vendredi 7 octobre 2011

France, le retour de la gauche à la case colonialiste - Contre la banalisation et la normalisation de l’ingérence

Ceux qui hier critiquaient Philippe Val, André Glucksmann, Bernard Kouchner ou Bernard Henry-Lévy et décernaient des laisses d´or á tour de bras aux "nouveaux chiens de garde" de la Pax Americana en Irak ou en ex-Yougoslavie, ont soudain découvert les vertus du pragmatisme... Comme si le massacre n’avait été préparé depuis longtemps par la sainte alliance de l’ OTAN et des grands médias, les Mélenchon, Halimi ou Ramonet ont pris le soin d’élaborer des arguments "pour et contre", en toute objectivité bien sûr. On en a même profité pour critiquer la gauche latino-américaine, forcément plus primitive. Il est vrai que la France doit savoir donner de la voix lorsque son intelligence gaullienne est menacée par l’hystérie du Sud.

En avril dernier, Ignacio Ramonet proposait dans (les colonnes de Mémoire des Luttes) un texte intitulé « Libye, le juste et l’injuste ». La guerre avait été lancée quelques semaines plus tôt, inaugurée par des appareils français qui, les premiers, eurent l’honneur de déverser leurs bombes sur Tripoli. Ce 19 mars, « une onde de fierté parcourt l’Elysée » rapportait alors Le Monde [1]. A ce moment, les experts et commentateurs n’en doutaient pas : en quelques jours, quelques semaines au plus, le pays serait débarrassé du « tyran » grâce à au soulèvement populaire attendu, facilité par le coup de pouce aérien de la coalition, tout cela illuminé par la sage aura de Bernard-Henri Lévy.
Dans son texte, Ignacio Ramonet prenait certes ses distances avec l’OTAN. Il n’en estimait pas moins, dès sa première phrase : « Les insurgés libyens méritent l’aide de tous les démocrates ». Dieu soit loué, certains démocrates n’ont pas lésiné sur l’aide : en cinq mois, plus de 15 000 sorties aériennes ont permis d’offrir quelques milliers de tonnes de bombes, sans parler des missiles dernière génération, des forces spéciales terrestres sous forme d’instructeurs – un cadeau en principe prohibé, mais quand on aime, on ne compte pas. Seule comptait l’issue : victoire Total.
Le jeu de mots est certes facile ; il est cependant inévitable, notamment depuis que Libération [2] a révélé la lettre aux termes de laquelle le Conseil national de transition (CNT) s’était engagé à accorder 35% des concessions du pays au groupe pétrolier « en échange » (c’est le terme employé) de l’engagement militaire français (un document qui a naturellement fait l’objet d’un démenti précipité du Quai d’Orsay). Noble cause que celle du combat pour la liberté des peuples. Au demeurant, cela n’a pas échappé à l’auteur, qui note, à la fin de son article : « L’odeur de pétrole de toute cette affaire empeste ».
Certes. Mais pour autant, il reprend à son compte l’approche d’ensemble des dirigeants occidentaux et des médias qui leur sont liés. En particulier le schéma qui analyse le soulèvement libyen comme partie prenante du « printemps arabe ». Or une telle approche globalisante fait fi de chaque réalité nationale. En l’espèce, elle induit même un contresens.
En Tunisie puis en Egypte, les mouvements populaires, qui n’étaient certes pas réductibles l’un à l’autre, ont cependant revêtu d’importants points communs. Sur le plan intérieur, la mobilisation a vu converger les classes populaires et ce qu’il est convenu d’appeler les « classes moyennes », dans un mouvement dont les exigences sociales étaient inséparables des objectifs démocratiques ; dans chacun de ces deux pays, les luttes et grèves ouvrières des dernières années – durement réprimées – ont constitué un terreau essentiel au développement du mouvement, le tout sur fond d’une pauvreté massive.
Sur le plan extérieur, Zine el-Abidine Ben Ali comme Hosni Moubarak étaient sans conteste des marionnettes du camp occidental, dont ils ont toujours été partie intégrante, tant géopolitiquement, économiquement, qu’idéologiquement.
Fort différente était la situation libyenne. Sur le plan social, tout d’abord : le pays était, de très loin, le plus avancé d’Afrique selon le critère de l’Indice de développement humain (IDH). Il est à cet égard saisissant de compulser les statistiques fournies par le PNUD [3], que cela concerne l’espérance de vie (74,5 ans – avant la guerre, s’entend), l’éradication de l’analphabétisme, la place des femmes, l’accès à la santé, à l’éducation. Les subventions au niveau de vie et à la protection sociale étaient très substantielles. Point n’est besoin de faire partie du fan-club de Mouammar Kadhafi pour rappeler cela.
Par ailleurs, de par son histoire, ce dernier peut difficilement être assimilé à ses deux anciens voisins. Certes, Ignacio Ramonet note avec raison que, depuis le tournant des années 2000, il impulsa un rapprochement progressif avec les Occidentaux. Dans la dernière période, ceux-ci lui déroulèrent le tapis rouge, business oblige. Ils ne l’ont cependant jamais considéré comme « faisant partie de la famille » : trop imprévisible, et surtout n’ayant pas abandonné un discours de tonalité « tiers-mondiste », en particulier au sein de l’Union africaine au sein de laquelle il jouait un rôle tout particulier.
Pour autant, les privatisations et libéralisations mises en route ces dernières années n’ont pas été sans conséquences en termes de classe : une certaine catégorie de la population s’est enrichie, parfois considérablement, en même temps qu’elle intégrait l’idéologie libérale. Une partie de ceux-là même à qui le « Guide » avait confié la « modernisation » du pays, et les contacts privilégiés avec la haute finance mondiale (et son arrière-plan universitaire, notamment aux Etats-Unis) en sont venus à estimer que, dans ce contexte, le dirigeant historique était plus un obstacle qu’un atout pour l’achèvement du processus. Une partie des classes moyennes et de la jeunesse aisée, particulièrement à Benghazi pour des raisons historiques, a donc constitué une base sociale à la rébellion – une rébellion qui fut, dès le début, armée, et non pas constituée de foules pacifiques.
Les innombrables reportages et entretiens avec la jeunesse « anti-Kadhafi » étaient à cet égard édifiants. Le Monde [4] citait ainsi ces jeunes femmes aisées qui criaient « pas de lait pour nos enfants, mais des armes pour nos frères ». Un slogan qui eût probablement stupéfié les manifestants égyptiens. Et qui illustre en tout cas l’absurdité d’une analyse globalisante.
Bref, une absence de revendications sociales, voire une exigence de « plus de liberté économique » ; des appels – pas systématiques, mais fréquents cependant, et qui se confirment aujourd’hui – à une application plus stricte de la « loi islamique » ; des chefs du CNT étroitement liés au monde des affaires occidental, voire formés par lui ; et un mouvement qui n’a pu l’emporter que par la grâce des bombardements otaniens – tout cela ne s’appelle pas précisément une révolution. Symboliquement, le « nouveau » drapeau libyen est l’ancien oriflamme de l’ex-roi Idris Ier, renversé en 1969. Dès lors, le terme qui vient à l’esprit serait plutôt une contre-révolution.
Si on retient cette hypothèse – ne serait-ce qu’au titre du débat – alors l’optique change quelque peu. Cela ne signifie certes pas que les insurgés décidés à liquider Mouammar Kadhafi soient tous des agents occidentaux : beaucoup sont certainement sincères. Mais nombres de Chouans aussi l’étaient, lors des guerres de Vendée. Nombre d’entre eux furent cependant massacrés – parfois aveuglément, mais à bon droit si l’on voulait sauver la jeune Révolution.
En matière de « massacres », du reste, il ne semble pas que les protégés des puissances alliées aient beaucoup à apprendre, c’est le moins qu’on puisse dire. Cela vaut en particulier pour les véritables pogroms qui se sont déroulés – et se déroulent peut-être toujours – à l’encontre des civils à peau noire. Présentés comme des « bavures » par les médias occidentaux faute d’avoir pu être totalement passés sous silence, il semble bien que leur ampleur dépasse très largement ce qui nous fut montré. Surtout, ils témoignent d’un racisme de classe, puisque, Libyens ou immigrés, les Noirs formaient les gros bataillons de ce qu’on pourrait appeler, au sens large, la classe ouvrière, peu en odeur de sainteté parmi les insurgés, en Cyrénaïque particulièrement.
Pour autant, la « protection des civils » n’est pas seulement un sommet d’hypocrisie de la part des dirigeants occidentaux. Elle constitue surtout le chausse-pied de l’ingérence, en absolue contradiction avec le principe fondateur de la Charte des Nations unies : la souveraineté et l’égalité en droit de chaque Etat.
C’est ce principe éminemment progressiste que défendent à bon droit les dirigeants cubains, vénézuéliens et bien d’autres latino-américains, au grand dam de l’auteur. Ce dernier dénonce ainsi l’« énorme erreur historique » qu’aurait constitué leur refus de prendre parti en faveur des rebelles. En adoptant cette attitude, ils apportent au contraire la plus grande contribution qui se puisse imaginer à l’émancipation sociale et politique des peuples. Il est vrai qu’en matière d’ingérence, l’historique sollicitude des Yankee à l’égard de leurs voisins du sud les a vaccinés.
Caracas, La Havane, et d’autres sont accusés par Ramonet de pratiquer une « Realpolitik » selon laquelle les Etats agissent en fonction de leurs intérêts. Heureusement qu’il en est ainsi ! Car l’intérêt d’Etat du Venezuela, de Cuba, et des pays latino-américains (et tout particulièrement des progressistes) est bien de se défendre contre la « légalisation » de l’ingérence qui n’a d’autre objet que de justifier l’immixtion des puissances impériales dans les affaires des autres.
Ignacio Ramonet loue donc la résolution onusienne 1793 autorisant l’emploi de la force contre Tripoli. Il voit dans l’aval préalable de la Ligue arabe un surcroît de légitimité à ce texte. Singulière approche : cette organisation, dont l’inféodation étroite aux Occidentaux n’est pas un secret, ne s’était pas jusqu’à présent illustrée par son engagement concret en faveur de la liberté des peuples (et du peuple palestinien en particulier). Dominée par des poids lourds aussi progressistes que l’Arabie saoudite, elle est un référent incontestable dès lors qu’il s’agit de promouvoir la démocratie…
L’auteur ajoute que « des puissances musulmanes au départ réticentes, comme la Turquie, ont fini par participer à l’opération ». Faut-il comprendre qu’une puissance musulmane a une légitimité toute particulière pour bénir le vol des Rafale et autres Mirage ? Voilà, en tout cas, qui fera plaisir aux Kurdes.
Enfin, pour achever de fustiger Chavez, Castro ou Correa, Ramonet rappelle que « de nombreux dirigeants latino-américains (avaient) dénoncé, à juste titre, la passivité ou la complicité de grandes démocraties occidentales devant les violations commises contre la population civile, entre 1970 et 1990, par les dictatures militaires au Chili, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay ».
Rappelons à cet égard ce que l’auteur sait mieux que quiconque : en fait de « passivité » ou de « complicité » des « démocraties occidentales », c’est en réalité à l’instigation directe de celles-ci, et avec leur concours actif, que les coups d’Etat sanglants ont été menés à bien. Pour autant, l’on ne sache pas qu’à l’époque, les démocrates de ces pays aient sollicité des raids aériens sur Santiago, ou l’envoi de commandos à Buenos-Aires. C’est par eux-mêmes – et jamais de l’extérieur – que les peuples se libèrent.
Au-delà du cas libyen, c’est bien ce point, le plus essentiel, qui mérite débat entre tous ceux qui se reconnaissent dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – ce qu’on appelait jadis l’anti-impérialisme. Jadis ? En fait jusqu’à ce que la chute de l’URSS et du pacte de Varsovie ouvre la voie à la reconquête de la totalité de la planète par le capitalisme, ses dominations et ses rivalités impériales. Et ne laisse d’autres choix aux pays que de s’aligner sur les canons (au sens religieux) des droits de l’homme, de l’Etat de droit et de l’économie de marché – trois termes devenus synonymes ; ou de se placer sous le feu des canons (au sens militaire) des gendarmes planétaires autoproclamés toute honte bue « communauté internationale ».
A cet égard, on peut évoquer une scène qui se déroula à Bruxelles, lors du sommet européen des 24 et 25 mars dernier. Il est près d’une heure du matin. Le président français déboule dans la salle de presse. Interrogé sur les bombardements engagés cinq jours plus tôt, il jubile : « C’est un moment historique. (…) ce qui se passe en Libye crée de la jurisprudence (…) c’est un tournant majeur de la politique étrangère de la France, de l’Europe et du monde ».
Nicolas Sarkozy dévoilait là en réalité ce qui est probablement l’objectif le moins visible, mais le plus lourd, de la guerre engagée. Le matin même, le conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU qualifiait également d’« historique » la résolution mettant en œuvre la « responsabilité de protéger », pour la première fois depuis l’adoption de ce redoutable principe en 2005. Edward Luck poursuivait : « Peut-être notre attaque contre Kadhafi (sic !) est-elle un avertissement à d’autres régimes » [5].
Certes, en matière d’ingérence armée contre un Etat souverain, ladite « communauté internationale » (à géométrie variable) n’en est pas à son coup d’essai. Mais c’est la première fois que le Conseil de sécurité de l’ONU donne son feu vert explicite, et que le secrétaire général de celle-ci, Ban Ki-moon, joue un rôle actif dans le déclenchement des hostilités. Il faut bien mesurer la portée d’une telle situation : la mise en cause brutale de la souveraineté des Etats légalisée – à défaut d’être légitime. Les oligarchies planétaires dominantes, qui ont pour horizon ultime une « gouvernance mondiale » sans frontière ont ainsi marqué un point considérable : l’interventionnisme (« préventif », précise même M. Luck) peut être désormais la règle.
Cette conception, qui contredit explicitement la Charte des Nations unies, constitue une bombe à retardement : elle sape le fondement même sur lequel celle-ci avait été écrite et pourrait signifier un véritable retour à la barbarie dans l’ordre des relations internationale.
Car la défense sans compromis du principe de non-ingérence ne relève en rien d’un culte intégriste, archaïque et obtus, mais d’abord d’une raison de principe : c’est à chaque peuple, et à lui seul, de déterminer les choix qui conditionnent son avenir, faute de quoi c’est la notion même de politique qui est vidée de son sens – et ce, quels que soient les chemins dramatiques que celle-ci doit parfois affronter.
Il en va de l’ingérence exactement comme de la torture : en principe, les gens civilisés sont contre l’emploi de cette dernière – mais il se trouve toujours quelqu’un pour affirmer qu’« en des cas extrêmes », on doit pouvoir faire une exception (« pour éviter des attentats meurtriers » disait-on lors des « événements » d’Algérie ; pour « éviter le massacre de civils », justifie-t-on aujourd’hui à l’Elysée et ailleurs). Or tout le prouve : dès lors qu’on admet une exception, on en admet dix, puis cent, car on a accepté le débat sordide qui met en balance les souffrances infligées à un supplicié et les gains qu’on en attend, toujours présentés sous un jour humaniste. Il en va de même avec le respect de la souveraineté : une seule exception mène à l’éradication de la règle.
Il n’y a aucune – aucune ! – circonstance qui justifie l’ingérence. Quand bien même Nicolas Sarkozy mènerait une politique totalement contraire aux intérêts de son pays et de son peuple (hypothèse absurde, bien sûr), cela ne justifierait en rien que les avions libyens – ou bengalais, ou ghanéens – ne descendent en piqué sur les Champs-Élysées.
A cet égard, on reste perplexe devant l’affirmation selon laquelle « l’Union européenne a une responsabilité spécifique. Pas seulement militaire. Elle doit penser à la prochaine étape de consolidation des nouvelles démocraties qui surgissent dans cette région si proche ». Force est de constater que Ramonet reprend mot pour mot les ambitions affichées par Bruxelles. Passons sur le « pas seulement militaire » qui signifie, si les mots ont un sens, que l’UE serait fondée à intervenir aussi militairement. Mais cette « responsabilité spécifique » dont ne cessent de se réclamer les dirigeants européens, qui donc leur aurait confiée ? La « bienveillance » qui échoirait naturellement au voisinage et à la puissance ? Voilà précisément la caractérisation même d’un empire – fût-il ici en gestation.
On ne peut s’empêcher de penser au discours que tint à Strasbourg l’actuel président de la République – c’était en janvier 2007, il était en campagne et entendait confirmer son engagement d’« Européen convaincu ». Il exaltait alors « le rêve brisé de Charlemagne et celui du Saint Empire, les Croisades, le grand schisme entre l’Orient et l’Occident, la gloire déchue de Louis XIV et celle de Napoléon (…) » ; dès lors, poursuivait Nicolas Sarkozy, « l’Europe est aujourd’hui la seule force capable (…) de porter un projet de civilisation ». Et de conclure : « je veux être le président d’une France qui engagera la Méditerranée sur la voie de sa réunification (sic !) après douze siècles de division et de déchirements (…). L’Amérique et la Chine ont déjà commencé la conquête de l’Afrique. Jusqu’à quand l’Europe attendra-t-elle pour construire l’Afrique de demain ? Pendant que l’Europe hésite, les autres avancent ».
Ne voulant pas être en reste, Dominique Strauss-Kahn appelait de ses vœux, à peu près à la même époque, une Europe « allant des glaces de l’Arctique au nord jusqu’aux sables du Sahara au sud (…) et cette Europe, si elle continue d’exister, aura, je crois, reconstitué la Méditerranée comme mer intérieure, et aura reconquis l’espace que les Romains, ou Napoléon plus récemment, ont tenté de constituer ». Du reste, la plus haute distinction que décerne l’UE a été baptisée « prix Charlemagne » – indice de ce que fut l’intégration européenne dès son origine, et n’a jamais cessé d’être : un projet nécessairement d’essence impériale et ultralibérale.
Le débat ne porte donc pas sur le point de savoir si le colonel Kadhafi est un enfant de chœur exclusivement préoccupé du bonheur des peuples, mais bien sur ce qui pourrait caractériser le monde de demain : le libre choix de chaque peuple de déterminer son avenir, ou la banalisation et la normalisation de l’ingérence, fût-ce sous les oripeaux des « droits de l’Homme » ?
Car il faut rappeler une évidence : l’ingérence n’a jamais été, et ne sera jamais, que l’ingérence des forts chez les faibles. Le respect de la souveraineté est aux relations internationales ce que l’égalité devant le scrutin – un homme, une voix – est à la citoyenneté : certes pas une garantie absolue, loin s’en faut, mais bien un atout substantiel contre la loi de la jungle. Celle-là même qui pourrait bien s’instaurer demain sur la scène mondiale.
Et si tout cela parait trop abstrait, l’on peut revenir à l’histoire récente de la Libye. Après avoir été pendant des années soumis à l’embargo et traité en paria, le colonel Kadhafi a opéré le rapprochement évoqué ci-dessus avec l’Ouest, ce qui s’est notamment concrétisé, en décembre 2003, par le renoncement officiel à tout programme d’armement nucléaire en échange de garanties de non-agression promises notamment par Washington. Force est de mesurer, huit ans plus tard, ce que valait cet engagement : il a été tenu jusqu’au jour où l’on a estimé qu’on avait des raisons de le piétiner. Du coup, aux quatre coins du globe, chacun est à même de mesurer ce que vaut la parole des puissants, et quel prix ils accordent au respect des engagements souscrits.
Les dirigeants de la RPDC (Corée du Nord) se sont ainsi félicités publiquement de ne pas avoir cédé aux pressions visant à leur faire abandonner leur programme nucléaire. Ils ont eu raison. Il serait logique qu’à Téhéran, à Caracas, à Minsk et dans bien d’autres capitales encore, on tire également les conséquences qui s’imposent. Ce serait même parfaitement légitime.
A peine quelques mois avant la Libye, il y eut la Côte d’Ivoire – autre fierté sarkozienne : déjà le Conseil de sécurité de l’ONU y avait béni la politique de la canonnière, au seul prétexte de l’irrégularité alléguée d’une élection – une première !
Et déjà les Occidentaux briquent leurs armes (militaires et idéologiques) pour de prochaines aventures. Ainsi « Paddy » Ashdown – qui fut notamment Haut Représentant de l’Union européenne en Bosnie-Herzégovine pendant quatre ans… – vient-il de confier au Times [6] qu’il convenait désormais d’adopter et de s’habituer au « modèle libyen » d’intervention, par opposition au « modèle irakien » d’invasion massive, qui a montré ses insuffisances.
Pour sa part, le secrétaire général de l’OTAN, plaidait, le 5 septembre, pour que les Européens intègrent mieux leurs moyens militaires en cette période de restrictions budgétaires. Car, pour Anders Fogh Rasmussen, « comme l’a prouvé la Libye, on ne peut pas savoir où arrivera la prochaine crise, mais elle arrivera ». Voilà qui a au moins le mérite de la clarté.
A cette lumière, est-il bien raisonnable d’analyser la crise syrienne comme le soulèvement d’un peuple contre le « tyranneau » Bachar El-Assad ? Il n’est pas interdit de penser au contraire que ce dernier est en réalité « le suivant » sur la liste des chancelleries occidentales. Dès lors, n’y a-t-il rien de plus urgent, au regard même de la cause de l’émancipation des peuples, que de s’aligner, fut-ce involontairement, sur ces dernières ?
Eu égard aux engagements d’Ignacio Ramonet, on ne lui fera pas l’injure de l’assimiler à la « gauche », qui a depuis longtemps renoncé à la mémoire des luttes. Mais force est de constater qu’il se situe en l’espèce dans la foulée de cette dernière qui a sans hésiter choisi son camp dans l’affaire libyenne. Ce qui illustre une nouvelle fois ce triste paradoxe de notre époque : les forces du capital mondialisé et de l’impérialisme revigoré trouvent désormais l’essentiel de leurs munitions idéologiques à « gauche » – des « droits de l’Homme » à l’immigration, de l’écologie au mondialisme (qui est l’exact contraire de l’internationalisme). Mais cela est un autre débat.
Quoique.
Pierre Lévy
URL de cet article 14722 http://www.legrandsoir.info/contre-la-banalisation-et-la-normalisation-de-l-ingerence.html

Argentine - Il y a dix ans Zanon était récupéré par ses travailleurs : Un laboratoire d’autogestion ouvrière (Pagina 12)


 Ils disent que les dix années sans patron à Zanon leur a changé la vie, leur a redonné liberté et dignité. Fini le temps des doubles journées, chacun isolé sur sa ligne et sous la pression du surveillant, avec la menace permanente du renvoie. Le 30 septembre 2001 il semblait que la menace patronale d’éteindre les fours allait se concrétiser. Cette nuit là, les délégués restèrent dans l’usine et le 1er octobre empêchèrent l’entrée des gérants. L’usine fut occupée par ses travailleurs, qui s’approprièrent les moyens de production, jusqu’alors propriété d’un entrepreneur italien qui projetait de la vider. Prenant chaque décision en assemblée, tendant des ponts avec les habitants de Neuquen et se solidarisant avec chaque conflit, avec une stratégie juridique et la volonté d’affronter chaque ordre d’évacuation, les ouvriers et ouvrières firent de Zanon plus qu’une entreprise récupérée, ils la transformèrent en un laboratoire d’autogestion et la mirent au service de leur communauté.
Les 70.000 m2 de l’usine de céramique sont sur la route 7, entre Neuquen et Centenario. Derrière la grille se trouve l’atelier qui a la taille pratiquement d’un terrain de football. Les visites guidées sont constantes : il peut s’agir de jardins d’enfants, de délégués syndicaux ou de documentalistes de toute partie du monde, qui circulent dans la poussière de l’argile, la chaleur des sept fours, les odeurs de l’émail, le bruit des lignes de production. La vie quotidienne à Zanon consiste aussi à s’arrêter pour tenir une assemblée et décider comment se positionner devant la détention du dirigeant ferroviaire Ruben “Pollo” Sobrero, comme ce fut le cas la semaine dernière.
La plus grande usine de porcelaine d’Amérique latine avait en 2001 240 ouvriers, qui gagnaient 800 pesos. Aujourd’hui, transformés en la coopérative FaSinPat (Fabrique Sans Patron) ils sont 450 et gagnent 4500 pesos chacun. Ils produisent 300.000 m2 de céramique par mois, en vendent 270.000 à 20 pesos le mètre, et le reste le destine à des oeuvres solidaires. A Neuquen, deux des 3 autres fabriques de céramique, Stefani et Del Valle, sont autogérées.
Aux dernières élections, la communauté de Neuquin a élu comme députés deux de ses historiques de ses porte-paroles historiques, Raul Godoy et Alejandro Lopez, pour le Front de Gauche. “Ces dix années signifient une évolution du niveau de conscience de chacun de ceux qui forment l’autogestion ouvrière, au début nous luttions pour les postes de travail, mais nous avons appris la solidarité de classe, nous avons connu les Mères (Les Mères de la Place de Mai, Ndt), a indiqué Lopez à Pagina12. “Nous sommes en train d’écrire une partie de l’histoire du mouvement ouvrier, démontrant la potentialité de la classe ouvrière organisée. Zanon ne produit pas seulement des céramiques, c’est une référence internationale, elle a rendu notre vie digne, elle nous a transformé en personnes critiques”, a t-il ajouté.
Récupérer le syndicat
L’entrepreneur italien Luigi Zanon avait 28 ans quand il arriva au pays pour installer l’Italpark. En 1979 il fonda Zanon sur des terrains publics et avec des capitaux des gouvernements provinciaux et nationaux qu’il ne rendit jamais. Lors de la cérémonie inaugurale, don Luigi félicita le gouvernement militaire pour “maintenir l’Argentine sûre pour les investissements”. A côté de son fils Luis, l’entrepreneur natif de Padou continua à recevoir des subventions en démocratie, surtout sous les gouvernements de Carlos Menem et Jorge Sobisch. Son plan était de fabriquer seulement de la porcelaine, ce qui signifiait quelques 300 licenciements.
“Nous organisons un championnat de football qui dura une année, c’était le moment pour discuter des propositions parce que venaient des attaques des patrons. Mais premièrement il fallait gagner l’interne et ensuite sortir la bureaucratie du syndicat céramiste”, raconte Juan Orellana, ex-de Zanon. L’entreprise commença à payer en retard les salaires et les apports, et ainsi vinrent les premières grèves, un piquet de grève pour que ne sorte pas la production. On décidait en assemblée, les compagnons votaient ces mesures, les délégués étaient élus à main levée. Ce fut une gymnastique d’organisation qui nous marqua au fer rouge, le fait de te reconnaître comme camarade de classe, qui était un discours qui ne nous manipulait pas, reconnaître la bureaucratie syndicale et le Ministère du Travail, qui jouaient pour les patrons. Godoy était le seul qui avait milité à gauche, et néanmoins ce fut quatre années avec profil bas. Sans cette expérience initiale nous ne serions pas parvenus à établir un plan pour la prise et le contrôle ouvrier. Nous nous connaissions entre nous et nous naquîmes à un autre monde”, dit Orellana.
Avec la nouvelle commission interne ils freinèrent les licenciements. Le premier pacte fut l’unité entre titulaires et contractuels. Ensuite l’entreprise présenta un recours préventif de crise au Ministère du Travail de la Nation, un artifice imaginé par l’ex-ministre Domingo Cavallo pour licencier plus de personnel que ce qui était permis et changer les conventions collectives. A ce moment entrèrent en jeu les avocats Mariano Pedrero, Ivana Dal Blanco, Polo Denaday et Myriam Bregman, pour qui participer de l’expérience de Zanon signifie “retrouver la tradition de ces avocats qui dans les années 60 et 70 défendirent les prisonniers politiques et accompagnèrent les ouvriers dans leurs prises d’usines”.
Prêts à tout
Au milieu de cette offensive patronale, en juillet 2000, mourut Daniel Ferras et la situation explosa : “Nous n’avions ni médecin ni ambulance, l’entreprise ne donnait pas d’attention médicale dans une usine très dangereuse, où il y avait un mort par an. Les choses changèrent, nous fîmes une grève de 9 jours avec pour consigne ‘Pas un mort de plus’, raconte Orellana. Nous décidâmes de convoquer toutes les organisations de Neuquen, la CTA, les enseignants et les fonctionnaires. “L’entreprise fit de offres et au milieu de cette confusion Godoy proposa que nous résistions un jour de plus, ce qui signifiait violer la conciliation obligatoire. Et nous avons tout gagné, le préventif de crise tomba tout seul, nous rendîmes public que Zanon sortait 30 camions par jour et jamais montra ses livres pour démontrer la supposée crise, la bureaucratie n’était plus représentative et l’entreprise prit des mesures de sécurité”, se souvient-il.
Pour gagner le syndicat esquiva des manoeuvres successives et trouva la solution dans une assemblée dans laquelle fut élu le conseil électoral qui signa et scella chaque bulletin. “Couper le pont ou la route et ouvrir le conflit au delà du vestibule était faire de la politique, le même que refléter dans les statuts du nouveau syndicat que les dirigeants doivent retourner à leur poste de travail, qu’ils ne peuvent pas être reconduits plus de deux fois, que l’on peut révoquer leur mandat par le vote direct de l’assemblée”, dit-il. Leur projet de porcelaine ayant échoué, les Zanon se disposèrent alors à la vidange : ils cessèrent de payer les services et les fournisseurs.
L’entreprise avait menacé d’éteindre les fours, ce qui signifiait arrêter la production. Et, pour que cela ne se fasse pas, le 1er octobre les gérants ne purent entrer. Apparurent les ordres d’expulsion pour usurpation de l’usine, et les licenciements massifs, auxquels ils répondirent en brûlant les télégrammes face à la Maison du Gouvernement. Ce jour là la répression fit 20 prisonniers. Les avocats dénoncèrent Zanon pour avoir provoqué un lock out (grève patronale), et la Justice leur donna raison, en plus de saisir 40% du stock pour payer les salaires. Ce fut la première victoire d’une longue bataille judiciaire qui n’est toujours pas terminée. Les travailleurs vendirent les céramiques et campèrent face à l’usine.
Il fallait mettre à produire ce “monstre”, comme ils le disent. Pendant qu’un céramiste gazier reconnectait la livraison, l’Université de Comahue les aidaient à planifier. Les Zanon avaient fait fuir les clients, fait pression sur les fournisseurs, et payé pour que personne ne puisse exploiter les carrières, mais les ouvriers obtinrent de l’argile dans la communauté mapuche. “Surgit le leadership de Manotas, un compagnon qui était superviseur mais participa à notre lutte, et grâce aux Mères nous pûmes commercialiser en blanc”, décrit Oranella. Les premiers nouveaux postes de travail furent pour les organisation de chômeurs avec lesquels nous avions coupé les routes.
Le 8 avril 2003 la Gendarmerie avait l’ordre de dissoudre la prise. Dehors étaient les groupes sociaux, syndicaux, éducatifs qui les appuyaient, y compris 11 curés, mais de la grande porte à l’intérieur ils étaient disposés à ne pas être expulsés. Ils perfectionnèrent les gardes ouvriers qu’ils avaient créé pour surveiller les machines et les installations. Ils se postèrent sur les toits, accumulèrent des boules de céramique, du caoutchouc, des chaudrons avec de l’eau pour neutraliser l’effet des gaz, des seaux avec de l’acide. Cela aurait été un massacre, ainsi que cela était exprimé ensuite dans le rapport de police. Avec l’appui externe, dans lequel fut décisif la grève de la CTA provinciale, les ouvriers de Zanon démontrèrent qu’ils étaient hégémoniques dans la population. L’ordre fut suspendu et les boules blanches circulèrent parmi les gens comme des souvenirs.
En 10 ans, ils affrontèrent cinq ordres d’expulsion similaires, en plus d’avoir souffert de persécutions judiciaires, de menaces, de harcèlement à leurs famillles. Mais Godoy, Lopez, Chaplin, Cepillo, Chiquito, Paco, Ramirez, Esparza et d’autres encore reçurent la solidarité de Leon Gieco, Naomi Klein, Osvaldo Bayer et d’une longue liste de personnalités et d’organisations. Ils acceptèrent de former une coopérative, dont les délais les mettaient toujours en danger d’être liquidés, ou d’être exposés à la férocité du marché, c’est pourquoi ils insistèrent pour l’expropriation et l’étatisation. Il y a deux ans, avec des mobilisations, des campements face au Congrès et des collectes de signatures, ils obtinrent par une loi l’expropriation. En 2005 FaSinPat vota en faveur de la construction d’une clinique de santé communautaire dans un quartier pauvre de Nueva España. Ses habitants l’avait réclamée au gouvernement provincial durant 20 ans, les céramistes la construisirent en trois mois.
Adriana Meyer
Source : http://www.pagina12.com.ar/diario/elpais/1-178100-2011-10-03...
Traduit de l’espagnol par GJ
URL de cet article 14794 http://www.legrandsoir.info/un-laboratoire-d-autogestion-ouvriere-pagina-12.html

La fabrique sans patron

La coopérative FASINPAT est une usine autogérée de céramique située à Neuquén , dans la Patagonie argentine. Récupérée par ses travailleur.ses il y a sept ans, elle compte aujourd’hui 470 associé.es. Le 20 octobre 2008, elle a perdu son statut légal mais continue de lutter pour l’expropriation définitive.
Argentine, 2001. La crise financière provoque la colère d’une classe moyenne qui réclame son fric en détruisant les guichets automatiques des banques. Un peu plus tard, lors des émeutes de décembre, quinze personnes sont tuées par balle. Les patrons qui voient leur horizon de profit s’effondrer ferment des usines souvent viables. C’est le cas de Luis Zanón, qui s’était fait construire une usine de céramique grâce à des subventions publiques au temps béni de la dictature (1976-1983). Il s’en va en laissant quelques 380 ouvrier.es à la rue qui occupent alors l’usine. Ils continuent à produire pour récupérer leurs salaires impayés. En remettant la production en marche, les ouvrier.es se rendent compte qu’ils n’ont besoin ni de patrons ni de cadres grassement payés.

La récupération

Une coopérative est créée avec de nouveaux principes de fonctionnement, comme l’égalité des salaires et la rotation des postes. Une plus grande autonomie qui facilite les prises de décision lors des assemblées générales. Au moment de la récupération, une forte solidarité avec la communauté s’était mise en place. Depuis trois ans, cinq expulsions ont été mises en échec par cette détermination commune. Les 470 personnes de la coopérative prennent en compte des ex-licencié.es, des militante.s et des membres de familles ouvrières. Le 14 septembre, une manifestation des entreprises récupérées et des organisations de chômeur.euses s’est rendue au Parlement pour exiger une loi nationale d’expropriation définitive.

La Turquie revisite l’accord Sykes-Picot : Le nouveau cours de la politique étrangère de la Turquie est maintenant en pleine vitesse.

Erdogan a été chaleureusement accueilli en Tunisie, où, comme en Egypte et dans le reste du monde arabe, il bénéficie d’un fort courant de sympathie.
 
Après avoir chassé à coups de pieds aux fesses l’ambassadeur israélien et jeté aux orties le rapport Palmer des Nations Unies, le Ministre turc des Affaires Étrangères Ahmet Davutoglu a déclaré que la Turquie avait le projet de soumettre la question du blocus israélien contre Gaza devant la Cour Internationale de Justice [CIJ]. Et ceci non pas seul, mais avec le soutien de la Ligue Arabe, de l’Organisation de la Coopération Islamique et de l’Union Africaine. « La préparation ira probablement jusqu’à un certain point en octobre puis nous ferons notre requête. »
Le refus israélien de dire « je vous fais mes excuses » s’est déjà avéré coûter très cher, et il fera encore sentir ses effets pas simplement dans les halls vides de la CIJ mais sur les rives de l’état israélien lui-même lorsque les navires de guerre turcs accompagneront les flotilles pour briser le siège - et lorsque la Turquie entamera ses forages pour trouver du gaz dans les zones maritimes que la Chypre grecque et Israël revendiquent pour elles-mêmes. Et cela continuera lorsque le Premier Ministre Turc Recep Tayyip Erdogan - que le sous-secrétaire Francisco Sanchez pour le Commerce International des Etats-Unis a comparé à « une vedette du rock » - franchira la frontière de Rafah pour effectuer une visite à Gaza. Personne ne risque de confondre le Premier Ministre Israélien Benjamin Netanyahu ou le Président Chypriote Dimitris Christofias avec Elton John...
Il y a beaucoup de raisons à l’origine de la détérioration des relations - autrefois sans heurts - entre Israël et la Turquie. Premièrement les deux nations se sont éloignées de leurs racines laïques — la Turquie avec le retour de l’Islam comme principe directeur dans la vie politique sous la direction du Parti de la Justice et du Développement [AKP] depuis 2002, et Israël avec la montée en puissance du Likud qui a mis un terme en 1977 au long règne du parti travailliste. La Turquie revient naturellement à son rôle traditionnel qui était celui du Califat Ottoman comme pouvoir régional dominant, alors que la version sionisée du judaïsme a mis fin à toute velléité de l’état juif d’être intéressé à faire la paix avec les Musulmans indigènes.
Les relations israéliennes avec Chypre et avec la Grèce si fraternelle — les deux ennemis de longue date de la Turquie - se sont considérablement réchauffées depuis qu’Israël a assassiné l’année dernière neuf citoyens turcs et que les relations turco-israéliennes se sont alors gravement détériorées. Le ministre israélien des Affaires Étrangères Avigdor Lieberman est devenu depuis, en septembre dernier, le premier responsable israélien d’aussi haut niveau à faire une visite officielle à Chypre. Les équipes respectives des affaires étrangères se sont depuis réunies régulièrement, et il apparaît clairement qu’Israël instrumentalise Chypre en l’utilisant comme relais pour ses recherches de gaz et de pétrole en Méditerranéen orientale.
Tandis que personne n’y prêtait attention, la Chypre grecque a commencé à procéder à des forages offshore. L’activité déployée par l’entreprise texane Noble Energy a incité Erdogan et le président Dervis Eroglu de la République turque du nord de Chypre [KKTC], à signer à la hâte un accord la semaine dernière sur l’ouverture du plateau continental, alors que les deux dirigeants assistaient à la réunion de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Ankara a annoncé que la Turkish Petroleum Corporation avait commissionné une entreprise norvégienne de pétrole et de gaz pour que celle-ci installe ses propres moyens de prospection à proximité - et en étant accompagnée d’un navire de guerre. À Nicosie, le Premier Ministre chypriote turc Irsen Kucuk s’est engagé« à faire tous les efforts nécessaires et à appliquer tout type de résistance pour protéger nos droits et intérêts ».
Avec l’annonce du projet d’exploration, le Ministre turc de l’énergie Taner Yildiz a laissé entendre que les risques pour l’entreprise Nobel étaient considérables. « Je ne pense pas qu’ils entreprendront un tel travail dans un secteur si risqué, d’un point de vue technique et de faisabilité. » L’adjoint au Premier Ministre, Bulent Arinc, a déclaré de son côté que les projets de la Turquie n’étaient pas « du bluff ». Richard Stone, du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, a qualifié les actions de la Turquie « de raisons pour une guerre ».
La nouvelle connivence entre la Grèce, Chypre [la partie grecque] et Israël est un réel souci pour la Turquie, mais — indépendamment de conduire peut-être à la guerre — cette connivence génère d’autres inconvénients pour les Grecs, leurs cousins chypriotes et l’Union Européenne [UE] dans son ensemble. Les forages pour le gaz et le pétrole sonneront le glas des tentatives de réunifier l’île sous les auspices des Nations Unies. Chypre a été divisée en 1974 après une intervention déclenchée par un coup de force inspiré par la Grèce. Les pourparlers de paix sponsorisés par les Nations Unies entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs sont restés bloqués depuis leur relance en 2008.
Davutoglu a averti Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, lors de la réunion de l’Assemblée Générale à New York la semaine dernière, que le plan chypriote grec de forage condamnera l’île à une division permanente. « S’ils prétendent avoir leur propre secteur dans lequel ils peuvent faire ce qui bon leur semble, alors implicitement ils acceptent que la Chypre du nord ait de son côté son propre secteur. C’est une évolution vers une vue pour deux Etats. » Dans une toute dernière initiative, le président de KKTC a proposé au secrétaire général Ban Ki-moon cette semaine qu’il y ait un gel mutuel dans les travaux de forage ou qu’au moins un comité mixte résolve le conflit. Les dirigeants chypriotes auront une réunion tripartite avec Ban Ki-moon à New York fin octobre.
Les espoirs pour une adhésion de la Turquie à l’UE sont également anéantis. Faisant référence au fait que Chypre assure la présidence tournante de l’Union Européenne l’été prochain, un autre adjoint au Premier Ministre turc, Besir Atalay, a déclaré : « Si les négociations [sur Chypre] ne se concluent pas positivement et si l’UE remet sa présidence à la Chypre du sud, nous gèlerons nos relations avec l’UE. »
Chypre indique que ses recherches d’hydrocarbure sont faites au profit de tous les Chypriotes, mais elle ne mentionne pas dans ses communiqués de presse qu’elle va de paire avec Israël sur ce projet. En effet, Israël fait faire son sale boulot par Chypre, car une installation de forage uniquement israélienne serait comme agiter un chiffon rouge sous le nez du traureau musulman. Ceci explique la lune de miel entre Israël et la Grèce depuis cette année, leur nouvelle coopération militaire et l’utilisation de la Grèce par Israël cet été pour empêcher la Flottille de la Liberté de quitter les ports Grecs pour aller briser le siège de Gaza. Le président chypriote Christofias a accusé la Turquie d’être un « fauteur de troubles » dans la région, évitant bien de mentionner l’éléphant israélien dans le magasin de porcelaine.
Tandis que Chypre et les gros pétards [armes à feu] du genre Sarkozy et Merkel rejettent ouvertement l’admission de la Turquie dans l’UE, jouant à fond la carte de leur base la plus à droite et la plus anti-immigrés, des voix raisonnables peuvent encore se faire entendre. Le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Throbjorn Jagland, a déclaré que la Turquie était importante pour l’Europe, et que l’appel d’Erdogan au Caire pour créer une constitution et des institutions laïques en Egypte et au Moyen-Orient étaient « de la plus grande importance ». Lors d’une réunion du Parti Libéral Démocrate à Birmingham au Royaume-Uni, le Ministre des Finances turc, Mehmet Simsek, a déclaré : « L’UE a besoin de la Turquie si elle veut rester un acteur important. La Turquie aidera l’Union à devenir un acteur économique global. »
La croissance économique de la Turquie a progressé de 9% en 2010, tandis que celle de l’Europe régresse. Sollicité pour décrire ce qu’était l’AKP, Simsek a répondu : « Sur les questions telles que celle de la famille, nous sommes conservateurs. En économie et dans les relations avec le monde, nous sommes libéraux. Et en matière de justice sociale et de pauvreté, nous sommes socialistes. »
Mais l’opinion publique en Turquie est depuis un moment contre le fait de se prosterner devant l’Europe, comme celui de se prosterner devant les Etats-Unis et Israël. Les réceptions spectaculaires organisées pour Erdogan lors de ses visites en Egypte, en Tunisie et en Libye, prouvent combien la Turquie est appréciée. C’est le grand gagnant du soulèvement dans le monde arabe, laissant les Etats-Unis, Israël et l’Europe à se demander encore comment s’y raccrocher.
Les espoirs de transformer une Libye reconnaissante en base de l’OTAN sont vains, car les Islamiste se sont immédiatement hissés au premier plan. Tout comme la résistance communiste s’est imposée à la suite de la seconde guerre mondiale, après avoir encaissé le choc de la machine de guerre nazie. Le président français Nicolas Sarkozy devrait relire [lire ?] son histoire de France, et découvrir aussi les conséquences humiliantes du dernier fiasco français dans la région — son invasion de l’Egypte en 1956.
L’Occident peut-il remodeler la Libye comme il l’a fait de l’Europe après la seconde guerre mondiale pour atteindre ses objectifs d’hégémonie néo-coloniale ? Vraisemblablement non, car la Turquie est assez pragmatique pour contrecarrer ces projets et elle pourra faire en sorte que les Libyens ne se retrouvent pas dupés par leurs conseillers occidentaux trop rusés. Idem pour la Tunisie et l’Egypte. Les fortes initiatives et les puissants principes de politique étrangère de Davitoglu laissent l’Occident et Israël sans voix dans ce nouveau Triangle des Bermudes.
Les larmes de crocodile des Israéliens au sujet de leur ambassade mise à sac au Caire ou leur expulsion sans tambours ni trompettes d’Ankara ne risquent d’impressionner personne. Imaginez que Chypre soit remplacée par l’Egypte dans la Triangle des Bermudes, et qu’une alliance turco-égyptienne décide de s’en prendre à Israël.
Le blocus actuel de Gaza ressemblera alors à un jeu d’enfant. L’Egypte contrôle le Canal de Suez, et la Turquie la Méditerranée orientale. On peut seulement s’émerveiller qu’il ait fallu 60 ans à ces puissants voisins d’Israël - avec une population 20 fois supérieure — pour découvrir leur force collective et leur capacité à imposer un ordre régional plus juste sans avoir à se prosterner devant Washington.
Ce qui est étonnant est que l’AKP ne fait face à aucune opposition interne à sa politique vis-à-vis d’Israël, de Chypre ou de l’UE. Le Parti Républicain du Peuple [RPP] concurrence même l’AKP sur le plan de l’opposition à Israël, protestant contre le projet d’installer un radar de détection avancée pour le compte de l’OTAN. Les Islamistes autrefois craints représentent clairement le sentiment des Turcs aujourd’hui, et les impératifs géopolitiques créent des faits accomplis sur le terrain.
La capacité [de la Turquie] à se lever pour défendre les droits de la nation et pour faire front à l’ennemi israélien et aux islamophobes européens est établie, et les Etats-Unis de plus en plus impuissants ne pourront rien y changer. Les Etats-Unis feraient bien de se réveiller, ou, comme l’UE, ils perdront leur véritable allié au Moyen-Orient et accéléreront l’avènement d’une Pax turkana, un califat d’aujourd’hui à nouveau sous la direction de la Turquie.
Note :
* L’accord Sykes-Picot a été signé en mai 1916 par la Grande-Bretagne et la France, et détaillait le dépeçage de l’empire ottoman au profit des puissances impérialistes. Cet accord a été rendu public en 1917 par les révolutionnaires russes, après qu’ils en aient trouvé copie dans les archives du ministère tsariste des affaires étrangères à Pétrograd.

Eric Walberg - PalestineChronicle
* Eric Walberg est un journaliste qui a travaillé en Ouzbékistan et qui écrit actuellement pour l’hebdomadaire Al-Ahram au Caire.

La bourse ou la vie ? Quelques reflexions de retour de Zuccotti Park, siège de Occupy Wall Street

Tinky Da arpente quasi nue le béton du 1 liberty Plazza, siège des indignés de Wall Street. Elle chante, danse parfois. Ses longs cheveux blonds, raides et secs, effleurent alors sa culotte turquoise. Elle s’expose un peu lasse à chacun des téléphones tendus. Sur son ventre elle a écrit : « je ne suis pas nue pour m’amuser ; c’est mon expression politique ». Quand le New York Times dépêche un chroniqueur pour couvrir l’événement, celui-ci ne s’intéresse qu’à Tinky, sa tenue. Pas à son message ni ce qui l’entoure, ni même sa posture. Pour décrédibiliser le mouvement, le tourner en ridicule, la presse traditionnelle n’a qu’à se baisser. Une initiative comme Occupy Wall Street trimballe son lot de soi disant « marginaux », cracheurs de feu à dreadlocks et autres excités du grand soir. Mais voilà, en me fondant dans la foule des indignés, j’ai compris que le chroniqueur du New York Times, ce jour là n’avait rien vu. Ou n’avait rien voulu voir. “Mic Check, this is George Soros…”
On dit le mouvement désorganisé, naïf et donc condamné dans l’œuf parce que sans leader. Sauf que c’est un choix tout à fait assumé. Revenus d’une « démocratie » pleine de soit disant « leaders » et autres technocrates en costumes bien mis, mais dans laquelle ils n’ont aucune prise, les activistes cherchent une alternative. A Zuccotti Park, les assemblées générales se succèdent mais ne se ressemblent pas. Tout se vote (faut-il une personne responsable des media ? une liaison avec la police) à la main levée. L’espace occupé depuis samedi 17 s’est organisé : le coin infirmerie, le coin juridique, le coin media, la cantine, le campement. Des formations sont dispensées tout au long de la journée (« l’action non violente », « que faire si vous êtes arrêté », « comment parler aux media ») et un flot incessant de tweet, messages facebook et autre livestream inonde la toile. C’est spontané, inédit mais tout sauf bordélique. Le mouvement est tellement organisé qu’il est entrain de devenir une incroyable caisse de résonnance ! Depuis le 17, les pilotes de Continental et de United Airlines, Susan Sarandon, Michael Moore et Naomi Klein sont tous venus tester le « human microphone ». La NYPD ayant interdit le mégaphone (et aussi les masques et les bâches), la personne qui veut prendre la parole crie « Mic Check ». Celles qui l’entourent crient « Mic Check ». L’auditoire se fait silencieux. Le valeureux se lance, ses porte-voix humains reprenant chacune de ses phrases. J’ai hâte que Soros, Bernanke ou Geithner - qui ont tous déclaré comprendre le mouvement -, ne concrétisent et s’emparent du Human Microphone.
99% versus 1%
Au delà de l’organisation et de la forme (critique à nouveau facile et assez éclairante sur les intentions), le New York Times s’est moqué du fond. Les « Occupy Wall Street » seraient dans une sorte d’opposition primaire, un fourre tout de la contestation hautement manipulable.
L’originalité du mouvement réside notamment dans son ouverture à toutes les voix. Dans la foule, il y a des anciens du Vietnam, des pères de famille chassés de chez eux par les banques, des SDF, des travailleurs immigrés, des hippies. Mais il y a aussi, des avocats, des journalistes, des étudiants, des infirmiers, des mères de famille. Et c’est tout l’intérêt. Wall Street, la collusion de la finance et du politique n’a pas un effet catégoriel mais un système d’effets. Et c’est l’emprise de ce système-là qui est précisément dénoncé. Le point commun de toutes ces revendications est d’être portées par tous ceux qui en sont « victimes », les 99% dominés par les 1%. Qu’est-ce qui dérange : l’effet de masse créé ? L’union fait la force. Pas étonnant que les politiques dépensent autant d’effort à nous dresser les gens les uns contre les autres.

RDV sous le Charging Bull
De plus, pour les media établis, les « occupy wall street » n’auraient aucune proposition à faire témoignant bien là de leur immaturité. Rien n’est plus faux. Le 1er jour quand le camp s’installait, ils étaient alors une petite centaine à se retrouver sous la statue du Charging Bull, se découvrant, se flairant. Epatés de voir les rangs grossir d’heure en heure, déçus de ne pas être déjà des millions. Qu’ont ils immédiatement fait ? Ils se sont parlés. Dès le premier jour, sur les bancs de Bowling Green Park, on débattait déjà du Glass Speigal Act, la personnalité juridique des multinationales, le rôle de la monnaie, le poids des lobbies, le financement des campagnes etc… Il se passait vraiment quelque chose. Sur les marches du National Museum of American Indian, ils se sont chauffés la voix, ont inventer leurs cris de ralliement. Et puis ils ont commencé à rameuter des copains avec leur Smartphone. Avec un tout petit peu de recul, je me dis qu’il en fallait (de la désillusion mais aussi de l’enthousiasme) pour y croire ce 17 septembre.
Obama perd ses petits
Le gros des indignés de Wall Street (les plus jeunes, diplômés sans boulot ni assurance maladie mais des idées et une bonne maitrise des réseaux sociaux) ont milité pour Obama, vivant alors pour la plupart leur baptême de citoyen. L’eau était gelée. Ecoeurés par un « Yes we can » de pacotille, ils ont appris vite : dans ce pays/ ce système où tout s’achète, ils n’auront jamais les moyens de se payer leur candidat. Reste la rue, la solidarité et les réseaux… Reste la vie. Ce qui est formidable à Zucotti, c’est l’énergie de vie, fut elle seins nus. Je ne suis pas prête d’oublier ce que j’ai vu là bas. J’ai discuté avec des professeurs, des étudiants, des anciens de la City, des retraités chacun à mille lieux de la figure de l’anarchiste véhiculé par des supports media (suppôts ?) que cela arrange bien. Il y avait quelque chose d’assez magnifique dans ce patchwork d’indignations qui s’écoutent et disent la même chose : nous ne sommes plus en démocratie. Le politique et les media traditionnels ne font plus leur travail. Dont acte. Occupy Wall Street défie le conformisme et le bonheur marketé. C’est probablement ce qui dérange le plus.
D Day pour Adbusters et le journalisme indépendant
L’initiative a été lancée par Adbusters, ce « journal de l’environnement mental » absolument génial. Une presse alternative, sans pub, avec un point de vue par article. Détournant les messages publicitaires, carrément arty, délivrant ses messages comme des coups de poing, ce trimestriel se lit comme un voyage dans la médiocrité de la société consumériste, la notre. Et renvoie à notre propre démission. Souvent violent par les associations d’idées créées, Adbusters appelait à un certain réveil. Il est devenu « mainstream ». Sur Facebook, une petite vidéo de Gandhi s’échange depuis quelques jours : « Au début ils t’ignorent. Ensuite ils te ridiculisent. Puis ils te combattent. Et alors tu réussies ». La guerre des images, elle, a démarré.
Flore Vasseur

La Guerre Inconnue

...."La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l'Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C'est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort"...  François Mitterrand

Peu avant sa mort, l'ancien président français François Mitterrand s’est livré à une confession au caractère inhabituel, troublant. Au milieu des entretiens publiés dans le livre de Georges-Marc Benhamou "Le dernier Mitterrand", l'ex-chef de l’Etat glissait: "La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l'Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. C'est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort".

Les observateurs se sont interrogés sur ces propos : M. Mitterrand divaguait-il, ou s'agissait-il de la vérité nue d’un homme ne se sentant plus lié par sa fonction présidentielle, l’éclair de lucidité d’un individu qui n'a de comptes à rendre à personne ? Pour quiconque a vécu en Russie et s'est imprégné des problématiques de cette partie du monde, à la fois européenne et extra-occidentale, la déclaration de l’ancien président a tout d’une évidence : cette guerre invisible fait désormais rage à l’est.

Cette tension, je ne la percevais pas tant que je vivais en France et en Espagne, deux pays largement intégrés au système économique, idéologique et militaire que les Etats-Unis ont apporté dans leurs valises à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Un système qui englobe ce que les Russes appellent l’« Occident »: une somme de nations fondues au sein d’un même paradigme économico-politique. Observateur de l'actualité russe depuis plusieurs années, il me semble que le leitmotiv des relations entre la Russie et l'Occident, c'est ce rapport de force constant qui sous-tend les relations dans tous les domaines, rythmé par les efforts américains visant à faire plier Moscou à l'aide de "condamnations" et de sanctions diverses (exemples ici, ici et ). 

Il faut franchir les frontières orientales de l’Union européenne, et aller dans les pays en transition, pour ressentir la violence latente qui accompagne l’extension du système de valeurs promu par l’Occident. La première fois que j’ai pris conscience du choc, et perçu ce qu’était la culture occidentale de l’extérieur, c’était en 2006 en Ukraine, un pays où les tensions avec la Russie avaient pris une dimension particulièrement palpable. J’étais venu pour refaire mon visa, et je fus choqué par l’omniprésence visuelle des femmes dénudées diffusées en boucle sur les écrans suspendus à l’intérieur même des rames de métro, et des publicités aguicheuses qui ponctuaient les escalators, les rues, le moindre espace libre. Pourtant aguerri, je me suis dit littéralement : « En France on n’irait quand même pas jusque là ! » Il y avait en effet dans ce déballage publicitaire quelque chose de particulièrement agressif, débridé, un peu comme si une bataille se déroulait sous mes yeux. Je me souviens aussi de la frénésie qui régnait dans les nombreux McDonalds, et de ce passant qui avait refusé de me répondre en russe. Ce fut un spectacle à la fois imperceptible et impressionnant. En France ou en Espagne pas de problème, j’étais chez moi ; en Russie, ou je vivais depuis quelques mois, je commençais à m’acclimater. Ici, je me sentais littéralement pris dans un entre-deux angoissant. Cette sensation me rappelait la jeunesse dorée de Slovénie, mettant un point d’honneur à afficher son ancrage à l'ouest par le biais d’habits de marque et de toute une série de références culturelles occidentales, comme pour se démarquer ostensiblement d’un passé communiste abhorré, pas "cool" (un mot marquant l’irruption de la mondialisation des valeurs dans le langage).

Bien sûr, les valeurs occidentales s’implantent également en Russie : MTV, fer de lance à la conquête de la jeunesse après la fin de l’URSS, reste populaire. Les McDonalds ne désemplissent pas. Pourtant, l’assimilation culturelle, économique, et politique de cette énorme masse qu’est la Russie reste superficielle et irrégulière. Militairement, Moscou continue de défendre sa zone d’influence au mépris des défis de l’Otan qui implante, doucement mais sûrement, son potentiel militaire aux portes du territoire russe. Economiquement, la Russie est certes intégrée dans l’espace mondialisé, mais elle est tenue à l’écart des grands clubs libéraux que sont l’OMC et l’OCDE. Culturellement, la Russie est un Etat attaché à un ensemble de valeurs ancestral qui n’aura bientôt plus cours en occident, schisme notamment cristallisé par l’interdiction de la « gay parade ». Politiquement, la Russie n’est pas un Etat démocratique au sens occidental, tout en ayant réussi à surmonter l’expérience totalitaire. C’est un régime hybride qui s’attire régulièrement les foudres de l’ouest.

Le commentateur de la Russie se trouve dans une situation délicate: doit-il se poser en vecteur de l’idéologie occidentale, raillant et condamnant systématiquement ce pays ? Doit-il au contraire faire preuve de compréhension envers la Russie et son évolution historique? Jusqu'où faut-il critiquer le système mis en place par les Américains, qui libérèrent tout de même l’Europe au prix du sang versé ? Cette libération justifiait-elle l'impérialisme sur lequel elle a débouché?

Force est de constater que malgré la fin de la guerre froide, les tensions sont toujours palpables. Avec toutes ses contradictions, la Russie incarne une tendance forte : la volonté de vivre en marge du carcan occidental, tout en partageant avec l'ouest un socle de valeurs communes. Une soif d'exister à sa façon, sans pour autant se cacher derrière un rideau de fer.

Cette posture historique complexe, instable, n'a pas fini d'alimenter la guerre silencieuse opposant la Russie et l'Amérique.
"Impressions de Russie" par Hugo Natowicz
Source : RIANOVOSTI