Il y’a
exactement quinze ans, Ehoud Barak, alors premier ministre émanant du Parti
travailliste, autorisait [certains affirment poussaient] Ariel Sharon (chef du
Likud) à parader sur l’Esplanade des Mosquées, provoquant ainsi une explosion
de colère violente des jeunes Palestiniens de Jérusalem qui allait déboucher
sur ce qu’on allait appeler la « Seconde Intifada » et la reconquête des territoires
palestiniens autonomes par les forces armées israéliennes. Cette invasion avait
alors fait des centaines de morts et des destructions colossales de quartiers
entiers et de zones agricoles (qui prendront près de dix ans à être
reconstruits et réhabilités).
Depuis quelques semaines, tout se passe comme si
Benjamin Netanyahou rêve d’un remake de ce chapitre sanglant de la longue
guerre coloniale menée contre les Palestiniens. En autorisant certains de ses
ministres à organiser des visites musclées et des « prières » provocatrices sur
cette même Esplanade, il ne peut pas ne pas savoir qu’il provoquera la colère
des résidents palestiniens de Jérusalem. De fait, Jérusalem est devenu un
véritable champ de bataille, avec un déploiement sans précédent de forces de
police qui mènent la chasse aux jeunes palestiniens, et c’est un miracle si,
jusqu’à aujourd’hui, il n’y a pas encore eu de morts.
La bataille de Jérusalem a commencé, c’est une évidence
; est-elle le résultat d’un choix stratégique de la part de Benjamin Netanyahou
? Rien n’est moins sûr. En effet, la politique d’ « israélisation » et de
colonisation de la ville arabe se poursuit depuis longtemps sans entraves
majeures, si ce n’est quelques confrontations limitées à des quartiers
périphériques de la ville, et les rituelles et stériles déclarations de l’Union
européenne sur l’illégalité de la mainmise israélienne sur Jérusalem-Est. Alors
pourquoi réveiller la population locale et alerter une opinion publique
internationale relativement indifférente au sort de Jérusalem ?
En réalité, cette bataille de Jérusalem, dont personne
ne peut prédire les effets à moyen terme, n’est pas un choix stratégique, mais
plutôt le résultat d’un jeu politicien entre les différents partis
d’extrême-droite au pouvoir. C’est à qui sera le plus nationaliste, le plus
radical dans ses manifestations de fidélité à « Jérusalem capitale une et
indivisible du peuple juif pour l’éternité, halelouya ! ». Entre Naftali
Benett, Moshe Yaalon, Benjamin Netayahou, Noemie Reguev et le reste de sa bande
de voyous parés du titre de ministre, c’est la concurrence des déclarations et
des initiatives provocatrices autour de l’enjeu que représente Jérusalem.
Netanyahou est loin d’être un idiot, et il sait
pertinemment que de telles initiatives non seulement ne font pas progresser
d’un pouce l’ « israélisation » de Jérusalem, mais, au contraire ont des effets
contre-productifs à court et moyen terme, et sont lourdes de dangers à plus
long terme. Mais s’il n’est pas idiot, le premier ministre israélien n’a pas
l’envergure d’un vrai leader politique. Il reste le petit politicard qu’il a
toujours été, plus préoccupé par les sondages et le risque de perdre une partie
de son électorat à un autre parti d’extrême-droite, que par les effets sa politique
– ou de sa passivité complice – sur plus d’un milliard de musulmans à travers
le monde. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : El Aqsa est le troisième lieu
saint de l’Islam, et le regard du monde musulman tout entier est tourne vers
Jérusalem et reste extrêmement sensible à tout changement du statu quo négocié
avec la Jordanie dès les premiers jours de l’occupation du Haram-el Sharif
(c’est le périmètre dans la vieille ville qui abrite entre autres la Mosquée)
par les forces armées israéliennes en 1967.
Netayahou ferait bien d’écouter les appels du Roi
Abdallah II de Jordanie, qui est loin d’être un ennemi de l’État sioniste,
quand celui-ci le met en garde contre les effets incalculables sur la région, à
commencer par la stabilité de son propre royaume, que pourrait avoir tout
changement du statu quo sur l’Esplanade des Mosquées. En particulier dans un
contexte de montée spectaculaire de Daesh et de destruction de l’ensemble de
l’ordre moyen-oriental mis en place il y a un siècle, par Messieurs Sykes et Picot1.
Il est pourtant douteux que de telles mises en garde
aient de l’effet sur le chef du gouvernement israélien, pour qui l’éventualité
d’un renforcement de la popularité du chef du parti Israël est notre maison
[sic] est une menace beaucoup plus grave que la vague Daesh qui déferle sur
l’Orient Arabe. Effarent, non ?

