samedi 29 décembre 2012

VIDÉO. Barheïn, la gifle d'un policier qui choque le monde arabe " LA VIDEO DE LA GIFLE "

Cette vidéo de quelques dizaines de secondes, scène de l’arbitraire quotidien

Deux claques cinglantes rougissent la joue d’un citoyen ordinaire du Bahreïn, et c’est la dignité humaine qui est piétinée par la cruauté et la toute-puissance policière. 

Deux ans après Mohammed Bouazizi, le jeune vendeur de légumes qui s’était immolé après une gifle de policière, déclenchant le vent des révolutions arabes, c’est une autre gifle qui circule de manière virale sur les réseaux sociaux arabes.
 
 
Une bavure policière agite les réseaux sociaux du monde arabe cette semaine. comme le rapporte Global Voices Online, la scène s'est déroulée le 23 décembre dans le village d'Aali, en plein cœur du Barheïn, émirat au quotidien rythmé par les soulèvements et la répression depuis plus d'un an maintenant. Publié le 25 décembre dernier, l'article de Global Voices Online a été repéré ce vendredi 28 décembre par le site Rue89.
Dissimulé derrière ce que l'on imagine être une vitre, un homme filme une scène en apparence ordinaire: un homme tenant un enfant dans les bras en train de discuter avec un policier.
Mais la discussion triviale dérape lorsque l'agent de police demande la carte d'identité de son interlocuteur. Celui-ci ne l'a pas sur lui. Furieux, l'agent le somme de baisser le ton avant de l'insulter. Puis le gifle à deux reprises, alors qu'il a son enfant dans les bras. L'un des coups a manqué ce dernier de justesse. L'homme tente même de lui cacher les yeux pour qu'il cesse d'assister à l'humiliation. (voir la vidéo en haut de l'article)
Au Barheïn, l'émotion est vive et la séquence fait scandale. Les internautes l'ont rapidement baptisée "la vidéo de la gifle". Rapidement devenue virale, elle a été visionnée près de 465.000 fois en 5 jours.
En réaction, le ministère de l'Intérieur a concédé avoir arrêté le policier pour le traduire devant un tribunal militaire.
Source : Le HuffPost

Moyen-Orient : un « point de non-retour » pour nos pitoyables clichés....Combien étaient heureux les optimistes du Moyen-Orient à la mi-2012.

Avec des rebelles syriens perpétuellement « sur le point de l’emporter », nous devrions être rendus plus circonspects...

Rappelez-vous les jours où nous avons pensé que le chemin de l’Égypte vers la démocratie était une affaire réglée ? Mohamed Morsi, validé par l’Occident, avait invité le peuple à venir le rencontrer dans l’ancien palais présidentiel de Hosni Moubarak, les vieux dandys militaires du « Conseil Suprême des Forces Armées » avaient été mis à la retraite et le Fonds Monétaire International attendait à la porte pour accorder certains de ses cadeaux empoisonnés à l’Égypte, pour la préparer à être soumise à notre bienveillance financière. Combien étaient heureux les optimistes du Moyen-Orient à la mi-2012.
À la porte d’à côté, la Libye donnait la victoire au gentil, matérialiste et pro-occidental Mahmoud Jibril, promettant la liberté, la stabilité, un nouveau paradis pour l’Occident chez un des producteurs de pétrole les plus prolifiques du monde arabe. C’était un endroit où même les diplomates américains étaient censés pouvoir se balader sans protection.
La Tunisie pouvait avoir un parti islamiste dominant son gouvernement, mais il s’agissait d’une administration « modérée » - en d’autres termes, nous avons pensé qu’elle ferait ce que nous voudrions - tandis que les Saoudiens et l’autocratie du Bahraïn, avec l’appui bouche-cousue de MM. Obama et Cameron, liquidaient tranquillement ce qui restait du soulèvement chiite qui menaçait de nous rappeler à nous tous, que la démocratie n’était pas vraiment la bienvenue parmi les états arabes les plus riches. La démocratie, c’est pour les pauvres.

Sur le point de ...

Il en va de même en Syrie. Au printemps de l’année dernière, le commentaire en vogue en Occident éliminait purement et simplement Bachar Al-Assad. Celui-ci ne méritait pas « de vivre sur cette terre », selon le Ministre français des affaires étrangères Laurent Fabius. Il doit « se démettre », « être mis sur la touche ». Son régime n’avait plus que quelques semaines à vivre, peut-être seulement quelques jours... C’était le « point de non-retour ».
Puis d’ici l’été, quand le « point de non-retour » était arrivé puis avait disparu, on nous a dit qu’Assad était sur le point d’employer les gaz « contre son propre peuple ». Ou que ses stocks d’armes chimiques pouvaient « tomber dans de mauvaises mains » (les « bonnes mains » étant toujours vraisemblablement celles d’Assad).
Les rebelles de la Syrie « s’approchaient de plus en plus » chaque jour - de la conquête de Homs, puis de Damas, puis d’Alep, puis de Damas encore. Et l’Occident soutenaient les rebelles. L’argent et les armes viennent à présent à foison du Qatar et d’Arabie Saoudite, en même temps que l’appui moral d’Obama, de Clinton,du pathétique la Haye, de Hollande, de toute cette fabrique de bons sentiments... Mais il s’est avéré inévitablement que les rebelles comprenaient beaucoup de salafiste, de bourreaux, de tueurs sectaires et, dans un cas précis, même un adolescent coupeur de têtes, qui se sont plutôt comportés de la même façon que l’impitoyable régime qu’ils combattent. L’usine à bons sentiments a dû inverser le fonctionnement de certaines de ses machines. Les États-Unis soutenaient toujours les bons rebelles laïques, mais considéraient maintenant les horribles rebelles salafistes comme une « organisation de terroristes ».
Et le pauvre vieux Liban, inutile de le dire, était sur le point d’éclater en guerre civile pour la seconde fois en moins de 40 ans, et cette fois parce que la violence de sa voisine la Syrie « se déversait » chez lui.
Le Liban n’a-t-il pas la même division sectaire que la Syrie ? Le Hezbollah libanais n’était-il pas un allié d’Assad ? Les sunnites du Liban ne soutenaient-ils pas les rebelles syriens ? Tout cela est vrai. Mais les Libanais ne sont pas obligés de se conformer aux « groupes de réflexion », aux journaleux et « experts » sur-payés, car bien qu’assaillis par des tueurs à la solde des services syriens du renseignement, ils étaient trop intelligents et instruits pour vouloir retourner au chaos des années 1975-90. L’Iran, naturellement, était sur le point d’être bombardé parce que c’était - ou serait sur le point de devenir - un fabricant d’armes nucléaires, ou pourrait - « pourrait » - fabriquer des armes nucléaires dans un mois, ou une année, ou une décennie.

Terreur

Obama ne pouvait pas bombarder l’Iran, il ne le voulait pas vraiment, mais - attendez - « toutes les options » étaient « sur la table ». Et ainsi en était-il naturellement avec Israël, qui voulait bombarder l’Iran parce qu’il pouvait, ou pourrait, fabriquer des armes nucléaires ou était en train de le faire, ou pourrait le faire dans six mois, ou dans une année, ou plusieurs années. Mais - là encore - « toutes les options » étaient « sur la table ». La possibilité de le faire pour Netanyahu se fermerait, nous a-t-on dit, à l’élection présidentielle américaine. Et cette absurdité a continué jusque… et bien... jusqu’à l’élection présidentielle américaine, et jusque là nous avons été abreuvés de cris d’alarme selon quoi l’Iran produisait, ou pouvait, ou pourrait produire une arme nucléaire.
Israël a également menacé le Liban parce que le Hezbollah avait des milliers des missiles, et menacé Gaza parce que les Palestiniens avaient des milliers de missiles. Et beaucoup de journalistes israéliens - avec leurs clones américains - ont préparé leurs lecteurs à ces deux guerres contre la « terreur ». Toujours est-il que le Liban est resté non-bombardé tandis qu’un conflit très frustrant (du point de vue d’Israël) éclatait entre Israël et le Hamas, et qui s’est terminé quand Morsi - l’allié supposé de l’Occident - a persuadé les Palestiniens de se conformer à un cessez-le-feu que Netanyahu alors a dû alors tristement accepter. Il a ainsi renforcé le prestige de Khaled Meshal qui a plus tard annoncé que la Palestine devra un jour à nouveau s’étendre complètement depuis le fleuve Jourdain jusqu’à la mer Méditerranée. En d’autres termes, il n’y aura plus d’Israël. Alors que le Ministre israélien des affaires étrangères, Avigdor Lieberman [sur le point de devoir démissionner] et ses copains avaient dit bien avant qu’Israël devait exister de la mer et jusqu’au fleuve Jourdain. En d’autres termes, plus de Palestine... Ce qui a permis de dire au courageux - et très vieillissant - Uri Avnery, que si chacun des deux camps voyait son souhait exhausser, il ne resterait qu’une tombe ouverte entre le fleuve et la mer.

Une langage qui n’a plus de sens

Ainsi la fin de l’année, l’amical et câlin Mohamed Morsi « se la jouait » Moubarak et ramenait à lui tous les vieux pouvoirs autoritaires disponibles, tandis qu’une constitution très controversée mettait le feu à la population laïque, dont les Musulmanes et Chrétiens que Morsi avait pourtant promis de servir. En Libye, naturellement, les États-Unis se sont avérés avoir plus d’ennemis qu’ils ne l’imaginaient ; l’ambassadeur a été assassiné par une milice du type Al-Qaïda - et un jury doit tirer au clair ce qui s’est passé en dépit des dissimulations de la Clinton.
En effet, c’est l’organisation Al-Qaïda elle-même - politiquement en faillite avant le meurtre d’Osama bin Laden par un commando américain d’assassins en 2011 - qui a été quasiment remise en selle par la Maison Blanche avant la réélection d’Obama. Ces desperados du wahabisme ont acquis cette habitude si appréciée dans les films d’horreur, de ressuscitert sous diverses formes en différents endroits Le Mali a remplacé l’Afghanistan, comme la Libye a remplacé le Yémen et comme la Syrie a remplacé l’Irak.
Un conseil, donc, pour les potentats et dictateurs du Moyen-Orient, les présentateurs de télévision et les journaleux frimeurs en Occident. En 2013, évitez d’employer les mots ou les expressions qui suivent : modérés, démocratie, se démettre, mis sur la touche, tomber dans de mauvaises mains, cerner, renverser, les options sur la table ou la terreur, la terreur, la terreur, la terreur... Est-ce trop demander ? Certainement. Nous aurons assurément une nouvelle dose de bons vieux poncifs pour remplacer ceux qui ont déjà rempli leur fonction.
 Robert Fisk
* Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.
24 décembre 2012 - The Independent - Vous pouvez consulter cet article à : http://www.independent.co.uk/voices...
Traduction : Info-Palestine.eu - al-Mukhtar

vendredi 28 décembre 2012

Analyse de la situation en Syrie....Peu habitué à la communication, le régime syrien en a laissé le monopole à l’opposition

Invité de l’Association Régionale Nice Côte d’Azur de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) le 27 juin 2012, Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE, reconnu bien au delà de l’Hexagone pour son expertise du monde arabo-musulman, livre ici une vision intéressante et décapante.

Les pires conjectures formulées au premier semestre 2011 concernant les mouvements de révolte arabes deviennent aujourd’hui réalité. Je les avais largement exposées dans divers ouvrages et revues à contre courant d’une opinion occidentale généralement enthousiaste et surtout naïve. Car il fallait tout de même être naïf pour croire que, dans des pays soumis depuis un demi-siècle à des dictatures qui avaient éliminé toute forme d’opposition libérale et pluraliste, la démocratie et la liberté allaient jaillir comme le génie de la lampe par la seule vertu d’un Internet auquel n’a accès qu’une infime minorité de privilégiés de ces sociétés.
Une fois passé le bouillonnement libertaire et l’agitation des adeptes de Facebook, il a bien fallu se rendre à l’évidence. Le pouvoir est tombé dans les mains des seules forces politiques structurées qui avaient survécu aux dictatures nationalistes parce que soutenues financièrement par les pétromonarchies théocratiques dont elles partagent les valeurs et politiquement par les Occidentaux parce qu’elles constituaient un bouclier contre l’influence du bloc de l’Est : les forces religieuses fondamentalistes. Et le « printemps arabe » n’a mis que six mois à se transformer en « hiver islamiste ».
En Tunisie et en Égypte, les partis islamistes, Frères musulmans et extrémistes salafistes se partagent de confortables majorités dans les Parlements issus des révoltes populaires. Ils cogèrent la situation avec les commandements militaires dont ils sont bien contraints de respecter le rôle d’acteurs économiques dominants mais s’éloignent insidieusement des revendications populaires qui les ont amenés au pouvoir. Constants dans leur pratique du double langage, ils font exactement le contraire de ce qu’ils proclament. En, Égypte, après avoir affirmé sur la Place Tahrir au printemps 2011 qu’ils n’aspiraient nullement au pouvoir, ils revendiquent aujourd’hui la présidence de la République, la majorité parlementaire et l’intégralité du pouvoir politique.
En Tunisie, et après avoir officiellement renoncé à inclure la chari’a dans la constitution, ils organisent dans les provinces et les villes de moyenne importance, loin de l’attention des médias occidentaux, des comités de vigilance religieux pour faire appliquer des règlements inspirés de la chari’a. Ce mouvement gagne progressivement les villes de plus grande importance et même les capitales où se multiplient les mesures d’interdiction en tous genres, la censure des spectacles et de la presse, la mise sous le boisseau des libertés fondamentales et, bien sûr, des droits des femmes et des minorités non sunnites.
Et ces forces politiques réactionnaires n’ont rien à craindre des prochaines échéances électorales. Largement financées par l’Arabie et le Qatar pour lesquels elles constituent un gage de soumission dans le monde arabe, elles ont tous les moyens d’acheter les consciences et de se constituer la clientèle qui perpétuera leur domination face à un paysage politique démocratique morcelé, sans moyens, dont il sera facile de dénoncer l’inspiration étrangère et donc impie.
La Libye et le Yémen ont sombré dans la confusion. Après que les forces de l’OTAN, outrepassant largement le mandat qui leur avait été confié par l’ONU, ont détruit le régime du peu recommandable Colonel Kadhafi, le pays se retrouve livré aux appétits de bandes et tribus rivales bien décidées à défendre par les armes leur pré carré local et leur accès à la rente. L’éphémère « Conseil National de transition » porté aux nues par l’ineffable Bernard Henri Lévy est en train de se dissoudre sous les coups de boutoir de chefs de gangs islamistes, dont plusieurs anciens adeptes d’Al-Qaïda, soutenus et financés par le Qatar qui entend bien avoir son mot à dire dans tout règlement de la question et prendre sa part dans l’exploitation des ressources du pays en hydrocarbures.
Au Yémen, le départ sans gloire du Président Ali Abdallah Saleh rouvre la porte aux forces centrifuges qui n’ont pas cessé d’agiter ce pays dont l’unité proclamée en 1990 entre le nord et le sud n’a jamais été bien digérée, surtout par l’Arabie Séoudite qui s’inquiétait des foucades de ce turbulent voisin et n’a eu de cesse d’y alimenter la subversion fondamentaliste. Aujourd’hui, les chefs de tribus sunnites du sud et de l’est du pays, dont certains se réclament d’Al-Qaïda et tous du salafisme, entretiennent un désordre sans fin aux portes de la capitale, Sana’a, fief d’une classe politique traditionnelle zaydite – branche dissidente du chi’isme – insupportable pour la légitimité de la famille séoudienne.
Seul le régime syrien résiste à ce mouvement généralisé d’islamisation au prix d’une incompréhension généralisée et de l’opprobre internationale.
Avant de développer ce sujet, je crois devoir faire une mise au point puisque d’aucuns croient déceler dans mes propos et prises de positions des relents d’extrême droite et de complaisance pour les dictatures.
Je me rends régulièrement en Syrie depuis 1966 et y ai résidé pendant plusieurs années. Je ne prétends pas connaître intimement ce pays mais je pense quand même mieux le connaître que certains de ces journalistes qui en reviennent pleins de certitudes après un voyage de trois ou quatre jours.
Mes activités m’ont amené à devoir fréquenter à divers titres les responsables des services de sécurité civils et militaires syriens depuis la fin des années 70. J’ai pu constater qu’ils ne font ni dans la dentelle ni dans la poésie et se comportent avec une absolue sauvagerie. Ce n’est pas qu’ils ont une conception différente des droits de l’homme de la nôtre. C’est qu’ils n’ont aucune conception des droits de l’homme…
Leur histoire explique en grande partie cette absence. D’abord, ils puisent leur manière d’être dans quatre siècle d’occupation par les Turcs ottomans, grands experts du pal, de l’écorchage vif et du découpage raffiné. Ensuite, ils ont été créés sous la houlette des troupes coloniales françaises pendant le mandat de 1920 à 1943, et, dès l’indépendance du pays, conseillés techniquement par d’anciens nazis réfugiés, de 1945 jusqu’au milieu des années 50, et ensuite par des experts du KGB jusqu’en 1990. Tout ceci n’a guère contribué à développer chez eux le sens de la douceur, de la tolérance et du respect humain.
Quant au régime syrien lui-même, il ne fait aucun doute dans mon esprit que c’est un régime autoritaire, brutal et fermé. Mais le régime syrien n’est pas la dictature d’un homme seul, ni même d’une famille, comme l’étaient les régimes tunisien, égyptien, libyen ou irakien. Tout comme son père, Bashar el-Assad n’est que la partie visible d’un iceberg communautaire complexe et son éventuel départ ne changerait strictement rien à la réalité des rapports de pouvoir et de force dans le pays. Il y a derrière lui 2 millions d’Alaouites encore plus résolus que lui à se battre pour leur survie et plusieurs millions de minoritaires qui ont tout à perdre d’une mainmise islamiste sur le pouvoir, seule évolution politique que l’Occident semble encourager et promouvoir dans la région.
Quand je suis allé pour la première fois en Syrie en 1966, le pays était encore politiquement dominé par sa majorité musulmane sunnite qui en détenait tous les leviers économiques et sociaux. Et les bourgeois sunnites achetaient encore – parfois par contrat notarié – des jeunes gens et de jeunes filles de la communauté alaouite dont ils faisaient de véritables esclaves à vie, manouvriers agricoles ou du bâtiment pour les garçons, bonnes à tout faire pour les filles.
Les Alaouites sont une communauté sociale et religieuse persécutée depuis plus de mille ans. Je vous en donne ici une description rapide et schématique qui ferait sans doute hurler les experts mais le temps nous manque pour en faire un exposé exhaustif.
Issus au Xè siècle aux frontières de l’empire arabe et de l’empire byzantin d’une lointaine scission du chiisme, ils pratiquent une sorte de syncrétisme mystique compliqué entre des éléments du chiisme, des éléments de panthéisme hellénistique, de mazdéisme persan et de christianisme byzantin. Ils se désignent eux mêmes sous le nom d’Alaouites – c’est à dire de partisans d’Ali, le gendre du prophète – quand ils veulent qu’on les prenne pour des Musulmans et sous le nom de Nosaïris – du nom de Ibn Nosaïr, le mystique chiite qui a fondé leur courant – quand ils veulent se distinguer des Musulmans. Et – de fait – ils sont aussi éloignés de l’Islam que peuvent l’être les chamanistes de Sibérie.
Et cela ne leur a pas porté bonheur…. Pour toutes les religions monothéistes révélées, il n’y a pas pire crime que l’apostasie. Les Alaouites sont considérés par l’Islam sunnite comme les pires des apostats. Cela leur a valu au XIVè siècle une fatwa du jurisconsulte salafiste Ibn Taymiyya, l’ancêtre du wahhabisme actuel, prescrivant leur persécution systématique et leur génocide. Bien que Ibn Taymiyyah soit considéré comme un exégète non autorisé, sa fatwa n’a jamais été remise en cause et est toujours d’actualité, notamment chez les salafistes, les wahhabites et les Frères musulmans. Pourchassés et persécutés, les Alaouites ont dû se réfugier dans les montagnes côtières arides entre le Liban et l’actuelle Turquie tout en donnant à leurs croyances un côté hermétique et ésotérique, s’autorisant la dissimulation et le mensonge pour échapper à leur tortionnaires.
Il leur a fallu attendre le milieu du XXè siècle pour prendre leur revanche. Soumis aux occupations militaires étrangères depuis des siècles, les bourgeois musulmans sunnites de Syrie ont commis l’erreur classique des parvenus lors de l’indépendance de leur pays en 1943. Considérant que le métier des armes était peu rémunérateur et que l’institution militaire n’était qu’un médiocre instrument de promotion sociale, ils n’ont pas voulu y envoyer leurs fils. Résultat : ils ont laissé l’encadrement de l’armée de leur tout jeune pays aux pauvres, c’est à dire les minorités : Chrétiens, Ismaéliens, Druzes, Chiites et surtout Alaouites. Et quand vous donnez le contrôle des armes aux pauvres et aux persécutés, vous prenez le risque à peu près certain qu’ils s’en servent pour voler les riches et se venger d’eux. C’est bien ce qui s’est produit en Syrie à partir des années 60.
Dans les années 70, Hafez el-Assad, issu d’une des plus modestes familles de la communauté alaouite, devenu chef de l’armée de l’air puis ministre de la défense, s’est emparé du pouvoir par la force pour assurer la revanche et la protection de la minorité à laquelle sa famille appartient et des minorités alliées – Chrétiens et Druzes – qui l’ont assisté dans sa marche au pouvoir. Ils s’est ensuite employé méthodiquement à assurer à ces minorités – et en particulier à la sienne – le contrôle de tous les leviers politiques, économiques et sociaux du pays selon des moyens et méthodes autoritaires dont vous pourrez trouver la description détaillée dans un article paru il y maintenant près de vingt ans.
Face à la montée du fondamentalisme qui progresse à la faveur de tous les bouleversements actuels du monde arabe, son successeur se retrouve comme les Juifs en Israël, le dos à la mer avec le seul choix de vaincre ou mourir. Les Alaouites ont été rejoints dans leur résistance par les autres minorités religieuses de Syrie, Druzes, Chi’ites, Ismaéliens et surtout par les Chrétiens de toutes obédiences instruits du sort de leurs frères d’Irak et des Coptes d’Égypte.
Car, contrairement à la litanie que colportent les bien-pensants qui affirment que « si l’on n’intervient pas en Syrie, le pays sombrera dans la guerre civile »…. eh bien non, le pays ne sombrera pas dans la guerre civile. La guerre civile, le pays est dedans depuis 1980 quand un commando de Frères musulmans s’est introduit dans l’école des cadets de l’armée de terre d’Alep, a soigneusement fait le tri des élèves officiers sunnites et des alaouites et a massacré 80 cadets alaouites au couteau et au fusil d’assaut en application de la fatwa d’Ibn Taymiyya. Les Frères l’ont payé cher en 1982 à Hama – fief de la confrérie – que l’oncle de l’actuel président a méthodiquement rasée en y faisant entre 10 et 20.000 morts. Mais les violences intercommunautaires n’ont jamais cessé depuis, même si le régime a tout fait pour les dissimuler.
Alors, proposer aux Alaouites et aux autres minorités non arabes ou non sunnites de Syrie d’accepter des réformes qui amèneraient les islamistes salafistes au pouvoir revient très exactement à proposer aux Afro-américains de revenir au statu quo antérieur à la guerre de sécession. Ils se battront, et avec sauvagerie, contre une telle perspective.
Peu habitué à la communication, le régime syrien en a laissé le monopole à l’opposition. Mais pas à n’importe quelle opposition. Car il existe en Syrie d’authentiques démocrates libéraux ouverts sur le monde, qui s’accommodent mal de l’autoritarisme du régime et qui espéraient de Bashar el-Assad une ouverture politique. Ils n’ont obtenu de lui que des espaces de liberté économique en échange d’un renoncement à des revendications de réformes libérales parfaitement justifiées. Mais ceux-là, sont trop dispersés, sans moyens et sans soutiens. Ils n’ont pas la parole et sont considérés comme inaudibles par les médias occidentaux car, en majorité, ils ne sont pas de ceux qui réclament le lynchage médiatisé du « dictateur » comme cela a été fait en Libye.
Si vous vous vous informez sur la Syrie par les médias écrits et audiovisuels, en particulier en France, vous n’aurez pas manqué de constater que toutes les informations concernant la situation sont sourcées « Observatoire syrien des droits de l’homme » (OSDH) ou plus laconiquement « ONG », ce qui revient au même, l’ONG en question étant toujours l’Observatoire syrien des droits de l’homme.
L’observatoire syrien des droits de l’homme, c’est une dénomination qui sonne bien aux oreilles occidentales dont il est devenu la source d’information privilégiée voire unique. Il n’a pourtant rien à voir avec la respectable Ligue internationale des droits de l’homme. C’est en fait une émanation de l’Association des Frères musulmans et il est dirigé par des militants islamistes dont certains ont été autrefois condamnés pour activisme violent, en particulier son fondateur et premier Président, Monsieur Ryadh el-Maleh. L’Osdh s’est installé à la fin des années 80 à Londres sous la houlette bienveillante des services anglo-saxons et fonctionne en quasi-totalité sur fonds séoudiens et maintenant qataris.
Je ne prétends nullement que les informations émanant de l’OSDH soient fausses, mais, compte tenu de la genèse et de l’orientation partisane de cet organisme, je suis tout de même surpris que les médias occidentaux et en particulier français l’utilisent comme source unique sans jamais chercher à recouper ce qui en émane.
Second favori des médias et des politiques occidentaux, le Conseil National Syrien, créé en 2011 à Istanbul sur le modèle du CNT libyen et à l’initiative non de l’État turc mais du parti islamiste AKP. Censé fédérer toutes les forces d’opposition au régime, le CNS a rapidement annoncé la couleur. Au sens propre du terme…. Le drapeau national syrien est composé de trois bandes horizontales. L’une de couleur noire qui était la couleur de la dynastie des Abbassides qui a régné sur le monde arabe du 9è au 13è siècle. L’autre de couleur blanche pour rappeler la dynastie des Omeyyades qui a régné au 7è et 8è siècle. Enfin, la troisième, de couleur rouge, censée représenter les aspirations socialisantes du régime. Dès sa création, le CNS a remplacé la bande rouge par la bande verte de l’islamisme comme vous pouvez le constater lors des manifestations anti-régime où l’on entend plutôt hurler « Allahou akbar ! » que des slogans démocratiques.
Cela dit, la place prédominante faite aux Frères musulmans au sein du CNS par l’AKP turc et le Département d’État américain a fini par exaspérer à peu près tout le monde. La Syrie n’est pas la Libye et les minorités qui représentent un bon quart de la population entendent avoir leur mot à dire, même au sein de l’opposition. Lors d’une visite d’une délégation d’opposants kurdes syriens à Washington en avril dernier, les choses se sont très mal passées. Les Kurdes sont musulmans sunnites mais pas Arabes. Et en tant que non-arabes, ils sont voués à un statut d’infériorité par les Frères. Venus se plaindre auprès du Département d’État de leur marginalisation au sein du CNS, ils se sont entendus répondre qu’ils devaient se soumettre à l’autorité des Frères ou se débrouiller tout seuls. Rentrés à Istanbul très fâchés, ils se sont joints à d’autres opposants minoritaires pour démettre le président du CNS, Bourhan Ghalioun, totalement inféodé aux Frères, et le remplacer par un Kurde, Abdelbassett Saïda qui fera ce qu’il pourra – c’est à dire pas grand chose – pour ne perdre ni l’hospitalité des islamistes turcs, ni l’appui politique des néo-conservateurs Américains, ni, surtout, l’appui financier des Séoudiens et des Qataris.
Tout cela fait désordre, bien sûr, mais est surtout révélateur de l’orientation que les États islamistes appuyés par les néo-conservateurs américains entendent donner aux mouvements de contestation dans le monde arabe.
Ce ne sont évidemment pas ces constatations qui vont rassurer les minorités de Syrie et les inciter à la conciliation ou à la retenue. Les minorités de Syrie – en particulier, les Alaouites qui sont en possession des appareils de contrainte de l’État – sont des minorités inquiètes pour leur survie qu’elles défendront par la violence. Faire sortir le président syrien du jeu peut à la rigueur avoir une portée symbolique mais ne changera rien au problème. Ce n’est pas lui qui est visé, ce n’est pas lui qui est en cause, c’est l’ensemble de sa communauté qui se montrera encore plus violente et agressive si elle perd ses repères et ses chefs. Plus le temps passe, plus la communauté internationale entendra exercer des pressions sur les minorités menacées, plus les choses empireront sur le modèle de la guerre civile libanaise qui a ensanglanté ce pays de 1975 à 1990.
Il aurait peut être été possible à la communauté internationale de changer la donne il y a un an en exigeant du pouvoir syrien des réformes libérales en échange d’une protection internationale assurée aux minorités menacées. Et puisque l’Arabie et la Qatar – deux monarchies théocratiques se réclamant du wahhabisme – sont théoriquement nos amies et nos alliées, nous aurions pu leur demander de déclarer la fatwa d’Ibn Taymiyyah obsolète, nulle et non avenue afin de calmer le jeu. Il n’en a rien été. À ces minorités syriennes menacées, l’Occident, France en tête, n’a opposé que la condamnation sans appel et l’anathème parfois hystérique tout en provoquant partout – politiquement et parfois militairement – l’accession des intégristes islamistes au pouvoir et la suprématie des États théocratiques soutenant le salafisme politique.
Débarrassés des ténors sans doute peu vertueux du nationalisme arabe, de Saddam Hussein, de Ben Ali, de Moubarak, de Kadhafi, à l’abri des critiques de l’Irak, de l’Algérie et de la Syrie englués dans leurs conflits internes, les théocraties pétrolières n’ont eu aucun mal à prendre avec leurs pétrodollars le contrôle de la Ligue Arabe et d’en faire un instrument de pression sur la communauté internationale et l’ONU en faveur des mouvements politiques fondamentalistes qui confortent leur légitimité et les mettent à l’abri de toute forme de contestation démocratique.
Que les monarchies réactionnaires défendent leurs intérêts et que les forces politiques fondamentalistes cherchent à s’emparer d’un pouvoir qu’elles guignent depuis près d’un siècle n’a rien de particulièrement surprenant. Plus étrange apparaît en revanche l’empressement des Occidentaux à favoriser partout les entreprises intégristes encore moins démocratiques que les dictatures auxquelles elles se substituent et à vouer aux gémonies ceux qui leur résistent.
Prompt à condamner l’islamisme chez lui, l’Occident se retrouve à en encourager les manœuvres dans le monde arabe et musulman. La France, qui n’a pas hésité à engager toute sa force militaire pour éliminer Kadhafi au profit des djihadistes et à appeler la communauté internationale à en faire autant avec Bashar el-Assad, assiste, l’arme au pied, au dépeçage du Mali par des hordes criminelles qui se disent islamistes parce que leurs rivaux politiques ne le sont pas.
De même les médias et les politiques occidentaux ont assisté sans broncher à la répression sanglante par les chars séoudiens et émiratis des contestataires du Bahraïn, pays à majorité chiite gouverné par un autocrate réactionnaire sunnite. De même les massacres répétés de Chrétiens nigérians par les milices du Boko Haram ne suscitent guère l’intérêt des médias et encore moins la condamnation par nos politiques. Quant à l’enlèvement et la séquestration durable de quatre membres de la Cour Pénale Internationale par des « révolutionnaires » libyens, elle est traitée en mode mineur et passe à peu près inaperçue dans nos médias dont on imagine l’indignation explosive si cet enlèvement avait été le fait des autorités syriennes, algériennes ou de tel autre pays non encore « rentré dans le rang » des « démocratures », ces dictatures islamistes sorties des urnes.
À défaut de logique, la morale et la raison nous invitent tout de même à nous interroger sur cette curieuse schizophrénie de nos politiques et nos médias. L’avenir dira si notre fascination infantile pour le néo-populisme véhiculé par Internet et si les investissements massifs du Qatar et de l’Arabie dans nos économies en crise valaient notre complaisance face à la montée d’une barbarie dont nous aurions tort de croire que nous sommes à l’abri.
Alain CHOUET
Source : Les-Crises.fr (Blog d’Olivier Berruyer sur les crises actuelles)

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Reportage – Durée :26 Mn – BATAILLE POUR LA SYRIE - Ce Reportage n’a pas étè réalisé en Studio,mais sur le terrain,pour mieux rendre compte de la situation.

Les Enjeux de cette guerre vont au-dela du seul avenir de la Syrie.

 
- Qui l’armée Syrienne combat-elle ?
- Qu’elles sont les motivations de l’opposition armée ?
- Pourquoi y a-t-il autant de parties prenantes interressées par ce conflit ?  

L'équipe russe du film a passé 2 mois sur la ligne de front.
Ce film a été réalisé dans des conditions de terrain afin de mieux raconter l’histoire qui s’y déroule.
 http://www.egaliteetreconciliation.fr/Bataille-pour-la-Syrie-14275.html

jeudi 27 décembre 2012

SYRIE : Est-il réellement impossible de trancher la bataille ?.....l’opposition, en refusant tout dialogue, ne cherche que le pouvoir à n’importe quel prix, surtout celle qui est liée organiquement à l’Occident et aux pétromonarchies.

De nombreuses analyses sur la Syrie évoquent l’impossibilité de trancher la bataille dans le conflit opposant l’Etat et les bandes terroristes menées par le Front al-Nosra d’obédience qaïdiste, et qui regroupent un cocktail composé des Frères musulmans, des takfiristes internationaux « venus de 29 pays », comme le reconnait un rapport rédigés par des enquêteurs de l’Onu, sans oublier les coupeurs de routes et les brigands sans foi ni loi.
Le facteur déterminant permettant de dire qu’il est impossible de trancher la bataille est, en premier lieu, l’équilibre des forces au sein de la société syrienne et ses répercussions sur les protagonistes : l’Etat et l’armée arabe syrienne d’une part, les bandes terroristes à la solde de l’Otan de l’autre.
Tout observateur honnête sait pertinemment qu’une majorité populaire, constituée d’un noyau solide transcommunautaire, a, dès le début, exprimé son soutien au président Bachar al-Assad, à toutes les initiatives qu’il a prise et à l’armée, dans leur combat contre les terroristes et la rébellion. La taille de ce courant populaire a pris de l’ampleur au fil des événements après que deux autres blocs se soient joints à lui : le bloc « gris », qui était resté à l’écart, exprime désormais un soutien sans faille à l’armée, après que les pratiques terroristes des bandes armées et leurs pulsions destructrices se soient clairement manifestées. Ce bloc refuse le chaos, recherche la stabilité et regarde avec aversion la destruction systématique de l’Etat syrien, de ses institutions et de ses infrastructures. Une autre partie des Syriens, qui étaient influencés par les slogans des réformes, a réalisé que le président Bachar al-Assad et l’Etat étaient crédibles et sincères dans leur volonté de changement, alors que l’opposition, en refusant tout dialogue, ne cherche que le pouvoir à n’importe quel prix, surtout celle qui est liée organiquement à l’Occident et aux pétromonarchies.
Une majorité de la société syrienne, conscience et éveillée, se tient aux côtés de l’Etat, de l’armée et du président, alors qu’une petite partie appuie les « Frères musulmans » et d’autres groupes de l’opposition qui manifestent une hostilité maladive et irrationnelle à l’égard de l’Etat. Tous les jours, la taille de ces groupes rétrécie et ils perdent leur soutien populaire, surtout dans les régions où se trouve le Front al-Nosra, extrêmement sanglant et violent.
C’est ce rapport de force dans la société qui détermine l’issue du combat. Et il ne fait pas de doute que cette frange majoritaire au sein de la société exerce des pressions sur l’Etat et sur l’armée afin qu’ils tranchent la bataille et qu’ils refusent tout dialogue ou compromis avec les bandes takfiristes et autres groupes manipulés par l’Otan et les pays du Golfe.
Si ceux qui assurent qu’il est impossible de trancher la bataille se basent sur les rapports de forces militaires, il est clair que cette lecture repose sur des données fausses. bien qu’il ne faille pas minimiser la capacité de nuisance de dizaines de milliers de terroristes, dont des milliers d’étrangers, autant de tueurs professionnels qui commettent de nombreux massacres sur le sol syrien. Ces groupes reçoivent d’énormes quantités d’armes et des sommes astronomiques pour poursuivre leur guerre d’usure contre l’Etat et son armée.
Mais malgré cela, les rapports de force restent de loin favorables à l’armée, toutefois, les données précitées montrent que la lutte de l’Etat, du peuple et de l’armée syrienne va être longue. Tous les compromis politiques, pour le moment suspendus, ne pourront pas mettre un terme au terrorisme. Pas plus que les démarches entreprises pour juguler l’hémorragie, sauf si elles se basent sur la nécessité de soutenir l’Etat et d’adopter des mesures contre ceux qui financent, arment, entrainement et abritent les tueurs en série multinationaux, qui se font appeler « jihadistes ». Ces bandes armées sont appuyées par les Etats-Unis, l’Otan, la Turquie, le Qatar et l’Arabie saoudite.
Pierre Khalaf
http://www.neworientnews.com/news/fullnews.php?news_id=82863

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Syrie, le laboratoire d’une « guerre de quatrième génération » ?....dans la théorie de la guerre de quatrième génération, il faut essayer de créer un écart entre le régime adversaire et sa population, afin de préparer le terrain à un changement du régime à l’intérieur du pays adversaire. Cela dit, le but de ce nouveau type de guerre est de viser la population du pays ennemi.

Renverser les régimes sans intervention militaire directe : voilà le but de la guerre de 4e génération.
Depuis que les Américains se sont enfoncés dans le bourbier de la guerre en Afghanistan et en Irak, les stratèges américains ont proposé la théorie de la guerre de quatrième génération pour réaliser les objectifs des Etats-Unis dans la région du Moyen-Orient. De ce point de vue, il paraît que la Syrie est devenu pour les think tank américains un laboratoire pour tester la possibilité de renverser les régimes sans qu’il y ait une intervention militaire directe de la part de l’armée américaine. Les coûts colossaux des opérations militaires d’envergure, la gravité de subir les pertes en vie humaine sont des raisons, parmi tant d’autres, qui ont amené les stratèges de plusieurs pays à imaginer la possibilité de substituer une nouvelle solution à la guerre et aux conflits armés frontaux.
Ce qu’on appelle depuis quelques années « guerre de quatrième génération » est le fruit de ces enquêtes stratégiques. Dans ce nouveau modèle de la guerre, il ne s’agit plus pour autant la domination physique sur les forces ennemies, mais d’attaquer l’esprit des centres décisionnels auprès d’un groupe ennemi. Pour réaliser ce but, il faut briser la volonté politique de son adversaire. Dans la logique de la guerre de troisième génération, le but principal est d’envahir le territoire ennemi et de faire une emprise sur ses ressources. Mais la guerre de quatrième génération vise le régime politique de l’Etat adversaire et tente de le changer.
Dans une guerre de troisième génération, comme celle qui se déclencha entre les Etats-Unis et les Vietnamiens, les habitants du pays attaqué peuvent s’unir pour défendre leur patrie. Mais dans la théorie de la guerre de quatrième génération, il faut essayer de créer un écart entre le régime adversaire et sa population, afin de préparer le terrain à un changement du régime à l’intérieur du pays adversaire. Cela dit, le but de ce nouveau type de guerre est de viser la population du pays ennemi.
Contrairement à la logique dominante des guerres classiques, dans ce nouveau modèle, il faut surtout favoriser la guerre asymétrique, en y impliquant de plus en plus la population civile. Cela passera par l’affaiblissement de l’autorité du régime politique sur ses citoyens, de sorte que le terrain devienne propice à un face-à-face entre le pouvoir et la population pour faire éclater l’Etat ennemi de l’intérieur. L’instrumentalisation de l’opposition intérieure et la concertation entre les menaces extérieures et les rivalités intérieures sont des caractéristiques importantes de la guerre de quatrième génération.
Ce nouveau type de guerre permet aux grandes puissances d’assurer leurs objectifs sans qu’il y ait besoin pour elles de recourir au levier militaire, car des tactiques politiques, psychiques et médiatiques pourraient servir à faire l’essentiel. Dans ce sens, la crise syrienne semble être un laboratoire de la guerre de quatrième génération. La crise a été déclenchée par des protestations populaires pacifiques pour demander des réformes et des changements politiques et sociaux. Suite à des interventions et des menaces étrangères, les protestations ont dégénéré vite en violence. Or, le gouvernement du président Bachar al-Assad s’était engagé à l’application des réformes. Sur le plan international, après de longues années, l’opposition occidentale et arabe au gouvernement du président Assad ont vu pour la première fois qu’il serait possible de renverser le régime en Syrie sans recourir au levier militaire en évitant les coûts de la guerre. En revanche, ils ont attisé les divergences internes et ont accordé une vaste soutien diplomatique, financier et militaire aux groupes armés opposés au gouvernement syrien. En permettant aux groupes liés à al-Qaïda a développer leur présence en Syrie, ils ont utilisé le terrorisme pour faire pression sur Damas. Des pays comme les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne, Israël, le Qatar, la Tuquie et l’Arabie saouditeont formé une alliance non déclarée pour coordonner leurs aides financières et militaires aux rebelles syriens. Il est intéressant de savoir que les Etats-Unis cherchent en même temps de choisir leur futur interlocuteur parmi les groupes d’opposition au gouvernement actuel de la Syrie. Par exemple, le Département d’Etat américain a intégré le nom du Front Al-Nousrah dans sa liste d’organisation terroriste. Cette décision a été prise lorsque ce groupe armé s’est opposés à la formation de la Coalition nationale syrienne (opposition) à Doha, capitale du Qatar, sous l’égide des Etats-Unis.
Les ennemis extérieurs du gouvernement du président Bachar al-Assad sont si sûrs de leur victoire finale sur Damas, qu’ils n’hésitent pas dès maintenant de choisir le groupe qui devrait prendre le pouvoir en Syrie après la chute du gouvernement actuel. Aussi, lors d’une interview avec la chaîne ABC, le président américain, Barack Obama, a prétendu que la coalition des opposants au gouvernement de Damas représentait largement le peuple syrien. Il a voulu ainsi justifier sa décision de reconnaître officiellement la Coalition nationale syrienne (opposition). En effet, il s’agit d’un risque très calculé du gouvernement américain pour accélérer le renversement du régime syrien, d’autant plus que cette décision justifierait des aides militaires des Etats-Unis aux rebelles syriens.
http://french.irib.ir

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mercredi 26 décembre 2012

La Syrie saignée à blanc dans un grand tour de passe-passe (Palestine Chronicle)...le droit de choisir revient au peuple syrien et pas aux groupes armés ni à leur sponsors étrangers.

...si les soi-disant ’amis de la Syrie’ se souciaient le moins du monde du peuple syrien, ils auraient depuis longtemps trouvé une solution politique au lieu de bloquer, saboter et rejeter à priori toute tentative de négociation....

Ankara - Selon le dictionnaire, le mot "politicide" peut être utilisé pour décrire la destruction d’un gouvernement ou d’un groupe socio-politique spécifique, comme les Palestiniens, dans un sens plus large que "génocide" (perpétré pour des motifs ethniques, raciaux ou culturels, ndt). On peut l’appliquer à un état, un système et un pays. Saddam Hussein a tenté de commettre un politicide en effaçant le Koweït de la carte. Dans les années 1930, les fascistes ont commis un politicide en détruisant le gouvernement espagnol. Territorialement le pays n’a pas changé. Il a simplement été vidé de son contenu idéologique et transformé en autre chose.
La destruction de gouvernements, leaders ou valeurs qui contrecarrent les intérêts de gouvernements puissants est monnaie courante. Depuis la seconde guerre mondiale, les assassins ont souvent été des gouvernements démocratiques de style libéral. Il n’y a aucun endroit du monde qui a échappé à leur attention. Rien que dans les 11 dernières années, l’Irak et la Libye ont été, au Moyen-Orient, les victimes d’un politicide. Leurs gouvernements, leur système de valeurs et leurs leaders avaient peut-être grand besoin de changer, mais le changement n’est pas venu de leur peuple mais de gouvernements étrangers. Maintenant c’est la Syrie qui retient leur attention. Comme en Irak et en Libye, la justification brandie pour les massacres en Syrie des 20 derniers mois est "le dictateur" et "le régime". Mais en fait ce qu’ils veulent c’est le pays lui-même. Comme Saddam et Kadhafi, le "dictateur" sert de diversion au magicien pour que les spectateurs ne voient pas ce qu’il est réellement en train de faire.
Comme les gangs armés ne parviennent pas à renverser le gouvernement de Damas, il semble que la menace d’une intervention militaire se précise. Les Etats-Unis, l’Allemagne et la Hollande ont fourni à la Turquie six batteries de missiles Patriotes qui doivent être installés à la frontière avec la Syrie. Environ 2000 soldats étrangers vont être envoyés en Turquie pour opérer et protéger les batteries de missiles et assister un nombre inconnu de soldats turcs. Les Patriotes seront situés dans trois provinces du sud-est qui sont majoritairement sunnites, les provinces de Gaziantep, Adana et Kahramanmaras. Pour de raisons de sécurité, elles ne seront pas placées dans la province de Hatay, où plus de la moitié de la population est Alevi (Alawi), et profondément opposée à l’intervention de la Turquie en Syrie ni dans celle de Diyarbakir qui est majoritairement Kurde et hostile au gouvernement pour d’autres raisons.
Le jour qui a suivi la fourniture par l’OTAN de missiles Patriotes à la Turquie, la Russie a répondu en envoyant des missiles Iskander à l’armée syrienne. Ces armes hypersoniques volent à plus de 2 km seconde et les experts en armement affirment qu’elles sont plus performantes que les Patriotes. Pour donner de la consistance au spectre de la Turquie menacée par la Syrie, les portes parole de l’OTAN prétendent que l’armée syrienne utilise déjà des missiles Scud et se prépare à utiliser des armes chimiques mais ces deux affirmations ne sont que de la propagande guerrière. Anders Fogh Rasmussen, le Secrétaire Général de l’OTAN condamne l’utilisation de missiles Scud - sans apporter la moindre preuve qu’ils aient été tirés - mais pas les attentats à la bombe, bien réels ceux-là, perpétrés au coeur des villes par les groupes armés que lui et les membres de son organisation soutiennent.
La Turquie prétend que les Patriots sont uniquement défensifs, mais on peut se demander quelle attaque au juste elle craint : Une attaque gratuite de la Syrie tout à fait improbable ou une attaque de l’OTAN à partir du sol turc ? Bien que la cible évidente semble être la Syrie, le commentateur Abdel Bari Atwan pense que les missiles ont été mis en place en vue d’une attaque contre l’Iran. Si les Etats-Unis décidaient de se servir de la base aérienne d’Incirlik dans la province d’Adana où se trouvent des milliers de soldats pour attaquer l’Iran, la Turquie serait exposée à des frappes de représailles. C’est pourquoi elle a besoin non seulement des Patriots mais aussi des radars anti-missiles installés dans la province de Malatya plus tôt dans l’année, et qui sont aussi considérés par la Russie comme une dangereuse extension du bouclier de ’défense’ anti-missile européen de l’OTAN.
Même si c’était Israël qui attaquait, l’Iran considérerait que les Etats-Unis sont partie prenante et il rétorquerait en attaquant les bases Etasuno/OTAN de Turquie et du Golfe. L’Iran pense que l’installation des Patriots en Turquie fait partie des préparatifs de guerre de l’OTAN dans la région, avec comme cible lui-même et la Syrie. Le fait de savoir si les Etats-Unis et/ou d’Israël finiront pas attaquer ou non l’Iran qu’ils menacent depuis des années, continue, bien sûr, à faire l’objet d’intenses spéculations.
Si la cible est la Syrie, l’OTAN interviendra probablement derrière l’écran d’une ’zone d’exclusion aérienne’, qui s’étendra sans doute jusqu’à Alep pour pouvoir placer toute la ville sous le contrôle des groupes armés et en faire la ’capitale’ des territoires ’libérés’. Sans l’accord du Conseil de Sécurité de l’ONU, la mise en place unilatérale d’une ’zone d’exclusion aérienne’ n’aurait pas le moindre semblant de légalité. Dans une telle situation, abattre un avion syrien dans l’espace aérien syrien serait un acte de guerre. Les conséquences seraient si graves qu’on a du mal à imaginer l’OTAN s’avancer sur ce terrain là sans l’accord tacite de la Chine et de la Russie.
Ils ne semblent pas prêts de le donner. L’enjeu est d’importance pour la Russie et si ses positions sur la Syrie ont évolué, ce serait plutôt dans le sens d’un durcissement. Malgré les interprétations aussi mensongères que malveillantes de tout ce qui sort de Moscou par les médias occidentales, la Russie n’est pas revenue sur ses engagements. Elle a dit tout au long que son principal souci était l’intégrité de la Syrie et non le sort de tel ou tel gouvernement. Elle ne s’est jamais engagée à maintenir le ’régime d’Assad’ en tant que tel. Depuis le début, elle souligne que le droit de choisir revient au peuple syrien et pas aux groupes armés ni à leur sponsors étrangers.
La Russie a affirmé tout au long, qu’elle ne laisserait pas l’OTAN faire de la Syrie une seconde Libye. La semaine prochaine, des unités russes de la mer Noire, la Baltique et la mer du Nord se rassembleront pour des manoeuvres militaires au large des côtes syriennes. Les navires de guerre étasuniens sont aussi présents à l’est de la mer Méditerranée, ce qui laisse présager l’éventualité d’une confrontation maritime dans le style de Cuba dont la Syrie serait l’enjeu si l’OTAN intervenait.
On peut se demander si l’OTAN a vraiment l’intention d’intervenir en Syrie ou si l’installation des missiles en Turquie fait partie d’une guerre psychologique à base de propagande.
Donner des missiles à la Turquie est une chose. Attaquer la Syrie est une autre paire de manches. On ne peut pas entièrement rejeter cette possibilité mais on voit mal comment les membres de l’OTAN pourraient le faire, à moins qu’ils ne parviennent à neutraliser la Russie et la Chine, ce qui changerait la donne. Et pourtant, sans intervention directe, les groupes armés ne semblent pas capables de renverser le gouvernement syrien.
On dirait que l’OTAN se retrouve dans un impasse mais seulement si l’on assume que le renversement du régime syrien est vraiment le but premier de l’intervention en Syrie. Pour Hasan Nasrallah, le but des Etats-Unis et de ses alliés est de sortir la Syrie de ’l’équation régionale’. Cela peut se faire en renversant le gouvernement mais on peut aussi y arriver en semant le chaos en Syrie. C’est ainsi que l’Irak et la Libye ont été sortis de ’l’équation régionale’. Dans les deux cas, le ’dictateur’ a été utilisé comme prétexte à l’intervention. En Irak les Etasuniens ont choisi de laisser Saddam en place parce qu’on pouvait compter sur lui pour maintenir l’Irak à genoux. C’est seulement quand les sanctions ont perdu de leur impact et que l’Irak menaçait de se reconstruire que la décision a été prise de le renverser. Bashar est utilisé de la même manière, mais cela ne signifie pas que les Etats-Unis et leurs alliés veulent le remplacer par les groupes armés. Ils poursuivent leur propres objectifs en s’adaptant à la réalité du terrain.
Dans le journal Al Akhbar, le vice-président syrien, Faruq al Shar’a, a proposé récemment une solution politique pour sortir de l’impasse. Il faut dire ici que si les soi-disant ’amis de la Syrie’ se souciaient le moins du monde du peuple syrien, ils auraient depuis longtemps trouvé une solution politique au lieu de bloquer, saboter et rejeter à priori toute tentative de négociation. la lecture de l’article ne permet pas de penser que Monsieur Shara’a ait le moindre espoir que les sponsors des groupes armés acceptent une solution politique. De fait, si l’on convient avec Hasan Nasrallah que le principal objectif des Etats-Unis et de leurs alliés est de sortir la Syrie de ’l’équation régionale’, alors les 20 mois de destruction auxquels on vient d’assister prennent tout leur sens. Le moment viendra peut-être où ces gouvernements s’intéresseront à une solution politique mais pour le moment la Syrie peut continuer de perdre son sang.
Pour que ces gouvernements se trouvent finalement obligés de venir à la table des négociations, il faudrait, par exemple, que les groupes armés parviennent à remplir leur contrat, c’est à dire à renverser le gouvernement de Damas. Si les gangs armés étaient sur le point de prendre la relève, leurs sponsors occidentaux pourraient changer de tactique en interrompant leur approvisionnement en argent et en armes (par des pressions sur l’Arabie Saoudite et le Qatar) et en réclamant une intervention et des négociations immédiates qui leur permettraient de mettre en place leur protégés ’modérés’ Mu’iz al Khatib et le Conseil de Doha.
Ou à l’opposé, il faudrait que l’armée syrienne réussisse à mettre en déroute les gangs armés. Cela pourrait aussi susciter un intérêt soudain pour une solution négociée qui permettrait de contrôler le processus de transition politique. Il y a un sérieux problème qui inquiète de plus en plus les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux, c’est le ’retour de bâton’. La plupart de ces groupes armés détestent ’l’Occident’ autant que le gouvernement de Damas. Les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux qui n’ont pas oublié ce qui s’est passé en Afghanistan, ne veulent que la Syrie se transforme en une nouvelle base takfiri agissant contre les intérêts des Occidentaux et de leurs alliés dans la région. Bien sûr, rien n’est certain, mais une Syrie très affaiblie avec Bashar toujours en place - comme l’Irak de Saddam après 1991 - pendant un processus de transition pourrait leur sembler préférable. En filigrane de tous ces développements, il y a toujours la possibilité que la Syrie n’implose et que les acteurs étrangers qui ont tout fait pour l’amener au point de non retour, en perdent le contrôle.
La dégradation de la Syrie donne un avantage incontestable aux Etats-Unis et à Israël. Inutile d’ajouter que ce qui est bon pour les Etats-Unis et Israël est toujours mauvais pour les Palestiniens. La Syrie a été l’ennemi viscéral d’Israël depuis le début. Depuis sa création, Israël a comme stratégie de faire éclater les états arabes sur des lignes sectaires et rien ne pourrait mieux lui convenir que l’explosion de l’état syrien en petites enclaves ethno-religieuses querelleuses. Quoi qu’Israël fasse au Moyen-Orient, la Palestine est le centre de gravité de sa stratégie.
Le problème central des Etats-Unis et de leurs alliés est la gestion de ce qui va suivre en Syrie. A moment donné le chaos cessera de servir leurs intérêts. Dans l’abstrait, un état islamique ne leur pose aucun problème. L’Arabie saoudite, le Qatar, le Barhein sont gouvernés selon la loi islamique et sont des piliers des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. Le gouvernement des Frères Musulmans d’Egypte a montré qu’il n’avait nulle intention de malmener le navire occidental. Le Conseil de Doha est majoritairement Frère Musulman. Cependant, bien qu’il soit présenté par ses sponsors comme le prochain gouvernement syrien, le Conseil de Doha a peu d’espoir de s’installer dans les bureaux du gouvernement de Damas, du moins dans ce qu’il en reste. Après avoir utilisé les gangs armés comme fer de lance, leurs soutiens étrangers, en tous cas les Etats-Unis, l’Angleterre, et la France sinon l’Arabie Saoudite et le Qatar, n’ont aucune envie de les laisser prendre le pouvoir pour les voir se disputer le butin. Lakhdar Brahimi a souligné que la Syrie pourrait finir comme la Somalie. Une autre possibilité est un gouvernement de style Taliban au coeur du Moyen-Orient. Mais aucune de ces alternatives ne garantirait avec certitude les intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés occidentaux.
La ligne rouge que les Etats-Unis et leurs alliés européens ont tracée entre les groupes armés ’extrémistes’ et ’modérés’ est artificielle. Quand Obama a mis Jabhat an Nusra sur la liste des organisations terroristes affiliées à Al Qaida, le chef du Conseil de Doha, Mu’iz al Khatib, a demandé qu’elle en soit enlevée parce que son rôle dans la lutte armée était crucial. Ses atrocités ne le dérangeaient pas. Si égorger des prisonniers est une acte terroriste alors Jabhat al Nusra est sans nul doute une organisation terroriste mais d’autres groupes font exactement la même chose, y compris l’Armée Libre Syrienne. Les gangs armés les plus importants ont rejeté l’autorité du Conseil de Doha et exprimé leur solidarité avec Jabhat al Nusra. Certains s’affairent déjà à poser les fondations d’un état islamique sans concession. On brandit partout le drapeau noir d’Al Qaida. Mais des ’modérés’, on n’en voit nulle part.
Il y a plus d’un an, la Syrie a été délibérément plongée dans une longue guerre contre des gangs armés. Depuis, la situation a métastasé bien au-delà de l’équation gouvernement autoritaire contre mouvement de protestation légitime, ou de l’équation crimes du ’régime’ contre crimes des gangs armés. Dans cette guerre par procuration impulsée par des gouvernements étrangers, le bien être de la population syrienne ne pèse pas lourd. Si le peuple syrien avait la moindre importance aux yeux de ces gouvernements étrangers, ils se conduiraient différemment.
Ceux qui ont soutenu activement ou tacitement la lutte armée au nom d’une transition politique démocratique ne peuvent espérer rien de plus qu’une victoire à la Pyrrhus. La Syrie ne jouera plus aucun rôle sur la scène arabe, elle est en train d’être ruinée et détruite sous nos yeux par l’Occident et sa tactique : diviser pour régner, qui lui réussit si bien depuis 200 ans.
Jeremy Salt
Jeremy Salt professeur adjoint d’histoire et politique du Moyen-Orient de l’université Bilkent d’Ankara, en Turquie.
Pour consulter l’original : http://palestinechronicle.com/the-magicians-diversion-bleedi...
Traduction : Dominique Muselet

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mardi 25 décembre 2012

La crise de l’économie capitaliste...La classe capitaliste non seulement mène ses guerres commerciales dans le cadre de la concurrence mondiale avec la peau des travailleurs, mais ses politiciens voudraient encore que les travailleurs l’approuvent.

12 novembre 2012
  La crise financière actuelle, commencée en 2008 avec la faillite de la banque Lehman Brothers, est la dernière en date d’une succession de crises financières ou boursières qui se sont succédé depuis les années 1980, au rythme d’une crise tous les trois ans en moyenne. Elle est cependant la plus grave. Au bout de quatre ans, si elle a changé de forme et de centre de gravité, elle n’a pas été surmontée. Elle pèse sur l’économie productive qui, après un rebond en 2010 – insuffisant cependant pour diminuer le chômage – tourne depuis août 2011 à la récession. Des organismes officiels internationaux de la bourgeoisie, comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ont alors commencé à qualifier la période qui s’ouvrait de Grande Récession, en référence à la Grande Dépression qui avait suivi l’effondrement boursier de 1929.
Le ralentissement de l’activité productive s’est poursuivi tout au long de cette année 2012. Le nombre de chômeurs continue à croître. Rien n’indique un renversement de la tendance, ce qui signifie que l’économie n’a pas atteint le point le plus bas de cette Grande Dépression du XXIe siècle. En d’autres termes, on n’a pas encore vu le pire.
D’autant que continue à peser sur l’économie l’épée de Damoclès d’une énième brutale aggravation de la crise financière, centrée cette fois sur l’Union européenne.
Nous avons écrit bien souvent sur les raisons et sur l’ampleur de la financiarisation de l’économie, la réponse en quelque sorte du grand capital au ralentissement de l’extension du marché à partir du début des années 1970, alternant, depuis, périodes de stagnation ou de faible croissance et moments de franc recul.
Le poids dominant de la finance par rapport à l’activité productive n’est certes pas une nouveauté dans l’économie capitaliste. Lénine considérait déjà la domination du capital financier sur l’ensemble de l’économie comme une des caractéristiques fondamentales de l’impérialisme.
Ce qu’on a l’habitude de désigner aujourd’hui par le terme de financiarisation, c’est cette évolution qui consiste, en substance, pour le grand capital confronté à la saturation du marché solvable, à ralentir les investissements productifs pour consacrer une part croissante des profits à des placements financiers. Il en a résulté au fil du temps une croissance cancéreuse de « l’industrie financière », l’invention incessante et la multiplication de nouveaux « produits financiers » de plus en plus sophistiqués et spéculatifs.
Une des expressions du tournant de l’économie capitaliste d’une période d’essor – ou de boom économique – vers la crise est la baisse du taux de profit. C’est aussi l’aspect qui préoccupe le plus la bourgeoisie. Depuis ce tournant qui se situe au début des années 1970, le grand capital s’est lancé dans une politique visant à rétablir le taux de profit en aggravant l’exploitation. En d’autres termes, accroître les revenus du capital au détriment de la masse salariale. Le grand capital y est parvenu en menant la guerre à la classe ouvrière, en bloquant les salaires, en intensifiant le rythme du travail, en profitant de la crainte du chômage, en s’attaquant aux services publics indispensables à toute la population (santé, éducation, transports collectifs, etc.), en faisant des coupes dans les dépenses sociales.
En France, la part de la masse salariale dans le revenu national est passée de 73,2 % à 63,4 % en six ans, de 1982 à 1988.
La classe capitaliste a retrouvé vers le début des années 1990 le taux de profit d’avant la crise. Ce taux de profit n’a pas été obtenu grâce à un nouveau dynamisme, un nouvel élargissement du marché solvable, entraînant de nouveaux investissements productifs. Et surtout, même le rétablissement du taux de profit d’avant la crise n’a pas conduit à une reprise en conséquence des investissements productifs, à de nouvelles embauches et à un nouveau cycle de production. Le taux de profit retrouvé n’a pas été le début d’un nouveau cycle de l’économie capitaliste. Les profits élevés allaient encore gonfler la sphère financière.
Les mécanismes de cette financiarisation de l’économie n’ont pas cessé de se complexifier depuis, en gros, 1982, une année de récession importante. Pour freiner l’inflation élevée à l’époque, les États ont substitué dans une large mesure l’endettement à la planche à billets – sans jamais abandonner cette dernière cependant. En d’autres termes, au lieu de combler le déficit du budget en émettant de la monnaie supplémentaire, les États ont emprunté aux banques et plus généralement au marché financier international. En a résulté un fonctionnement économique de plus en plus dépendant du crédit et, donc, de l’accroissement de la dette. Les États y ont trouvé leur compte. L’émission de titres de dette publique – bons du Trésor, obligations d’État de différentes sortes – leur a donné les moyens de combler leur déficit. C’était en même temps un gros cadeau aux banques, intermédiaires entre les États et le grand capital à la recherche de placements avantageux.
Pour ne citer que quelques chiffres, ceux qui concernent la dette publique des États-Unis résument cette évolution. Il s’agit du seul endettement de l’État fédéral, sans compter celui des États et, à plus forte raison, celui des collectivités locales.
La dette publique des États-Unis était de 305 milliards de dollars en 1963, 370 milliards en 1970, juste avant la crise du système monétaire international et le premier choc pétrolier qui a marqué le début de la longue crise rampante dont l’économie capitaliste mondiale n’est jamais sortie. Cet endettement est passé à 907 milliards en 1980, à 3 233 milliards en 1990, 5 674 milliards en 2000, pour atteindre en 2008, au début de la crise financière actuelle, 10 024 milliards de dollars ! En fin 2010, après l’intervention massive de l’État pour sauver le système bancaire, la dette publique américaine avait atteint 15 154 milliards de dollars, l’équivalent du produit intérieur brut (PIB) des États-Unis (chiffres donnés par le journal Le Monde).
La dette privée américaine a connu la même évolution.
L’évolution a été similaire dans tous les pays impérialistes. En France, en une vingtaine d’années, la dette publique est passée de 22 % à 84 % du produit intérieur brut.
Depuis trois décennies donc et de façon de plus en plus forte, les États sont contraints, pour faire face à leurs échéances, de lever des fonds sur le marché des capitaux en émettant toutes sortes d’obligations, de titres de créance ou de bons du Trésor, avec la contrainte d’avoir à rembourser leur dette à la date convenue et de verser chaque année des intérêts à leurs créanciers.
La boucle est bouclée. La dette alimente la dette. Les créanciers – banques, fonds de placement, sociétés d’assurance – encaissent un flux croissant d’argent. Les intérêts versés au système financier représentent une part croissante du budget de tous les États.
L’endettement des entreprises engendre le même mécanisme. À ceci près cependant : dans les relations entre entreprises et système financier, ce mécanisme assure la répartition de la plus-value entre capital industriel et capital financier, à l’intérieur du grand capital. Faut-il rappeler, en effet, que les fonds de placement, les banques, ne prêtent pas, ou pas seulement, leurs propres fonds, mais aussi les capitaux disponibles des entreprises industrielles ou commerciales ?
S’agissant cependant de la dette publique, c’est l’État lui-même qui, s’appuyant sur son pouvoir régalien, fait les poches des citoyens, et plus particulièrement des classes populaires, pour alimenter le capital financier. Le racket par l’intermédiaire de l’État constitue un complément de plus en plus indispensable à la masse de la plus-value tirée de l’exploitation.
Pour justifier ce racket et, au-delà, pour tenter de légitimer les politiques d’austérité, tous les gouvernements invoquent le montant de la dette publique et, bien sûr, le devoir pour chaque citoyen de verser sa contribution afin de ne pas laisser l’obligation de rembourser la dette « à nos enfants et aux enfants de nos enfants » !
Les perroquets à la tête des États, qui répètent ce discours, sont plus discrets sur les dettes privées. Ils ne les mettent pas en permanence au pilori comme étant une menace pour l’économie mondiale. Pourtant, le montant de ces dettes privées – pour l’essentiel, les dettes des entreprises, des banques, de la classe riche – est trois fois plus important que celui des dettes publiques.
D’après le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM), citant le dernier rapport du McKinsey Global Institute, « l’addition des dettes privées à l’échelle mondiale s’élève à 117 000 milliards de dollars, soit près du triple de l’ensemble des dettes publiques dont le volume atteint 41 000 milliards de dollars ».
Ces dettes privées, susceptibles de déboucher sur des faillites en chaîne, sont au moins aussi menaçantes pour l’économie mondiale que la dette publique de tel ou tel État. Que l’on se souvienne des conséquences de la faillite de la banque Lehman Brothers !
Dans notre texte pour le congrès de 2008 consacré à la crise de l’économie capitaliste, quelques semaines après la faillite de la banque Lehman Brothers, nous avions dit, en discutant des différentes explications qui avaient été données des causes de la grave crise bancaire qui s’amorçait :
Depuis l’aggravation brutale de la crise financière, le 15 septembre 2008, marquée par la faillite de la banque Lehman Brothers, un des piliers de Wall Street, des économistes doués surtout pour prévoir le passé accusent pêle-mêle la dérégulation, la déréglementation, le libéralisme, la mondialisation, l’absence de contrôle sur le système financier, comme raisons fondamentales de la crise.

Tout cela a joué son rôle et explique tel ou tel aspect des enchaînements qui ont conduit à la crise financière actuelle et à la forme qu’elle a prise, mais pas sa raison fondamentale : l’économie capitaliste ne peut pas fonctionner sans crises. « Tant que le capitalisme n’aura pas été brisé par une révolution prolétarienne, il vivra les mêmes périodes de hausse et de baisse, il connaîtra les mêmes cycles. (L’alternance entre) les crises et les améliorations (est propre) au capitalisme dès le jour de sa naissance ; elle l’accompagnera jusqu’à sa tombe », écrivait Trotsky, commentant la crise de 1920-1921. En ajoutant que « pendant les périodes de développement rapide du capitalisme les crises sont courtes et ont un caractère superficiel » alors que « pendant les périodes de décadence les crises durent longtemps et les relèvements sont momentanés, superficiels et basés sur la spéculation ».
L’émergence de l’impérialisme, il y a plus d’un siècle, avec ses trusts enserrant toute la planète de leurs tentacules, et la complexification de l’activité économique au fil du temps ont rendu la périodicité des cycles économiques plus aléatoire, ont multiplié les modalités de déclenchement des crises et ont aggravé leurs dégâts, mais ne les ont pas rendues moins inéluctables. Les crises constituent des phases essentielles de la reproduction capitaliste. C’est à travers les crises précisément que l’économie de marché, mue par la concurrence aveugle, rétablit les équilibres entre la production et la consommation solvable, entre les différents secteurs de l’économie, notamment celui des moyens de production et celui des biens de consommation, entre les différentes entreprises qui réalisent les phases successives du processus de production. Ce sont les crises qui expriment la baisse du taux de profit résultant de la saturation du marché. Ce sont elles qui, en détruisant une partie du capital productif, en élaguant les entreprises les moins rentables du point de vue des capitalistes, créent les conditions du redémarrage d’un nouveau cycle, où le taux de profit se remet à augmenter, les investissements reprennent, ainsi que les embauches.

Un des effets de la financiarisation est cependant qu’elle modifie et atténue ce rôle régulateur des crises.
Chaque fois que la production a menacé de basculer vers la récession, la médication administrée à l’économie a été d’ouvrir les vannes du crédit, d’augmenter la quantité de monnaie, de titres de dette, de crédits en circulation. De sauvetage en sauvetage, l’économie a abouti à cette hypertrophie de la finance dont l’économie ne parvient pas à sortir.
Nous avons toujours souligné que, du point de vue capitaliste, le capital est toujours le capital, qu’il revête la forme financière ou la forme industrielle. Les grands groupes capitalistes pratiquent tout naturellement aussi bien des opérations financières que des activités productives. Pour prendre un exemple d’actualité, les activités productives du groupe PSA et ses activités financières sont étroitement liées. Pas seulement parce que la vente des voitures fabriquées par le groupe est conditionnée par les crédits accordés par la banque Peugeot. Mais aussi parce que la nébuleuse de sociétés financières qui entoure le groupe PSA ainsi que la holding qui s’occupe de la fortune privée de la famille Peugeot ne se limitent pas à la gestion des crédits accordés aux clients, mais gèrent aussi les milliards de liquidités à leur disposition et prennent des participations financières dans un grand nombre d’entreprises. Suivant la période, cette activité financière peut rapporter à PSA plus d’argent que la production de voitures (qu’il soit dit d’ailleurs que bien des artifices comptables permettent au trust PSA de transférer l’origine de ses profits de l’activité productive à l’activité financière, voire à la spéculation, et vice versa suivant ce qui l’arrange).
Mais si, dans le fonctionnement continu du capitalisme, la distinction n’est pas possible, voire n’a pas de sens, à l’échelle de l’ensemble de l’économie, la signification de la financiarisation est que la finance, non productrice de plus-value, prélève une part croissante sur la « cagnotte commune » de la plus-value globale tirée de l’exploitation. La financiarisation exprime et entraîne le parasitisme croissant de la finance.
À l’origine de la crise financière actuelle, il y a la bulle immobilière des subprimes, qui s’est formée durant les années 2000 pour éclater en 2007 et se transformer en 2008, avec la faillite de la banque Lehman Brothers, en menace de krach bancaire.
Rappelons le mécanisme par lequel le système bancaire a été menacé d’un krach en 2008. Car s’il a été évité de justesse à l’époque, le même mécanisme est en train de s’installer actuellement, par un autre biais, entre banques susceptibles de détenir trop de dettes émises par des États en difficulté pour rembourser. À l’époque, chaque banque savait que toutes les banques détenaient dans leurs réserves une grosse quantité de titres pourris liés à l’immobilier américain et devenus sans valeur. La méfiance entre banques menaçait d’arrêt les marchés interbancaires, c’est-à-dire ces myriades d’opérations quotidiennes entre banques qui constituent le système sanguin de l’économie capitaliste.
C’est pour empêcher la thrombose que les États impérialistes s’étaient portés quasi immédiatement garants des grandes banques, en rachetant les titres pourris ou suspects. L’intervention rapide des États et la mise à la disposition du système bancaire de centaines de milliards de dollars et d’euros avaient réussi à éviter le krach bancaire mondial.
Ce choix impliquait le gonflement de la masse monétaire, c’est-à-dire une politique inflationniste. C’était donc un changement par rapport au tournant des années 1980, lorsque les États avaient ralenti le recours à la planche à billets au profit du recours à l’emprunt sur les marchés financiers internationaux. Depuis l’alerte de 2008, tous les États en position de le faire pratiquent les deux. Mais pas de la même manière et pas avec les mêmes conséquences.
Il en a résulté une nouvelle aggravation de l’endettement de l’État, ainsi qu’une méfiance croissante à l’égard de la capacité des États à rembourser leurs dettes. La crise de la dette publique a pris la place de la crise bancaire. Ou, plus exactement, elle s’y est ajoutée. La suite a montré que c’était le début d’un cercle vicieux, la méfiance à l’égard des États se muant à son tour en méfiance à l’égard de leurs banques.
Une autre conséquence du sauvetage en urgence du système bancaire a été de déplacer le centre de gravité de la crise financière des États-Unis, d’où elle est partie, vers l’Europe, ou plus exactement vers la zone euro. Une contradiction ronge la zone euro depuis sa mise en place : il y avait bien une monnaie unique mais, au lieu d’être adossée à un État unique, elle l’était à dix-sept États aux intérêts différents et parfois contradictoires. Cette originalité n’a révélé toute sa force explosive qu’une fois commencée la crise financière actuelle. Mais ses racines remontent à plus loin.
L’existence de la monnaie unique n’a pas mis fin à la disparité entre les économies riches de l’Union européenne, en gros ses pays impérialistes, et les pays plus pauvres.
La création de la zone euro a conduit dans un premier temps à des déplacements de capitaux des banques des pays riches vers les pays plus pauvres. On parlait alors beaucoup des avantages d’appartenir à la zone euro pour des pays comme l’Espagne, le Portugal, l’Irlande et, dans une certaine mesure, même la Grèce, qui ont vu des capitaux se placer chez eux.
Ces déplacements de capitaux étaient dans une certaine mesure liés aux aides européennes favorisant la construction d’infrastructures dans ces pays. Mais les capitaux qui allaient de la partie riche de l’Europe vers sa partie plus pauvre ne s’y déplaçaient pas que pour les investissements plus ou moins utiles que finançaient les fonds européens. Ils y allaient aussi dans un but spéculatif, pour profiter des différences de degré de développement entre pays et des différences de prix que cela entraînait. Et la crise financière de 2008 elle-même, en se traduisant dans un premier temps par le versement d’énormes liquidités dans le système bancaire, a amplifié le phénomène. Les banquiers à la recherche de placements de ces liquidités supplémentaires prêtaient en veux-tu en voilà, y compris à la Grèce, au Portugal ou à l’Espagne.
Dans le cas de l’Espagne, par exemple, ces capitaux se sont déversés en particulier dans l’immobilier. Les économistes ont beaucoup glosé à l’époque sur le taux de croissance élevé de l’Espagne, sans s’étendre sur le fait qu’il était réalisé pour l’essentiel dans l’immobilier. Lorsque la bulle immobilière formée par la spéculation a éclaté, c’en a été fini de la progression spectaculaire de l’économie espagnole. C’en a été fini aussi de l’équilibre du budget de l’État espagnol qui, à l’époque, était pourtant cité en exemple. L’éclatement de la bulle immobilière a conduit à l’effondrement des banques que, bien entendu, l’État espagnol s’est évertué à refinancer avec ses propres deniers au point de s’endetter à son tour.
L’Irlande attirait les capitaux en quête de placements pour d’autres raisons, notamment pour sa politique fiscale extrêmement favorable. Le Portugal, parce que l’ampleur des travaux d’infrastructure financés par des fonds de l’Union européenne promettait des profits juteux. La Grèce, peut-être simplement parce qu’elle était preneuse d’argent frais pour combler le déficit de son budget.
Jusqu’en 2010, les banques ne faisaient pas la fine bouche devant la solvabilité des États qui empruntaient. Ce sont elles qui poussaient à la consommation. En 2010 encore, la Grèce et les entreprises de ce pays pouvaient emprunter au même taux que l’Allemagne. Au point que l’exposition totale des banques européennes en Grèce s’élevait fin 2010 à 162 milliards (dette publique et dettes privées). Les banques allemandes et, plus encore, les banques françaises croyaient avoir trouvé le bon filon ! Jusqu’à ce que, patatras, la méfiance à l’égard de la Grèce s’installe et déclenche la spirale des spéculations à la baisse, imposant aux avoirs sur la Grèce et ses entreprises une décote brutale.
C’est la transformation de la crise financière en crise de la dette souveraine qui a donné à cette dernière la forme spécifique de crise de l’euro. C’est que la méfiance envers la capacité des États à rembourser leurs dettes n’a pas pris, et pour cause, la même forme pour les États, comme les États-Unis, la Grande-Bretagne et bien d’autres, qui disposent de leur propre monnaie et de la possibilité de la manipuler à leur guise, que pour les États de la zone euro qui, eux, ne peuvent pas emprunter, en tout cas pas facilement, la même voie.
L’État des États-Unis a toujours la possibilité de payer l’échéance d’une dette en faisant marcher la planche à billets. Les traités qui fondent l’Union européenne interdisent, en revanche, que la Banque centrale européenne finance le déficit public d’un État en difficulté. Par ailleurs, tout en faisant partie de la même zone euro, chacun des dix-sept États qui la composent est responsable de sa propre dette, ainsi que de la dette des banques œuvrant sur son territoire.
C’est de cette faille-là que s’est emparée la spéculation, en faisant varier le taux d’intérêt des prêts en fonction du degré de méfiance envers la capacité des États à rembourser leurs dettes. Un État comme l’Allemagne qui a de solides ressources n’est pas dans la même situation qu’un pays comme la Grèce, en passant par toutes sortes de situations intermédiaires selon les dix-sept États de la zone euro.
Or, ce taux d’intérêt décide du prix auquel un État peut s’approvisionner sur le marché des capitaux, c’est-à-dire auprès de la dizaine de grandes banques ou fonds de placement qui dominent ce marché.
La méfiance fait augmenter le taux d’intérêt et la hausse du taux d’intérêt aggrave la méfiance, et ainsi de suite…
Les marchés financiers ont trouvé dans le différentiel des taux d’intérêt un terrain de spéculation sans limite.
La spéculation sur les taux de change entre monnaies a toujours été un des principaux champs de spéculation. La conviction que telle monnaie perdait plus de valeur que la monnaie voisine poussait évidemment les détenteurs de capitaux à se débarrasser de la monnaie qui se portait mal au profit d’une autre qui allait moins mal. Ce type de spéculation constitue toujours le pain quotidien du marché financier mondial. Chaque multinationale veille tout naturellement à ce que soit optimisé son portefeuille constitué de monnaies, de créances et d’obligations en monnaies diverses. En d’autres termes, qu’il ne comporte qu’un minimum de monnaies en perte de vitesse et un maximum de monnaies solides.
Mais, dans le cadre de l’euro, il s’agit d’une forme particulière. Il y a évidemment matière à spéculer entre l’euro, d’un côté, et le dollar, la livre sterling, le franc suisse ou le yen japonais, de l’autre. La nouveauté de la zone euro est que l’euro est unique, mais il est la monnaie de dix-sept États différents, avec un crédit différent aux yeux des placeurs de capitaux.
Au lieu de parier sur une monnaie contre les autres, les spéculateurs parient sur les crédits respectifs des États.
Mais il y a une forte interdépendance entre les États et les banques qui opèrent sur leur territoire. Ce sont les États qui, en 2008, sont venus au secours des banques en les recapitalisant. Mais chacun des États était censé venir au secours des siennes. Si la crise dite de la Grèce a tant préoccupé les chefs de file des puissances impérialistes d’Europe, ce n’est certes pas par commisération à l’égard de l’État grec, mais parce que les principales banques opérant sur le territoire étaient des banques françaises ou allemandes ou liées à celles-ci.
Comment agir, dans le cas des États trop faibles, pour faire face au sauvetage de leur secteur bancaire ? La succession de sommets européens représente autant de jalons d’une fuite en avant pour trouver une solution à ce problème.
L’aggravation de la crise de la dette souveraine est revenue en boomerang pour aggraver encore la situation des banques.
Les banques, en particulier les grandes banques françaises, allemandes, plus généralement européennes, qui avaient spéculé sur la dette publique de la Grèce avaient dans leurs réserves de plus en plus d’obligations de l’État grec. Cette situation suscitait la méfiance des autres banques moins engagées, en particulier des banques autres qu’européennes. Se remit alors en marche, sous une autre forme, la méfiance entre banques qui faillit, en 2008, aboutir au krach.
Cette perte de confiance envers les banques de la zone euro se traduit par le fait que, d’une part, ceux qui ont déposé des capitaux dans ces banques ont tendance à les déplacer ailleurs, vers des banques plus sûres et, d’autre part, que ces banques ont de plus en plus de mal à se financer auprès de banques en situation plus saine.
Comment arrêter ce mouvement ? Il y avait, dès le début, une voie de sortie par la mutualisation de la dette. En d’autres termes, s’accorder pour que l’ensemble des États de la zone euro s’engagent à rembourser la dette de l’État failli. Mais comment mettre d’accord les États, accrochés chacun à son intérêt national, c’est-à-dire à celui de sa bourgeoisie, pour payer pour un autre ?
Il n’est guère étonnant que ce soit l’État le plus riche, l’État allemand, celui qui risquait de payer le plus pour les dettes des États en difficulté, qui ait été le plus réticent à l’idée de la mutualisation. Et les discussions à ce sujet, qui ont occupé l’essentiel des sommets européens, n’étaient pas seulement des discussions de principe, mais surtout des discussions de marchands de tapis. Qui paie, combien et comment ? Comment répartir les quotas de participation au fonds de solidarité mis en place ? Quelle contrepartie exiger ?
En réalité, la fuite en avant des dirigeants européens a consisté à mettre leurs pas dans ceux des dirigeants américains, en piétinant au passage de plus en plus les règles de fonctionnement de la zone euro.
Les États-Unis en sont à leur troisième plan dit de « programme d’assouplissement quantitatif », qui consiste à fabriquer des dollars supplémentaires pour racheter des titres d’État aux banques, ce qui, dans l’immédiat, leur fournit des liquidités, tout en maintenant à terme les taux d’intérêt sur la dette d’État à un niveau artificiellement bas.
Les dirigeants européens, à force de sommets répétitifs, ont fini par trouver le moyen de marcher sur les règles de la zone euro sans en avoir l’air. Ils ont autorisé la BCE à racheter aux banques privées les titres de dette des États en difficulté. C’est faire d’une pierre deux coups : débarrasser les banques des titres les moins fiables et alléger la pression sur les États en difficulté. Mais tout cela est quand même une façon d’aggraver l’inflation.
Ils ont imposé aux États bénéficiant de ces prêts de s’engager dans une politique d’austérité drastique.
En annonçant, le 6 septembre 2012, que la Banque centrale européenne est prête à acheter sans limite les dettes souveraines des pays de la zone euro qui éprouvent des difficultés de financement, une dernière étape a été franchie. Toutes les banques et tous les fonds de placement qui ont spéculé sur la dette grecque ou espagnole sont désormais sûrs de récupérer leurs placements. Les marchés financiers ont immédiatement salué la décision que pourtant même Le Figaro (13 septembre 2012) considère comme un des « événements les plus désastreux de l’histoire monétaire européenne », ne serait-ce que parce qu’elle relance fortement l’inflation.
Mais la BCE ne fait, avec du retard, que ce qu’accomplit la Fed (Réserve fédérale américaine).
Cette décision a sauvé la mise aux banques qui ont spéculé en Grèce ou en Espagne. Elle a ralenti la spéculation sur les différentiels de taux d’intérêt entre pays de la zone euro. Il n’est pas dit pour autant qu’elle sauve l’euro. Il n’est même pas dit qu’elle mette fin à la méfiance entre les banques européennes. Tout en soulignant les efforts faits par la BCE pour « endiguer la crise », la revue Alternatives économiques, hors-série n° 94 (octobre 2012), souligne qu’à travers des opérations de refinancement à long terme « elle a prêté près de 1 000 milliards d’euros aux banques rien qu’entre décembre 2011 et mars 2012 (c’est-à-dire avant même la décision de tenir guichet ouvert) ; le crédit bancaire se contracte à nouveau dans la zone euro, ce qui est particulièrement dommageable à l’activité, car les banques assurent traditionnellement en Europe une part prépondérante du financement de l’économie ».
Une fois de plus, la prétendue solution d’une des phases de la crise aggrave la financiarisation et, par là même, met en place les éléments de la phase suivante.
Derrière les soubresauts de la finance, la crise de l’économie productive se poursuit et s’aggrave. Les produits nationaux bruts (PNB) sont, sur l’ensemble de l’année, en diminution, même si ce recul global se produit à travers des variations locales momentanées, ce qui permet aux optimistes les plus béats de mettre en avant les chiffres momentanément les plus favorables, du genre « le mois dernier, la production industrielle a enregistré une légère croissance en Grande-Bretagne », « le nombre de chômeurs vient de baisser aux États-Unis », ou encore « le commerce extérieur de l’Allemagne montre des signes de reprise ».
Mais la variété des situations ne cache pas la réalité du mouvement de fond. Le PIB de la zone euro, par exemple, n’a pas retrouvé début 2012 son niveau de 2008.
Plus significative encore est l’évolution de la production industrielle. D’après la revue Problèmes économiques, « la production industrielle en 2012 est en dessous de celle de 2008, même en Allemagne ». Et la publication ajoute : « la demande intérieure baisse, en particulier l’investissement » ou encore « la production industrielle en France est revenue au niveau d’il y a quinze ans » (entre 2000 et 2011, baisse de 8 %).
Bien sûr, les indices de la production industrielle sont à peine moins abstraits que les chiffres du produit intérieur brut, qui le sont énormément. Ces indices indiquent malgré tout sans ambiguïté une évolution qui se reflète, bien plus encore, dans les chiffres des licenciements collectifs, des fermetures d’usines et de l’accroissement du chômage.
Signe encore de l’aggravation de la crise, la chute des prix des matières premières utilisées par l’industrie (minerai de fer, bauxite, nickel, etc.). Ces matières premières faisaient pourtant il y a peu encore l’objet de spéculations. Leurs prix augmentaient alors moins du fait de la demande réelle de l’industrie que du fait de la prévision des spéculateurs que cette demande allait continuer à augmenter.
Un récent dossier du journal Les Échos, qui titrait Matières premières : la fin de l’âge d’or, affirme : « Après dix années de montée des prix quasi ininterrompue, au cours desquelles les cours de l’or et du cuivre ont été multipliés par sept, certains se mettent à douter sur les marchés. Depuis le début de l’année, l’évolution des matières premières s’avère chaotique. Et c’est encore plus vrai depuis le début du deuxième trimestre, qui voit les prix décélérer. » Et de citer l’indice de référence qui regroupe vingt-quatre matières premières et qui a ainsi perdu près de 2 % en un mois.
Signe en tout cas que le grand capital ne croit pas en une reprise rapide de l’industrie, pas même dans un pays comme la Chine dont on affirmait que ses besoins tiraient vers le haut la demande mondiale des matières premières.
Un autre signe peut-être de l’aggravation de la crise est le constat du rapport Gallois sur les marges bénéficiaires de l’industrie qui seraient en baisse. La notion de « marge » ne reflète que de façon très indirecte celle du taux de profit. Mais il se peut que la baisse de la marge bénéficiaire reflète le fait qu’après avoir été rétabli dans les années 1990, le taux de profit se met à baisser de nouveau. Ce serait alors l’indice d’une nouvelle aggravation de la crise.
Le rapport Gallois et les mesures prises en urgence par le gouvernement indiquent en tout cas clairement que, pour la classe capitaliste et ses exécutants au gouvernement, compenser la baisse des marges doit être fait par des prélèvements sur les classes exploitées. Il y a là le résumé, sur quelques jours, de toute la politique de la bourgeoisie depuis le début de la crise.
Il est en tout cas à souligner que, même si tendance à la baisse de la marge bénéficiaire des entreprises il y a, cela n’affecte pas les dividendes, en tout cas pas ceux distribués par les grandes entreprises. Le rapport Gallois lui-même reconnaît, dans une note en bas de page il est vrai, que « les versements des dividendes par les sociétés du CAC 40 sont restés globalement stables malgré la forte volatilité des bénéfices ». Les effets de l’aggravation de la crise creusent toujours plus l’écart entre la part des revenus du capital et celle des salaires.
Le bilan de l’année est donc un nouveau gonflement de la sphère financière en même temps que l’annonce d’une aggravation de l’inflation.
Le bilan pour les classes exploitées est déjà désastreux. En même temps que la crise de l’économie productive continue et se traduit par l’aggravation du chômage et la multiplication des fermetures d’entreprises, la crise financière se traduit déjà par une politique d’austérité dramatique dans des pays comme la Grèce ou l’Espagne, et plus généralement dans les pays les plus pauvres d’Europe. Elle s’aggrave aussi dans la partie impérialiste de l’Europe et aux États-Unis. En même temps que s’aggrave le chômage, le nombre de travailleurs qui, tout en ayant un emploi plus ou moins stable, vivent sous le seuil de pauvreté, s’accroît partout, même dans des pays comme l’Allemagne ou la Suède.
Il en est, parmi les porte-parole de la bourgeoisie, économistes ou politiciens, qui soulignent à quel point les politiques d’austérité, en réduisant la consommation, aggravent la crise et anéantissent la possibilité du redémarrage d’un nouveau cycle économique. Les prélèvements croissants de la finance étouffent en effet l’économie capitaliste et bloquent la reprise économique. Et pourtant personne n’y peut rien, tant les intérêts en cause sont puissants.
Les économistes réformistes, c’est-à-dire ceux qui critiquent l’évolution de l’économie capitaliste depuis les trente dernières années, attribuent la responsabilité de cette évolution à la mainmise sur l’économie de la tendance néo-libérale, des « fondamentalistes du marché », et rêvent d’un retour à des politiques donnant plus de place à l’étatisme et à la « solidarité sociale ». Comme si les grandes tendances de l’évolution économique étaient commandées par des idées, par des débats entre chapelles opposées d’économistes de la bourgeoisie, au lieu de l’être par les intérêts de la classe dominante. Les économistes ne font, au mieux, que donner une formulation rhétorique aux exigences de la classe privilégiée. Rien de plus utopique que de rêver d’un capitalisme idéal en invoquant les années 1950, 1960, où l’État régulait plus ou moins l’activité des banques et, par sa politique sociale, maintenait la consommation à un certain niveau.
Ce passé n’a jamais été idéal pour les classes exploitées. Et surtout, aucun de ces réformistes n’a inventé le moyen de revenir en arrière.
La financiarisation, avec toutes ses conséquences désastreuses non seulement pour les classes populaires mais aussi pour l’économie capitaliste elle-même, n’est pas venue de l’extérieur, et encore moins de quelque décision politique que ce soit.
Les décisions politiques, la dérégulation, les mains libres laissées à la finance, n’ont fait qu’accompagner et faciliter les intérêts du grand capital dans un contexte de crise. Aggraver l’exploitation de la classe ouvrière pour compenser l’insuffisance de l’élargissement du marché comme accroître le rôle du crédit et de l’endettement dans le fonctionnement économique sont des tendances de fond de l’économie, portées par de puissants intérêts de classe, quand bien même ces intérêts renferment des contradictions.
Rien n’annonce un retournement de tendance. Le simple fait que les tendances actuelles se prolongent signifie une aggravation pour les classes exploitées. Ce n’est pas pour rien que, même dans les pays impérialistes les plus riches, les deux exigences qui sont transformées en « grandes causes nationales » sont la nécessité de rembourser la dette et la compétitivité.
La première formule l’exigence de la finance de prélever une prébende croissante sur la production. La seconde indique la volonté du grand capital dans son ensemble d’aggraver l’exploitation pour augmenter la plus-value globale.
Même si aucun cataclysme financier ne conduit à un effondrement économique général – ce dont personne ne peut être assuré –, la période qui vient ira de pire en pire pour les classes exploitées.
La quasi-unanimité des médias, de la caste des politiciens, présente la compétitivité comme une grande cause qui devrait unir toute la société. La bourgeoisie a toujours présenté ses intérêts comme ceux de l’ensemble de la société. C’est la énième variante de l’aphorisme : « Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis ».
La classe capitaliste non seulement mène ses guerres commerciales dans le cadre de la concurrence mondiale avec la peau des travailleurs, mais ses politiciens voudraient encore que les travailleurs l’approuvent.
Si ce cynisme de classe n’a rien de nouveau, ce qui manque, c’est que le prolétariat conscient fasse entendre sa voix et refuse avec mépris cette forme d’union sacrée. Les travailleurs n’ont pas à épouser la cause d’une classe privilégiée qui, avec la crise, montre chaque jour davantage sa faillite et son incapacité à diriger l’économie et la société.
Prétendre combattre la crise par la « compétitivité » est en outre stupide. Il est ridicule de considérer les problèmes de l’économie en France comme des problèmes de l’Hexagone enfermé dans ses frontières nationales ou même dans les frontières un peu moins étroites de l’Union européenne, que l’on pourrait corriger en améliorant, sur le dos des salariés, la « compétitivité » des produits made in France. Renforcer la position de la classe capitaliste de France dans la concurrence internationale n’a aucun effet sur la crise elle-même. Cette crise est mondiale.
Pour ne prendre que cet exemple, les mêmes qui brandissent la concurrence de la Chine sur le marché mondial soulignent qu’une des raisons de l’aggravation de la crise est que les quelques pays dits « en développement », dont la Chine, qui ont tiré un peu la demande mondiale en avant, voient aujourd’hui leur croissance se ralentir et leur demande diminuer.
En même temps que les différentes bourgeoisies se mènent une guerre sans merci, elles sont aussi, pour paraphraser l’expression, « des bandits attachés à la même chaîne ». Le naufrage des uns entraîne celui des autres.
Ce qui est vrai des relations entre la Chine et l’ensemble des pays impérialistes est aussi vrai des relations entre les États-Unis et l’Europe. Si les États-Unis se préoccupent tant de la santé de l’euro, c’est qu’ils savent qu’un effondrement de la zone euro entraînerait une débâcle économique en Europe, qui aurait nécessairement des répercussions sur l’économie américaine.
À propos des propositions du rapport Gallois sur la compétitivité, le PCF constate en citant des chiffres de l’Insee que « en 2011 (…) les charges d’intérêts payés aux banques par les sociétés non financières totalisaient 309 milliards d’euros, alors que les cotisations sociales ne coûtaient que 145 milliards d’euros ». Le constat est juste. Le PCF en tire comme conclusion qu’une politique alternative est possible avec « la baisse des prélèvements financiers qui asphyxient les entreprises ».
Et tous, du PCF aux altermondialistes en passant par Mélenchon, de chanter le même refrain : « une autre politique est possible ». Et d’énumérer les recettes qui permettraient aux entreprises de trouver preneurs sur le marché mondial pour leurs productions. Même formulé en termes radicaux, cela signifie demander à la bourgeoisie, au monde capitaliste, de bien vouloir se consacrer un peu moins à la finance et un peu plus à la production industrielle. C’est demander du lait à un bouc ! Et c’est, surtout, tromper les travailleurs.
D’autant plus que cette demande d’une « autre politique » est toujours suivie de la part des réformistes de tout acabit de la proposition de changer d’équipe dirigeante par les élections. Hollande à la place de Sarkozy, hier. Qui sait : Mélenchon à la place d’Ayrault, demain ?
Dans l’abstrait, bien des mesures proposées par des économistes qui déplorent la financiarisation excessive de l’économie sont « réalistes », au sens de réalisables dans le cadre du capitalisme. Et pour cause : ces économistes qui conseillent le PCF ou Mélenchon s’inspirent de politiques déjà menées par la bourgeoisie dans le passé. Elles vont de différentes formes de régulation bancaire à l’interventionnisme étatique plus ou moins poussé, d’une politique sociale plus affirmée au protectionnisme.
Certaines des mesures proposées sont certes acceptables par la bourgeoisie. Mais rien ne dit pour autant que la classe capitaliste veuille ou même souhaite revenir sur la financiarisation, même si elle est parfaitement consciente de ses conséquences catastrophiques. Si la bourgeoisie était guidée par la conscience, il n’y aurait pas de spéculation, pas de financiarisation, pas plus que de concurrence et de guerres commerciales dévastatrices. Mais la bourgeoisie est conduite par ses intérêts et, avec la financiarisation, des intérêts à très court terme.
C’est une classe irresponsable à l’égard de la société et incapable de maîtriser son économie. Il n’est pas dit que le mélange des impératifs contradictoires entre ses intérêts financiers et son intérêt à retrouver une nouvelle croissance de la production lui laisse la possibilité de revenir à certaines politiques pratiquées dans le passé – en tout cas, y revenir hors d’un cataclysme social ou d’une guerre. Que l’on se souvienne des discours affolés sur la nécessité de réguler le système bancaire pendant les quelques semaines de 2008 où le krach bancaire a menacé ! Aucun de ces discours n’a été suivi d’effet.
Voilà pourquoi les communistes révolutionnaires devront combattre toutes les propositions qui, même lorsqu’elles se parent de bons sentiments, prétendent indiquer des voies de sortie pour les exploités dans le cadre du capitalisme. Tant que perdure la crise de l’économie capitaliste, l’unique préoccupation de la classe ouvrière doit être de défendre pied à pied ses conditions d’existence en opposant ses propres intérêts de classe à ceux de la bourgeoisie. La dislocation de la classe ouvrière du fait du chômage, la décomposition morale de la principale classe productive de la société, constitueraient une régression dramatique.
Les intérêts de la classe ouvrière et ceux de la classe bourgeoise sont absolument irréconciliables, et plus que jamais en cette période de crise. Il faut être conscient que toute lutte un tant soit peu sérieuse de la classe ouvrière sur le terrain de la défense conséquente de ses intérêts conduit à affronter la classe capitaliste et à s’opposer à sa domination politique et économique sur la société.
Se battre pour une exigence aussi élémentaire par ce temps de crise que l’interdiction des licenciements et la répartition du travail entre tous est déjà une mise en cause directe du pouvoir du patronat sur les entreprises et de la bourgeoisie sur la société.
Cette simple exigence de bon sens en entraîne une autre, découlant au fond d’une nécessité tout aussi élémentaire : celle du contrôle des entreprises par les travailleurs et par la population, organisés autour de cet objectif. Car, sans ce contrôle, les patrons, les actionnaires, la bourgeoisie ont mille et un subterfuges pour affirmer que ce n’est pas possible, que s’opposer au droit de licencier c’est tuer les entreprises.
Et sur un plan bien plus général, celui du fonctionnement de l’économie dans son ensemble, les bourgeois eux-mêmes ou leurs représentants politiques soulèvent périodiquement la question du contrôle des banques. Les mêmes, cependant, qui ont des difficultés pour obtenir des crédits pour leurs affaires et qui souffrent du poids écrasant des banques et de leurs prélèvements, mais qui en tant que détenteurs de capitaux ont des liquidités à placer, ont intérêt à ce que les opérations financières soient couvertes du voile du secret.
Le contrôle du fonctionnement des banques et des entreprises est de l’intérêt de l’écrasante majorité de la société. Il n’y a cependant que la classe ouvrière qui peut l’imposer, dans le cadre d’une lutte puissante et surtout consciente.
Nous ne sommes pas dans cette situation aujourd’hui. Mais la tâche des communistes révolutionnaires est d’anticiper cette situation. Même si l’écrasante majorité de la classe ouvrière, qui en est réduite aujourd’hui à des combats défensifs, n’en est pas encore consciente : il n’y a pas de défense efficace de la classe ouvrière en cette période de crise sans la conscience claire que le combat pour se défendre doit se transformer d’abord en contestation du pouvoir de la bourgeoisie, puis en lutte pour le pouvoir de la classe ouvrière.
Source : Lutte ouvriére