Le jeudi 2 avril au soir, les représentants du groupe
G-5 + 1 (les membres du conseil de sécurité de l’ONU et l’Allemagne) et ceux de
l’Iran réunis à Lausanne sont parvenus à un accord sur le contrôle du nucléaire
iranien et sur la levée des sanctions internationales. Cette signature ne
marque pas seulement le début de résolution d’un problème qui empoisonne les
relations au Proche-Orient, mais pourrait contribuer à atténuer les tensions
dans la région en réintégrant l’Iran dans le jeu diplomatique.
Ils ont signé ! Le plus dur est fait mais
le plus long reste à faire. Après un des marathons
les plus longs de l’histoire diplomatique, la République islamique d’Iran et
les membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne sont enfin
parvenus à un accord politique permettant le contrôle du programme nucléaire
iranien et la levée des sanctions qui bloquaient depuis 2006 l’économie
iranienne. Cet accord dépasse la question du nucléaire car il libère l’Iran et
ses 78 millions d’habitants, qui pourront désormais faire face aux monarchies
pétrolières dans tous les domaines, et non plus sur les seuls terrains de
conflits et champs de bataille extérieurs. La porte de l’Iran est enfin
ouverte, beaucoup vont se précipiter. Mais il faudra certainement du temps pour
que la confiance revienne car les opposants de part et d’autre ne manquent pas.
Le chemin du retour de l’Iran est tracé, mais il sera probablement long.
L’Iran a donc renoncé à produire une arme atomique de
façon claire, vérifiable et durable. Ce résultat avait déjà été négocié le 21
octobre 2003 par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Cet accord a échoué
car à l’époque, les États-Unis ne le souhaitaient pas, mais visaient le
renversement de la République islamique, membre de « l’Axe du mal
». En Iran, les opposants à cette ouverture internationale voulue par le
président réformateur Mohammad Khatami étaient également très actifs. Douze
années plus tard, les politiques de Barack Obama et de Hassan Rohani soutenu
par le Guide Ali Khamenei sont enfin en phase, mais que de temps perdu, et quel
manque d’efficacité !
En 2003, l’Iran n’avait que quelques dizaines de
centrifugeuses rudimentaires et une industrie nucléaire embryonnaire, contre 20
000 aujourd’hui et des compétences technologiques de haut niveau. La République
islamique a fort bien mené à son terme la politique nucléaire nationaliste
lancée en 1974 par Reza Chah. L’honneur de l’Iran est sauf, car son « droit à développer une industrie nucléaire
civile » est désormais reconnu de facto,
dans le cadre du traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) signé
par l’Iran en 1968.
Un droit encadré par l’accord de Lausanne, qui sera
précisé avant la fin du mois de juin prochain, permettra à Téhéran de
poursuivre son programme nucléaire civil et coupera court à toute prolifération
nucléaire dans la région — même si l’Arabie saoudite vient d’annoncer sa
volonté de se doter d’une industrie nucléaire (ce qui prendra sans aucun doute
de très longues années). Les priorités régionales ont changé et l’implication,
longtemps contre-productive mais finalement réaliste, des grandes puissances
dans l’aventure nucléaire iranienne semble dissuasive. Le Pakistan, dont la
bombe a probablement été financée par l’Arabie saoudite, n’est plus en
situation d’apporter son concours à une telle ambition, et Israël a tout
intérêt à rester discret dans ce domaine. Une étape décisive a été franchie
pour contrer la prolifération nucléaire au Proche-Orient, qui compte pourtant
une nouvelle puissance nucléaire émergente.
Le temps révolu de l’« État voyou
» et du « Grand Satan »
La levée des sanctions économiques imposées par l’ONU
depuis 2006, mais surtout par les États-Unis et l’Union européenne, ont été
pour l’Iran un point central de la négociation. Le pays était en effet l’objet
de sanctions économiques très dures, notamment sur le pétrole, depuis la
rupture politique avec les États-Unis en 1979, après la prise en otage de
diplomates américains. Washington cherchait à provoquer des difficultés
intérieures dans l’espoir de renverser la République islamique. Cet objectif
reste toujours d’actualité au sein du Congrès, dont 47 membres viennent
d’annoncer qu’ils ne respecteront pas les engagements de leur pays s’ils
reviennent au pouvoir. La même idée prévaut bien sûr en Israël, et même en
Europe — surtout en France…
Cette hostilité envers la République islamique n’a
jamais cessé de nourrir les factions radicales iraniennes qui, même après la
guerre Irak-Iran, considèrent que l’identité première de la République
islamique réside dans une hostilité durable envers « l’Occident
». Ce rejet mutuel, imposé et souhaité, de l’« État voyou
» et du « Grand Satan » a lourdement pénalisé l’Iran qui a vécu —
ou survécu — pendant trente-six ans en dehors de la mondialisation économique.
Cet ostracisme a profité à la Turquie mais surtout à
l’Arabie saoudite et aux monarchies pétrolières. Dubaï est devenue la « capitale
» économique de l’Iran. Téhéran a donc payé d’un prix très élevé sa
« victoire » nucléaire et sa nouvelle capacité de « résistance économique » et de développement autocentré qui l’ont en
fait écarté de la mondialisation économique des dernières décennies. La
dynamique exceptionnelle de la société ne saurait occulter le fossé qui existe
entre les 78 millions d’Iraniens dont l’immense majorité n’a jamais connu que
la République islamique, et la mondialisation économique et culturelle. L’usage
d’Internet ne comble pas ce fossé, il le rend plus évident encore.
Vers un rééquilibrage économique régional
Maintenant que la porte de l’Iran est ouverte, on va
assister à un rééquilibrage des activités économiques entre les rives sud et
nord du golfe Persique. Chacun s’attend à un boom économique, à une embellie
sociale et culturelle enthousiasmante soutenue par une classe moyenne iranienne
nombreuse, bien formée et motivée. Les entreprises internationales ont
multiplié les séminaires, les approches, les contacts, pour préparer leur
retour dans ce pays dont le potentiel comme consommateur mais aussi comme
producteur est sans commune mesure avec l’eldorado des monarchies pétrolières.
Globalement, cette analyse semble juste, car l’Iran a besoin de technologies et
d’investissements très lourds, mais il n’est pas dit que tout sera facile pour
les entreprises occidentales car Téhéran a désormais l’habitude de travailler
avec les entreprises de pays émergents dont les compétences sont aujourd’hui
comparables à celles des pays européens : Chine, Corée, Inde, Brésil, Malaisie
et bien sûr Turquie ne laisseront pas facilement les parts de marché qu’ils ont
acquises pendant les années difficiles. Dubaï ne disparaîtra pas comme place
financière et commerciale.
Le problème le plus difficile à régler sera
certainement la très faible expérience internationale ou de management du
personnel politique, administratif, ou des entreprises publiques ou de
fondations qui ont géré le pays pendant plus de trois décennies. Les nouvelles
élites de la vie politique, administrative, culturelle ou économique du pays,
issues de la révolution et de la guerre, sont bien implantées. Il faut
reconstruire le pays. Ce sera au moins aussi long et difficile que les négociations
sur le nucléaire. Il est évident que l’Iran dispose d’un potentiel exceptionnel
et de tous les atouts pour répondre rapidement aux défis et aux perspectives
ouvertes par l’accord sur le nucléaire et par le processus de normalisation
politique en cours, mais l’optimisme n’exclut pas le réalisme.
Deux gendarmes pour le Golfe
L’accord sur le nucléaire a d’abord été négocié entre
Iran et États-Unis, mais cette normalisation diplomatique en cours ne signifie
pas que les deux pays auront à court terme des relations de confiance. Les
radicaux, de part et d’autre, ne l’accepteraient pas et toute précipitation
risquerait au contraire de bloquer la mise en œuvre de l’accord sur le
nucléaire dont l’application durera plusieurs années.
Les convergences d’intérêts et le retour à un principe
de réalité semblent prévaloir, d’autant plus que pour la première fois les
politiques deux pays sont en phase. La «
modération » chère à Rohani va
dans la même direction que la volonté américaine de trouver de nouveaux
partenaires régionaux capables de maintenir une certaine stabilité, puisque les
alliés traditionnels des monarchies pétrolières n’ont pas été capables de
contrôler leurs partisans qui ont dérivé vers le djihadisme terroriste.
Va-t-on vers un basculement d’alliances ?
Certainement pas, mais la crainte des monarchies
pétrolières — et d’Israël — est compréhensible après trois décennies d’un âge
d’or permis par la mise à l’écart de l’Iran. Il y a désormais deux gendarmes
dans le Golfe, et non plus un seul comme au temps du chah d’Iran. Toute la
difficulté sera de créer entre eux, sinon la confiance, du moins une
coexistence pacifique. Cela exigera de la diplomatie et du courage de la part
des pays occidentaux qui devront donner aux monarchies des garanties de
sécurité pour qu’elles acceptent que l’Iran trouve sa place et rien que sa
place.
Les composantes de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie
saoudite sont multiples, les facteurs religieux ou ethniques importants mais
ils doivent être intégrés dans une opposition bien plus forte et globale entre
deux systèmes politiques et sociaux : République versus monarchie, système
autoritaire versus Frères musulmans…L’accord sur le nucléaire et la
normalisation des relations avec l’Iran pourraient rééquilibrer les relations
politiques et contribuer à mettre fin aux conflits meurtriers qui opposent les
deux leaders régionaux sur les champs de bataille de Syrie, d’Irak, de
Palestine, du Liban et depuis peu du Yémen. En Palestine, on espère que la question
du nucléaire iranien cessera enfin d’occulter la colonisation et la recherche
d’une solution politique.
Il faudra cependant du temps pour que le choc politique
et culturel du retour de l’Iran se traduise en termes pacifiques et non pas en
réaction militaire, comme c’est le cas au Yémen avec l’action saoudienne contre
le « soutien iranien » aux houthis.
BERNARD
HOURCADE
SOURCE :
ORIENT XXI



