dimanche 9 octobre 2011

Quand Tahrir et les indignés s’invitent en Amérique : le mouvement anti-Wall Street brouille le paysage politique à un an de la présidentielle.


Égypte, Espagne, Grèce, Israël. Autant de pays qui ont vu dans la dernière année leur capitale être prise d’assaut par des hordes de manifestants demandant davantage de justice sociale et la fin des privilèges et des abus de leurs élites. Voilà que ce vent de révolte rejoint les terres de l’Amérique alors que le cœur du système financier mondial est l’objet d’une occupation.
Il y a bien eu le Wisconsin au printemps dernier, dont les protestataires se réclamaient de la lutte des Égyptiens de la place Tahrir. Mais le mouvement qui s’anime ces jours-ci se positionne selon une optique résolument nationale. Malgré leur échec d’occuper directement Wall Street, un groupe de quelques centaines de manifestants érigeaient un campement le 17 septembre dernier au Liberty Plaza Park. Depuis, l’occupation va bon train, les assemblées et activités se succèdent et le mouvement gagne chaque jour de nouveaux adeptes et appuis.
Certains font remonter la genèse de ce mouvement au 13 juillet dernier lorsque la revue Adbusters lança un appel à occuper Wall Street, mais les origines de ce qu’on appelle maintenant le « mouvement des 99% » sont beaucoup plus profondes, comme le souligne le journaliste indépendant David DeGraw sur le site AmpedStatus. Mais suite à l’appel d’Adbusters, les choses se sont accélérées. Le 14 juillet le nom de domaine occupywallst.org était enregistré de manière anonyme et devenait le vecteur principal d’information et d’organisation du mouvement, fonction qu’il conserve encore aujourd’hui.
Le journaliste et activiste Nathan Schneider rapporte qu’un groupe de quelques centaines de jeunes activistes, artistes et étudiants ont ensuite commencé à se rassembler en tant qu’ « Assemblée générale », selon une forme de prise de décision non hiérarchique et basée sur le consensus. Ils ont commencé à se rencontrer dans des parcs publics à partir du 2 août jusqu’au début de l’occupation le 17 septembre. Leur intention était claire dès le départ : mettre sur pied un cadre tactique et organisationnel pour leur action. Ils ont jusqu’à présent réussi leur pari puisque le principe de l’assemblée générale est toujours celui qui prime en ce moment, aucune organisation ou groupes de personnes n’étant à la tête du mouvement.
« Nous sommes le mouvement des 99% »
Certains observateurs n’ont pas manqué de critiquer le mouvement pour son manque de cohérence et son absence d’objectifs clairs. Répondant dans un premier temps à un sentiment de révolte face au système et à ses dérives, il faut surtout voir que le mouvement en est à ses premiers balbutiements et qu’au fil des assemblées sont formulées des revendications plus concrètes. Des propositions seront d’ailleurs proposées et débattues tout au long du week-end. Mais ce qu’on demande par dessus tout est la fin de l’impunité dont jouissent les grands responsables de la crise financière et économique, la fin de l’influence indue des grandes corporations dans le processus de prise de décisions politiques et une refondation radicale du système économique. Le message du mouvement est clair : « Nous sommes le 99% qui ne tolérera plus l’avarice et la corruption du 1% ». Et en filigrane de tout ce processus un renouveau de l’action démocratique se manifeste, faîte de dialogues et de recherche du consensus.
Nous aurions pu croire que cette action allait rapidement s’essouffler. On constate plutôt le contraire. Au Liberty Park, plus de 500 personnes se rassemblent chaque jour pour débattre, discuter et organiser ce qu’il faut faire d’un système en perdition qui permet aux 400 Américains les plus riches de concentrer plus de richesses que les 180 millions d’Américains les plus pauvres. La répression policière dont a fait l’objet le mouvement et qui s’est notamment durci le 24 septembre avec l’arrestation de quelques 80 personnes – généralement de manière assez musclée et arbitraire – n’a jusqu’ici pas eu raison de la détermination des manifestants et semble même avoir galvanisé les troupes.


Une attention médiatique tardive
Il aura fallu attendre sans surprise les heurts du 24 septembre dernier - sensationnalisme médiatique oblige - pour que la presse américaine se mette à s’intéresser au mouvement, l’attention médiatique ayant jusqu’alors été plutôt timide. La journaliste Amy Goodman faisait d’ailleurs remarquer que « si 2000 activistes du Tea Party étaient descendus sur Wall Street, il y aurait probablement eu un nombre équivalent de reporters sur le terrain. Pourtant, 2000 personnes occupaient Wall Street samedi dernier (17 septembre) » On assiste d’ailleurs à la décontenance habituelle des grands médiaux devant des mouvements sans tête dirigeante, eux qui les premiers jours recherchaient désespérément des représentants du mouvement, que ce soit des responsables d’Adbusters, du US Day of Rage ou du mouvement Anonymous, perçus à tort comme les organisateurs des événements.
La faible couverture médiatique n’est peut-être pas étrangère au fait qu’il semblait dans les premiers jours difficile d’avoir de l’information sur les manifestations via certaines plates-formes. Certains ont même fait état de censure à propos du service de messageries Yahoo !. Le « problème » semble avoir été réglé depuis. Idem pour Twitter et Facebook. Rappelons au passage que Twitter a récemment bénéficié d’un investissement de 400 M$ de la part de JP Morgan Chase, grande institution bancaire directement ciblée par les manifestants.
Force nous est donc de constater que contrairement au mouvement égyptien et au printemps arabe en général qui a fait saliver nos reporters et alimenté nos bulletins de nouvelles sans relâche, il semble qu’un mouvement démocratique local ne suscite pas le même enthousiasme. Par chance, nous pouvons compter sur les manifestants eux-mêmes pour pouvoir faire entendre leur message. Il est d’ailleurs possible de suivre en continu – ou presque – ce qui se passe au Liberty Park sur Livestream/GlobalRevolution.
Et pendant ce temps, le mouvement commence à faire des petits dans d’autres grandes villes américaines.

Ni Printemps arabe, ni Révolution

09 Octobre 2011
Après l’euphorie, l’optimisme et l’espoir, il est temps de revenir à la réalité et d’évaluer les événements du Moyen Orient et d’Afrique du Nord (MENA*) en gardant la tête froide. La vitesse avec laquelle se sont produits les soulèvements successifs a été si grande qu’il était légitime de conclure que nous étions en train d’entrer dans une ère radicalement nouvelle. Aujourd’hui, plus de six mois après la chute des dictateurs tunisien et égyptien, des questions cruciales se posent. Il est également légitime de se demander ce qui est réellement en train de se passer dans ces deux pays. Partout, la confusion règne : plus de 110 partis politiques se présentent aux prochaines élections législatives tunisiennes, tandis que l’Egypte assiste à des négociations secrètes afin de protéger des membres de l’ancien régime - en particulier des commandants de l’Armée. Le paysage politique en Tunisie est devenu trouble et en Egypte, on a le sentiment que l’armée est en train de récupérer le soulèvement ; que certains dirigeants sont en train de jouer un double jeu.

“Il faut du temps aux révolutions”, nous dit-on, ne nous pressons pas. L’Histoire révèle que la liberté a un prix. Cela est vrai. Nous devons demeurer engagés, impliqués et optimistes, sans toutefois être excessivement idéalistes ou naïfs. La situation en Tunisie, et plus encore en Egypte, suscite des inquiétudes : dans les deux pays, le paysage politique ressemble de près au chaos. La polarisation entre des courants laïques et islamistes empêchent toute discussion sérieuse relative aux défis sociaux et économiques majeurs auxquels les pays respectifs font face. Les Forces Armées regardent, si ce n’est surveillent, les développements au sein de la société tunisienne et égyptienne, tandis que des pays étrangers réajustent leurs positions et leurs stratégies. Il se pourrait, certes, que nous ne retournions pas aux anciennes dictatures, mais nul ne sait quel type de démocratie nous obtiendrons. Certains pensent qu’il est tout simplement trop tôt pour le dire. Nous ne pensons point qu’il s’agisse d’une question de temps, mais plutôt d’un problème d’influence et de considérations géopolitiques. Ce à quoi nous assistons est loin d’être « un printemps arabe ».

En regardant de près la Libye, ces questions deviennent encore plus critiques et la confusion plus profonde. Que réservera l’avenir après que la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis - agissant à travers l’OTAN - l’ont libérée de Mouammar Kadhafi ? Qui sont ceux qui composent le Conseil National de Transition (CNT) ? Comment peuvent-ils prendre des décisions aussi rapides au sujet de la distribution de la production pétrolière du pays, favorisant de manière aussi ostentatoire et sans gêne les pays occidentaux ? Derrière les belles paroles de démocratie, de liberté et de dignité libyenne, quels jeux joue-t-on afin de contrôler et s’emparer des richesses du pays ? Le scénario nous rappelle l’Irak : la situation demeure instable, Kadhafi a disparu, et très rapidement le pays sera sous contrôle. Ce dernier sera économique et géopolitique au lieu d’être une voie démocratique vers la liberté. De la confusion, en effet - mais clairement pas une révolution.

Les Grandes Puissances semblent être en conflit au sujet de l’avenir du régime syrien. Il a fallu six mois à la France, à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour demander à Bashar al-Assad de se retirer du pouvoir. Alors qu’ils lui demandent, assez timidement, de partir, la Chine et la Russie semblent les aider à ne rien faire. Pas de résolution de l’ONU, pas de déclaration explicite ; il n’y a pas de soutien clair au soulèvement syrien. Une fois de plus, il ne s’agit pas d’une question de temps, ni d’une question de démocratie : les considérations géopolitiques sont ici les facteurs décisifs. Le sang syrien reflète la valeur de la position géographique du pays : il peut être versé et sera versé au nom de calculs politiciens. Le Conseil National Syrien nouvellement établi ne réclame pas, à juste titre, une intervention internationale, mais demande un soutien international et diplomatique : au delà des mots, ils n’obtiennent rien. L’Occident, la Chine et la Russie sont inquiets, nous dit-on, du rôle des islamistes syriens, et en cela, ils prouvent une fois de plus que rien n’a changé. Les Grandes Puissances se moquent au fond de la démocratie : aussi longtemps que leurs intérêts sont protégés, elles demeureront silencieuses même si des milliers de civils sont massacrés. Les peuples yéménites ou bahreïni peuvent bien se sentir oubliés : ils le sont en effet, car leur cause, leur espoir, leur sang ne méritent pas les sacrifices des puissants.

Le gouvernement turc tente de s’impliquer davantage. Il a organisé des conférences, des ateliers de travail et des rencontres avec des dirigeants et activistes arabes. Mais agit-il avec une vision politique et géopolitique nouvelle ou bien recherche-t-il une influence économique ? La question clé est d’évaluer de quelle latitude jouit le gouvernement turc aujourd’hui afin d’initier de nouvelles alliances et des dynamiques originales au sein du MENA. S’agit-il d’un acteur indépendant qui tire profit de la compétition entre les Etats-Unis, les pays européens, Israël, la Chine et la Russie ? Est-ce que la Turquie a le potentiel d’apporter davantage de clarté à la confusion régnante ? La réponse est loin d’être évidente : La Turquie semble tenter de réconcilier sa “bonne volonté” avec des intérêts économiques significatifs et des alliances géopolitiques.

Voici venir des temps décisifs. Il importe d’œuvrer en défendant une approche régionale holistique, en gardant à l’esprit, ensemble, les dimensions politiques, économiques et géopolitiques du problème. La situation est moins rose et plus difficile qu’il pourrait sembler à première vue et dans l’engouement émotionnel. Ce qui nous voyons se produire autour de nous n’est ni un “Printemps Arabe” ni des “Révolutions”. Quelque chose est en train de changer au sein du MENA et ce de manière bien étrange. Le « Réveil Arabe » demeure une réalité confuse, une énigme. Il n’est pas facile, à la fois, de partager et de respecter les espoirs et l’optimisme des populations tout en évaluant froidement les calculs cyniques des gouvernements et des hommes politiques. L’attitude la plus sage semble consister à marier cohérence et étude approfondie en adoptant une position éthique qui valorise les rêves sans oublier de dénoncer les vérités qui dérangent, les mensonges et la corruption. Ceux des dictateurs, comme ceux des libérateurs ; ceux des ennemis comme ceux des amis.

*MENA est l’acronyme de “Middle East and North Africa”

Tariq Ramadan
Palestine Solidarité