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| Carte fournie par le gouvernement turc - Via CNN-Turquie |
1 - La
destruction d’un chasseur bombardier russe de type SU-24 à la frontière
Syro-Turque est un incident d’une extrême gravité. Le gouvernement turc affirme
que l’avion avait violé les frontières de la Turquie. Compte tenu de la
configuration du terrain, il est effectivement possible que l’avion ait survolé
une petite langue de territoire turc. Mais, ce survol, s’il a eu lieu, a été de
très courte durée, au plus une dizaine de secondes. Or, le gouvernement turc
prétend que ses avions de chasse avaient prévenu l’avion russe de sa soi-disant
incursion depuis au moins 5 minutes avant d’ouvrir le feu (avec un missile).
Ceci ne correspond pas à ce que l’on peut connaître de la situation locale. A
la vitesse de croisière d’un SU-24 (environ 15 km/min), cela impliquerait que
l’avion ait pénétré de 30 à 37 km à l’intérieur du territoire turc. Or, ceci
est contredit par la carte radar publiée par les autorités turque à l’appui de
leurs dires. Mais, il y a une autre explication possible. Cela implique
implicitement, si cette information est vraie, que la Turquie entendait faire
régner une « zone d’exclusion aérienne » au-dessus de la Syrie, et
ceci sans mandat ni délégation des Nations-Unies. Les avions turcs auraient
ainsi tiré depuis une position juridiquement illégale.
2. Le gouvernement russe prétend que l’avion n’a jamais
pénétré l’espace aérien turc. Il se fait que l’appareil s’est écrasé en
territoire syrien. Cela implique, au minimum, qu’il volait vers la Syrie au
moment où il a été touché par un missile (sans doute un missile air-air tiré
depuis un F-16 de l’aviation turque). On ne peut pas exclure, au vu de la zone
où l’appareil s’est écrasé, qu’il ait été atteint alors qu’il volait au
dessus du territoire syrien. Si cela est vrai, nous sommes devant une seconde
illégalité commise par la Turquie.
3. L’aviation turque est connue pour violer, de manière
régulière depuis des années l’espace aérien de la Grèce mais aussi de Chypre.
On s’interroge donc sur la soudaine sensibilité de la Turquie à la défense de
ses frontières, elle qui fait preuve de la plus grande insouciance quant il
s’agit des frontières d’autrui. A l’illégalité de l’action vient alors
s’ajouter l’impudence d’une puissance qui se considère, dans cette zone
frontalière, en pays conquis.
4. Au delà de cette situation, l’attitude du
gouvernement turc autour de la crise syrienne et de DAESH soulève de nombreux
problèmes :
- Le gouvernement turc, sous prétexte d’intervenir contre les forces islamistes bombarde en réalité les combattants kurdes qui, eux, se battent bien contre DAESH. On a eu d’autres exemples de cette attitude hypocrite lors du siège de Kobané.
- Le gouvernement turc tolère, et c’est le moins que l’on puisse en dire, la contrebande de pétrole qui est l’une des sources de financement de DAESH. On sait aussi que si le gouvernement turc fermait ses frontières avec la Syrie, DAESH serait rapidement étouffé financièrement [. On sait, enfin, que les avions russes (et américains) s’attaquaient systématiquement à ce trafic en bombardant les colonnes de camions de DAESH qui transportent le pétrole jusqu’à la frontière turque.
- Des journalistes indépendants qui enquêtaient sur les collusions possibles entre l’appareil d’Etat turc et DAESH, et en particulier sur de possibles livraisons d’armes, ont été emprisonnés ou tués.
- Quant à la crise des réfugiés, que l’Europe connaît depuis l’été 2015, elle apparaît comme fortement liée à la volonté du gouvernement turc de faire pression sur l’Union européenne. Ce gouvernement avait d’ailleurs obtenu une forme de reconnaissance de l’importance de son action pour la gestion de cette crise.
5. Dans ces conditions, quand Vladimir Poutine parle
d’un « coup de poignard dans le dos », il a entièrement raison. Ce
coup de poignard ne vise pas que la Russie mais l’ensemble des forces
internationales qui luttent contre DAESH. Mais, si la Turquie a pu se permettre
de donner ce coup de poignard, c’est aussi parce qu’elle est un pays membre de
l’OTAN et qu’elle sait que la Russie n’exercera pas de représailles militaires
contre elle. Dès lors, il convient de s’interroger sur le jeu politique joué
tant pas la Turquie que par les Etats-Unis, qui prétendent pourtant lutter
contre DAESH. On attend, avec un intérêt, de voir quelle sera la réaction
américaine à cet incident, et si les Etats-Unis exerceront alors les pressions
qui s’imposent pour ramener le gouvernement d’Erdogan à de meilleures
dispositions.
6. Pourtant, les relations économiques sont étroites
entre la Russie et la Turquie, du gazoduc reliant la Russie à la Turquie via la
Mer Noire, aux nombreuses entreprises turques qui travaillent en Russie, et en
passant par les touristes russes, nombreux, qui vont passer leurs vacances en
Turquie. Dès lors, on ne peut que s’interroger sur l’attitude du gouvernement
turc. Estime-t-il que, protégé par l’OTAN mais aussi par ses liens économiques multiples
avec la Russie, il peut tout se permettre ? Est-on en présence d’une lutte
de clans au sein de la grande-bourgeoisie turque, et le clan qui soutient
Erdogan règle-t-il ainsi ses comptes avec d’autres factions qui pourraient être
liées au commerce avec la Russie ? Enfin Erdogan, dont la position
politique reste fragile en dépit de sa victoire lors des récentes élections,
a-t-il décidé de jouer sur la carte nationaliste en réveillant la vieille
inimitié entre la Russie et la Turquie ?
7. Une leçon de ces événements s’impose. Plus que
jamais, le gouvernement français doit prendre ses distances à la fois vis-à-vis
de la Turquie mais aussi vis-à-vis de l’organisation militaire de l’OTAN, dont
on voit aujourd’hui qu’elle pourrait être utilisée comme paravent par un
gouvernement irresponsable.
Jacques Sapir

