mercredi 19 octobre 2011

Bordiguisme et social-démocratie ! Aujourd’hui, les vieux textes de Marx-Engels qui conseillaient aux dirigeants ouvriers de demeurer inébranlablement sur la voix révolutionnaire, sont plus actuels que jamais.

Egypte: le blogueur Maikel Nabil prêt à mourir

19 octobre 2011

Le procès en appel de Maikel Nabil Sanad, le blogueur arrêté fin mars et jugé pour avoir insulté le Conseil militaire -au pouvoir depuis la chute d’Hosni Moubarak-, a encore été reporté. Le jeune Egyptien, en grève de la faim depuis 58 jours et déjà très affaibli, comptait de toute façon boycotter sa «mascarade de procès», et a dit préférer se suicider que de rester en prison.
Si les militaires pensaient que je serais fatigué par ma grève de la faim, et que j’accepterais l'emprisonnement et l'esclavage, ils rêvent», a déclaré Maikel Nabil Sanad, dans une déclaration rapportée par «The Guardian».  «Il est plus honorable [pour] moi de mourir en me suicidant qu’en permettant une bande de criminels nazis de sentir qu'ils ont réussi à restreindre ma liberté, a ajouté le blogueur de 26 ans, concluant: Je suis plus grand que cette farce.»
C’est par ce communiqué que l’Egyptien, détenu depuis maintenant près de sept mois, a annoncé qu’il boycotterait son procès en appel qui devait se rouvrir ce mercredi. L’audience a finalement été reportée, ce que «condamne» Reporters sans frontières. L’ouverture de ce second procès, après l’annulation du précédent verdict le 4 octobre, était initialement prévue le 13 octobre. RSF «dénonce l’acharnement des autorités contre Maikel Nabil Sanad et appelle à sa libération immédiate», lit-on dans un communiqué. «La cour martiale doit abandonner les charges pesant contre le blogueur», à savoir «insulte à l'institution militaire», ce qui est contraire à l'article 184 du code pénal, et «diffusion de fausses informations», une violation de l'article 102 bis. «Le report répété des audiences ainsi que le refus de libération sous caution permettent son maintien en détention. L’annulation du verdict initial et l’ouverture d’un nouveau procès en appel ne doivent pas être une copie du premier jugement, inéquitable et contraire aux principes de justice.»
L’organisation est également très préoccupée par l’état de santé de ce diplômé en médecine vétérinaire, qui a entamé une grève de la faim le 23 août dernier et a cessé de s'hydrater une semaine plus tard. Une inquiétude partagée par l’organisation internationale War Resisters' International, qui a écrit le 13 octobre dernier: «Bien que la cour d'appel militaire ait annulé la condamnation à trois ans d'emprisonnement et ordonné un nouveau procès du blogueur, (…) le tribunal n'a pas ordonné sa libération en attendant un nouveau procès. Si (ce) jugement semble positif à première vue, il pourrait se transformer en une condamnation à mort de facto pour le blogueur pacifiste Maikel Nabil Sanad, qui pourrait ne pas survivre assez longtemps pour voir son nouveau procès.» Dans deux messages envoyés à son frère, datés des 13 et 14 septembre 2011, le blogueur aurait déclaré être «incapable de quitter son lit», et avoir des «vertiges dès qu'il essaie de se lever». Le 20 septembre, Mark Sanad a pu rendre visite à son frère. Selon lui, il aurait déjà perdu plus de 12 kilos et refuserait de se rendre de nouveau à l'hôpital de la prison –après y avoir été transféré une fois, le 3 septembre, après un malaise. Les autorités égyptiennes refusent elles de l’hospitaliser dans un autre établissement. Mark Sanad assure par ailleurs avoir reçu lui-même des menaces d'emprisonnement s’il ne se «taisait» pas et s’il n’arrêtait pas de «défendre [son] frère». «Qu'ils m'emprisonnent! Cela ne me fait pas peur», a-t-il récemment confié à RSF. De même source, les autorités auraient même caché de la drogue dans son sac, dans l'espoir de l'inculper pour trafic de drogue.

S’il meurt, sa famillepoursuivra les autorités égyptiennes

RSF avait déjà lancé plusieurs appels pour la libération du premier prisonnier de conscience depuis la chute de Hosni Moubarak. Mais ceux-ci, ainsi que la lettre de RSF adressée le 26 septembre au Procureur général du Caire, demandant un droit de visite en prison du détenu, mais aussi les sept lettres du père du prisonnier, Nabil Sanad, envoyées au Conseil suprême des forces armées, sont restées sans réponse. Nabil Sanad a affirmé que si le blogueur venait à mourir en détention, il poursuivrait les autorités égyptiennes devant la Cour internationale de justice. Reporters sans frontières «encourage la famille dans cette démarche».
Arrêté le 28 mars à son domicile cairote, Maikel Nabil Sanad  a été jugé par un tribunal militaire dans un procès express, et en l’absence de son avocat -ce qui viole, dénoncent les associations de défense des droits de l’Homme, le droit à un procès équitable, prévu par l'article 14 et 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Il a été condamné le 10 avril à trois ans de prison ferme, soit la peine maximale encourue pour ces faits, souligne Human Rights Watch (HRW). Les organisations pointent du doigt cette atteinte grave à la liberté d'expression en Égypte dans l’ère post-Moubarak, ceci alors la Constitution intérimaire nouvellement approuvés dans le pays garantit ce droit, tout comme la liberté de la presse.  Le militant tenait un blog dans lequel il accusait l’armée «de ne pas être du côté de la population» comme elle l’a fait croire en s’emparant du pouvoir après la chute de Moubarak, le 11 février dernier. «En fait, résume-t-il dans un de ces derniers billets, la révolution a jusqu'à présent réussi à se débarrasser du dictateur mais pas de la dictature».
PARIS MATCH

Les exportations d’armes vers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord

19 octobre 2011
........« les gouvernements professant actuellement leur solidarité avec la population de ces pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sont les mêmes que ceux qui jusqu’à récemment fournissaient les armes, les munitions et autres équipements militaires et de police utilisés pour tuer, blesser et soumettre à des arrestations arbitraires des milliers de manifestants pacifiques dans des États tels que la Tunisie et l’Égypte, et qui sont actuellement encore employés par les forces de sécurité en Syrie et au Yémen. » ....

Les États-Unis, la Russie et plusieurs pays européens ont fourni de nombreuses armes à des gouvernements répressifs au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avant les soulèvements de cette année, tout en sachant qu’il existait un risque considérable que ces armes soient utilisées pour commettre de graves violations des droits humains, écrit Amnesty International dans un nouveau rapport rendu public mercredi 19 octobre. Ces recherches mettent en évidence l’échec des mesures de contrôle existantes concernant les exportations d’armes, ainsi que la nécessité d’un traité sur le commerce des armes prenant pleinement en compte le besoin de respecter les droits humains.

Ce document, intitulé Arms Transfers To The Middle East And North Africa : Lessons For An Effective Arms Trade Treaty, renseigne sur les transferts d’armes effectués vers le Bahreïn, l’Égypte, la Libye, la Syrie et le Yémen depuis 2005. Les principaux fournisseurs d’armes de ces cinq pays étaient l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, les États-Unis, la France, l’Italie, la République tchèque, le Royaume-Uni et la Russie.

Force est de constater, comme le souligne Helen Hughes, principale spécialiste du commerce des armes ayant contribué au rapport d’Amnesty International, que « les gouvernements professant actuellement leur solidarité avec la population de ces pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord sont les mêmes que ceux qui jusqu’à récemment fournissaient les armes, les munitions et autres équipements militaires et de police utilisés pour tuer, blesser et soumettre à des arrestations arbitraires des milliers de manifestants pacifiques dans des États tels que la Tunisie et l’Égypte, et qui sont actuellement encore employés par les forces de sécurité en Syrie et au Yémen. »

Aucune mesure forte n’a été prise par la communauté internationale pour mettre un terme aux transferts d’armes vers le Yémen, alors que la répression brutale continue à viser les manifestants. Et il est difficile d’obtenir des données sur les exportations d’armes vers la Syrie car rares sont les gouvernements qui rendent officiellement des comptes sur ce type de transactions avec le gouvernement syrien, même si l’on sait que 10 % des exportations d’armes de la Russie sont à destination de la Syrie. L’Inde a également autorisé la livraison de véhicules blindés à la Syrie, tandis que la France lui a vendu des munitions entre 2005 et 2009.
Amnesty International a identifié 10 États (parmi lesquels l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne, la France, l’Italie, le Royaume-Uni et la Russie) dont le gouvernement a autorisé la vente d’armements, de munitions et d’équipements associés au régime du colonel Mouammar Kadhafi, en Libye depuis 2005, et au moins 20 États ayant vendu et fourni des armes légères, des munitions, du gaz lacrymogène, des agents antiémeutes et d’autres équipements à l’Égypte, les États-Unis en tête avec des livraisons d’un montant de 1,3 milliards de dollars annuels.

Si la communauté internationale a pris quelques mesures cette année afin de limiter les transferts internationaux d’armes vers Bahreïn, l’Égypte, la Libye, la Syrie et le Yémen, Amnesty International rappelle cependant que les protocoles en vigueur visant à réguler les exportations d’armes n’ont pas permis d’empêcher les transferts au cours des années précédentes.

Les embargos sur les armes arrivant généralement trop tard, il s’agirait selon Helen Hughes d’appliquer une évaluation au cas par cas de chaque transfert d’armes envisagé. « Cette " règle d’or " procédant d’une démarche préventive figure déjà dans le projet de traité sur le commerce des armes, au sujet duquel des négociations ont repris aux Nations unies en février. Si les principaux exportateurs d’armes n’adoptent pas cette règle d’or et continuent à faire preuve d’imprudence en maintenant le statu quo, alimentant ainsi les crises des droits humains comme celles dont nous avons été témoins au Moyen-Orient et en Afrique du Nord cette année, des vies seront inutilement brisées et la sécurité mondiale sera compromise. »

Sources : Amnesty International

Palestine « J’avais un seul jour quand mon père a été arrêté, et maintenant j’ai 22 ans...

mardi 18 octobre 2011
 ............« J’avais un seul jour quand mon père a été arrêté, et maintenant j’ai 22 ans. J’ai toujours su que j’avais un père en prison, mais ne l’ai jamais eu près de moi. Mais mon père va enfin être libre et il va occuper la place qui est la sienne, restée vide au cours des 22 années de ma vie. ».......

Un sentiment très déroutant m’a traversé après avoir entendu parler de l’échange de 1027 détenus palestiniens pour un seul soldat israélien, Gilad Shalit, qui avait été capturé par les combattants de la résistance palestinienne.

Je ne sais pas s’il faut se sentir heureux ou triste.
Contemplant les visages des familles des prisonniers dans la tente de solidarité dans la ville de Gaza, je vois des regards que je n’ai jamais vus auparavant : des yeux brillants d’espoir. Ces personnes ont assisté à chaque événement en solidarité avec nos détenus, n’ont jamais abandonné l’espoir que leur liberté était certaine un jour, et ils sont restés forts pendant toute la durée de l’absence de leurs proches, confinés dans les cellules israéliennes.
Penser à ces femmes dont les proches doivent être libérés et voir leurs grands sourires me rend heureuse. Mais dans le même temps, la pensée des 5000 autres prisonniers qui vont avec volonté poursuivre leurs résistance dans les prisons, fait que mon coeur se brise pour eux.

Des cœurs meurtris pour ceux toujours en prison

Quand je suis arrivée à la tente [de la solidarité avec les prionniers], le 12 Octobre, l’épouse du prisonnier Nafez Herz, qui a été condamné à l’emprisonnement à vie et est resté emprisonné depuis 26 ans, m’a serré la main et m’a dit son enthousiasme après avoir entendu dire que son mari serait libéré. Puis elle m’a dit : « Mais vous ne pouvez pas imaginer combien mon cœur saigne pour ces familles dont les prisonniers ne seront pas relâchés dans cette opération d’échange. Toutes les familles des prisonniers sont devenues comme une grande famille. Nous nous réunissons chaque semaine, sinon quotidiennement devant la Croix-Rouge, nous partageons nos tourments, et nous comprenons les souffrances des uns et des autres. » J’ai saisi ses mains et les ait pressées tout en disant, « Nous ne les oublierons jamais, et si Dieu le veut, ils vont bientôt gagner leur liberté. »
Pendant que j’écrivais cet article au milieu de la foule de gens dans le bâtiment de la Croix-Rouge, j’ai soudain entendu des personnes chanter et taper des mains et je pouvais voir une femme sautant de joie. Alors au téléphone, elle dit à haute voix : « Mon mari va être libre ! » Son mari est Abou Thaer Ghneem, qui a été condamné à la prison à vie et a passé 22 ans incarcéré. Comme je regardais les gens célébrer et chanter pour la libération des détenus palestiniens, j’ai rencontré son fils unique, Thaer. Il tenait sa mère serrée tout en adressant à Dieu des prières pour montrer leur reconnaissance. J’ai touché son épaule, en essayant d’attirer son attention. « Félicitations ! Comment vous sentez-vous ? » lui ais-je demandé. « J’avais un seul jour quand mon père a été arrêté, et maintenant j’ai 22 ans. J’ai toujours su que j’avais un père en prison, mais ne l’ai jamais eu près de moi. Mais mon père va enfin être libre et il va occuper la place qui est la sienne, restée vide au cours des 22 années de ma vie. »
Sa réponse a été très touchante et m’a laissé sous le choc et admirative. Alors qu’il me parlait, j’ai senti combien il ne pouvait pas trouver les mots pour décrire son bonheur à l’idée de la libération de son père.
La fête se poursuit depuis une heure. Puis je suis revenue à mon ancienne confusion, me sentant noyée dans un flot de pensées. Les familles des 1027 détenus fêteront la liberté de
leurs proches, mais que dire du sort du reste des prisonniers ?

Ne pas oublier la grève de la faim

J’ai entendu beaucoup d’informations depuis la nuit dernière concernant les noms des prisonniers bientôt libérés, mais il était difficile de trouver deux sources donnant les mêmes nouvelles, en particulier sur Ahmad Saadat et Marwan Barghouti, et s’ils étaient impliquées dans la opération d’échange. J’ai me suis toujours sentie spirituellement reliée à eux, surtout Saadat, car il est un ami de mon père. Je ne peux pas supporter l’idée qu’il puisse ne pas être concerné par cette opération d’échange. Il a subi suffisamment de tourments sans merci sous le régime d’isolement qu’Israël lui impose depuis plus de deux ans et demi.
N’oublions pas ceux qui sont encore dans les prisons de l’occupation israélienne et qui sont en grève de la faim, car cette grève n’a pas eu lieu pour un accord d’échange, mais pour que l’Administration pénitentiaire israélienne cède face aux demandes des prisonniers. Les personnes qui ont rejoint la grève de la faim dans la ville de Gaza se trouvent parmi ceux qui ont des proches en prison.
Nous devons parler haut et fort et dire au monde qu’Israël doit répondre aux demandes de nos martyrs vivants. Nous ne cesserons jamais de crier pour la libération des détenus palestiniens des prisons israéliennes, jusqu’à ce que celles-ci soient vides.

Shahd Abusalama - E.I
* Shahd Abusalam est artiste, blogueuse et étudiante en littérature anglaise dans la bande de Gaza. Son blog est appelé Palestine from my eyes.

N’oublions pas Thomas Sankara

......Le père de la révolution bukinabè avait fait « de la lutte contre toutes les formes d’oppression et d’injustice le combat de sa vie tant en Afrique que dans le monde ».......
 
Le 15 octobre 1987 Thomas Sankara, charismatique président du Burkina-Faso (anciennement Haute-Volta), est assassiné. Infatigable pourfendeur de l’impérialisme, orateur hors pair, il est pendant ses années de présidence un exemple du renouveau africain. Il reste, 24 ans après sa mort, un modèle pour tous ceux qui aspirent à une Afrique indépendante et son combat est toujours aussi actuel.
Vingt quatre ans après son assassinat, la mort de Thomas Sankara reste encore non élucidée, même si de forts soupçons portent sur son successeur, et toujours président, Blaise Compaoré qui aurait été appuyé par l’ex-puissance coloniale française et par les Etats-Unis. Ce que représentait Thomas Sankara dépassait tellement son pays que cela inquiétait plus ou moins les puissance occidentales qui ont donc poussé à sa disparition. Mais même après tout ce temps, son message continue de résonner dans le cœur et l’esprit de nombreux africains. Il a léguer sa verve, son dynamisme, son esprit d’indépendance et son espoir en une Afrique enfin libre aux générations actuelles qui bouleversent le continent. La jeunesse africaine et mondiale entend toujours le message de Thomas Sankara lors de sa déclaration historique à l’ONU :
« Je viens en ces lieux vous apporter le salut fraternel d’un pays de 274000 km², où sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes, refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim, de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme Etat souverain, siégeant à l’ONU.
Je viens à cette Trente-neuvième session vous parler au nom d’un peuple qui, sur la terre de ses ancêtres, a choisi, dorénavant de s’affirmer et d’assumer son histoire, dans ses aspects positifs, comme dans ses aspects négatifs, sans complexe aucun. » (Lire ici dans son intégralité le discours du 4 octobre 1984, où Thomas Sankara s’adresse à la Trente-neuvième session de l’Assemblée générale des Nations Unies.)
Le père de la révolution bukinabè avait fait « de la lutte contre toutes les formes d’oppression et d’injustice le combat de sa vie tant en Afrique que dans le monde ». Aujourd’hui, alors que des Indignés campent devant Wall-Street, que la Tunisie va prochainement connaître ses premières élections libres, que le Mali et le Niger ont connu des élections réussies et une alternance politique, que le Mouvement Y’en a Marre secoue le Sénégal, l’on retrouve l’esprit de Thomas Sankara dans cette jeunesse qui est en train de changer le monde. Le Burkina-Faso, seul, semble rester au bord du chemin de l’évolution, confirmant malheureusement pour l’instant le vieil adage qui dit que nul n’est prophète en son pays.
AFRIK.COM

La Revolution de 1969 en Libye

Mercredi 19 octobre
1970: Nasser, Nimeri et Kadhafi.
 
L'Égyptien Nasser , le Soudanais Nimeiri et le Libyen Kadhafi  décident d'unir leurs trois pays en un État fédéral et de soutenir la cause arabe en Palestine, lors d'un meeting le 8 juin 1970 à Khartoum, au Soudan.
 

En Libye : ni l’Islam puritain ni la manne du pétrole n’ont pu contenir le torrent du nationalisme réformiste

Contrairement aux bouleversements qui se sont produits dans d’autres pays arabes, le coup d’Etat en Libye, le 1er septembre dernier, a provoqué en Occident une surprise et une émotion toutes particulières. Par comparaison, les deux putschs d’Irak, en juillet 1968, et du Soudan, en mai cette année, ont été accueillis avec sang-froid, sinon dans l’indifférence générale. Pourtant l’Irak est l’un des principaux producteurs de pétrole, et le Soudan, désormais doté d’un gouvernement de type « front populaire », se situe à l’un des grands carrefours de l’Afrique.
par Eric Rouleau, octobre 1969

Cependant, à plus d’un égard, la Libye occupe une position de choix. Par sa situation géographique, elle servait d’écran, apparemment imperméable, entre un Moyen-Orient turbulent et largement tourné vers l’Est et un Maghreb, en majeure partie pro-occidental et bénéficiant d’une relative stabilité. Le royaume des Senoussis, dont la formation et l’accession à l’indépendance en 1951 avaient été patronnées par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, était considéré comme l’un des tout derniers bastions anglo-saxons dans le monde arabe.

Aux termes d’un traité signé le 29 juillet 1953, Londres s’était assuré des privilèges administratifs et militaires appréciables. Ses navires et ses avions, notamment, bénéficient de la liberté de déplacement en territoire libyen ; l’aéroport civil de Tripoli est placé sous le contrôle technique de la Royal Air Force, qui dispose sur un terrain adjacent de deux escadrilles. Plus important encore est le protocole d’accord signé le 9 septembre 1954 avec les Etats-Unis qui ont obtenu, outre les mêmes avantages que ceux accordés à Londres, la cession d’une base jouissant de l’exterritorialité. Située dans les faubourgs de Tripoli, Wheelus Field — qui porte le nom d’un pilote américain tué en Iran à la fin de la deuxième guerre mondiale — est la base la plus grande en dehors du territoire américain. Sorte d’Etat dans l’Etat, elle abrite plusieurs milliers de militaires et leurs familles, un poste émetteur, une station de télévision, deux salles de cinéma, des terrains de sport, des villas climatisées et un parc automobile de quelque deux mille véhicules. Elle est exclusivement ravitaillée par des produits importés de la métropole.


Wheelus Field, qui servirait d’escale aux appareils munis d’engins nucléaires, constitue l’un des principaux piliers du dispositif militaire américain en Méditerranée orientale. D’autant plus vital, semble-t-il, que l’effacement de la Grande-Bretagne à Suez et à Aden, son prochain retrait du golfe Persique (prévu pour 1971), la mise en veilleuse du CENTO (ex-pacte de Bagdad), le dynamisme croissant du nationalisme en Turquie (où les Américains entretiennent des bases) risquent de créer un « vide » dangereux dans ce secteur proche des frontières soviétiques.


Les intérêts économiques de Washington et de Londres en Libye sont peut-être encore plus importants que leurs préoccupations d’ordre stratégique. L’ancien royaume des Senoussis flotte pour ainsi dire sur une mer de pétrole, dont les réserves prouvées sont estimées à plus de quatre milliards de tonnes. Sur les 38 sociétés exploitantes, 24 sont américaines. Les 14 autres se répartissent comme suit : 6 ouest-allemandes, 3 françaises, 2 italiennes, 1 britannique, 1 anglo-hollandaise et 1 espagnole. Les capitaux américains qui fructifient dans ce pays — les plus élevés en Afrique après ceux investis en République sud-africaine — étaient en 1966 de 424 millions de dollars. Le pétrole libyen, de bonne qualité et peu onéreux en raison notamment de sa proximité du littoral, rapporte aux bailleurs de fonds près d’un milliard de dollars annuellement.  


L’avenir économique de la Libye parait encore plus brillant. La production du carburant a déjà doublé en quatre ans, atteignant l’année dernière le chiffre record de 125 millions de tonnes. Le pays est en passe de devenir le troisième producteur du monde de l’ « or noir », après les Etats-Unis et l’U.R.S.S. Un coup d’accélérateur a été donné après la fermeture du canal de Suez, le carburant libyen étant devenu plus accessible et encore moins cher que celui extrait au Moyen-Orient, désormais dérouté par le cap de Bonne-Espérance. C’est ainsi que certains experts ont prédit que le débit des champs de Cyrénaïque se gonflerait, avant 1971, à 200 millions de tonnes l’an pour atteindre le tiers de la production totale des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Telles étaient du moins les perspectives réjouissantes à la veille du coup d’Etat du 1er septembre dernier.  

Une surprise totale

L’ampleur du choc ressenti n’avait d’égal que l’effet de surprise qu’il a suscité. De toute évidence, les services de renseignements anglo-américains — qui passent pour être solidement implantés dans le pays — tout autant que les diverses polices du roi Idriss, ne s’attendaient guère à une insurrection armée, et encore moins à son succès. L’optimisme était de rigueur depuis fort longtemps. En octobre 1954, cinq ans avant la découverte du pétrole, la revue américaine « U.S. News and World Report » écrivait : « C’est l’extrême pauvreté de la Libye qui a fait qu’on a considéré qu’il n’y avait pas grand risque à lui octroyer son indépendance. Les stratèges américains comptent fermement sur la poursuite de l’aide anglaise et américaine pour que le calme politique continue à régner (...). »

Quinze ans plus tard, les « stratèges » de Washington et de Londres n’avaient pas changé d’avis mais pour des raisons inverses. Si la misère d’autrefois était une garantie de docilité, l’opulence actuelle inciterait à la sagesse et à la modération. Avec des redevances pétrolières s’élevant à quelque 900 millions de dollars l’an, disait-on, les Libyens se méfieraient des « convoitises » de l’Egypte nassérienne, du panarabisme qui les conduirait à partager leurs richesses avec les « pays frères », du socialisme qui remettrait en cause l’ordre islamique instauré par la dynastie des Senoussi.  


Le roi Idriss ne prodiguait-il pas le bien-être à ses suiets ? De 40 dollars en 1950, le revenu annuel par tête d’habitant dépasse le millier de dollars. Le plein emploi est assuré, les salaires sont substantiels (deux à trois fois plus élevés que ceux pratiqués en Egypte). Cent mille appartements à loyer modéré, sont en voie de construction pour fournir aux travailleurs un logement décent. La gratuité des soins et des médicaments dans les hôpitaux gouvernementaux s’étend à l’ensemble de la population. La Libye dispose d’un médecin pour 2 500 personnes, l’un des meilleurs taux de la région. Dans le domaine de l’instruction publique, les efforts déployés ne sont pas moins spectaculaires : le nombre des écoliers et des étudiants s’est accru de 45 000 (en 1951) à près de 300 000 en 1968, représentant 85 % des personnes en âge de scolarisation ; la proportion d’analphabètes a baissé de 81 % en 1954 à 60 % environ l’année dernière. D’importants investissements — toujours dans le cadre du plan quinquennal (1964-1968) — ont permis de réaliser d’appréciables travaux d’infrastructure : 5 000 kilomètres de routes ont été construites, la capacité d’énergie électrique a triplé, l’eau potable a été introduite dans une vingtaine de centres urbains, etc.


Malgré tout, la révolution du 1er septembre dernier a été accueillie, surtout dans les villes, dans la liesse populaire. Les tribus de Cyrénaïque, berceau de la dynastie senoussi, ne se sont pas soulevées et n’ont opposé, semble-t-il, aucune résistance aux putschistes. Ni l’islam puritain ni la manne pétrolière n’ont pu contenir le torrent du nationalisme réformiste que représentent les nouveaux dirigeants libyens.


L’envers de la richesse pétrolière

Un examen plus minutieux des structures de la société libyenne permet d’expliquer pourquoi les réalités ne correspondent pas au tableau idyllique que l’on présentait naguère. Les redevances pétrolières ont, certes, enrichi le pays et favorisé des progrès dans divers domaines. Mais, en même temps, elles ont créé ou accentué des disparités sociales qui, à leur tour, ont suscité des tensions qui allaient grandissant.


L’industrie pétrolière n’emploie que 2 % de la main-d’oeuvre nationale et, dans la meilleure des hypothèses, ne pourra à l’avenir absorber que 5 %. Elle entretient la prospérité, directement ou indirectement, de 10 % seulement de la population totale tandis que 70 % des habitants continuent à tirer leur maigre subsistance d’une agriculture en décadence. L’évaluation du revenu moyen par tête d’habitant, en confondant le bénéfice du privilégié avec le salaire du pauvre, peut dès lors induire en erreur.
 
Les rentrées annuelles du paysan, par exemple, s’élèvent en moyenne à moins de 45 dollars. De même, le niveau relativement élevé des salaires n’est pas nécessairement synonyme d’aisance. L’afflux des capitaux, les dépenses engagées par les sociétés pétrolières et l’Etat, l’importation massive des produits de consommation courante, avaient mis en mouvement un processus inflationniste. Plutôt que de taxer les riches, le gouvernement préférait multiplier les impôts indirects, ce qui contribuait à accroître le coût de la vie. Celui-ci avait augmenté de 17 % en l’espace d’une année (1966-1967). Tripoli et Benghazi s’étaient acquise ia triste réputation d’être parmi les dix villes les plus « chères » du monde. Or, les deux métropoles de Tripolitaine et de Cyrénaïque, envahies par des ruraux plus ou moins faméliques en quête de travail, abritent environ un tiers de la population totale de la Libye...  


Les gros bénéficiaires du boom pétrolier — financiers, industriels, entrepreneurs, courtiers, spéculateurs et aventuriers — ne sont, certes, pas nombreux. Mais ils sont ostensiblement présents. Ils occupent de fastueuses demeures, roulent en Cadillac ou en Mercedes, fréquentent les boites de nuit, vident des bouteilles de champagne au prix de 200 francs l’unité. Les mois d’été on les retrouve en Floride ou sur la Côte d’Azur, où ils se font remarquer par des dépenses spectaculaires.


Au mécontentement des travailleurs venait s’ajouter celui d’une petite-bourgeoisie qui avait le sentiment d’être vouée à la disparition. Les paysans pauvres ne parvenaient pas toujours à tenir tête aux grands propriétaires fonciers, héritiers des colons italiens ; l’industrie locale ne s’épanouissait pas, faute d’une politique protectionniste ; l’artisanat s’affaissait sous le poids des produits importés des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne ; le petit négoce s’effaçait devant les géants du commerce international. 


Le boom pétrolier serait-il, en dernière analyse, générateur de nationalisme et de militantisme politique ? En 1948, une commission constituée par les Quatre Grands avait été envoyée en Libye pour s’enquérir des vœux des populations. Partagées entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan — qui n’avaient jamais appartenu à un Etat unitaire et indépendant — en majorité vivant à l’état de nomades, elles n’avaient pas d’idées bien arrêtées sur leur destin, constatait la commission. La plupart confondaient indépendance avec prospérité. « Uniquement préoccupées d’assurer leur subsistance, elles n’attachent guère d’importance à la forme que prendra le gouvernement, ajoutait la commission dans son rapport. Un nombre bien plus restreint souhaite l’unité de la Libye. D’autres accepteraient tout gouvernement qui leur donnerait du travail, du pain et des vêtements (...). »  


Celui qui devait être placé sur le trône du royaume de Libye par les Anglo-Américains, l’émir Idriss, n’était alors que le leader de la Cyrénaïque. Son grand-père, d’origine algérienne, le cheikh Mohamed ben Ali El Senoussi, quarante-deuxième descendant du prophète Mahomet, y avait fondé, en 1843, une confrérie mystico-religieuse qui prêchait le contact direct avec Dieu par l’amour et la contemplation. Comme le Mahdi au Soudan, les Senoussis résistèrent aux envahisseurs successifs : aux Ottomans, aux Italiens, aux Français, avant de devenir les loyaux alliés des Anglais pendant la deuxième guerre mondiale. Mais leur influence ne s’étendait pas au-delà des limites de la Cyrénaïque, et on pouvait constater, à la veille de l’indépendance, que peu de gens à Tripoli songeaient que l’émir Idriss régnerait sur les trois provinces regroupées au sein d’un Etat. Le « Larousse mensuel » pouvait encore écrire en mai 1952 : « Ce royaume sans traditions historiques, éthiques ni culturelles, création artificielle fondée sur des considérations stratégiques à l’image de la Jordanie, représente pour les nations occidentales un relais de choix en Méditerranée. » Le sentiment d’appartenance nationale était à un tel point faible que l’on avait chargé un compositeur égyptien bien connu — Mohamed Abdel Wohab — de mettre en musique les paroles de l’hymne national...  


La désagrégation de la société traditionnelle :

Conscient de cette lacune fondamentale, le roi Idriss s’abstient d’abord de heurter de front les particularismes tribaux et régionaux de ses nouveaux sujets. Il dote le pays d’un système fédéral, calqué sur le modèle américain, et qui laisse une large autonomie à chacune des trois provinces du royaume. Mais les exigences de l’exploitation pétrolière, ainsi que du développement économique qui en découle, sont tyranniques. On peut difficilement, en effet, traiter avec des sociétés étrangères, extraire l’ « or noir », le transporter, gérer les fonds considérables reçus, en dehors d’un Etat hautement centralisé. C’est ainsi qu’en avril 1963 — deux ans à peine après le départ du premier chargement de carburant — un décret royal annulait la Constitution de type fédéral.

L’Etat unitaire, la mise en place d’un réseau routier soudant davantage les provinces les unes aux autres l’urbanisation, la naissance d’un prolétariat, le recul du nomadisme, devaient accélérer la formation d’une nation libyenne, suscitant, par la même occasion, la désagrégation de la société traditionnelle et l’affaiblissement des loyautés tribales et religieuses. Du coup, la base populaire de la dynastie senoussi se rétrécissait en Cyrénaïque, et l’impopularité du roi Idriss — monarque absolu, gouvernant avec le concours d’une coterie de partisans inconditionnels pour la plupart corrompus — ne cessait de grandir dans le reste du pays, en particulier à Tripoli, devenu le centre du nationalisme libyen.

A vrai dire, le roi Idriss avait tout entrepris pour reculer la date de l’échéance révolutionnaire. Il impose au pays une sorte de cordon sanitaire pour prévenir la « contagion » d’un nationalisme virulent qui avait déjà fait des ravages en Orient, et pour empêcher que l’opposition naissante n’établisse des liens avec les pays voisins. Pendant longtemps, les déplacements à l’étranger d’éléments suspects furent interdits ; les agences de presse étaient soumises à un stricte contrôle ainsi que la presse locale, qui se distinguait par la publication de communiqués officiels, d’articles sur des sujets tout autant anodins qu’ennuyeux, et la profusion de placards publicitaires ventant les mérites des produits importés. Les représentants de la presse internationale étaient rarement admis dans le pays et seulement encore, quand ils offraient des garanties suffisantes d’ « objectivité ».
 
Mais grâce aux transistors, aux étudiants envoyés à l’étranger pour poursuivre leurs études, à l’embauche de techniciens et d’instituteurs arabes, rendus indispensables par l’essor économique et culturel, les Libyens ne vivaient plus en vase clos. La population écoutait les réquisitoires antiimpérialistes de la « Voix des Arabes », suivait avec intérêt, par le truchement de la radio de Bagdad, les conséquences de la révolution antimonarchiste en Irak, s’imprégnait de « socialisme arabe » ou « scientifique » prêché par Damas, Le Caire ou Khartoum. Le problème palestinien, auquel ils auraient pu rester largement étrangers, se trouvait, bien entendu, imbriqué aux aspirations nationales et sociales. La Palestine et le pétrole devinrent, selon le mot d’un observateur avisé des affaires arabes, « les deux mamelles de la révolution en gestation ».  


Comme il se doit, le nationalisme militant, teinté de socialisme, trouva son terrain de culture parmi les mécontents de tous bords : dans un prolétariat qui s’est révélé être d’une combativité exceptionnelle, mais aussi chez les petits possédants, les fonctionnaires, les étudiants et dans l’intelligentsia. Leurs principales revendications étaient la suppression des bases anglo–américaines — qui servaient, selon eux, de force d’appoint à l’ « agression israélienne », — la conquête d’une « véritable indépendance » qui libérerait l’économie locale de la mainmise étrangère, l’exercice de toutes les libertés civiques et individuelles. En somme, ils remettaient en cause, implicitement, le régime des Senoussis.  


La carotte et le bâton

Pour écraser cette opposition, essentiellement urbaine, le roi Idriss fit alterner la carotte et le bâton. Il constitua des milices recrutées dans les tribus pour faire contrepoids à l’armée, épura l’administration et l’Université, et chargea sa puissante police d’étouffer dans l’œuf toute menée subversive. Parallèlement, il multiplia les gestes de bonne volonté à l’égard de l’Egypte nassérienne, lui servit une rente annuelle après la guerre de juin 1967, versa des subsides aux organisations de commandos palestiniens et promettait, à intervalles réguliers, de « reviser » les accords militaires avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.  


Mais ni la force ni les concessions, souvent verbales, ne parvinrent à réduire l’opposition intérieure. Celle-ci trouva matière pour dénoncer la « duplicité » du souverain, qu’elle accusait d’avoir partie liée avec l’ « impérialisme ». Il fallait dès lors passer à l’action pour le renverser. Mais comment ? Les partis politiques, les réunions publiques, les grèves, étaient interdits ; la presse était bâillonnée, le Parlement croupion paralysé, la police locale et les services de renseignements étrangers veillaient à la sécurité du trône ; le territoire est trop grand et la population trop dispersée pour qu’une révolution populaire ait la moindre chance de l’emporter. Les manifestations d’étudiants de janvier 1964 contre les bases étrangères avaient été réprimées dans le sang ; la grève déclenchée par la Fédération des syndicats le 3 juillet 1967, au lendemain de la guerre de six jours, pour empêcher l’exportation du pétrole aux « complices d’Israël », avait, elle aussi, suscité une répression féroce.  


Que faire dès lors, sinon se tourner vers l’armée, la seule force organisée du pays ? Les officiers supérieurs sont, certes, triés sur le volet. Mais dans une société où les privilèges de l’argent sont exorbitants, les familles fortunées ou appartenant à l’oligarchie régnante se détournent du métier des armes pour s’orienter vers des entités plus lucratives. Les jeunes officiers sont dès lors, dans la plupart des cas, issus des classes modestes. Frustrés par une société qui ne leur offre que peu de débouchés, ils s’engagent dans l’armée pour s’assurer tout à la fois un emploi stable et rémunérateur, l’autorité et le prestige de l’uniforme. Comme on a pu le constater dans divers pays du « tiers monde », beaucoup d’entre eux se nourrissent progressivement d’idées « subversives » et passent à la contestation. Serviteurs du pouvoir, auquel ils ne s’identifient pas, ils ne tardent pas à le convoiter. Un proverbe libyen recommande : « Celui qui te donne une corde, attache-le avec... »
 
C’est ce qu’ont entrepris le colonel Kadhafi et ses amis. Le président du conseil révolutionnaire, bien qu’âgé de vingt-sept ans seulement, a fait preuve d’une prudence à toute épreuve. Mesurant avec acuité l’ampleur de l’enjeu de la partie engagée, tant sur le plan local qu’international, son comportement était sans doute dicté par le souci de prévenir toute réaction violente de la part de ses adversaires. En déclenchant le coup d’Etat pendant l’absence du roi, il se dispensa de prendre des mesures à l’encontre du souverain qui auraient pu susciter la colère de ses partisans. Il priva de même les Anglais et les Américains de tout prétexte d’intervention, dans le cas où ils auraient été tentés de le faire, en garantissant la sécurité des personnes et des biens étrangers et en proclamant aussitôt que les compagnies pétrolières ne seront pas nationalisées. Et ce n’est que dix-neuf jours après la réussite du coup d’Etat que le nouveau régime annonça son intention de ne pas renouveler les accords militaires conclus avec les Etats–Unis et la Grande–Bretagne Tout s’étant passé dans la légalité la plus stricte, le coup d’Etat du 1er septembre a été réduit par ses auteurs à une simple opération intérieure.

Celle-ci n’en modifie pas moins l’équilibre politique et stratégique dans la région, Américains et Anglais y perdent des bases militaires même si l’importance de celles-ci se trouve réduite par l’évolution de l’armement non conventionnel. Par voie de conséquence, les Russes y gagnent dans la mesure où les Anglo-Saxons sont privés d’un point d’appui en Méditerranée orientale. Moscou est en droit de nourrir des espoirs plus ambitieux. Le renversement de la dynastie senoussi ne va-t-il pas servir d’exemple aux révolutionnaires dans d’autres pays arabes, dotés de monarchies conservatrices et alliées, elles aussi, aux Anglo-Américains ?  


L’enjeu n’est pas seulement d’ordre stratégique et politique, mais aussi pétrolier. Sans aller jusqu’à la nationalisation-entreprise périlleuse entre toutes, si l’on se souvient de l’expérience du Dr Mossadegh en Iran, — le régime libyen se montrera sans doute plus sourcilleux quant aux conditions d’exploitation de l’ « or noir » et cherchera. en outre, à élargir l’éventail de sa clientèle. Précisément, l’Union soviétique deviendra, avant longtemps, une grande importatrice de pétrole. Le bulletin Orient–Pétrole (1) écrivait en janvier dernier : « Pour faire face à sa consommation intérieure et à ses engagements d’exportation, Moscou a besoin d’un appoint croissant des pays arabes. Importer du pétrole arabe tout en exportant du pétrole russe est une excellente affaire, aussi bien sur le plan économique que politique. »


Sur un autre plan, le nouveau régime de Tripoli remet en cause le rapport des forces au sein du monde arabe. « Coincée » entre l’Algérie et la Libye « progressistes », la Tunisie « bourguibiste » et, par extension, le Maroc du roi Hassan II, se trouvent placés dans une situation inconfortable. En revanche, l’Egypte nassérienne, désormais flanquée par des Etats amis, au sud par le Soudan et à l’ouest par la Libye, peut compter sur un surcroit d’assistance dans sa lutte contre Israël. La richissime Libye, en particulier, peut lui fournir une précieuse aide financière. D’autant plus que le nouveau premier ministre, le Dr Mahmoud Soliman Maghreby, est Palestinien de naissance.


D’où les inquiétudes qui se sont manifestées à Tel-Aviv, ainsi que la brusque poussée de fièvre enregistrée au Moyen-Orient au lendemain du coup d’Etat du colonel Kadhafi. La presse israélienne a accusé le président Nasser d’intensifier la guerre d’usure, à la faveur des nouveaux appuis qu’il a pu s’assurer. Les journaux de la R.A.U. au contraire, soutiennent que la radicalisation accélérée du monde arabe incite les stratèges de Jérusalem, avec le discret appui de Washington, à provoquer la chute du régime égyptien, « centre de gravité » du camp progressiste.


Quoi qu’il en soit, le bouleversement qui vient de se produire en Libye constitue, à n’en pas douter, un événement capital dans la région. Il n’est pas démesurément exagéré de le comparer au coup d’Etat qui renversa, en 1952, la monarchie égyptienne.
 
Eric Rouleau
Journaliste, ancien ambassadeur de France.
Le Monde Diplomatique octobre 1969

Libye : Syrte assiégée - Un massacre à huis clos.

Mercredi 19 octobre 2011
....les Occidentaux hériteront du pétrole libyen, pendant que les pays du Sud hériteront d’Al-Qaïda. Et du symbole de Syrte : les Américains ont détruit Falloudja pour briser la résistance irakienne ; ils ont créé une ville martyre. Dans quelques années, Syrte risque, à son tour, de devenir un lieu de pèlerinage......
 
Syrte est sur le point de tomber. Assiégée de toutes parts, bom bardée, soumise à un feu continu des forces du Conseil National de Transition et de l’OTAN, cette ville, à mi-chemin entre Tripoli et Benghazi, considérée comme le fief de Maammar Kadhafi, a été transformée en un immense champ de ruines.

Malgré les alertes à répétition, rien ne semble devoir épargner à Syrte un immense drame qui se déroule sous la surveillance de l’OTAN.
Les groupes restés loyaux à Kadhafi se sont repliés dans la ville natale de l’ancien dirigeant libyen, où ils pensaient trouver refuge et appui auprès de la population, de la tribu, du clan, seules survivances de l’ère Kadhafi. Ils ont vu juste. La population a montré une certaine solidarité avec le dirigeant déchu, ce qui a accentué la colère des assiégeants. De plus, les derniers carrés de fidèles de Kadhafi ont fait preuve d’une capacité de résistance étonnante, s’appuyant sur un professionnalisme évident.
Et au moment où le CNT annonçait la prise imminente de la ville, affirmant que les forces de Kadhafi ne contrôlaient plus que deux pâtés de maisons, cellesci ont lancé une contre-attaque, repoussant au loin les forces du CNT. Cela signifie que l’agonie va encore durer : plus les uns résistent, plus les autres s’acharnent. Et plus les jours passent, plus le drame prend de l’ampleur, plus le symbole devient puissant.
Pour Kadhafi et les siens, c’est une question de survie et un symbole de la résistance contre des forces qui ont pris le pouvoir grâce aux avions de l’OTAN. Le guide libyen se voit bien en un nouveau Omar El-Mokhtar combattant une invasion étrangère. Pour le CNT, Syrte est le berceau de l’ancien pouvoir. A ce titre, elle doit payer. Le prix sera d’autant plus élevé que la résistance aura été rude. Et le temps qui passe n’arrange pas les choses.
Le CNT en a fait le symbole : il attend de conquérir cette ville pour proclamer officiellement la «libération » totale du pays». Alors, quand Syrte résiste, les éléments du CNT s’acharnent. De manière méthodique, ils détruisent la ville, pour tenter de la prendre avec un minimum de pertes dans leurs rangs. Bombardements aveugles, tirs d’artillerie dans des zones urbaines, destruction systématique de constructions pouvant abriter des éléments pro-Kadhafi, etc.
Le schéma est connu, comme est connue la traditionnelle propagande qui accompagne ce genre d’opération : ce sont les assiégés qui sont fautifs, car ils refusent de se rendre ; de plus, ils utilisent les civils comme otages, et mènent de terribles opérations de représailles contre ceux qui ne leur sont pas soumis. Ce discours ne peut cependant occulter la réalité qui commence à percer à travers trois voies différentes. Il y a d’abord eu quelques ONG, puis le CICR, qui a fait état d’une situation désespérée des civils à Syrte.
Les bombardements opérés par les troupes du CNT ont provoqué d’immenses dégâts, selon des délégués du CICR qui font état d’un exode massif de populations: la ville a perdu un à deux tiers de ses 100.000 habitants. Ensuite, sont venus des témoignages, encore rares, de personnes ayant fui la ville ou y ayant séjourné. Elles décrivent l’horreur du siège de la ville au quotidien, avec un hôpital dont le toit de la salle d’opération s’est effondré, des blessés restés sans soins parce qu’il n’y a ni médicaments ni personnel
Enfin, il y a ces vidéos qui montrent une ville en ruine, avec des pâtés de maisons entiers détruits par les bombardements et les flammes. Pour l’heure, toutefois, ces informations n’ont pas eu d’effet significatif sur les humanistes de l’OTAN et sur les faiseurs d’opinion. Nicolas Sarkozy, ses philosophes, son ami David Cameron, les commandants de l’OTAN et Al-Jazeera ne sont pas au courant que Syrte est réduite à des ruines.
Cette situation se poursuivra tant que restera en vigueur cette fetwa occidentale : les insurgés du CNT sont les «bons», et les forces favorables à Kadhafi constituent les «méchants» du scénario libyen. Ce qui se passe à Syrte fait donc des victimes parmi les méchants. Après tout, c’est une guerre qui se déroule en Libye, avec ses horreurs. Il sera toujours temps de faire les comptes quand la guerre sera finie. Au pire, les pays occidentaux pourront dire que les horreurs ont été commises par des Libyens contre des Libyens.
La morale occidentale sera sauve. Il ne restera plus qu’à gérer les suites du drame qui se joue aujourd’hui à Syrte : des ruines, des destructions, des blessures, mais aussi des mythes qui vont se créer, des armes qui vont être distribuées, des haines qui vont s’accumuler.
Et quand les avions de l’OTAN se seront retirés, les Occidentaux hériteront du pétrole libyen, pendant que les pays du Sud hériteront d’Al-Qaïda. Et du symbole de Syrte : les Américains ont détruit Falloudja pour briser la résistance irakienne ; ils ont créé une ville martyre. Dans quelques années, Syrte risque, à son tour, de devenir un lieu de pèlerinage.

Abed Charef
ALGERIE 360

Le soulèvement shiite en Arabie Saoudite inquiète les monarchies du Golfe

.......Les Saoudiens réclament une monarchie constitutionnelle, un parlement élu, un système judiciaire indépendant, un pouvoir exécutif transparent et redevable et la guerre contre la corruption.
Les autorités saoudiennes ont beaucoup de mal à empêcher la vague de protestation qui submerge plusieurs pays arabes d’envahir l’Arabie Saoudite.

Les monarchies du Golfe - faites de vieillards cacochymes et de prédateurs mis en place
par le colonialisme britannique et depuis lors soutenus activement par les Etats-Unis -
exploitent, dilapident et vivent au détriment des rentes pétrolières nationales.
 
Pour éviter l’effondrement de la monarchie ou l’affaiblissement de sa légitimité, elles ont recours à deux méthodes : améliorer les conditions de vie des citoyens ou faire d’énormes cadeaux financiers aux pays voisins comme la Jordanie (1,4 milliards de dollars).
Cependant, il semble que ces efforts, malgré leur importance, n’ont servi qu’à "retarder" les évènements ; de fait, les manifestations populaires qui ont éclaté dans la ville shiite d’Al-Awwamiyah (le gouvernorat d’Al-Qatif) ces deux derniers jours et ont mené à de violentes confrontations avec la police, ont pris tout le monde par surprise et ont confirmé que les barricades édifiées par le régime saoudien contre le printemps arabe n’étaient pas assez solides.
Le monarque saoudien, Abdallah Bin-Abd-al-Aziz, a pris conscience du danger que représente la vague de protestation qui a démarré en Tunisie et a déjà renversé deux régimes arabes (le régime du président tunisien Zine El Abidine Ben Ali et celui du président égyptien Housni Moubarak) et s’est hâté d’adopter des mesures préventives. La première de ces mesures est économique : il a débloqué 120 milliards de dollars pour augmenter les salaires, financer la construction de maisons pour les jeunes, éponger des dettes privées et accorder des cadeaux financiers et des indemnités de chômage. La seconde mesure est sociale et politique : il a fait passer une loi qui permet aux femmes de participer aux prochaines élections municipales en tant qu’électrices ou candidates.
Ces mesures ont contribué à calmer le peuple saoudien ou du moins une bonne partie de ce peuple. Il n’y a plus de déclarations ni de pétitions réclamant des réformes politiques et signées par de nombreux militants, ou plutôt il y en a moins. Cependant, l’effet de ces mesures est temporaire parce que les revendications des Saoudiens dépassent la simple possibilité pour les femmes de participer à des demi-élections municipales pour élire des conseils qui n’ont qu’un pouvoir limité à cause de la présence des gouverneurs régionaux, les Amirs, qui ont le dernier mot en tout.
Les Saoudiens réclament une monarchie constitutionnelle, un parlement élu, un système judiciaire indépendant, un pouvoir exécutif transparent et redevable et la guerre contre la corruption.
Les citoyens saoudiens shiites de la région de l’est (la province d’Al-Ihsa), où se trouvent les réserves en pétrole les plus importantes et la plus grande partie de l’industrie, réclament en plus de ce que demandent les autres citoyens saoudiens et qui vient d’être cité la suppression des discriminations dont ils souffrent et l’accès aux postes de responsabilité de l’état, de l’armée, du corps diplomatique et aux portfolios ministériels proportionnellement à leur nombre dans la population qui est évalué à environ 10 % des 19 millions d’habitants.
En accusant un pays étranger d’être à l’origine des manifestations dans la région d’Al-Qatif, les autorités saoudiennes faisaient référence à l’Iran. Les autorités saoudiennes ont dit à propos de l’Iran : "Ils veulent nuire à la sécurité et à la stabilité de notre pays" en incitant à la violence et "en s’ingérant ouvertement" dans les affaires du royaume. Les autorités saoudiennes ajoutent à cette accusation la demande que les Shiites saoudiens choisissent entre la loyauté à leur pays et la loyauté à l’Iran et ses autorités religieuses. Les autorités saoudiennes cependant précisent, selon un communiqué du ministère de l’Intérieur, que ceux qui auraient l’idée de le faire (choisir l’Iran) le paieraient très cher.
La menace saoudienne rappelle des menaces similaires proférées par des régimes arabes qui ont été le lieu de manifestations semblables comme la Tunisie, l’Egypte, le Yémen et la Libye. Ces menaces, qui ont été suivies d’une répression sanglante des services de sécurité, n’ont pas empêché l’effondrement de régimes ni la déstabilisation d’autres qui se battent toujours pour se maintenir au pouvoir.
Ce qu’il faut noter c’est que, selon une déclaration officielle saoudienne, les manifestants de Al -Qatif ont utilisé des armes à feu au cours des confrontations avec les policiers venus les disperser et ont blessé 11 policiers.
On se sait pas si cela est vrai ; cependant on peut se rappeler ce qui est arrivé au Barhein pendant les manifestations shiites similaires ; les manifestations au Barhein ont été pacifiques et aucune arme à feu n’a été utilisée ; au contraire, ce sont les forces de sécurité du Barhein qui ont tiré sur les manifestants et tué des dizaines d’entre eux en les expulsant de force du square Al-Lu’lu’ah.
L’ironie c’est que l’étincelle qui a allumé le feu de la protestation dans la région orientale shiite d’Arabie Saoudite est la même que celle qui a déclenché le soulèvement en Syrie à peu de choses près. En Syrie, les pères des enfants qui ont écrit des slogans anti-régimes sur les murs de leurs écoles ont été arrêtés et humiliés, et dans la région Al-Qatif de l’Arabie Saoudite la police a pris en otage deux hommes âgés pour forcer leurs deux fils à se rendre à la police.
La gestion du régime syrien de la crise de Dar’a s’est révélée mauvaise, arrogante et hautaine et il semble que la gestion des autorités saoudiennes de la crise shiite et des manifestations ait suivi le même schéma. Cependant, on ne peut pas prédire le développement de la situation saoudienne ni dire si la sécurité saoudienne réussira à contenir la crise et à y mettre fin ou si la crise va s’étendre et durer des mois comme en Syrie.
Les autorités saoudiennes ont envoyé des troupes pour aider les autorités du Barhein à écraser les manifestations shiites au Barhein. Il est certain que les autorités iraniennes qu’on accuse d’être derrière les manifestations en Arabie Saoudite hésiteront beaucoup à envoyer des troupes et même des armes mais ils manifesteront aux manifestants saoudiens la même sympathie qu’ils ont manifesté à ceux du Barhein et peut-être plus encore.
Les autres petits pays du Golfe ressentent peut-être une inquiétude sans précédent en assistant aux développements des manifestations en Arabie Saoudite. C’est parce qu’ils ont peur que la minorité shiite, qui souffre de discrimination dans presque tous ces pays, ne se soulève pour soutenir ses frères d’Arabie Saoudite et du Barhein, et que cette protestation communautaire ne fasse boule de neige et ne se transforme ensuite en une boule de feu avec l’aide de l’Iran.
Abdel Bari Atwan

* Abdel Bari Atwan est palestinien et rédacteur en chef du quotidien al-Quds al-Arabi, grand quotidien en langue arabe édité à Londres. Abdel Bari Atwan est considéré comme l’un des analystes les plus pertinents de toute la presse arabe.