Cher ami occidental,
J'ai hésité à t’écrire par crainte que mes arguments,
un peu trop massifs, ne te bousculent.
J'ai une opinion très dégradée de l'Occident et je crains que tu ne te
sente touché par toute mon amertume.
Je m'aventure quand même.
Je crois que les Occidentaux savent très bien qu'ils se
sont débarrassés des Juifs grâce à la terre des Palestiniens. Ils sont doublement redevables aux Arabes,
d'abord d'avoir piqué leur terre pour la donner aux sionistes et ensuite de ce
que ces mêmes Arabes subissent à leur place, la légitime colère des Juifs. Les
Arabes ont non seulement perdu leur terre mais sont aussi devenus le bouclier
humain des Occidentaux.
Alors, évidemment, les Occidentaux ne sont pas portés à
comprendre le problème. Si jamais ils se
mettaient à le faire ils reconnaitraient par là même leur dette à l’égard des
Arabes. Ils s'en gardent bien.
L'Occident nous a coincé et nous manipule comme il
veut. Il vit, grâce à nous, dans la
quiétude. Je me demande ce qui se serait
passé en Europe si l'Occident n'avait pas créé l'état d'Israël. Peut-être que les conséquences de la deuxième
guerre en Europe ne seraient pas encore terminées? La hargne que l’on voit aujourd’hui se
déployer contre nous se serait alors adressée à ses véritables destinataires:
les Européens. Au lieu de cela, c'est nous les Orientaux qui portons les
conséquences des crises et des errances de l'Europe et subissons depuis
soixante ans une haine qui ne nous est pas destinée.
Si au moins les Occidentaux reconnaissaient le vol et
le viol qu'ils ont commis à notre égard, ça allègerait un peu de nos
souffrances. Mais être violé, volé et
tué sans que personne ne le reconnaisse, c'est intolérable. Les techniques de dialogue et les pourparlers
de paix pour que les prétendus frères ennemis s'entendent sont bien-sûr
inutiles. Comment veut-tu, cher ami
occidental, qu'on dialogue avec son violeur, si le viol n'est même pas reconnu?
Même les Juifs, quoique dans une moindre mesure, sont
pris avec cette situation intolérable.
Nous sommes tous les deux comme des gladiateurs dans un cirque, avec
César qui s'impatiente dans sa tribune parce que le combat dure trop
longtemps. Il pourrait interrompre le
combat, mais il s'en garde bien. Il en
profite trop. Comment pourrait-il se
priver d'un tel spectacle qui noie, tous les jours un peu plus les
protagonistes, et l’intronise seul arbitre de la situation ? Va-t-il lever ou
baisser son pouce ? Sauver ou laisser mourir Gaza ?
Désolé, cher ami, de t'avoir infligé toute cette
argumentation. J'espère que tu ne m'en
voudras pas trop d’évoquer aussi la question de la démocratie. Quand tu m’en parles je sens combien tu en es
fier, même si tu ne tiens pas à ce que ça paraisse. Pourtant la question de la démocratie est
malheureusement prise dans une problématique tout aussi suspecte que la
précédente. Elle a en quelque sorte
perdu sa virginité.
Je pense qu'il y a un très sérieux problème quand on ne
parvient plus à distinguer entre un état véritablement démocratique, c'est à
dire qui se donne pour tâche de représenter sa société civile, et un état anti
démocratique qui, au contraire, façonne sa société civile à son image et donc
se fait représenter par sa société civile.
Non seulement l'Occident ne parvient plus à faire cette distinction,
concernant Israël en particulier, mais de plus, il s'attaque au monde arabe,
sous prétexte qu'il n'est pas assez démocratique, et veut le forcer, le couteau
sur la gorge, à le devenir. Comment
veux-tu, cher ami, que les Arabes adhèrent à votre conception de la démocratie
si le premier vote qu’il a connu de vous, après la guerre, a été celui qui l’a
spolié de sa terre en 48 ? Et l'Occident est devenu le propagandiste de cette
prétendue démocratie par les armes et le pillage que j'appelle le démocratisme.
Bref la démocratie est devenue le démocratisme, comme
l'islam est devenu l'islamisme et le judaïsme est devenu le sionisme. Nous pédalons dans une bouillie d'idées qui
n'ont plus aucun sens tellement elles ont été dévoyées. Il faut sauver la pureté de la démocratie, de
l'islam et du judaïsme en sachant distinguer clairement entre ces illuminations
historiques et leurs sous-produits haineux.
Voilà. Je crois
que j'en ai beaucoup dit. J'espère que
tu me pardonneras ces propos quelque peu virulents et que tu rebondiras dessus
pour faire ton miel.
Toujours avec amitié
Dimanche 2 novembre 2014
Karim
Jbeili
Source :
Palestne Solidarité
