Les fantômes de la forêt de Saint-Germain
“ Un
jour sombre et pluvieux dans une forêt des environs de Paris. Des hommes
creusent un trou pour y jeter le corps d’un homme mort étranglé peu de temps
auparavant."
Près de cinquante ans après la mort de Mehdi Ben Barka,
deux journalistes israéliens viennent de publier une longue enquête sur
l’implication des services secrets israéliens dans l’assassinat de l’opposant
marocain.
Au moment de son enlèvement près de la Brasserie Lipp à
Paris, le 25 octobre 1965, le leader d’opposition en exil Mehdi Ben Barka
présidait le comité préparatoire de la Conférence de solidarité des peuples
d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine qui devait rassembler en janvier 1966 à
La Havane de nombreuses organisations révolutionnaires du tiers monde, en lutte
contre l’impérialisme américain au Vietnam, en République dominicaine et
ailleurs. Il était donc une cible désignée non seulement des services secrets
de son pays, mais aussi de ceux des pays du «
monde libre » engagés dans la
lutte contre les mouvements de libération.
Dans leur longue enquête publiée sur le site du quotidien
israélien Yediot Aharonot, les deux journalistes Ronen Bergman et Shlomo
Nakdimon dévoilent l’implication du Mossad dans l’élimination de l’opposant
marocain. Nous reprenons ici des extraits de cette enquête fleuve qui repose
sur des documents secrets du Mossad et du bureau du premier ministre israélien,
ainsi que sur une série d’entretiens recueillis au fil des ans, notamment
auprès d’un des principaux acteurs de cette épopée du renseignement israélien,
le chef du Mossad Meir Amit.
Collaboration entre services secrets français et
israéliens
Dès le début des années 1960, le Mossad installa ses
quartiers européens à Paris.
Au début, le Mossad fournit aux Français des
informations sur l’organisation clandestine (NDLT. Le Front de libération
nationale - FLN). Par la suite, nos agents ont également transféré des armes —
fusils d’assaut, pistolets et explosifs — pour exécuter un certain nombre
d’opérations menées par le renseignement français contre l’organisation
clandestine au Caire.
(…)
“J’étais
favorable à des liens personnels avec les chefs du renseignement français,”
nous a affirmé l’ancien chef du Mossad Meir Amit, avant son décès. “Moi, le
directeur du Mossad, j’allais les rencontrer en personne pour créer une
alliance basée sur des intérêts communs.”
Tout le monde pensait que Paris était une voie d’accès
à l’Afrique et à l’Asie, et le Mossad était devenu l’un des services les plus
actifs dans ces régions. Les accords comprenaient généralement une aide
militaire israélienne et une formation des services de renseignements locaux
(et parfois leur création ex nihilo). En retour, le Mossad pouvait agir dans
une liberté quasi totale dans ces pays, et collecter des informations sur les
pays arabes et les activités du bloc soviétique (des informations partagées
avec les États-Unis). Parmi toutes ces alliances, la plus importante fut
l’alliance entre le Mossad et les services en Turquie, en Iran et en Ethiopie
(…)
L’affaire «
Baba-Batra »
Les deux journalistes israéliens affirment que la
collaboration avec le renseignement marocain — l’affaire « Batra-Batra
»1 aurait débuté en 1960, avant l’accession au trône de Hassan II. Aux
yeux du Mossad, le Maroc constituait une cible « désirable
» pour plusieurs raisons : le royaume chérifien était un pays arabe
modéré, en contact étroit avec ses principaux ennemis arabes, et « relativement pro-occidental ». Mais le Maroc était aussi « désirable
» pour sa communauté juive.
En 1961, Israël
demanda au roi de laisser les juifs de son pays émigrer en Israël. Mohammed
Oufkir, responsable des services secrets marocains, finalisa l’accord avec les
émissaires du Mossad : 250 dollars pour chaque juif. Des fonds pour les 80 000
Juifs furent ainsi transférés dans des sacs d’un quart de million de dollars,
sur un compte secret en Europe.
(…)
Oufkir et son
fidèle lieutenant Ahmed Dlimi étaient préoccupés par plusieurs tentatives de
l’Égypte et de l’Algérie de déstabiliser Hassan II. Les Égyptiens et les
Algériens avaient aidé des éléments de l’opposition, et les ambassades
marocaines dans ces pays avaient subi des intrusions répétées (…) « Nous pouvons aider et nous voulons aider », expliqua le chef du Mossad Meir Amit, lors
d’une rencontre avec le roi Hassan II.
La proposition fut acceptée. Israël transmit des
informations aux services de renseignement marocains, forma des pilotes et
fournit de nombreuses armes à l’armée locale. En échange, Israël put accéder à
des prisonniers égyptiens qui avaient aidé les Algériens et s’étaient retrouvés
en captivité, puis à la possibilité de s’entraîner contre des avions et des
tanks soviétiques, employés par les voisins ennemis d’Israël. Israël ouvrit
également un quartier permanent dans la capitale Rabat.
(…)
La coopération
avec le Maroc connut son apogée en septembre 1965. Un sommet de la Ligue arabe
était organisé à Casablanca pour débattre de la création d’un commandement
arabe conjoint en vue d’une guerre future contre Israël. Le roi Hassan II, qui
avait une confiance limitée en ses hôtes, permit au Mossad de surveiller
étroitement la conférence.
Une équipe de l’unité Tziporim2 (…) se rendit à
Casablanca, et les Marocains sécurisèrent pour eux toute la mezzanine de
l’hôtel. Un jour avant la conférence, le roi ordonna au Mossad de quitter
l’hôtel, de peur qu’ils ne tombent sur des invités arabes. “Mais immédiatement
après la conférence, ils nous ont livré toutes les informations nécessaires et
ils ne nous ont rien caché”, explique l’ancien agent du Mossad Rafi Eitan.
Lors de cette même rencontre, des commandants des
armées arabes avaient reconnu que leurs forces n’étaient pas encore prêtes à
gagner une nouvelle guerre contre Israël, des informations qui auraient permis
à Israël de remporter une victoire écrasante contre ses ennemis durant la
guerre surprise de 1967. Mais dans le monde de l’intelligence, on ne se fait
jamais de cadeaux, expliquent les journalistes de Yediot Aharonot, et les
Israéliens se virent contraints de rembourser rapidement leur dette. Cette
fois, la cible des Marocains n’était autre que Mehdi Ben Barka. Après son exil,
le général Oufkir et Ahmed Dlimi auraient demandé à Israël de les aider à le
traquer :
“Cette demande
de les aider à se débarrasser de «
l’objet » semblait naturelle”,
nous confia plus tard Meir Amit. “Vous devez vous rappeler que leur système de
valeur est totalement différent du nôtre. Nous étions face à un dilemme : les
aider et se laisser embarquer dedans ou refuser et mettre en danger des
réalisations nationales de la plus haute importance. La décision fut claire et
nette : rester fidèle à nos principes et ne pas s’engager dans une aide
directe, mais l’incorporer dans nos activités régulières conjointes”.
(…)
La première tâche du Mossad fut de rechercher l’homme
que les Marocains avaient des difficultés à traquer. Des informations parvenues
au Mossad indiquaient que Ben Barka était abonné à des magazines étrangers,
dont l’hebdomadaire juif britannique, The Jewish Observer.
Comme il
voyageait beaucoup, Ben Barka avait l’habitude de recevoir son courrier dans un
kiosque à Genève, et venait occasionnellement y relever ses lettres. Le Mossad
donna l’adresse du kiosque à Dlimi. Tout ce qui restait à faire pour les agents
marocains était de surveiller le kiosque 24 h sur 24 pendant deux semaines,
jusqu’à ce que leur cible fasse son apparition.
Mais pour les Marocains, ce n’était pas suffisant. Le
1er octobre 1965, ils demandèrent aux agents parisiens du Mossad de louer une
cachette et de leur fournir du matériel de camouflage, du maquillage et des
faux passeports. De plus, ils voulaient qu’Israël suive leur cible pour eux et
les conseille sur la meilleure manière d’envoyer Ben Barka dans l’autre monde.
Selon le protocole des rencontres entre Meir Amit et le
président Lévi Eshkol, Amit n’informa pas le Premier ministre de la
participation du Mossad avant le 4 octobre…Pour adoucir la pilule, Amit lui
donna d’abord les bonnes nouvelles et lui décrivit les informations précieuses
collectées au sommet de Casablanca.
(…)
Puis vinrent
les moins bonnes nouvelles :
— “Qu’est-ce
qu’ils veulent ?”, demanda Eshkol.
— “Une chose
très simple : livrer Mehdi Ben Barka”, répondit Meir Amit.
Ils l’ont trouvé
à Paris et le roi Hassan II a ordonné de l’éliminer. Ils sont venus nous voir
et nous ont dit : “Vous êtes des professionnels – allez-y ! On ne veut pas que vous le fassiez, mais
aidez-nous.”
(…)
Le chef du Mossad envisagea la possibilité de « laisser pisser », c’est-à-dire de gagner du temps dans
l’espoir que le problème se dissipe tout seul. Cela pouvait aussi signifier
d’appeler Ben Barka pour lui dire de fuir.
(…)
Amit dit à Eshkol :
“Je ne prendrai aucune initiative sans te prévenir…Le
problème est maintenant de trouver comment s’en sortir, pas de savoir comment
je m’y suis mis. Les Marocains ne sauront pas le faire, ce n’est pas simple…Je
voulais que tu le saches…En revanche, on ne peut pas non plus leur montrer
qu’on se dérobe…”
Le 12 octobre, Dlimi aurait demandé à Israël de lui
fournir de fausses plaques d’immatriculation et du poison. Mais le Mossad
consentit à fournir les fausses plaques à condition que les Marocains utilisent
des voitures de location.
Le matin du 29 octobre 1965, Ben Barka débarqua de
Genève, muni d’un passeport diplomatique algérien, et se rendit directement à
la Brasserie Lipp où il devait dîner avec un journaliste français. Bien
évidemment, il ignorait que ce journaliste n’était qu’un appât pour l’attirer
dans leur piège.
Selon les travaux du Dr Ben-Nun, c’était l’idée du
Mossad. Non loin du restaurant, deux policiers français — deux mercenaires
payés par Dlimi — lui demandèrent de les suivre. Ben Barka fut rapidement
emmené dans un appartement de Fontenay-le-Vicomte, où Dlimi commença à le
torturer sévèrement.
Le 1er novembre, alors que Ben Barka était encore
vivant, Dlimi demanda à la délégation du Mossad à Paris de lui fournir le soir
du 2 novembre un poison et deux faux passeports étrangers supplémentaires, des
pelles et “quelque chose pour effacer les traces”.
(…)
Eliezer Sharon3
nous a raconté avant son décès ce qu’il avait entendu de la bouche des
Marocains après les faits : “Ils ont rempli une baignoire d’eau. Dlimi a saisi
sa tête et voulait lui faire avouer certains détails. Chaque fois que Ben Barka
sortait la tête de l’eau, il crachait et injuriait le roi. Ils lui ont mis la
tête dans l’eau un peu trop longtemps, jusqu’à ce qu’il devienne complètement
bleu”.
(…)
Quand Ben Barka ne s’est plus réveillé après sa
dernière immersion, les Marocains ont paniqué : qu’est-ce qu’ils allaient faire
du corps d’un leader arabe connu à Paris
?… “Quand il est mort”, se souvient Eliezer Sharon, “les Marocains ont
fait dans leur culotte.”
Après un appel effrayé de Dlimi, le Mossad envoya une
équipe à l’appartement. Selon l’historien Yigal Ben-Nun, les agents du Mossad
n’étaient pas préparés à cette situation. Il fallut attendre que d’autres agents
arrivent de différents lieux en Europe.
Le groupe (…) enveloppa le corps et le mit dans le
coffre de la voiture.
Les membres du groupe se souvinrent qu’il y avait une
forêt à proximité ; ils décidèrent d’y enterrer le corps de Ben Barka. Ils
arrivèrent à la forêt de Saint-Germain la nuit, accompagnés par les gardes,
creusèrent un trou profond et enterrèrent le corps. Après quoi ils
éparpillèrent sur toute la zone un produit chimique conçu pour dissoudre le
corps et particulièrement actif au contact de l’eau. Une forte pluie commença à
tomber aussitôt, de sorte qu’il ne resta bientôt plus grand-chose de Ben Barka.
Depuis, une autoroute a été construite à cet endroit,
et ce qui reste du corps de Mehdi Ben Barka serait enterré sous l’un de ces
îlots routiers.
Si l’on est en droit de se poser des questions sur la
véracité totale des confessions recueillies par les journalistes israéliens, on
peut en revanche affirmer que le mystère autour de la mort de Mehdi Ben Barka
se dissipe peu à peu.
Idith Fontaine
Source : ORIENT XXI

