Le 9 mars sans enthousiasme ni illusion
Le cortège funèbre
La gauche, laminée par les sociaux traîtres du PS, n'a
plus les moyens de ses illusions. La droite joue sur du velours, la rue est
sienne maintenant.
Il pleut sur ma ville, il pleut et le vent glacial s'engouffre dans nos cœurs. Les derniers survivants du peuple de gauche viennent grelotter sur le parvis de la cathédrale. Ils agitent encore par habitude des petits drapeaux qui claquent dans les rafales. C'est la dernière et si vieille garde qui vient ici accompagner les quelques lycéens venus clamer une colère qui ne sait même pas son nom.
N'ayant jamais aimé ces rassemblements militants, je
reste à distance, j'observe et me désole. Nul espoir dans les yeux des
manifestants, nulle attente du grand soir. Chacun a compris que l'oraison
funèbre de la gauche a été prononcée par ce petit homme qui a été porté au
pouvoir suite à un énorme malentendu.
L'homme qui fait tomber la pluie n'a cessé de cumuler
les catastrophes, les précipitations et les gros grains. Capitaine sans navire,
il pousse le vaisseau France dans les bras du libéralisme tout en prenant le
risque de nourrir la bête immonde. Il a tué la gauche en se vendant sans honte
ni honneur aux thèses du Medef. Il prétendait faire de la finance son ennemi,
il s'est allié à elle pour détruire le monde du travail avec la complicité d'un
parti, plus attaché aux avantages de ses membres qu'à l'intérêt général.
Les derniers Mohicans portent à bout de bras les
oriflammes de leurs croyances passées. Ils ne sont plus rien. La cohorte des
travailleurs en colère s'est lentement, inexorablement étiolée. Ils sont
devenus des précaires, des menacés, des chômeurs. Ils n'ont plus d'avenir et le
savent mieux que quiconque. Alors à quoi bon manifester et prendre froid ? Ils
ne sont pas venus, tout simplement, comme ils ne votent plus depuis si
longtemps. Désormais, ils n'ont même plus les moyens de se soigner dignement,
alors, prendre le risque d'un rhume est un luxe qu'ils ne peuvent s'offrir.
La rue a changé de côté. Elle appartient désormais à
l'organisation impeccable des tenants de la manif pour tous ou des colères
paysannes. Il faut des moyens, des transports gratuits, des relais plus ou
moins officiels pour réussir une belle et grande manifestation, un cortège qui
tienne la route. La gauche, laminée par les sociaux traîtres du PS, n'a plus
les moyens de ses illusions. La droite joue sur du velours, la rue est sienne
maintenant.
Les ultimes soubresauts de la revendication sociale se
perdent dans cette pluie glaciale. Les lendemains ne chanteront plus ; ils
seront moroses, terribles, inhumains. Les droits seront anéantis, l'ouvrier
sera malléable et corvéable à merci, le silence s'imposera dans les rangs ou
bien, on fera venir des travailleurs lointains, des esclaves placides, des
victimes consentantes.
La croyance en un avenir meilleur s'est dissoute dans
le quinquennat de tous les renoncements. Il faut se plier aux lois du marché,
aux contraintes du système, aux règles de la concurrence impitoyable. Le
formidable contingent des laissés-pour-compte pèse désormais sur ceux qui ont
encore quelques miettes à grappiller. Il faut se taire et consentir à son malheur
afin que quelques-uns s'enrichissent toujours plus.
Le cortège d'ici s'ébranle et je le laisse à ses
derniers soubresauts. J'ai mal à cette nation à l'abandon, pieds et poings liés
par une tyrannie économique qui n'est pas faite pour établir le bonheur du plus
grand nombre mais bien la domination d'une minorité sur des masses rabaissées à
la triste condition servile. Il se peut qu'ailleurs la colère trouve plus
d'écho. Je peux me tromper et n'être qu'un pauvre chafouin qui ne comprend
jamais rien. Pourtant, j'ai observé et j'ai eu mal à cette pantomime informe.
Je suis en colère contre les caciques d'un parti qui
n'a eu de cesse de trahir et de mentir, de renoncer aux principes qu'il était
censé défendre ou de les dénaturer. Petits-bourgeois sans aucun rapport avec le
peuple réel, ils se sont fait des places au soleil au mépris de ceux qui leur
avaient fait confiance du bout des lèvres. Ceux-là seront les responsables de
catastrophes bien pires encore. Que la gauche soit laminée aux prochaines
élections ne fait aucun doute, que les prochains scrutins ouvrent un boulevard
aux ennemis de la démocratie est encore plus certain. L'homme qui a tué la
gauche portera alors une très lourde responsabilité mais il s'en moquera, il
est à l'abri de tout besoin.
La pluie continue de tomber ; elle sera le symbole de
ce quinquennat de toutes les précipitations. Le navire sombre, l'espoir d'une
vie meilleure pour nos enfants est désormais sans fondement. Pourtant, rien
n'atténuera la morgue de ces gens qui ont failli, qui sont coupables d'une
impuissance que leur incompétence n'excusera jamais. S'ils avaient quelque
honneur, pour sortir la tête haute de ce fiasco sans nom, la démission serait
le seul geste digne de considération.
Désespérément leur.
