux ressources nécessaires à leur exécution et au
maintien du niveau de vie des Américains, ce paramètre fondamental de la
politique extérieure américaine. Le think tank qui a imposé les projets
militaires de George Bush (guerres d’Afghanistan et d’Irak) s’appelle « Projet
pour un nouveau siècle américain » et comprend de nombreux décideurs,
chercheurs, théoriciens et chefs d’entreprise dont Donald Rumsfeld, Paul
Wolfowitz, Richard Armitage et Dick Cheney… Le remodelage du monde musulman est
une idée ancienne qui a pris forme juste après la fin du bloc communiste,
l’Amérique voulant immédiatement rentabiliser à son avantage la conjoncture
favorable de l’ordre unipolaire à peine naissant. En effet, le 11 septembre
1990, à la veille de l’attaque contre l’Irak, le président George H. W. Bush a
révélé les grandes lignes du nouveau projet impérialiste américain : « Nous
nous trouvons aujourd’hui à un moment exceptionnel et extraordinaire. La crise
dans le Golfe persique, malgré sa gravité, offre une occasion rare pour
s’orienter vers une période historique de coopération. De cette période
difficile, notre cinquième objectif, un nouvel ordre mondial, peut voir le
jour : une nouvelle ère, moins menacée par la terreur, plus forte dans la
recherche de la justice et plus sûre dans la quête de la paix. » Quelques
mois après, il envahira l’Irak, rendant effectif ce qu’on appellera le Nouvel
ordre mondial (NOM). Son fils, George W. Bush, celui qui présidait aux destinées
des USA lors de « l’attentat » du 11 septembre 2001, a dit : « La lutte
contre le terrorisme a commencé et elle va durer longtemps. (…) C’est la
première guerre du XXIe siècle. » Il n’a d’ailleurs pas dit la guerre, mais
la « première guerre », laissant entendre qu’il y en aurait d’autres. Cela
montre que l’invasion de l’Afghanistan (novembre 2001) et celle de l’Irak (20
mars 2003) étaient déjà planifiées, sous de faux prétextes : l’une pour
« l’élimination » ou « l’arrestation » de Ben Laden, et l’autre pour détruire
les « armes de destruction massive » de Saddam Hussein. Bush junior affine donc
le concept du NOM, qui deviendra le Grand Moyen- Orient (GMO), dont la stratégie
et les desseins sont identiques et visent la colonisation permanente ou
momentanée de certains pays musulmans et arabes, et/ou la refondation de leurs
frontières pour piller leurs richesses et les empêcher d’avancer sur tous les
plans. D’ailleurs, douze ans après l’invasion de l’Irak et de l’Afghanistan, au
lieu d’éliminer Al-Qaïda, l’intervention étatsunienne en a fait un fléau
international et mis ces pays sur les genoux. Obama sera le continuateur de
cette politique militaire dépensière imposée par le complexe militaro-industriel
aux républicains comme aux démocrates.
Les desseins impérialistes de l’Occident
C’est Obama – pas George Bush – qui dira en juin 2010, à quelques mois des
« Printemps arabes » : « Dans ce monde incertain, le temps est venu pour un
nouveau commencement, une nouvelle aube de leadership américain. » Et
d’ajouter : « Notre puissance économique doit soutenir notre force militaire,
notre influence diplomatique et notre leadership mondial. Voilà pourquoi je
construirai une armée du XXIe siècle et un partenariat aussi puissant que
l’alliance anticommuniste qui a remporté la guerre froide, afin que nous
demeurions partout à l’offensive, de Djibouti à Kandahar. » Cette « armée du
XXIe siècle » vise donc clairement le monde musulman, car il cite deux villes
musulmanes, ce qui inscrit donc son programme belliqueux dans le GMO. Par
« partenariat aussi puissant que l’alliance anticommuniste », il entend
une alliance stratégique et fondamentale avec des Etats-valets comme le Qatar,
l’Arabie Saoudite et les nouveaux gouvernements issus des « Printemps arabes »
qui s’acharnent déjà à détruire d’autres peuples arabes et à écraser le dernier
des raïs digne de ce nom. Ce partenariat est en action, de manière foudroyante :
plusieurs présidents déchus en l’espace d’une année, plusieurs crises nouvelles
dans le monde arabe et, pour finir, un Sahelistan qui prend forme dans plusieurs
régions, à nos frontières. Jamais le monde musulman n’a vécu des crises aussi
graves et destructrices, autant de divisions et de partitions. L’invasion du
Nord-Mali et l’attentat d’In Amenas s’inscrivent dans cette logique bien ficelée
jusqu’au dernier détail. Notre propos vise à prouver qu’au Mali il ne s’agit pas
de terrorisme mais de terrorisme d’Etat, les mercenaires employés pour ce
dessein ne sont que des tentacules d’une même pieuvre, qu’ils prétendent agir au
nom de l’Islam ou au nom de l’Azawad. La crise malienne s’inscrit dans une
vision géostratégique impérialiste avec une aire géographique précise qui cadre
avec la théorie huntingtonienne du « Clash des civilisations » et dont le but
est la mainmise sur des ressources, l’extension et la domination mais aussi
l’octroi de budgets faramineux aux entreprises du complexe militaro- industriel,
entre autres. Cet impérialisme et ce bellicisme américains – en contradiction
avec la Constitution du pays – est induit par un budget immense consacré à la
défense, un budget par essence belliciste, qui ne s’explique que par une volonté
de guerre permanente. Lorsqu’on sait que 70% de ce budget va aux entreprises
privées, on comprend qui commande en Amérique et qui commandite les guerres
menées par l’Amérique, « au nom de la justice » et même « au nom du Christ »
comme l’a prétendu George Bush junior. Notre étude sur le Mali n’apparente pas
le terrorisme et l’islamisme qui le soustend à une idéologie mais à un
mercenariat de groupes qui travaillent pour des forces étrangères. Dès lors
qu’il tue et terrorise et viserait à instaurer une dictature fasciste,
« l’islamisme » n’est donc pas une idéologie mais un crime, pour paraphraser
Bertolt Brecht qui disait que « le nazisme n’est pas une idéologie mais un
crime ». Elle s’articule sur des faits, mais aussi sur les données avancées
dans de nombreux livres et études sur le terrorisme, essentiellement d’auteurs
progressistes américains. C’est en partant du point de vue – démontré par
plusieurs auteurs et que nous alimenterons par notre analyse – que le terrorisme
dit « islamiste » est, premièrement, une fabrication américaine qui ne sert que
les intérêts occidentaux, avec le soutien et la bénédiction de supplétifs et,
deuxièmement, que l’alliance qui a permis de faire sortir les Russes
d’Afghanistan et de détruire le bloc communiste est non seulement en vigueur
mais plus solide et puissante que jamais. Aujourd’hui, cette stratégie ne vise
plus un seul pays mais plusieurs à la fois, depuis que les « Printemps arabes »
ont enclenché le passage de ce plan impérialiste à une vitesse supérieure.
La misère de la zone franc
Au-delà de la présente phrase, nous n’emploierons qu’entre guillemets et très
rarement les termes fallacieux de « terrorisme islamiste », de « djihadistes »,
d’« islamistes » ou « d’islamisme » car cette terminologie et sa propagation
relèvent de la stratégie qui nourrit les fléaux qu’ils couvrent : tous ces
termes sont inadéquats car il ne s’agit pas de combattants au nom de l’Islam ni
même d’un Islam perverti mais de mercenaires sans principes, sans attaches ni
programme ni but. Ils ne servent pas leurs intérêts propres mais ceux de
l’Occident, de manière consciente et préméditée. Ces mercenaires sont les harkis
des temps modernes, et comme les harkis n’ont pas d’idéologie, les terroristes
se prétendant de l’Islam n’en ont pas. Aucun musulman et aucun savant musulman
ne peut ignorer que « vouloir créer un Etat musulman, c’est sacraliser le
pouvoir », comme le résume le mufti de la république syrienne, cheikh Badr
El-Dine Hassoun qui considère que l’Etat en terre d’Islam ne peut être que laïc
et séculier pour que des hommes ne monopolisent pas les Choses d’Allah, qui sont
censées appartenir à tous. Et ce, ajoute un autre imam syrien, Mohamed Saïd
Ramadan Al-Bouti, pour que le savant musulman et la théologie musulmane ne
soient pas prisonniers de potentats se prétendant de l’Islam comme l’ont montré
les dictatures saoudiennes et celles des rois Hassen II du Maroc et Hussein de
Jordanie... La dette malienne s’élevait à 3,19 milliards de dollars en 2012, ce
qui est énorme pour un pays qui ne vit que de la vente du coton, d’élevage et
d’agriculture. Comment satisfaire les besoins d’une population de 14 millions
d’habitants avec un budget de l’Etat de 150 millions d’euros (année 2012), soit
à peine la moitié du budget du ministère algérien de la Culture ? La France
détient 25% de cette dette et le Qatar, 4%. Les créanciers refusent de passer
l’éponge, ce qui oblige le Mali à accepter, en 1992, un plan d’ajustement
structurel (libéralisation des prix, ouverture du marché, vente des terres
agricoles aux Français) qui, au lieu de relancer la croissance, a rendu le pays
plus vulnérable et dépendant de l’extérieur, avec un appauvrissaient plus grand.
72,8% des Maliens vivent avec moins d’un dollar par jour. La misère ne fait que
grandir mais les créanciers restent de glace. Pis : le 11 janvier 1994, la
France décide de dévaluer le franc CFA de 50% par rapport au franc français, car
le Mali fait partie de la zone franc comme quatorze autres Etats africains et
des îles du Pacifique. Cette dévaluation met le peuple malien à genoux : la
descente aux enfers peut commencer, et le plan se resserrer. Heureusement,
Kadhafi offre des milliers d’emplois aux Maliens, y compris au sein de son
armée. Mais lorsqu’il propose au Mali et à d’autres pays de sortir de la zone
franc pour préparer la création d’une nouvelle monnaie africaine, de gros
problèmes commencent pour les Maliens et Libyens. Les problèmes maliens sont
aussi liés au refus du président Amadou Toumani Touré (ATT) d’offrir à la France
une base militaire au Mali, base destinée à contrecarrer l’influence libyenne,
chinoise, russe et américaine dans sa zone d’influence historique. Les
militaires français ont été chassés du Sénégal et doivent bientôt déguerpir du
Tchad : la crise malienne va-t-elle empêcher cela et servir à renforcer le
prestige d’une France-civilisée-libératrice-des-nations-du- terrorisme-barbare ?
La « menace » terroriste marche à tous les coups, y a qu’à voir l’augmentation
exponentielle des ventes d’armes à travers le monde et la prolifération de bases
militaires américaines. ATT aurait aussi voulu écarter la France (Total) de
l’exploitation des gisements de pétrole qui ont récemment été découverts… au
Nord-Mali, au sud de la wilaya algérienne d’Adrar. Le pétrole est dans le ventre
de la terre mais par-dessus, c’est la misère. Le remboursement de la dette et
l’ajustement structurel imposé par le FMI ont mis le Mali à genoux : il n’avait
même pas de quoi acheter des munitions pour ses soldats : c’est ce qu’a dit le
président ATT ! D’ailleurs, déjà en 2010, selon un câble de Wikileaks (1), le
brigadier général marocain Abdellah Hamdoun, directeur de l’Intelligence
marocaine, informait les Etats-Unis que le Mali manquait de moyens pour contrer
Aqmi…
Ali El Hadj Tahar