« Un revolver sur la tempe », selon ses
propres termes : Tsipras a signé un « compromis ». Aussitôt, les trompettes des
louanges relaient la traditionnelle propagande gouvernementale pour célébrer le
rôle de facilitateur de Hollande, la force du « couple franco-allemand » et
réciter les refrains, les mantras et les calembredaines habituelles des
eurolâtres
La vérité toute crue est, une fois de plus, à des
lustres des pseudos analyses de commentateurs qui ne comprennent pas ce qu’ils
voient, parlent de textes qu’ils n’ont pas lu et font réagir des « responsables
politiques » sans autres informations que celles données par ces plus que
douteux intermédiaires.
Sur tous les écrans la même image : madame Merkel face
à Alexis Tsipras flanquée de Donald Tusk et de François Hollande. Un spectacle
inacceptable. Pas seulement pour un Français à qui il est pénible de se voir de
ce côté de la table et de surcroît assis en bout de banc ! Mais surtout pour un
Européen. Car cette réunion devenue, faute de critique des commentateurs, une «
instance », n’a aucune légitimité. Il y a un Conseil des gouvernements, il y a
un Eurogroupe. Il n’y a pas de tandem faisant office d’audit ! La proposition
issue de cette réunion n’a donc aucune légitimité. D’ailleurs, les Italiens
(troisième économie du continent) ont lourdement protesté. Et le gouvernement
finlandais où règne la coalition de la droite et de l’extrême droite a déjà
déclaré que cet accord n’était pas le sien ! Voilà qui devrait au moins faire
réfléchir les eurolâtres français. Quelle genre d’Europe est-ce là ?
Quant à la discussion dans ce cadre, quelle valeur
a-t-elle ? La partie grecque n’y était pas du tout libre. Le pays est en état
de blocus financier depuis quinze jours ! L’asphyxie est amplement commencée.
Que vaut dans ces conditions une discussion de treize heures sans pause ? Et
comment accepter le genre de pression que signifie la présence d’un côté des
experts des deux premières économies, appuyés par les assistants du président
du Conseil des gouvernements face à un gouvernement seul ? Est-ce ainsi que
l’on traite ses partenaires en Europe ? Asphyxie financière du pays et asphyxie
physique des négociateurs comme cadre d’échange ?
Après quoi je me dis mal à l’aise du fait du soutien
apporté dans notre gauche ici ou là a cet « accord ». Je veux croire qu’il
n’aura pas été lu ou lu trop vite… En effet, le texte signé prévoit par exemple
l’abrogation de toutes les lois votées depuis février dernier, la remise en
cause du code du travail jusque dans des détails comme le travail du dimanche,
la surveillance rétablie de la Troïka sur chaque ministère et le devoir de son
approbation préalable avant chaque proposition de loi. Quand au rééchelonnement
de la dette, question prioritaire, il est, d’une part, mis au conditionnel et,
d’autre part, subordonné à l’approbation préalable de tout ceci par le
Parlement Grec !
La presse allemande comme le « Spiegel » parle de cet
accord comme d’un « catalogue de cruauté ». Le journal « L’Humanité », sous la
plume de son directeur Patrick Apel Muller, parle de « la dictature froide de
l’Allemagne ». « Angela Merkel, écrit-il, réclame la capitulation sans
condition sous peine d’exclusion, accompagnée par quelques gouvernements
servile. » La veille, Matéo Renzi, le président du Conseil italien, avait fini
par éclater face au gouvernement allemand : « Ça suffit ! ». De toutes part,
l’indignation est montée. « Le Monde » rapporte que même les hauts
fonctionnaires européenns sont outrés. Il montre Tsipras épuisé et humilié.
Telle est pourtant dorénavant l’Union européenne. Le
gouvernement d’Alexis Tsipras a résisté pied à pied comme nul autre ne l’a
aujourd’hui fait en Europe. Il doit accepter un armistice dans la guerre qui
lui est menée. Notre solidarité lui est due. Mais rien ne doit nous obliger a
accepter de participer à la violence qui lui est faite. Si j’étais député, je
ne voterais pas cet accord à Paris. Ce serait ma manière de condamner la guerre
faite à la Grèce. Ce serait ma manière de condamner ceux qui la mènent et les
objectifs qu’ils poursuivent.
En France, nous devons condamner de toutes les façons
possibles les sacrifices encore demandés aux Grecs et la violence qui leur est
imposée. Comme d’habitude, cela commence par le sang-froid face à la meute
médiatique et son rouleau compresseur de fausses évidences. Ne jamais perdre de
vue qu’ils mettent en mots la réalité pour la faire correspondre à leurs
formats de diffusion et que la vérité n’est pas leur première exigence, même au
prix de l’absurdité. Dans cette ambiance, il est impossible de retourner la
tendance du commentaire, car elle est dans la folie panurgique. Mais, en
allumant des signaux et en faisant circuler des analyses documentées, on
empèche la débandade intellectuelle et on donne des points d’appui. Dans
quarante-huit heures, les ravis de la crèches vont dessaouler. Toutes sortes de
gens intellectuellement exigeants vont lire le texte. La résistance va se
reconstituer. Certes, personne ne viendra dire merci à ceux qui auront tenus la
première ligne de tranchée. Mais ce qui importe le plus sera acquis : une
résistance va exister.
Les gens de bonne foi qui cherchent à se faire une
opinion libre n’y comprennent rien, en vérité, tant l’accumulation des
bavardages transforme en « bruit » toute question. Ils sentent bien qu’on veut
leur faire penser quelque chose et ils ne veulent pas se laisser faire. Notre
devoir est de tenir bon en tenant tous les bouts du problème posé. Il faut
soutenir Alexis Tsipras et ne pas s’ajouter à la meute de ceux qui veulent le
déchirer et se rendent complice du coup d’état tenté contre lui et les Grecs.
Mais il ne faut pas soutenir l’accord pour ne pas cautionner la violence dont
il est issu et qu’il prolonge.
Nous savons que le meilleur atout du peuple grec serait
la victoire de Podemos en Espagne et la nôtre en France. Nous y travaillons !
Pour cela, il ne faut pas commettre l’erreur d’approuver aujourd’hui des
méthodes appliquées demain aux Grecs, dont on ne supporterait pas qu’elles
soient appliquées à la France. En laissant faire le putch contre Chypre, la France
a validé une méthode qui a été depuis étendue à la Grèce. Nous fûmes trainés
dans la boue pour l’avoir dit et même traité d’antisémites pour cela par Harlem
Désir, alors premier secrétaire du PS, absent total de la partie européenne qui
vient de se jouer alors même qu’il est le ministre français des affaires
européennes !
Mobilisés en équipe et avec traducteurs, mes amis et
moi nous n’avons pas lâché les devoirs de la froide analyse et de la «
solidarité raisonnée » qui est notre règle éthique et politique. Cette
discipline, nous la pratiquons depuis la période où nous avons accompagné et
soutenu les révolutions citoyennes de l’Amérique latine. En effet, elles
posaient déjà à chaque instant le problème de la façon de combiner le
nécessaire soutien face à l’ennemi et le droit de ne pas partager une position
prise par nos amis sur place. C’est d’ailleurs pour maintenir la possibilité de
cette attitude que nous avons refusé à Chavez la construction d’une « cinquième
internationale » comme il l’avait proposé, en nous prévenant à juste titre que
le refus de sa proposition nous laisserait sans alternative collective. Nous
avons mis en veilleuse nos critiques de François Hollande, même si nos
encouragements à bien faire ont comme d’habitude été utilisés sans scrupule
pour faire croire à notre adhésion.
Cette attitude est celle de la responsabilité devant
notre pays et devant nos amis grecs. Sans surprise, une fois de plus, nous
avons vu l’exécutif français deux mains en dessous des évènements et revenant
de Bruxelles comme d’autres de Munich, le sourire aux lèvres et les fleurs au
plastron, acclamé par des meutes hallucinées. Je dois évidemment souligner que
je ne fais cette comparaison que pour éclairer une scène. Je ne compare jamais
l’Allemagne actuelle à celle des nazis. Je ne l’ai jamais fait. On m’a
évidemment reproché une phrase pour mieux dépolitiser toutes les autres. J’ai
dit que pour la troisième fois, l’Allemagne était en train de détruire
l’Europe. C’était le titre ce matin du quotidien proche de Syriza. Avant cela,
c’était déjà une appréciation de Joska Ficher, l’ancien ministre écologiste des
affaires étrangères de l’Allemagne du temps de Schröder…
Jean-Luc Mélenchon
