Exécuté voici 43 ans, le héros des années 68 en Turquie
a conservé une influence considérable sur la gauche turque.
« Qui est mort en fait ? Deniz Gezmiş, Hüseyin Inan et
Yusuf Aslan sont vivants ! », Affirme la banderole brandie le 6 mai 2009 par
les militants présents aux commémorations de l'exécution de Deniz Gezmiş et des
ses deux camarades de l'Armée de Libération du Peuple Turc (Türkiye Halk
Kurtuluş Ordusu, THKO) condamnés à mort en 1971 pour : « tentative de
renversement de l'ordre constitutionnel » et pendus le 6 mai 1972.
« Ce qui est important ce n'est pas d'avoir
une vie longue mais une vie bien remplie. C'est pourquoi ça m'est égal de
partir tôt. De plus, mes amis qui sont partis avant moi n'ont jamais hésité
devant la mort. Sois-en sûr, moi non plus; ton fils n'est ni faible ni
impuissant face à la mort. Il a choisi sa voix en connaissance de cause et il
savait que cela se finirait ainsi. »
Dans la lettre d'adieu à son père, Deniz Gezmiş reste
fidèle à l'image de révolutionnaire intransigeant prêt à se sacrifier qu'il
avait construit et sur laquelle se fonde sa légende. Dans les documents
d'époque, sa détermination et sa maîtrise de soi lui donnent une aura quasi
inhumaine. Rien ne transparaît de ses émotions ou de ses faiblesses sur son
visage, si ce n'est une rage profonde.
Ils sont encore nombreux : jeunes et anciens
gauchistes, membres du parti d'opposition CHP (kémaliste) et des multiples
groupuscules d'extrême-gauche, militants des droits de l'Homme et syndicalistes,
à manifester chaque année en mémoire des trois martyrs des années 68 turques.
Les mouvements étudiants et syndicalistes sont
particulièrement puissants dans les années 60 et 70 en Turquie. Une
contestation qui sera très durement réprimée à la suite des coups d'État de
1971 et 1980. L'agitation politique fait certes place à l'ordre militaire mais
aussi au refoulement collectif. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que ce
passé trouble refait surface dans le débat public.
Le Che turc
Parmi tous les acteurs de la gauche révolutionnaire, la
figure de Deniz Gezmiş s'impose sans conteste et son martyr a engendré un
véritable culte de la personnalité. Pendu à 25 ans, il avait derrière lui six
années d'activisme incessant et de multiples arrestations. Sa photo est souvent
accolée à celle du Che, tant il semble incarner en tous points l'archétype du
révolutionnaire romantique.
De sa première interpellation en 1966, à l'occupation
de l'Université d'Istanbul en 1968 et à la création du mouvement de lutte armé THKO,
son courage et son charisme font de lui le leader de toute une génération
influencée par Atatürk, Marx, Lénine et le Che.
« Turquie indépendante », « À bas l'impérialisme »,
tels sont les slogans les plus populaires de l'époque. Deniz Gezmiş et ses camarades
appelaient à lutter contre le gouvernement « fasciste » et « l'impérialisme »
en menant une deuxième guerre de libération nationale, à l'image de celle
dirigée par Atatürk entre 1919 et 1923.
Principale cible : les État-Unis. L'anti-américanisme est
particulièrement virulent alors que Washington est embourbé au Vietnam et
soutient Israël. De 1967 à 1969, les manifestations se succèdent à Istanbul
pour lutter contre l'arrivée de la 6ème flotte de l'U.S. Navy. Les marins sont
malmenés par des groupes de jeunes qui les jettent dans le Bosphore. À leur
tête : Deniz Gezmiş, qui devient la bête noire du gouvernement conservateur de
Süleyman Demirel. Il est traqué et s'enfuit plusieurs mois en Jordanie dans un
camp d'entraînement de l'OLP.
Le symbole de la lutte contre l'oppression
À son retour, il est rapidement arrêté et passe neuf
mois en prison. C'est à ce moment qu'il effectue un virage politique,
délaissant les mouvements étudiants pour la lutte armée clandestine.
En 1971, le braquage d'une banque et l'enlèvement de
quatre soldats américains par le THKO font de Deniz Gezmiş un héros populaire.
Les otages sont rapidement libérés. Pour l'État et une partie de l'opinion
publique c'est un terroriste « anarchiste ». Le 12 mars, les militaires
prennent le pouvoir sans violence pour restaurer l'ordre, il est l'homme à
abattre. Quatre jours plus tard, il est arrêté et emprisonné, puis jugé et
condamné à la peine capitale le 9 octobre 1971. Il n'a pourtant commis aucun
meurtre.
Symbole de la contestation des années 68, son aura est
toujours intacte. Son portrait orne régulièrement les affiches politiques. Son
prénom, très populaire dans les années 70 et 80, est rentré dans le langage
courant pour désigner les trois militants exécutés le 6 mai 1972 (Denizler-les
Deniz). Sa célèbre photo en parka s'expose sur les murs d'Istanbul et est
devenue une icône pop pour ados rebelles. Des milliers de clips lui sont dédiés
sur You Tube. Son destin hors du commun a inspiré de nombreux livres, quelques
films et une série à succès, diffusée entre 2006 et 2008, qui a fait découvrir
aux jeunes cette période trouble dont l'évocation est longtemps restée tabou.
Un héritage controversé
43 ans après sa mort, son âme n'est pas prête de
reposer en paix. Sa mémoire et son héritage politique sont controversés et
sujets à de nombreuses récupérations.
À gauche, l'invocation rituelle de l'activiste, pour
autant piètre théoricien et stratège, semble traduire une profonde nostalgie et
une déshérence idéologique. Toujours divisée en multiples groupuscules,
l'extrême-gauche turque est orpheline d'un leader et d'une cause qui pourraient
lui redonner le poids politique d'antan.
Pour les réformistes libéraux et l'AKP (Parti de la
Justice et du Développement, islamiste modéré), il est la digne incarnation de
la pensée soixante-huitarde turque : un kémalisme obtus mâtiné de marxisme,
d'une certaine gauche turque plus prompte à soutenir un coup d'État militaire
que les réformes démocratiques. Deniz Gezmiş et ses camarades sont aussi
accusés d'avoir fait le lit d'une gauche nationaliste avide d'éradiquer les
ennemis intérieurs et extérieurs de la nation turque, dont l'anti-impérialisme
frise avec la xénophobie.
Plusieurs anciens gauchistes et le leader du Parti des
Ouvriers (İşçi Partisi) sont actuellement dans le collimateur de la justice
pour l'affaire Ergenekon, une organisation secrète ultra-nationaliste qui
aurait planifié de déstabiliser le gouvernement AKP. Plus de cent personnes ont
déjà été arrêtées et interrogées, dont d'anciens militaires, des responsables
des médias, de l'économie et de la politique. Ergenekon fait la une des médias
depuis deux ans. C'est l'« affaire du siècle » mais toutes les responsabilités
sont loin d'être établies.
Pour d'autres commentateurs, Deniz Gezmiş aurait été
manipulé par les militaires pour créer un climat propice au coup d'État. Selon
un ancien agent double américain, le THKO aurait été infiltré à la fois par la
CIA et les services secrets turcs.
Dans un pays où l'Histoire est encore souvent
l'Histoire officielle, la mémoire de Deniz Gezmiş continuera sûrement à être
l'objet de manipulations. Un débat passionné et idéologique, à l'image d'une
société fragmentée qui tente difficilement de se confronter à un passé
douloureux. Reste le mythe.
Source : MEDIAPART
