dimanche 21 août 2011

Libye : et dire que j’ai failli douter de cette histoire d’intervention humanitaire.

Le Printemps Arabe remet à jour les priorités au Moyen-Orient

samedi 20 août 2011
Alors que le Printemps Arabe continue à défier les dictateurs, à démolir les vieilles structures et à élaborer des feuilles de route pour un avenir meilleur, les Etats-Unis restent engoncés dans leurs politiques vouées à l’échec, leurs idées fausses et leurs intérêts égoïstes.
Les Arabes peuvent être en désaccord sur beaucoup de points, mais peu sont en désaccord sur le fait qu’il n’y aura à présent aucun retour en arrière. L’époque des dictateurs, des Mubaraks et des Ben Alis est révolue. Une nouvelle aube nous apparait, avec toute une nouvelle série de défis. Les débats dans la région concernent maintenant la démocratie, la société civile et la citoyenneté. Les seuls intellectuels arabes qui parlent toujours de terrorisme et d’armes nucléaires sont ceux qui sont commissionnés par les groupes de réflexion basés à Washington ou ceux qui sont désespérés d’apparaître sur Fox News.
Pour dire les choses simplement, les priorités du monde arabe ne sont plus les priorités américaines, comme elles ont pu l’avoir été quand Hosni Mubarak était encore président de l’Egypte. Leader d’un groupe de « pays arabes modérés », la responsabilité principale de Mubarak était de présenter la politique étrangère des Etats-Unis comme étant au cœur de l’intérêt national égyptien. Dans le même temps, en Syrie, Bashar Al-Assad était pris dans un royaume de contradictions. Désespéré de recevoir de bonnes notes pour son application de la soi-disant guerre contre le terrorisme, il s’est toujours vendu comme gardien de la résistance Arabe.
Quand les Etats-Unis ont envahi l’Afghanistan fin 2001, l’expression « Guerre contre le Terrorisme » s’est transformée en un implant dans la culture arabe. Les Arabes du peuple ont été forcés de prendre position sur des questions qui leur importaient peu, mais qui ont servi d’épine dorsale à la stratégie militaire et politique des Etats-Unis dans la région. L’homme et la femme arabes - les deux se voyant niés leurs droits, leur dignité et même un semblant d’espoir - étaient de simples sujets de sondages d’opinion traitant d’Oussama Ben Laden, d’Al-Quaida et d’autres questions qui avaient difficilement à voir avec leur quotidien fait de souffrance et d’humiliation.
Les dictateurs arabes ont exploité l’obsession de l’Amérique pour sa sécurité. Ali Abdullah Saleh du Yémen a dû choisir entre une main-mise sauvage par les Etats-Unis - pour « défaire Al-Quaida » - ou faire lui-même la guerre sale. Il a opté pour cette dernière, pour bientôt découvrir les avantages concédés par un tel rôle. Quand le peuple yéménite est descendu dans la rue pour exiger la liberté et la démocratie, Saleh a envoyé des soldats restés fidèles et des unités de sa garde républicaine pour tuer les combattants d’Al-Quaida (dont le nombre a soudainement explosé) et assassiner également les manifestants, désarmés, pour la démocratie. Ces actions simples mais efficaces étaient l’équivalent d’un accord tacite avec les Etats-Unis : je combattrai vos mauvais types, tant que on me permettra de liquider les miens.
En Libye, Muammar al-Qaddafi a tout aussi bien exploité les priorités des Etats-Unis. L’accent mis constamment par son régime sur la présence de combattants d’Al-Quaida dans les rangs de l’opposition a été bien relayé dans les médias occidentaux. Qaddafi a été aussi loin que possible dans ses tentatives désespérées d’alarmer l’Occident, suggérant même que sa guerre contre les rebelles n’était en rien différente de la guerre menée par Israël contre les « extrémistes » palestiniens.
La chose étrange est que le langage utilisé par les Etats-Unis et les dictateurs arabes est en grande partie absent du lexique des citoyens arabes opprimés, ordinaires, qui aspirent à bénéficier de leurs droits fondamentaux depuis longtemps refusés.
Les Arabes ne sont pas modelés par les narrations d’Al-Quaida ou des Etats-Unis. Ils sont unis par d’autres facteurs qui échappent souvent aux commentateurs et aux officiels occidentaux. En plus de partager des récits historiques, des religions, une langue et un sentiment d’appartenance collective, ils ont aussi en commun leurs expériences sur l’oppression, l’aliénation, l’injustice et l’inégalité. Le troisième rapport des Nations Unies sur le développement dans le monde arabe, édité en 2005, a exprimé tout cela dans le cadre d’un état arabe aujourd’hui : « l’appareil exécutif ressemble à un trou noir qui convertit son environnement social en un objet dans lequel rien ne bouge et dont rien ne s’échappe. ». Les choses n’ont guère changé dans les états arabes en 2009, lorsque le cinquième volume de la série a statué : « Alors que l’on s’attend à ce que l’état garantisse la sécurité de l’individu, il a été, dans plusieurs pays arabes, une source de menace, invalidant les chartes internationales comme des dispositions constitutionnelles nationales. » .
Un article de Time Magazine datant du mois de mai, était ainsi titré : « Comment le Printemps Arabe a mis sur la touche Ben Laden ». Cet article semblait célébrer la nature collective et laïque des révolutions arabes, en rappelant aux lecteurs : « Il n’y avait aucune banderolle célébrant Oussama Ben Laden sur la Place Tahrir en Egypte ; aucune photo de son adjoint Ayman al-Zawahiri dans les manifestations anti-gouvernementales en Tunisie, en Libye ou même au Yémen. » Cette description, reprise dans des centaines d’articles dans tous les médias occidentaux, est au mieux trompeuse. Le fait est que le modèle d’Al-Quaida n’a jamais capturé l’imagination de la très grande majorité de la société arabe. Les révolutions arabes n’ont pas eu à contester une certaine perception d’Al-Quaida, dans la société parce que ce dernier avait avec peine occupé un minuscule espace dans l’imaginaire arabe collectif. Mais par contre, ces révolutions contestent aujourd’hui réellement la perception américaine officielle des Arabes.
Une enquête sur « les attitudes arabes, en 2011 » a été publiée en juillet dernier par Zogby International. Elle citait des opinions sans surpise dans six nations arabes, comme le fait que la cote de popularité de Barak Obama parmi les Arabes était descendue à un niveau aussi bas que 10 %. Quand Obama a livré son fameux discours à l’’Université du Caire en 2009, beaucoup d’Arabes ont estimé que les priorités arabes et américaines se rejoignaient finalement sur quelques points. Mais le fait que la politique des Etats-Unis n’ait pas changé d’un iota dans une direction favorable, a incité les Arabes à se rendre compte que les politiques des Etats-Unis étaient constantes et résolues. Les Etats-Unis ont continué leurs guerres, ont maintenu leur appui à Israël et maintenu leur vieille alliance avec les leadership arabes les plus corrompus. Les Arabes ont découvert (ou redécouvert) qu’il n’y avait aucun point de concordance entre leurs aspirations et la politique des Etats-Unis, ces deux éléments conduisant réellement à l’affrontement.
Il est normal pour les Etats-Unis de mener ses politiques, dans une région aussi riche en pétrole que le Moyen-Orient, en conformité avec un ensemble d’intérêts et d’objectifs évidents. Mais ce qui s’est en fait produit, c’est le détournement complet des aspirations des peuples arabes et des intérêts nationaux de la plupart des pays Arabes de manière à se caler sur les priorités des Etats-Unis. Avec l’aide des dictateurs arabes, les politiques américaines biaisées, mal orientées, ont provoqué un mal incalculable aux nations concernées. A présent les millions de citoyens du monde arabe, dont les priorités et les attentes ont été tellement escamotées, font la preuve qu’ils ne sont prêts à l’accepter.

Ramzy Baroud (http://www.ramzybaroud.net) est un journaliste international et le directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Mon père était un combattant de la liberté : L’histoire vraie de Gaza (Pluto Press, London), peut être acheté sur Amazon.com.
Source : Info-Palestine.net

Industrie chimique et cancers, le cercle infernal

mardi 11 janvier 2011, par Christelle Destombes

Les universités financées par ces compagnies, les chercheurs consultants dans les entreprises, les journalistes qui copient les communiqués de presse mot pour mot. C’est une telle corruption invisible, car tout le monde a l’impression de vivre dans une démocratie, mais il y a de réels conflits d’intérêt et il faut décoder l’information.

Dow Chemical, BASF, Bayer, Monsanto, Dupont … Ces géants de l’industrie chimique, à l’origine de nombreux cancers, fabriquent aussi les traitements pour ces mêmes maladies. Le documentaire « The Idiot Cycle » décortique ces liens. Rencontre avec la réalisatrice franco-hispano-canadienne Emmanuelle Schick-Garcia.
Le pire est à venir, craint la réalisatrice, alors que ces compagnies partent désormais à l’assaut des biotechnologies, nous rejouant le mythe du progrès déjà vendu avec le plastique…
Projeté dans de nombreux festivals, ce film autoproduit -et le site dédié- propose des actions en vue de limiter l’exposition aux produits cancérigènes. Rencontre avec une femme qui sait que chacun d’entre nous peut refuser de prendre part à ce cercle absurde.
Christelle Destombes : Qu’est-ce qui a déclenché ce travail ?
Emmanuelle Schick-Garcia : C’est le cancer de ma mère. Elle avait 49 ans, ne buvait pas, ne fumait pas, faisait du sport… A l’époque, j’étais à l’école de cinéma et ma sœur en médecine, elle est devenue docteure et j’ai fait ce film.
La moitié de mes amis ont perdu leurs parents d’un cancer et j’avais aussi dans mon entourage des amis atteints très jeunes : l’un est mort d’un cancer de la langue à 22 ans, l’autre d’un cancer à l’estomac… C’est ce qui a déclenché le film.
Pendant combien de temps avez-vous fait des recherches ?
Près de dix ans. Il y a sept ans, j’ai commencé à lire des études scientifiques, à vérifier qui les faisait et avec quel argent, qui finançait les associations et les universités… Les trois dernières années, j’ai vraiment plongé dans la préparation du film.
Au départ, je me suis préoccupée des causes du cancer, je n’ai pas commencé l’enquête en me disant : « Les gens qui produisent des cancérigènes sont les mêmes que ceux qui font les traitements, et c’est la raison pour laquelle on ne nous parle pas des causes du cancer. »
On dit toujours qu’il y a d’énormes doutes sur les causes des cancers, alors que 15% seulement sont héréditaires. Et il y a une grande confusion chez les gens : « mutation génétique » ne signifie pas « héréditaire », elle peut être induite par le fait de respirer du benzène et transmise à un enfant sans que ce soit héréditaire. Idem pour les dioxines, qui passent la barrière du fœtus. Mais les docteurs sont là pour traiter la maladie, ils n’abordent pas les causes du cancer.
Vous pensez qu’il n’y a pas assez de recherches scientifiques ?
En 1998, on répertoriait 18 millions de produits chimiques, pas forcément commercialisés. Aujourd’hui, il y en a 50 millions dont 100 000 utilisés quotidiennement. Ne pas faire de tests sur ces produits carcinogènes n’a aucun sens. Faire de vraies études sur ces produits prend trois ans et coûte 2 millions de dollars…
Ce n’est rien comparé au coût payé par la société pour nettoyer, dépolluer et traiter les gens qui ont des cancers ! Mais ce n’est pas intéressant pour les hommes d’affaires.
En France, la compagnie qui a produit l’amiante est aussi celle qui dépollue : ils sont gagnants économiquement et, de plus, ils ressemblent à des héros parce qu’ils trouvent une solution à un problème qu’ils ont posé… Pour le film, on a rencontré la fondation Ramazzini, le seul laboratoire au monde à faire des tests extrêmement pointus.
Ils attendent la fin de vie du rat, contrairement à d’autres qui tuent les rats à l’âge de 3 ans. Ils regardent tous les organes, pas seulement le foie ou le cerveau. Et ils sont indépendants, financés par les citoyens. Les compagnies sont poussées par la compétition, elles veulent être les premières sur les marchés, les premières à breveter… D’où leur peu d’intérêt pour les études. Les gouvernements devraient imposer des tests de trois ans.
Vous dénoncez également le lobbying exercé par les industriels dans votre film…
En 1971, le ministère de la Justice américain a dit aux industriels qu’il fallait qu’ils agissent avant que l’opinion publique ne se tourne contre eux. Il y avait la guerre du Vietnam, la Corée et Dow Chemical fabriquait des armes pour le gouvernement américain, gérait l’extension d’une centrale nucléaire à Rocky Flat… Cet homme a indiqué quels leviers d’opinion utiliser : chercheurs, journalistes, académiciens.
On voit ce que ça donne : les universités financées par ces compagnies, les chercheurs consultants dans les entreprises, les journalistes qui copient les communiqués de presse mot pour mot. C’est une telle corruption invisible, car tout le monde a l’impression de vivre dans une démocratie, mais il y a de réels conflits d’intérêt et il faut décoder l’information.
Le lobbying qui se fait à Bruxelles participe du même schéma ; avant, il y avait 27 Etats, c’était vraiment démocratique. Maintenant, une personne décide pour le continent. Les lobbyistes ne mettent la pression que sur une ou deux personnes, c’est beaucoup plus intéressant pour eux, y compris financièrement.
Vous avez essayé de rencontrer les industriels…
On a beaucoup parlé aux porte-parole d’associations dont les compagnies sont membres. Pour le reste, ils ont refusé les demandes d’interview… Ils ont leurs journalistes préférés, leurs émissions de télé préférées où ils savent qu’ils ne seront pas inquiétés.
Nous avons interviewé Chantal Jouanno, l’ancien commissaire européen à la Santé [et ministre du gouvernement Fillon], mais on ne l’a pas mise dans le film, car les politiciens disent toujours la même chose : « Si on voit un problème, on va agir. » Mais il fallait agir il y a vingt ans ! Et c’est difficile pour les élus : les hommes politiques de gauche comme de droite sont subventionnés par des hommes d’affaires. Surtout au Canada et aux Etats-Unis, où leur soutien est nécessaire pour faire une campagne électorale et être élus.
Vous êtes engagée personnellement ?
Depuis petite. Un des amis de mon père était le fondateur de Greenpeace, Bob Hunter, mort d’un cancer justement. J’ai grandi à Vancouver dans une ambiance très engagée : il y avait Greenpeace, Adbusters, SeaS hepherd. Même à l’école, les professeurs nous parlaient de pollution. La première manif que j’ai faite, j’avais 11 ans, c’était contre McDonald qui utilisait des polystyrènes extrudés (styrofoam).
Ensuite, j’ai ramassé des feuilles chez mes voisins pour envoyer de l’argent contre la déforestation en Amazonie… Mais je me suis aperçue que les associations pouvaient prendre de l’argent sale ou se dévoyer en vendant des objets (WWF met son logo sur des casseroles ! ), alors j’ai préféré m’éloigner et rester indépendante. Et changer moi-même ma façon de vivre, mes amis et focaliser mes moyens sur des films qui sont complètement indépendants.
Et au quotidien ?
Je n’ai plus de voiture depuis six ans, je n’ai plus de télé, je mange bio, je ne porte pas de maquillage, je ne bois pas de café… On pense que ce sont de grands changements, mais en fait c’est juste une modification des habitudes inculquées par la publicité. Consommer tous ces trucs ne nous rend pas plus heureux. C’est plus important de réfléchir à ses choix, chacun à son niveau : est-ce que j’ai vraiment besoin d’une grande maison à deux heures de distance de mon travail ?
Vous êtes pessimiste après ce documentaire ?
Un peu, les choses sont pires que ce que je pensais. En même temps, je suis optimiste : j’ai fait des changements, je veux faire des choses pour l’avenir, pour que d’autres personnes n’aient pas le cancer à 22 ans. Après tout, perdre une voiture, on ne s’en rend plus compte au bout d’une semaine. Alors que les personnes qu’on aime et qu’on a perdues, on y pense tous les jours. Il faut rétablir le sens des priorités.
Depuis que le film est sorti, je rencontre beaucoup de gens exceptionnels, qui font des choses dans leur village, qui dépensent leur temps et leur énergie, et ça me rassure. Ils n’ont pas besoin d’être applaudis comme Bill Gates, d’avoir leur photo dans le journal, ils le font pour les gens qu’ils aiment, leurs voisins, leur famille. C’est de ces gens-là dont on devrait parler.
Un jour j’ai rencontré une grand-mère de 83 ans qui, après avoir vu un film sur les produits ménagers, était retournée à sa façon traditionnelle de faire : couper de la lavande, la mettre en sachets. Elle avait arrêté d’acheter des lessives au supermarché. A son âge, elle est encore curieuse, intéressée et elle agit. Franchement, n’importe qui peut le faire, plutôt que de se préoccuper du shopping du jour.
La bande-annonce du film peut être visionnée en suivant ce lien : http://www.youtube.com/watch?v=2mqH... 
par Christelle Destombes
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

La famine mondiale


En cette époque d’après-guerre froide, l’humanité est confrontée à une crise économique et sociale d’une ampleur sans précédent et qui entraîne un appauvrissement rapide de larges secteurs de la population mondiale. Les économies nationales s’effondrent, le chômage est endémique.

Des famines se déclarent en Afrique subsaharienne, en Asie du Sud et dans certaines parties de l’Amérique latine. Cette « mondialisation de la pauvreté, » qui a annulé bon nombre des progrès de la décolonisation d’après-guerre, a commencé dans le tiers-monde avec la crise de la dette du début des années 1980 et l’imposition des réformes économiques meurtrières du Fonds monétaires international (FMI).
Ce Nouvel Ordre Mondial se nourrit de la pauvreté humaine et de la destruction de l’environnement. Il engendre la ségrégation sociale, il encourage le racisme et les conflits ethniques et s’attaque aux droits des femmes et il précipite souvent les pays dans des affrontements destructeurs entre les nationalités. Depuis les années 1990, il s’étend, par l’entremise du « libre marché », dans toutes les régions du monde y compris l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale, les pays de l’ex-bloc soviétique et les « nouveaux pays industriels » (NPI) de l’Asie du Sud-est et de l’Extrême-Orient.
Cette crise planétaire est encore plus dévastatrice que la Grande Dépression des années 1930. Elle a de lourdes conséquences géopolitiques ; le démembrement économique donne lieu à des guerres régionales, à la fracture des sociétés nationales et, dans certains cas, à l’anéantissement de pays. Elle constitue de loin la plus grave crise économique des temps modernes. (Livre de Michel Chossudovsky intitulé : Mondialisation de la pauvreté et le nouvel ordre mondial)
Introduction
La famine est le résultat d’un processus de restructuration en « marché libre » de l’économie mondiale qui prend ses assises dans la crise de la dette du début des années 1980. Ce n’est pas un phénomène récent, tel qu’il a été suggéré par plusieurs reportages des médias occidentaux, en se concentrant strictement sur l’offre et la demande à court terme des produits agricoles de base.
La pauvreté et la sous-alimentation chronique sont des conditions qui préexistaient avant les récentes hausses des prix des produits alimentaires. Ces derniers frappent de plein fouet une population appauvrie, qui a à peine les moyens de survivre.
Des émeutes de la faim ont éclaté presque simultanément dans toutes les grandes régions du monde :
« Les prix des denrées alimentaires en Haïti a augmenté en moyenne de 40 % en moins d’un an, avec le coût des produits de première nécessitée tels que le riz qui a doublé... Au Bangladesh, [à la fin avril 2008] quelques 20,000 travailleurs du textile sont descendus dans la rue pour dénoncer l’augmentation vertigineuse des prix des produits alimentaires et aussi pour demander des salaires plus élevés. Le prix du riz dans le pays a doublé au cours de la dernière année, menaçant les travailleurs qui gagnent un salaire mensuel de seulement 25 $ et qui ont faim. En Égypte, des protestations de travailleurs concernant les prix des produits alimentaires a secoué le centre industriel du textile de Mahalla al-Kobra, au nord du Caire, pendant deux jours la semaine dernière, où deux personnes ont été abattues par les forces de sécurité. Des centaines de personnes ont été arrêtées et le gouvernement a envoyé des policiers en civil dans les usines pour forcer les travailleurs à travailler. Les prix des denrées alimentaires ont augmenté de 40% en Égypte au cours de la dernière année... Plus tôt ce mois-ci, en Côte d’Ivoire, des milliers de personnes ont marché vers la maison du président Laurent Gbagbo, scandant « nous sommes affamés » et « la vie est trop chère, vous allez nous tuer » .
Des manifestations de même nature ainsi que des grèves et des affrontements sont survenus en Bolivie, au Pérou, au Mexique, en Indonésie, aux Philippines, au Pakistan, en Ouzbékistan, en Thaïlande, au Yémen, en Éthiopie et à travers la majeure partie de l’Afrique subsaharienne. » (Bill Van Auken, Amid mounting food crisis, governments fear revolution of the hungry, Global Research, April 2008)
Avec de grands pans de la population mondiale déjà bien en dessous du seuil de pauvreté, la hausse des prix des denrées alimentaires de base qui se produit sur une courte période est dévastatrice. Des millions de personnes dans le monde sont dans l’incapacité d’acheter de la nourriture pour leur survie.
Ces augmentations contribuent d’une manière très réelle à « éliminer les pauvres » à travers « la mort par la famine. » Dit dans les mots de Henry Kissinger : « Contrôlez le pétrole et vous contrôlerez les nations, contrôlez la nourriture et vous contrôlerez la population. »
À cet égard, Kissinger a fait savoir à travers le « Mémorandum d’études sur la sécurité nationale de 1974 : Les implications de la croissance de la population mondiale sur la sécurité et les intérêts étrangers des États-Unis, » que des famines récurrentes pourraient constituer de facto un instrument de contrôle de la population.
Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, le prix des céréales a augmenté de 88% depuis mars 2007. Le prix du blé a augmenté de 181% sur une période de trois ans. Le prix du riz a augmenté de 50% dans les trois derniers mois (Voir Ian Angus, Food Crisis : "The greatest demonstration of the historical failure of the capitalist model", Global Research, April 2008) :
« La plus populaire variété de riz de la Thaïlande se vendait il y a 5 ans 198 $ US et à 323 $ la tonne l’an dernier. En avril 2008, le prix a atteint 1000 $. Les augmentations sont encore plus élevées sur les marchés locaux ; en Haïti, le prix d’un sac de 50 kilos de riz a doublé en une semaine à la fin mars 2008. Ces augmentations sont catastrophiques pour les 2,6 milliards de personnes dans le monde qui vivent avec moins de 2 $ US par jour et qui consacrent de 60% à 80% de leurs revenus à l’alimentation. Des centaines de millions de personnes n’ont pas les moyens de manger » (Ibid)
Deux dimensions interdépendantes
Il y a deux dimensions interdépendantes dans la crise alimentaire mondiale en cours, qui plonge des millions de personnes à travers le monde dans la famine et la privation chronique, une situation où des populations entières n’ont plus les moyens d’acheter de la nourriture.
Tout d’abord, il y a un processus historique à long terme de politiques de réforme macroéconomiques et de restructuration économique mondiale, qui a contribué à baisser le niveau de vie partout dans le monde, autant dans les pays développés que dans les pays en développement.
Deuxièmement, ces conditions historiques préexistantes de pauvreté de masse ont été exacerbées et aggravées par la récente flambée des prix des céréales, qui a entraîné dans certains cas, le doublement du prix de détail des denrées alimentaires de base. Ces hausses de prix sont en grande partie le résultat de la spéculation boursière sur les denrées alimentaires de base.
La soudaine augmentation spéculative sur le prix des céréales
Les médias ont induit en erreur l’opinion publique sur les causes de ces hausses de prix, en se concentrant presque exclusivement sur la question des coûts de production, le climat et d’autres facteurs qui ont pour effet de réduire l’offre et qui pourraient contribuer à gonfler les prix des aliments de base. Bien que ces facteurs puissent entrer en jeu, ils ne peuvent expliquer à eux seuls l’impressionnante et spectaculaire hausse des prix des produits de base.
L’escalade des prix des produits alimentaires est en grande partie le résultat d’une manipulation du marché. Elle est en grande partie attribuable à la spéculation boursière sur les marchés des matières premières. Les prix des céréales sont artificiellement gonflés par la spéculation à grande échelle sur les opérations des marchés boursiers de New York et de Chicago. Il est intéressant de noter qu’en 2007, le Chicago Board of Trade (CBOT), a fusionné avec le Chicago Mercantile Exchange, formant la plus importante entité au monde traitant dans le commerce des produits de base et comptant un large éventail d’instruments spéculatifs (les options, les options sur contrat à terme, les fonds indiciels, etc.)
Des transactions spéculatives sur le blé, le riz ou le maïs, peuvent se produire sans qu’il y ait de transactions réelles de ces produits.
Les institutions, qui actuellement spéculent sur le marché des céréales, ne sont pas nécessairement impliquées dans la vente ou la livraison des grains. Les transactions peuvent se faire par fonds indiciels qui permettent de parier sur la hausse ou la baisse en général de la variation des prix des marchandises.
Une « option de vente » est un pari que les prix vont baisser, une « option d’achat » est un pari que les prix vont augmenter. Grâce à la manipulation concertée, les opérateurs institutionnels et les institutions financières font augmenter les prix. Ils placent alors leurs paris sur la hausse du prix d’un produit en particulier. La spéculation génère la volatilité du marché. À son tour, l’instabilité qui en résulte encourage la poursuite de l’activité spéculative.
Les bénéfices sont réalisés lorsque le prix monte. En revanche, si le spéculateur est un short-selling (1), le bénéfice sera réalisé lorsque le prix diminuera.
Cette récente flambée spéculative des prix des denrées alimentaires a engendré un processus mondial de création de la famine à une échelle sans précédent.
Ces opérations spéculatives ne devraient pas pouvoir engendrer délibérément la famine. Ce qui cause la famine est l’absence de procédures réglementaires relatives au commerce spéculatif (les options, les options sur contrat à terme, les fonds indiciels). Dans le contexte actuel, un gel des transactions spéculatives sur les produits alimentaires de base, décrété par décision politique, contribuerait immédiatement à faire baisser les prix des produits alimentaires.
Rien n’empêche que ces opérations soient neutralisées et désamorcées par un ensemble soigneusement élaboré de mesures réglementaires.
Visiblement, ce n’est pas ce qui est proposé par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).
Le rôle du FMI et de la Banque mondiale
La Banque mondiale et le FMI ont présenté un plan d’urgence, afin d’accroître l’agriculture en réponse à la « crise alimentaire. » Cependant, les causes de cette crise ne sont pas prises en compte.
Robert B. Zoellick, le président de la Banque mondiale décrit cette initiative comme un « new deal, » un plan d’action « pour un accroissement à long terme de la production agricole, » qui consiste entre autres à doubler les prêts agricoles pour les agriculteurs africains.
« Nous devons dépenser notre argent en fonction des besoins réels. » (We have to put our money where our mouth is now so we can put food into hungry mouths) (Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, BBC, 2 mai 2008)
La « médecine économique » du FMI et de la Banque mondiale n’est pas la « solution, » elle est plutôt en grande partie la « cause » de la famine dans les pays en développement. Plus le FMI et la Banque mondiale prêtent « pour accroître l’agriculture » et plus ils augmenteront les niveaux d’endettement.
La « politique de prêts » de la Banque mondiale consiste à accorder des prêts à la condition que les pays se conforment à l’agenda politique néolibérale qui, depuis le début des années 1980, a été propice à l’effondrement de l’agriculture alimentaire locale.
La « stabilisation macro-économique » et les programmes d’ajustement structurel imposés par le FMI et la Banque mondiale aux pays en développement (comme condition de renégociation de leur dette extérieure) ont conduit à l’appauvrissement de centaines de millions de personnes.
Les dures réalités économiques et sociales derrières les interventions du FMI sont les causes de l’augmentation démesurée des prix des produits alimentaires, des famine au niveau local, des licenciements massifs de travailleurs urbains et de fonctionnaires et de la destruction des programmes sociaux. Le pouvoir d’achat interne s’est effondré, les cliniques de santé contre la famine et les écoles ont été fermées, des centaines de millions d’enfants ont été privés du droit à l’enseignement primaire.
La déréglementation des marchés céréaliers
Depuis les années 1980, les marchés céréaliers ont été déréglementés sous la supervision de la Banque mondiale et des surplus céréaliers des États-Unis et de l’Union européenne ont systématiquement été utilisés pour détruire la paysannerie et pour déstabiliser l’agriculture alimentaire nationale. À cet égard, les prêts de la Banque mondiale exigent la levée des barrières commerciales sur les importations de produits agricoles de base, conduisant au dumping des surplus céréaliers des États-Unis et de l’Union européenne sur le marché local. Ces mesures, ainsi ques d’autres mesures, ont mené les producteurs agricoles locaux à la faillite.
Un « marché céréalier libre », imposé par le FMI et la Banque mondiale, détruit l’économie paysanne et affaibli la « sécurité alimentaire. » Le Malawi et le Zimbabwe étaient auparavant des pays prospères en excédent céréalier, le Rwanda était pratiquement autosuffisant en matière alimentaire jusqu’à 1990, date à laquelle le FMI a ordonné le dumping des excédents céréaliers de l’Union européenne et des États-Unis sur le marché intérieur, précipitant ainsi les petits agriculteurs en faillite. En 1991-1992, la famine a frappé le Kenya, un pays qui connaissait un succès pour ses surplus céréaliers. Le gouvernement de Nairobi avait précédemment été mis sur une liste noire pour ne pas avoir obéi à des recommandations du FMI. La déréglementation du marché des céréales a été exigée comme une des conditions pour le rééchelonnement de la dette extérieure de Nairobi avec les créanciers officiels du Club de Paris. (Livre de Michel Chossudovsky, Mondialisation de la pauvreté et le nouvel ordre mondial)
Dans toute l’Afrique, ainsi qu’en Asie du Sud-est et en Amérique latine, le modèle des « ajustements structurels » dans l’agriculture sous la tutelle des institutions de Bretton Woods a servi de manière sans équivoque à la disparition de la sécurité alimentaire. La dépendance vis-à-vis du marché mondial a été renforcée, entraînant une augmentation des importations de céréales commerciales, ainsi qu’une augmentation de l’afflux « d’aide alimentaire. »
Les producteurs agricoles ont été encouragés à abandonner l’agriculture alimentaire et à se convertir dans des cultures de « haute valeur » à des fins d’exportation, souvent au détriment de l’autosuffisance alimentaire. Les produits de grande valeur ainsi que les cultures à des fins d’exportation ont été soutenus par des prêts de la Banque mondiale.
Les famines à l’ère de la mondialisation sont le résultat de ces politiques. La famine n’est pas la conséquence d’un manque de nourriture, c’est en fait tout le contraire : les surplus alimentaires mondiaux sont utilisés pour déstabiliser la production agricole dans les pays en développement.
Strictement réglementée et contrôlée par l’industrie agroalimentaire internationale, cette offre excédentaire est finalement propice à la stagnation de la production et de la consommation des produits alimentaires de base essentiels et à l’appauvrissement des agriculteurs dans le monde. En outre, en cette époque de mondialisation, les programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale ont un lien direct sur le processus de développement de la famine, car ils affaiblissent systématiquement toutes les catégories d’activités économiques urbaines ou rurales, qui ne servent pas directement les intérêts du marché mondial.
Les revenus des agriculteurs dans les pays riches et dans les pays pauvres sont réduits par une poignée d’industriels du secteur de l’agroalimentaire mondial qui en même temps contrôlent les marchés des céréales, les intrants agricoles, les semences et la transformation des aliments. La géante société Cargill Inc avec plus de 140 filiales et sociétés affiliées à travers le monde contrôle une part importante du commerce international des céréales. Depuis les années 1950, Cargill est devenue le principal contractant pour « l’aide alimentaire » des États-Unis financée par la Loi Publique 480 (1954).
L’agriculture mondiale a pour la première fois de l’histoire, la capacité de satisfaire les besoins alimentaires de toute la planète, mais la nature même du marché mondial de ce système ne permet pas que ça se réalise. La capacité de produire de la nourriture est immense, mais les niveaux de consommation alimentaire restent extrêmement faibles, car une grande partie de la population mondiale vit dans des conditions d’extrême pauvreté et de privation. En outre, le processus de « modernisation » de l’agriculture a conduit à la dépossession des paysans et à l’augmentation du niveau de dégradation des terres et de l’environnement. Autrement dit, les forces mêmes qui encouragent la production alimentaire mondiale à se développer favorisent également une diminution du niveau de vie et une baisse de la demande de nourriture.
Le traitement choc du FMI
Historiquement, les escalades de prix des produits alimentaires au niveau du commerce en détail ont été déclenchées par la dévaluation des monnaies, qui ont toujours été le résultat invariable d’une situation hyper inflationniste. Par exemple, en août 1990 au Pérou, sur les ordres du FMI, du jour au lendemain le prix du carburant a été multiplié par 30 et le prix du pain a été multiplié par 12 :
« Partout dans le tiers-monde, la situation est celle du désespoir social et de la désolation d’une population appauvrie par l’interaction des forces du marché. Les émeutes contre les programmes d’ajustement structurel et les soulèvements populaires sont sauvagement réprimées : À Caracas, en 1989, le président Carlos Andres Perez qui après avoir dénoncé avec éloquence le FMI d’exercer « un totalitarisme économique qui ne tue pas par des balles mais par la famine », a déclaré un état d’urgence et a régulièrement envoyé des unités d’infanterie et des commandos de la marine dans les quartiers pauvres (barrios de ranchos) sur les collines surplombant la capitale. Les émeutes anti-FMI de Caracas ont été déclenchées à la suite d’une augmentation de 200 % du prix du pain. Hommes, femmes et enfants ont essuyé des tirs sans discernement : « Il a été rapporté que la morgue de Caracas comptait jusqu’à 200 cadavres de personnes tuées dans les trois premiers jours ... et elle a avisé qu’elle était à court de cercueils. Officieusement plus d’un millier de personnes ont été tuées. Tunis, en janvier 1984 : les émeutes du pain instiguées en grande partie par de jeunes chômeurs pour protester contre la hausse des prix alimentaires. Au Nigeria en 1989 : les émeutes des étudiants contre les programmes d’ajustement structurel ont entraîné la fermeture de six universités du pays par les Forces armées. Au Maroc, en 1990 : une grève générale et un soulèvement populaire contre les réformes du gouvernement parrainées par le FMI. » (Michel Chossudovsky, op cit.)
Les semences génétiquement modifiées
Coïncidant avec la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995, un autre important changement historique a eu lieu dans la structure de l’agriculture mondiale.
Dans le cadre du contrat de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)), les géants de l’agroalimentaire ont une entière liberté d’entrer dans les marchés céréaliers des pays en développement. L’acquisition de « droits de propriété intellectuelle » exclusifs sur les variétés végétales par des intérêts agroindustriels favorise aussi la destruction de la biodiversité.
Agissant au nom d’une poignée de conglomérats de biotechnologie, des semences OGM ont été imposées aux agriculteurs, souvent dans le cadre de « programmes d’aide alimentaire. » Par exemple, en Éthiopie des trousses de semences OGM ont été remis aux agriculteurs pauvres afin de rétablir la production agricole à la suite d’une grande sécheresse. Les semences OGM ont été plantées, donnant une seule récolte. Mais après, les agriculteurs ont réalisé que les semences OGM ne pourraient pas être replantées sans payer de redevances à Monsanto, Arch Daniel Midland et al. Ensuite, les agriculteurs ont découvert que les graines ne pousseraient que s’ils utilisaient les intrants agricoles soit, les engrais, les insecticides et les herbicides qui sont produits et distribués par les entreprises agroalimentaires de biotechnologie. Toute l’économie paysanne est dorénavant enfermée entre les mains des conglomérats de l’agro-industrie.
Avec l’adoption généralisée de semences OGM, une transition majeure a eu lieu dans la structure et dans l’histoire de l’agriculture depuis sa création il y a 10,000 ans.
La reproduction de semences au niveau des villages et chez les producteurs de semences a été perturbée par l’utilisation de semences génétiquement modifiées. Le cycle agricole, qui permet aux agriculteurs de stocker leurs semences biologiques et de les semer pour en tirer la prochaine récolte a été brisé. Ce concept destructeur, produisant invariablement la famine, est reproduit partout, pays après pays, conduisant à la disparition de l’économie paysanne mondiale.

Article original en anglais publié le 4 mai 2008 : Global Famine
Traduit par Dany Quirion pour Alter Info
NDT : (1) Short-selling est une technique qui consiste à vendre à découvert ou à crédit. C’est-à-dire qu’une personne vend des actions qu’elle n’a pas à un investisseur. Cette stratégie permet d’anticiper sur un retournement du marché qui permettra alors d’acheter les actions au client qui voudra les revendre à un prix inférieur.
Michel Chossudovsky est l’auteur du best-seller international The Globalization of Poverty (titre français : "La mondialisation de la pauvreté », éd. Écosociété) qui a été publié en 11 langues. Il est professeur d’économie à l’Université d’Ottawa, Canada, et directeur du Centre de recherche sur la mondialisation. Il collabore également à l’Encyclopaedia Britannica. Son dernier ouvrage est intitulé America`s War on terrorism, 2005. Il est l’auteur de Guerre et mondialisation, La vérité derrière le 11 septembre (http://www.ecosociete.org/t065.php) et de la Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial.

Crise : l’heure de vérité - Que faire ?


Nous voilà à la veille du troisième anniversaire de la chute de Lehman Brothers qui, le 15 septembre 2008, a marqué le début officiel de la crise proprement financière. Une nouvelle crise occupe le devant de la scène, celle de la dette souveraine, et elle est présentée comme totalement indépendante de la première.
7 août 2011

Il y a surendettement des Etats et ce surendettement serait dû à l’impéritie des gouvernements, à leur laisser-aller en matière de dépenses. Il n’en est rien : la crise de la dette souveraine n’est qu’une prolongation de la grande crise qui a failli emporter le monde il y a trois ans. Avec l’éclatement de la bulle immobilière (en particulier américaine), la dette des ménages est devenue celle des organismes financiers, et celle-ci à son tour est devenue celle des Etats. 
(...)
L’heure de vérité a sonné de part et d’autre de l’Atlantique, parce que la crise continue, en prenant d’autres déguisements et que les expédients utilisés pour reporter les échéances sont en voie d’épuisement. En Europe cette crise prend surtout la forme du surendettement public, aux Etats-Unis surtout celle d’un étouffement de la croissance. Mais la décision de Standard and Poor’s de dégrader la note américaine en dit long sur le caractère universel d’une crise mondialisée. Le dernier rempart, celui des Etats, est en train de céder.
Mordant la main qui les a nourris, les « marchés » exigent d’être sauvés sur fonds publics, puis n’hésitent pas à se ruer sur ces mêmes Etats qui les ont secourus. Sous leur pression, les politiques d’austérité mises en place approfondissent la crise et ce, d’autant plus violemment qu’elles sont maintenant généralisées. Ce faisant, supposées réduire l’endettement, ces politiques l’aggravent au contraire, par réduction des recettes fiscales. Pris dans ce cercle vicieux, le monde capitaliste a d’autant plus de mal à trouver la voie de la sortie que les munitions publiques ont été tirées et sont désormais épuisées, qu’il s’agisse de l’instrument budgétaire ou du monétaire, les taux des banques centrales étant toujours maintenus au plancher, sans grands résultats. Derrière des Etats désarmés, on voit maintenant apparaître clairement les lois implacables du système capitaliste, celles dictées par la soif inextinguible de profit, un système menacé d’effondrement et qui risque d’entraîner l’humanité tout entière dans sa chute.
 Que faire ?
Ce n’est pas ici le lieu d’énoncer l’intégralité d’un programme qui passerait en revue toutes les mesures nécessaires, certaines qui découlent directement de la situation actuelle, d’autres qui en sont la conséquence logique, d’autres encore qui s’attaquent au système capitaliste dans ce qu’il a de plus fondamental. Cela serait utile, mais le feu est à la maison et il faut mettre en œuvre l’indispensable quitte à ce que, à partir de là, d’autres voies soient ouvertes sur un autre horizon. Il faut – priorité des priorités – éteindre l’incendie de la dette. Il faut – geste de survie – maîtriser la finance, l’empêcher de nuire, une bonne fois pour toutes. Il faut – préparation de l’avenir - jeter les bases d’un redémarrage, de façon à assurer l’emploi.
L’urgence absolue est de faire face au problème de la dette publique. Trois points sont essentiels : 1) quel que soit le pays, il faut décréter un moratoire sur la dette existante et la soumettre à un audit, pour porter un jugement circonstancié et déterminer quelles dettes seront remboursées et quelles ne le seront pas. Une partie substantielle de la dette, cela est clair, devra être répudiée. Le reste sera soumis à restructuration : rééchelonnement, réduction, plafonnement, etc. 2) réformer dans les plus brefs délais les statuts de la BCE, pour permettre le financement monétaire du déficit public (achat par la BCE des titres de la dette publique lors de leur émission). La BCE procède déjà à des achats de tels titres, mais il s’agit surtout du « marché de l’occasion », où les titres achetés par les banques sont revendus. Ce qui permet aux banques, tout à la fois, d’exiger une prime de risque lors de l’achat du titre et d’être assurées ensuite de pouvoir le revendre. Le financement monétaire du déficit enlèverait son pouvoir de chantage à la finance. 3) En matière de déficit public, il faut redresser la situation, surtout s’il faut renoncer aux fonds fournis par les marchés. Une réforme fiscale d’ampleur s’impose, pour revenir sur les avantages consentis aux patrons et taxer fortement les hauts revenus, les profits des sociétés et les patrimoines des riches.
La crise l’a montré de façon éclatante…. et désastreuse : il faut ligoter la finance . Ce qui, outre l’interdiction de la titrisation des créances et des fonds spéculatifs, implique la levée du secret bancaire, la chasse aux paradis fiscaux et la constitution d’un grand pôle bancaire public, par nationalisation d’un nombre significatif de banques en position dominante. L’appareil bancaire doit être soumis à un contrôle sévère, la séparation entre banque de dépôts et banques d’affaires restaurée. Il faut taxer les transactions financières, instaurer le contrôle du mouvement des capitaux. Il faut interdire les ventes à découvert, qui permettent la spéculation sur titres. Il faut aussi placer les Bourses en position subordonnée, ce que nous pouvons obtenir par une taxation renforcée des plus-values, l’introduction d’un délai entre l’achat et la revente des actions ou carrément la non cessibilité des titres émis. Il faut enfin mettre les banques centrales et toutes les institutions financières sous le strict contrôle des pouvoirs publics.
Si l’on ne veut pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets, il faut rompre avec le modèle de la mondialisation libérale. Ce qui suppose bien des choses qu’on ne peut développer ici, qu’il s’agisse du droit de propriété de l’entreprise, d’une autre mondialisation (et d’une autre Europe), du périmètre des biens communs ou encore de la crise écologique. Mais l’indispensable, le socle à partir duquel bâtir, c’est un nouveau rapport salarial. En effet, il faut un nouveau partage de la valeur ajoutée, radicalement différent de l’actuel, pour assurer les bases d’un autre développement. Il faut aussi stabiliser le marché du travail, en rétablissant la prépondérance des CDI, en confinant les diverses formes du travail précaire, en encadrant strictement les licenciements. Il faut garantir les acquis sociaux, en finir avec les politiques d’austérité, reconstituer des services publics dignes de ce nom.
Voilà le plus urgent. L’accomplir serait déjà énorme, mais s’en tenir là serait illogique. Ne voit-on pas que derrière tel ou tel « excès » de la finance, il y a l’esprit d’un système, le capitalisme ? Ne voit-on pas que, derrière la mondialisation libérale, il y a encore et à nouveau les exigences d’un système, le capitalisme ? La crise actuelle a déjà suscité d’immenses souffrances dans le monde. Ses nouveaux développements sont, de ce point de vue, terriblement menaçants. Il est temps de tirer un trait, il est temps de changer d’horizon.
Achevé de rédiger le 7/08/2011.
Isaac Johsua
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

Zéro de conduite pour le FMI

Nombre de pays du Sud les ont utilisées pour rembourser de manière anticipée le FMI, réduisant ainsi leur dépendance à son égard. Discrédité par le désastre social des politiques qu’il a imposées au Sud, le FMI a néanmoins profité de la crise qui a éclaté en 2007-2008 pour reprendre pied et généraliser au Nord les mêmes politiques néfastes.
Profitant de cette crise, le FMI ne l’a absolument pas anticipée. L’examen des rapports semestriels intitulés Perspectives de l’économie mondiale dans lesquels le FMI dévoile ses prévisions sur l’état futur de l’économie globale est édifiant.
D’une manière globale, au moins jusqu’au mois d’octobre 2007, les messages généraux du FMI étaient optimistes. Ils confortaient l’opinion dominante du moment : l’idée que le monde était entré dans une période de « grande modération » caractérisée par une forte croissance mondiale et une faible volatilité financière, les récessions graves pouvant désormais être évitées.
Ainsi, le FMI prévoyait en avril 2007 que « la croissance mondiale devrait rester vigoureuse en 2007 et 2008 » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2007, p.15). Alors que ce rapport prévoyait une croissance mondiale de 4,9% pour les années 2007-2008, sa mise à jour de juillet se montrait encore plus optimiste : 5,2% !
En réalité, la croissance mondiale s’est élevée à 3,9% en 2007 et 1,9% en 2008. On pouvait aussi lire : « Globalement, les perspectives semblent moins menacées qu’il y a 6 mois » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2007, p.15). Saluons l’exploit du FMI et de sa troupe d’experts économistes qui n’entrevoient aucunement les prémices de la crise qu’ils ont pourtant sous les yeux.
Non content de n’avoir pas prévu la crise, le FMI est de plus resté très optimiste lors de son éclatement et n’a pas anticipé qu’elle allait se propager des Etats-Unis à l’Europe et affecterait la santé économique de la planète. A ce sujet, l’examen des différents rapports du FMI ainsi que des déclarations de ses plus hauts dirigeants prêteraient à sourire si on pouvait faire abstraction du mal qu’a causé indirectement le FMI en ne voyant rien venir et en ne prévenant pas ses 187 pays membres des risques de contagion de la crise américaine.
Jusqu’en août 2007, la direction du FMI estimait que les perspectives économiques mondiales étaient « très bien orientées ». Dix mois plus tard, le directeur du FMI de l’époque Dominique Strauss-Kahn déclarait au sujet du secteur financier : « les pires nouvelles sont derrières nous ». En septembre 2008, la banque d’affaires américaine Lehman Brothers était déclarée en faillite.
Le paroxysme de la crise fut atteint à ce moment-là. En effet, dans le mois qui a suivi cette faillite, les gouvernants et les banques centrales des Etats-Unis et de l’Europe ont vivement réagi en injectant des centaines de milliards de dollars et d’euros pour empêcher que le système financier des pays les plus industrialisés ne s’effondre.
Revenons un an en arrière. En juillet 2007, le FMI revoyait ses perspectives de croissance mondiale à la hausse. Il affirmait : « Tandis que la correction du secteur immobilier se poursuit, les risques globalement baissiers liés à la demande intérieure américaine se sont un peu estompés. Les risques haussiers pour la croissance dans la zone euro et dans les pays émergents signalés en avril se sont en partie matérialisés et ont été intégrés dans les projections de base. De plus, des progrès ont été faits qui ont réduit le risque de correction désordonnée des déséquilibres mondiaux (…) » (Perspectives de l’économie mondiale, mise à jour juillet 2007, p.1).
En totale contradiction avec ceci, le secteur immobilier américain a bien continué à dégringoler à l’automne 2007. Des centaines de milliers de gens se sont retrouvés à la rue. Parler de « risques haussiers pour la zone euro » révèle un manque complet d’anticipation de la transmission de la crise américaine à l’Europe. La prétendue réduction du « risque de correction désordonnée des déséquilibres mondiaux » laisse sans voix au regard de ce qui s’est produit peu de temps après.
Le constat général que nous pouvons tirer est le suivant : le FMI, l’institution internationale chargée de veiller à la stabilité financière mondiale, n’a pas anticipé la crise de 2007-2008. Il n’a pas prévu que la crise allait éclater en 2007 aux Etats-Unis ni qu’elle allait par la suite s’étendre au monde entier. DSK lui-même a admis en début 2011 que son institution « avait vu ses prévisions économiques et financières mises en échec par la crise mondiale ».
États-Unis : Le FMI a chanté les louanges du secteur financier qui a déclenché la crise
Non seulement le FMI n’a pas pressenti la crise aux Etats-Unis mais en plus il a souvent mis en avant et pris en exemple le modèle financier américain. Une série d’affirmations écrites dans les rapports du FMI l’illustre très clairement. Alors qu’à la mi-2006 la bulle immobilière était sur le point d’éclater, le FMI a nié les dangers qui menaçaient l’économie des Etats-Unis : « Les taux de défaillance sur crédits hypothécaires ont, de tout temps, été bas. Ajouté à la titrisation du marché hypothécaire, ceci permet de penser que l’impact d’un ralentissement du marché immobilier sur le secteur financier serait limité |1| » (Perspectives de l’économie mondiale, avril 2006, p. 18).
Pour bien comprendre ce passage, il faut savoir que selon le FMI, la titrisation réduit les risques ! Nombre d’affirmations en témoignent. En voici une extraite du rapport sur la stabilité financière dans le monde : « La titrisation et, plus généralement, l’innovation financière ont rendu les marchés plus efficaces en répartissant mieux les risques » (FMI, Rapport sur la stabilité dans le monde, septembre 2007, p.7).
Ainsi, d’après le FMI, le fait pour les banques d’intégrer les crédits à haut risque (subprime) à des produits structurés (Collateralised Debt Obligation, CDO) pour les vendre sur les marchés financiers (opération qui, au passage, leur permettait de sortir ces créances douteuses de leurs bilans) est une pratique exemplaire et permet de diluer les risques ! A noter aussi au passage que les agences de notation ne faisaient pas mieux en attribuant la note maximale AAA aux CDO et autres produits structurés.
Mais le FMI ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Il a fait plus fort encore. En effet, non content de saluer la titrisation comme un procédé modèle (qui, faut-il le rappeler, a mené à la plus grande crise que le monde ait connu depuis les années 1930), le FMI a encouragé d’autres pays à adopter ce genre de pratiques qui étaient censées booster la rentabilité des actifs financiers.
Ainsi, par exemple, le FMI conseillait au Canada d’imiter la dérégulation financière made in USA : « Les stratégies timorées du système bancaire canadien donne des rendements sur actifs beaucoup plus faibles qu’aux Etats-Unis » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec le Canada). Il conseillait aussi à l’Allemagne de s’aligner sur le modèle financier américain. L’Allemagne et le Canada étaient classés par le FMI dans un groupe de pays où « la rentabilité n’a pas encore atteint les niveaux internationaux et où l’innovation doit encore progresser » (FMI, Rapport pour les consultations de 2006 au titre de l’article 4 avec l’Allemagne).
Dans ces pays, les conseils du FMI ont mis l’accent sur la nécessité de réformes axées sur le marché afin de surmonter les soi-disant entraves structurelles alors que ce sont justement certaines d’entre elles qui ont contribué à protéger ces pays de la crise. En clair, le FMI a conseillé au Canada et à l’Allemagne, entre autres, des mesures qui, si elles avaient été appliquées, auraient aggravé la crise.
L’Allemagne et le Canada ont donc été protégés de la crise parce qu’ils n’ont pas accepté les recommandations du FMI. Mais tous les pays n’ont pas refusé les réformes proposées par cette organisation. Aussi, non content de ne pas avoir prévu la crise aux Etats-Unis ni son extension planétaire, le FMI a contribué au renforcement de cette dernière en conseillant à ses pays membres de déréglementer leurs marchés financiers selon le « modèle » états-unien !
D’une manière générale, le FMI a évalué très positivement le système bancaire et financier des Etats-Unis jusqu’en 2007, année du début de la débâcle économique américaine. Nous nous contenterons de mentionner deux messages clés révélateurs de cet état de fait. Voici ce que déclaraient les responsables du FMI au sujet des Etats-Unis en 2007 : « Les banques commerciales et d’investissement proprement dites sont foncièrement en bonne santé financière et les risques systémiques semblent faibles » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec les Etats-Unis).
Toujours en 2007 et à propos des Etats-Unis, les mêmes responsables affirmaient : « Bien qu’il n’y ait pas de place pour la complaisance, il semble que l’innovation ait épaulé la solidité du système financier. Les nouveaux marchés de transfert des risques ont favorisé la dispersion du risque de crédit, d’un noyau où l’aléa moral est concentré, vers la périphérie où la discipline de marché est le principal frein à la prise de risques. (…).
Si l’alternance des périodes d’euphorie et de panique n’ont pas disparu — les phases d’expansion–récession du crédit hypothécaire à risque en étant la dernière illustration — les marchés ont montré leur capacité à s’autoréguler » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec les Etats-Unis).
L’Union européenne, « vers une expansion durable » selon le FMI en 2007
Nous avons vu que le FMI n’a pas anticipé la crise aux Etats-Unis ni son extension à l’Europe. Tournons-nous vers le vieux continent. Sans surprise, avant la crise le FMI était positif et optimiste au sujet de l’Union européenne : « Les perspectives sont les plus favorables depuis plusieurs années. L’économie s’oriente vers une expansion durable, imputable pour partie à des considérations cycliques, mais aussi aux politiques mises en œuvre. (…) L’environnement extérieur est jugé globalement propice » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec la zone euro).
Le FMI était aussi confiant vis-à-vis des marchés financiers européens. Il était rassuré que « la volatilité du marché financier et les primes de risque soient à leur plus bas niveau historique » (FMI, Rapport pour les consultations de 2007 au titre de l’article 4 avec la zone euro). La naïveté et l’aveuglement du FMI prêteraient à sourire si les conséquences de la crise pour l’Europe n’avaient pas été aussi désastreuses.
Le FMI, supporter enthousiaste du Tigre celtique
Beaucoup de prévisions du FMI se sont révélées inexactes mais peu semblent aussi ridicules que celles adressées à l’Irlande, le « tigre celtique » dont le FMI a fait l’éloge pendant des années. Extraits choisis des louanges et prédictions : « L’économie irlandaise a été remarquablement performante au cours des dix dernières années. Le taux moyen de croissance du PIB réel a été d’environ 7 % par an au cours de la période 1995–2004. (…) Ces résultats impressionnants sont pour une large part attribuables à la politique économique avisée des autorités, y compris une politique budgétaire prudente, une fiscalité légère sur la main-d’œuvre et les revenus des entreprises et des accords de partenariat social qui ont contribué à la modération salariale.
L’économie reste très performante. (…) La hausse des prix de l’immobilier, qui s’était ralentie jusqu’au milieu de 2005, a repris sur fond d’expansion rapide du crédit. En réponse au relâchement des règles de prêt, les autorités ont accru la pondération des risques des hypothèques résidentielles. En mars 2006, une équipe du FMI s’est rendue à Dublin pour actualiser le Programme d’évaluation du secteur financier de 2000 (PESF).
L’équipe a constaté que le système financier irlandais demeure robuste » (FMI, Rapport annuel 2006, p.51). En effet, on retrouve ceci dans les conclusions de la mise à jour du programme d’évaluation de la stabilité financière de l’Irlande : « Les perspectives du système financier sont positives, les institutions financières disposant de marges suffisantes pour amortir une série de chocs » (FMI, Programme d’évaluation du secteur financier de l’Irlande, 2006).
En résumé, selon le FMI tout allait bien pour l’Irlande. Les prix de l’immobilier étaient en hausse, une bulle spéculative se formait… Pas de problème, répondait le FMI puisque les autorités ont augmenté « la pondération des risques des hypothèques résidentielles ». Le FMI ne s’est pas inquiété outre mesure de l’endettement exceptionnel des ménages encouragé par la déréglementation financière, notamment via des emprunts hypothécaires, qui avait pourtant atteint 190% du PIB avant la crise.
Le fait que le secteur bancaire irlandais était surdimensionné avec un total des capitalisations boursières, des émissions d’obligation et des actifs des banques équivalant à 14 fois le PIB de ce pays n’a pas non plus semblé déranger le FMI |2|. Les bulles immobilières et boursières qui s’étaient développées dans les années 2000 au nez et à la barbe du FMI éclatèrent en septembre-octobre 2008. Elles causèrent un véritable chaos social dont l’Irlande ne s’est toujours pas remise, avec notamment un taux de chômage qui est passé de 0% en 2008 à 14% début 2010.
Conclusion
Le rapport du bureau indépendant d’évaluation (BEI) du FMI souligne : « L’opinion dominante au sein des services du FMI — groupe cohésif de macroéconomistes — était que la discipline et l’auto-régulation du marché suffiraient à écarter tout problème majeur des institutions financières.
Toujours selon la pensée dominante, les crises étaient peu probables dans les pays avancés dont le degré de « sophistication » des marchés financiers leur permettrait de progresser sans encombres avec une régulation minimale d’une part importante et croissante du système financier » (Évaluation de l’action du FMI au cours de la période qui a précédé la crise financière et économique mondiale, BEI, janvier 2011, p.29 http://www.ieo-imf.org/ieo/pages/IE...).
Un rapport plus récent réalisé par le même organisme révèle que : « Parmi les autorités interrogées, beaucoup ont estimé que les études du FMI étaient hautement prévisibles et ne permettaient pas l’expression de points de vue alternatifs. Cette opinion concernait l’ensemble des productions analytiques du Fonds » (BEI, « Research at the IMF : Relevance and utilization », Washington, DC, 20 mai 2011 en ligne sur www.ieo-imf.org).
Comme l’affirmait, Joseph Stiglitz, ancien n°2 de la Banque mondiale entre 1997 et 2000 : « Si l’on examine le FMI comme si son objectif était de servir les intérêts de la communauté financière, on trouve un sens à des actes qui, sans cela, paraîtraient contradictoires et intellectuellement incohérents » |3|. Loin de servir l’intérêt des populations affectées par la crise, loin d’agir pour le plein emploi comme ses statuts l’exigent, le FMI est au service des grandes puissances et des entreprises transnationales parmi lesquelles les grandes sociétés financières privées jouent un rôle fondamental.
Dans ce contexte, à l’aune des conditions de vie des plus démunis dont l’amélioration devrait guider toute politique digne de ce nom, il est nécessaire d’agir pour sa dissolution et son remplacement par une institution démocratique et centrée sur la garantie des droits fondamentaux, en un mot une institution « utile ». Tout le contraire du FMI actuel…
Notes
|1| Chaque passage en gras dans le texte est dû au surlignage par l’auteur de cet article.
|2| Voir La dette ou la vie, sous la direction de Damien Millet et Eric Toussaint, 2011, p. 99-101.
|3| Joseph Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002, p. 269. P.-S.
François Sana, économiste, est membre du CADTM.
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

Londres. Pourquoi ici ? Pourquoi maintenant ?

9 août 2011
Pourquoi donc est-ce que ce sont toujours les mêmes zones qui s’enflamment, quelles qu’en soient les causes ? Est-ce purement accidentel ? Ou y aurait-il un rapport avec la race, la classe sociale, la pauvreté institutionnalisée et le caractère sinistre de la vie quotidienne ? Pris dans leurs idéologies pétrifiées, les politiciens de la coalition (y compris ceux du nouveau parti travailliste, qui pourrait tout aussi bien participer à un gouvernement d’unité nationale si la récession se poursuit) ne peuvent pas le dire, car les trois partis [Conservateur, Libéral-démocrate et Nouveau Travailliste] sont chacun responsables de la crise. C’est eux qui ont créé le gâchis.

Ils privilégient les riches. Ils font savoir que les juges et les magistrats devraient donner l’exemple en infligeant de lourdes peines de prison aux protestataires armés de sarbacanes. Ils ne remettent jamais sérieusement en cause le fait qu’aucun policier n’ait jamais été puni alors que plus de mille personnes sont mortes depuis 1990 alors qu’elles étaient en détention. Quel que soit le parti ou la couleur de la peau du parlementaire, il débite les mêmes clichés. Oui, nous savons que la violence dans les rues de Londres est déplorable. Oui, nous savons qu’il n’est pas bien de piller les magasins. Mais pourquoi ces choses arrivent-elle maintenant ? Pourquoi ne sont-elles pas arrivées l’année passée ? Parce que des griefs s’accumulent avec le temps, parce que lorsqu’un jeune citoyen noir d’un quartier défavorisé meurt par la volonté du système [samedi, 6 août 2011, Mark Duggan, âgé de 29 ans, a été tué par la police, dans le quartier paupérisé de Tottenham, dans le nord de Londres], cela donne le signal pour le déclenchement d’une contre-offensive.
Et cela pourrait encore s’aggraver si les politiciens et l’élite du monde des affaires, soutenus par une télévision d’Etat soumise et par les réseaux (journaux et TV) de Rupert Murdoch, échouent à s’occuper de l’économie et punissent les secteurs pauvres et défavorisés pour des politiques gouvernementales qu’ils ont eux-mêmes promues depuis plus de trois décennies. Ils ne peuvent pas éternellement déshumaniser l’« ennemi » chez eux ou à l’étranger, semer la peur et procéder à des détentions sans procès.
S’il y avait dans ce pays un réel parti d’opposition, il serait en train de revendiquer le démantèlement de l’échafaudage fragile du système néo-libéral avant qu’il ne s’écroule et lèse encore plus de gens. Partout en Europe les traits distinctifs qui séparaient jadis le centre gauche du centre droit, les conservateurs des sociaux-démocrates, ont disparu. L’uniformité des politiques officielles dépossède les secteurs les moins privilégiés – autrement dit la majorité – de l’électorat.
Les jeunes Noirs chômeurs ou sous-employés à Tottenham, à Hackney, à Ensfield et à Brixton savent très bien que le système est contre eux. Les beuglements des politiciens n’ont pas d’impact sur la plupart des gens, et encore moins sur ceux qui sont en train d’allumer des feux dans les rues. Les incendies seront éteints. Il y aura probablement quelques enquêtes pathétiques pour découvrir pourquoi Mark Duggan a été abattu, des regrets seront exprimés, des fleurs seront envoyées par la police pour ses funérailles. Les protestataires arrêtés seront punis, et tout le monde lancera un soupir de soulagement et passera à autre chose jusqu’à ce qu’une nouvelle explosion se produise.
Tariq Ali
* Traduction A l’Encontre. Paru en français sur le site de A l’encontre.

Chili : Sortir de classe pour faire la lutte de classes

Le mouvement étudiant convoque les plus grandes mobilisations depuis la fin de la dictature en 1990

SANTIAGO – « Nous ne nous y attendions pas ! » a affirmé Camila Vallejos, présidente de la Fédération étudiante de l’Université du Chili, à propos de la grandeur inattendue de la manifestation du 16 juin dernier. Entre 80 000 (selon la police) et 120 000 personnes (organisateurs) ont défilé sur la Alameda, avenue principale de Santiago, portant le nombre de manifestantes et manifestants à 200 000 dans toutes les villes du pays. Cette surprenante grève étudiante s’inspire d’une vague de luttes sociales qui ne dérougit pas au pays de Salvador Allende.

Plus de trois cents établissements secondaires et universitaires occupés [1] et des dizaines de manifestations chaque semaine : le mouvement étudiant a rompu la scène politique au Chili. Leurs demandes sont le financement adéquat de l’éducation publique, la fin de l’endettement étudiant par une réforme des programmes de bourses et un contrôle plus serré sur les institutions privées pour empêcher l’activité lucrative.
Avec l’appui des professeurs, des fonctionnaires et même des recteurs des deux plus grandes universités dites « traditionnelles », les étudiants jouissent d’un soutien inédit. Ils en ont contre une éducation de marché qui enrichit les entreprises et les banques sur leur dos tout en favorisant les inégalités sociales. Ils se sont rebellés contre le discours lénifiant du gouvernement pour qui la « compétitivité » est la solution au naufrage de l’éducation publique.
Les pièges d’une éducation de marché
Comme dans tous les domaines de la société chilienne, le système d’éducation s’est ouvert sans retenue à la privatisation suite aux réformes économiques de la dictature (1973-1990). Jusqu’en 1973, le Chili avait l’un des plus prestigieux systèmes universitaires publics d’Amérique latine. Durant la dictature, l’Université du Chili a été démembrée et chacune de ses composantes régionales a été soumise au dogme de l’autofinancement. Prises au piège d’un sous-financement chronique, les universités publiques chiliennes ont refilé la facture à l’étudiant et progressivement adopté des stratégies mercantiles. Les conséquences négatives se multiplient : frais de scolarité galopants, infrastructures désuètes, collaboration incestueuse avec les entreprises, sous-investissement des disciplines non marchandes, précarisation du travail de professeur-e, stagnation des salaires des fonctionnaires, etc. Surtout, les universités publiques doivent faire face à la compétition grandissante d’institutions privées, les obligeant à augmenter les frais de scolarité en réduisant leurs dépenses.
Un marché d’universités privées a éclos depuis les années 1990. Près d’une quarantaine d’institutions privées offrent des diplômes et des parcours universitaires. Ces entreprises ne reçoivent pas une subvention directe, mais elles profitent de nombreux avantages fiscaux pour leur développement immobilier et d’un système de prêts garantis par l’État pour les étudiantes et étudiants. Les universités privées ont en grande partie capté l’augmentation de la population étudiante durant la dernière décennie. Puisant principalement dans la population qui n’accède pas aux grandes universités publiques, qui demeurent les plus prestigieuses, le secteur privé a créé un marché de titres et diplômes pour une population jeune en soif d’ascension sociale. La qualité de l’éducation (et donc la reconnaissance des diplômes) connait des variations abyssales d’un établissement à l’autre. Par conséquent, l’État ne fournit plus que 25 % du budget de l’éducation universitaire, alors que dans les pays de l’OCDE (dont le Chili est devenu membre récemment) la moyenne est un financement à hauteur de 85 %.
Le système d’éducation primaire et secondaire n’est pas en meilleur état. L’éducation publique est administrée par les municipalités ce qui, à cause de l’écart de leur revenu, ségrègue la population étudiante selon leur classe sociale. De plus, la course à la compétition dans le système scolaire a été exacerbée par l’augmentation des collèges dits « particuliers », subventionnés par l’État, mais administrés par des « souteneurs » privés, souvent rattachés à des réseaux corporatifs à but lucratif. Les étudiantes et étudiants du secondaire revendiquent depuis des années le retour de l’éducation publique dans le giron de l’État central.
L’endettement étudiant enrichit les banques
Avec un salaire moyen quatre fois moins élevé que dans les pays développés, le Chili présente cependant les frais de scolarité parmi les plus élevés au monde. Cela est dû à l’idéologie conservatrice selon laquelle « les familles » et « les individus » et non l’État sont responsables de leur propre éducation. Les taux d’endettement des jeunes Chiliennes et des jeunes Chiliens atteignent des niveaux affolants et plusieurs économistes commencent à redouter la capacité de remboursement de ces futurs travailleurs. Seules les banques profitent et les entreprises éducatives profitent de cet endettement.
Le financement individuel est un système inefficace, injuste et insoutenable, affirme Manuel Riesco, économiste progressiste du Centre d’études pour un développement alternatif [2]. Le montant des crédits étudiants avec garantie de l’État représente une énorme ponction sur les revenus des futurs travailleuses et travailleurs, gonflés indûment par des intérêts (établis à 6 % actuellement) de loin supérieur à l’inflation et la croissance des salaires. C’est la population des secteurs populaires qui seront les grands perdants. Pendant ce temps, les universités s’arrachent les étudiants à coup de campagnes publicitaires dix fois plus couteuses que leur programme de bourses.
L’augmentation du temps de travail est une autre conséquence perverse. La majorité des étudiantes et des étudiants chiliens travaillent durant leurs études. De nombreux jeunes professionnels précaires suivent une foule de diplômes, maîtrises, spécialisation et autre formation continue dans l’espoir d’améliorer la compétitivité de leur profil sur le marché du travail. Si l’on inclut la formation universitaire dans le temps de travail, on s’aperçoit que les jeunes font facilement des semaines de travail de 60 à 80 heures.
Mouvement massif et agressif
La protestation s’est principalement levée en réplique à la réforme de l’éducation postsecondaire annoncée cette année par le président Piñera et son ministre de l’éducation, Joaquin Lavin [3]. La grève étudiante puis l’occupation d’une université privée reconnue au mois d’avril, l’Université centrale, a donné l’étincelle qu’il fallait pour détoner le mouvement. La résistance à la vente de feu de l’Université centrale à un conglomérat privé a impulsé la mobilisation des fédérations étudiantes d’universités privées. La campagne de la Confech, confédération des grandes universités traditionnelles, a ensuite réussi à agglomérer les différentes facultés derrière un discours clair et unificateur. Après avoir tranquillement bâti un rapport de force et ses alliances durant les derniers mois, son appel à la grève a été suivi immédiatement et massivement dans les universités et les lycées. L’union inédite des écoles secondaires, des universités publiques et des universités privées fait la force du mouvement actuel.
L’automne étudiant déstabilise un gouvernement de droite déjà affaibli par de mauvais sondages. Le gouvernement Bachelet avait été fortement malmené par un soulèvement étudiant en 2006, mais la présidente avait pu le décompresser par une stratégie de concertation sociale. Cette fois-ci, les fédérations étudiantes s’opposent à toute table de négociation sans engagement préalable du gouvernement à des réformes concrètes.
Après une première année sans conflit majeur, voilà que le président chilien Sebastian Piñera ne sait plus où donner de la tête. Pendant que stagne la reconstruction des régions affectées par le tremblement de terre de 2010, le gouvernement (de droite) est incapable de faire avancer ses projets de loi face à un parlement contrôlé par l’opposition (centre-gauche). Cependant, c’est l’opposition de la rue qui ébranle le plus durement le gouvernement. Le rejet du projet HidroAysén, la construction par des compagnies étrangères d’une mégacentrale hydroélectrique en Patagonie, a donné lieu à de gigantesques protestations spontanées au cours du mois de mai. À leur tour, les étudiantes et étudiants ont pris la rue dans tout le pays pour revendiquer une éducation publique et gratuite. Un mouvement dans lequel se reconnaissent toutes les luttes contre le néolibéralisme.
Antoine Casgrain
(Santiago, 21 juin 2011)