mercredi 10 août 2011

La degradation de la note de la dette US n'est pas qu'économique : la fin de l'empire Américain?


Les Etats Unis tiennent-ils en otage l’économie mondiale ? Et si c’est le cas, jusqu’à quand ? La situation de l’économie mondiale est devenue particulièrement instable alors qu’une agence de notation financière a dégradé la note de la dette US provoquant un véritable choc dans les milieux financiers internationaux.

Cette même agence a bien mis en évidence que ce sont des raisons politiques qui la poussent à dégrader la note US. Si cela rassure sur le plan économique, il ne fait aucun doute que les Etats-Unis ont maintenant l’obligation morale de rassurer le monde sur leur capacité à faire des compromis politiques pour éviter de faire plonger les bourses mondiales.
Chipoter sur quelque milliards de dollars sur lesquels l’agence Standard and Poor’s aurait fait une erreur ne rime finalement pas à grand-chose. La dégradation de la note a surtout mis à mal la fierté des Aéricains. Cela est revenu à dire qu’ils ne sont plus capables de continuer à être l’économie la plus puissante du monde. Ils feignent en même temps d’ignorer qu’ils constituent maintenant une menace réelle sur l’économie mondiale. Dans son discours sur l’économie prononcé le 8 août, Obama proclamait dans une sorte de sursaut de dignité que les Etats-Unis méritaient toujours le prestigieux AAA de
S & P. Probablement que sur le plan économique, les Etats-Unis sont toujours un exemple. La Chine le plus important détenteur des bons du Trésor américain a certes admonesté l’administration US, mais elle n’a pas pour autant sanctionnéles USA par une mise en vente massive de ses titres. Il reste qu’il ne faut pas se tromper, l’économique est fortement influencé dans cette situation par le politique. Quelques jours avant que l’agence Standard and Poor’s ne dégrade la note de la dette américaine, l’agence chinoise Dagong avait procédé elle aussi à une dévaluation de la note sans que cela mérite les premiers titres dans les médias occidentaux. Pourtant, le 2 août, Dagong abaissait la note et expliquait les raisons de cette dégradation, glaçant le sang des économistes.
DÉSINVOLTURE
Que lit-on dans l’exposé des motifs de Dagong ? « La décision sur le plafond de la dette concerne la durabilité de financement du gouvernement, la sécurité des Etats-Unis et de l’économie mondiale, ainsi que les intérêts des détenteurs des bons du Trésor ; à ce moment crucial, ni le parti Démocrate ni le parti Républicain n’ont montré de la considération pour l’intérêt général préférant défendre leurs intérêts partisans ; les moments difficiles qu’ils ont passés à faire le bon choix ont laissé le monde dans la terreur, mettant en évidence le rôle négatif du système politique des Etats-Unis lorsqu’il s’exerce sur une base économique. Cet incident aura certainement un impact continu sur la confiance des investisseurs dans les bons du Trésor américain, affectant la stabilité des revenus de la dette des Etats-Unis. »Dans le même document, Dagong prévoit que le niveau de déficit du gouvernement américain restera modérément haut dans l’avenir et la taille de dette fédérale excédera le PIB (produit intérieur brut) vers la fin de 2012. Une menace réelle sur la croissance économique mondiale. Le feuilleton sur le relèvement du plafond de la dette aux Etats-Unis avait tenu en haleine le monde et il avait provoqué ce sentiment étrange chez beaucoup d’analystes et de décideurs que l’on se jouait de leurs nerfs. Personne ne doutait que les élus américains allaient arriver à une solution, mais personne ne pouvait comprendre les raisons de ce suspense totalement artificiel. Personne aussi ne doutait qu’il y aurait des conséquences à autant de désinvolture de la part des politiques US dans une situation où les économies sont interdépendantes. Le lundi 8 août 2011 a donné des sueurs froides aux traders et aux responsables politiques et économiques du monde. Les bourses ont terminé dans le rouge soulignant la frilosité des investisseurs et on sait qu’il faudra du temps avant que les marchés ne reprennent confiance.
EFFONDREMENT
En se mettant ainsi à nu, les Etats-Unis auront aussi à réhabiliter leur image sur les plans économique et politique. Le gendarme du monde semble avoir été démobilisé. Depuis un peu plus de 10 ans, les Etats-Unis, c’est ce pays va-t-en guerre qui a certainement provoqué plus de malheurs sous couvert de bonnes intentions, qu’il n’a apporté de solutions à un monde déchiré. Des guerres qui ont coûté cher en vies humaines mais aussi à l’économie d’un pays qui se considérait invulnérable.
Il y eut d’abord l’Afghanistan. Aujourd’hui, dix ans après l’offensive menée contre al Qaïda et les talibans, le pays est un terrain d’affrontements plus qu’il n’est la démocratie promise et que l’on a voulu instaurer par la force. Une Amérique qui risque la cessation de paiement à terme, ne peut plus assumer son effort de guerre dans ce pays où il ne se passe pas un jour sans que l’on enregistre bavure ou attentat. L’Afghanistan coute 2 milliards de dollars par semaine aux Etats-Unis. Depuis 2001, 386 milliards de dollars ont été dépensés dans ce pays. Une déroute politique, militaire et financière gigantesque qui n’aura profité qu’en partie à l’économie US à travers les contrats passés par les entreprises américaines pour la fourniture de moyens à l’armée américaine. En Irak, le tableau est encore plus sombre. Plus de 3000 milliards de dollars dans une guerre qui allait coûtait dans les 50 ou 60 milliards pour trois mois de combats. Aujourd’hui, le retrait de l’Afghanistan et de l’Irak au même moment coûterait dans les 400 milliards de dollars, la poursuite de la guerre des milliers de milliards. Il va sans dire aussi que les GI’s laisseront des ruines en quittant ces pays et un mauvais souvenir que le cinéma hollywoodien aura du mal à effacer. Quant à ces pays, ils ne devront compter que sur eux-mêmes pour essayer de s’en sortir et ce ne sera peut-être pas leur plus gros malheur dans ce cas.
Mais les pertes financières US s’ajoutent à cette perte de crédibilité des Etats-Unis vis-à-vis des opinions dans le monde qui voient surtout un pays hyperpuissant capable de dicter ses règles à tous, quitte à user de la force brutale. Dans le contexte actuel c’est plutôt une statue qui risque de chuter de son piédestal et fracassé tout ce qui se trouve en dessous en tombant. A cause du rythme imposé aux autres et en s’érigeant comme donneur de leçons, les Etats-Unis ont engagé le monde dans un système où ils sont les premiers garants de son équilibre, fut-il instable. Aujourd’hui, une Amérique affaiblie politiquement plus qu’économiquement a généré une nouvelle urgence : le monde doit se libérer de la poigne américaine et remplacer toutes les valeurs qu’on lui a imposées jusque-là. Pour ce faire, le monde doit changer. Cela doit se faire vite et cela ne se fera pas sans dégâts.
ALGERIE360

"Un embrasement mondial de la jeunesse"

Depuis trois jours, Londres est le théâtre de violentes émeutes. A l’origine de ces troubles, la mort d’un jeune homme de 29 ans, tué par la police. Après le décès mardi d’un autre homme de 26 ans, le gouvernement britannique a annoncé dans la foulée une réunion du Parlement en session extraordinaire. Que traduisent ces évènements ? LeJDD.fr a posé la question à Michel Fize*, sociologue au CNRS.


Pouvait-on s’attendre à un tel embrasement à Londres ?

Oui, de même qu’on pouvait s’attendre aux émeutes de jeunes dans les pays arabes, en Grèce, en Italie, et dans quelques autres pays du monde. On est face à un embrasement mondial de la jeunesse. Les jeunes sont partout les premières victimes de la crise économique, quel que soit le régime politique ou économique. Ils sont les premiers sacrifiés de toutes les sociétés du monde.

Cette violence n’est donc pas spécifique à la Grande-Bretagne ?
Absolument pas. Il y a des déclinaisons de ces embrasements spécifiques à chaque Etat mais il est évident que les motifs d’insatisfaction et de revendications peuvent varier d’un pays à un autre.

Qu’en est-il du cas de la Grande-Bretagne ?
Les jeunes sont dans des situations scolaires et professionnelles délicates, et c’est un doux euphémisme. Derrière ces émeutes, il existe des souffrances qui se sont accumulées au fil du temps. En Grande-Bretagne comme ailleurs, il existe une dimension politique dans cette protestation. On est dans la même trame que les Indignés de Madrid ou d’ailleurs, sauf que les modes d’action sont différents en fonction des origines sociales. Quand on est tout en bas de l’échelle, la violence est le dernier mode de communication. Ces jeunes n’ont pas les moyens, en terme de mots, d’exprimer ce qui est une indignité des démocraties. Celle de laisser pourrir à petit feux des catégories entières de la jeunesse.

Quel est le message politique revendiqué pas les jeunes Londoniens?
Dire qu’il ne sert à rien de les présenter sempiternellement comme l’avenir de la nation sans s’occuper de leur destin du moment.

"Leur ennemi, c’est l’Etat"


Il s’agit donc d’un appel au secours ?
Bien sûr. Ce ne sont ni des violences gratuites ni des violences de voyous, même si évidemment, dans tous les débordements, il peut y avoir des exactions. Ces émeutes ont un caractère social même s’il n’est pas toujours conscient dans l’esprit des jeunes. Ce ne sont pas des petits marxistes en herbe ou des petits Che Guevara. Mais on peut parler d’une sorte de guérilla urbaine. Et s’il y a vraiment un pays où les émeutes ne sont pas surprenantes, c’est bien l’Angleterre.

Pourquoi ?
La Grande-Bretagne a une longue tradition d’émeutes depuis 30 ans. Avant les grandes émeutes de 2005 en France, il y a eu celles de Brighton en d’autres temps, qui a connu des manifestations très dures. Ce qui se passe en Angleterre n’est pas une première, loin de là.
Le point de départ de ces émeutes – la mort d’un jeune homme de 29 ans tué par un policier – est-il un motif classique d’embrasement ?
Dès qu’il y a un incident avec les forces de l’ordre, c’est un motif majeur d’embrasement. La police fédère contre elle. L’Etat impuissant qui ne veut pas régler les problèmes de la jeunesse devient un ennemi commun contre lequel on se bat désormais à visage découvert. Leur ennemi, c’est l’Etat.

La réponse apportée par le gouvernement – déployer 16.000 policiers dans la capitale contre 6.000 actuellement - est-elle la bonne ?
La réponse policière est classique. Le discours du politique consiste à dire qu’il s’agit d’une violence gratuite, qui serait presque sans raison. Considérant ces émeutes comme étant intolérables, le gouvernement sort l’arsenal répressif, qui n’est pas la solution. Ça n’a jamais calmé durablement ce genre de situation.

"Les cendres qui couvent dans les banlieues depuis 2005 sont toujours chaudes"


Quelle serait la solution ?
La réponse immédiate, que n’apportera évidemment aucun gouvernement, c’est d’ouvrir le dialogue et les négociations. Derrière ces manifestations, il y a aussi une revendication de reconnaissance sous-jacente. Ces jeunes ne veulent pas compter pour du beurre. A plus long terme, il faut aussi mettre le paquet sur l’insertion scolaire et professionnelle des jeunes pour leur donner des raisons, a minima, d’espérer. Ces jeunes ne sont pas sans ambition et sans talent mais ils sont sans soutien. Il faudrait décréter pour la France comme ailleurs la jeunesse comme grande cause nationale parce qu’elle est en perdition, à l’abandon. Il faut l’ériger en cause mondiale et sauver la jeunesse du terrible présent dans laquelle on l’a enfermée.

Ces émeutes sont-elles comparables à celles que la France a connues en 2005 ?
Bien sûr, dans la mesure où on a le même profil de population : beaucoup de jeunes de milieux populaires, de couleur pour les uns, d’origines arabes pour les autres. Il s’agit des personnes les plus exclues qui, comme toujours, ont recours aux moyens les plus radicaux, faute d’avoir les moyens intellectuels de pouvoir verbaliser leur souffrance.

Y a-t-il un risque de contagion en France ?
Les cendres qui couvent dans les banlieues depuis 2005 sont toujours chaudes. Un incident peut provoquer une explosion. La contagion existe depuis maintenant des mois et des mois, en Tunisie, en Egypte, en Grèce, en Italie. Les jeunes forment une sorte d’avant-garde de l’indignation mondiale. On est face à une "jeunesse-monde", une sorte d’internationalisation de la jeunesse. Les jeunes sont de plus en plus fédérés au-delà des régimes économiques par un même destin qui ne traduit pas seulement la faillite des jeunes non qualifiés mais aussi celle des diplômés.

* Michel Fize est sociologue au CNRS, spécialiste de l'adolescence, de la jeunesse et de la famille. Il est également l'auteur de l'ouvrage Les Bandes - De l'"Entre Soi Adolescent" à l'"Autre-ennemi", paru en 2008, aux éditions Desclée de Brouwer.
Caroline Vigoureux - leJDD.fr
mardi 09 août 2011