"Est-ce une troisième Intifada"
se demandent commentateurs et politiciens. Une question dont la pertinence me
semble douteuse et à laquelle il est de toute façon beaucoup trop tôt pour y
répondre. Plus intéressant, me semble-t-il, est de comprendre comment en sommes
nous arrivés à ce que des dizaines de Palestiniennes et Palestiniens, des
jeunes pour la plupart, en sont venus à attaquer le premier Israélien qu’ils
rencontrent, avec un couteau, un cutter ou un tournevis, hâtivement ramassés
sur la table de la maison familiale. Car il s’agit bel et bien d’initiatives
individuelles et spontanées, derrière lesquelles ne se trouvent aucune consigne
en provenance de telle ou telle organisation.
Netanyahou ment comme un arracheur de dents quand il
affirme que c’est Mahmoud Abbas qui inspire ces jeunes, et il sait mieux que
personne les efforts de ce dernier et de sa police pour tenter d’enrayer le
processus en cours. Mais "Monsieur Sécurité" a besoin d’un bouc
émissaire pour cacher son échec flagrant, lui qui avait centré toute sa
campagne électorale sur son expertise démontrée dans le maintien du calme dans
les territoires occupés, un message qui avait été reçu cinq sur cinq par
l’électorat.
Les médias, dans leur majorité, reprennent le discours
récurrent de Netanyahou sur le terrorisme, et depuis quelques jours on ne cesse
d’utiliser les mots chers au Premier Ministre : "actes terroristes",
"un terroriste âgé de 13 ans" [sic], "nous utiliserons tous les
moyens pour arrêter le terrorisme". L’opinion publique suit, sans broncher.
Qui sont ces "terroristes" et qu’est-ce qui a
provoque cette longue série d’attaques au couteau sur des Israéliens, en civil
ou en uniforme ? Des jeunes voire très jeunes, nés après les accords d’Oslo, et
qui agissent d’une manière individuelle (ou à deux au maximum), hors du cadre
des organisations nationales, Hamas compris.
Et pourquoi maintenant ? Il s’agit, me semble-t-il, de
la conjoncture de deux éléments qui ne sont pas lies l’un a l’autre, mais
résultent tous les deux de la politique de Benjamin Netanyahou.
D’abord, l’échec reconnu par tous de ce qu’on a trop
longtemps appelé "le processus de paix". Les Palestiniens, y compris
la jeunesse, avait laissé pendant des années Mahmoud Abbas gérer la stratégie
de libération à travers la diplomatie, c’est-à-dire en utilisant la communauté
internationale comme levier qui parviendrait à obliger l’Etat d’Israël à mettre
fin à l’occupation coloniale. Même le Hamas avait fait le choix de ne pas
entraver les tentatives du Président de l’Autorité, tout en insistant sur le
fait que le dit processus négocié était voué à l’échec, et que ses compromis ne
seraient récompensés par aucune contrepartie. Apres près de dix ans pendant
lesquelles Mahmoud Abbas a fait les antichambres de toutes les chancelleries et
accepté d’avaler de nombreuses couleuvres, on en est toujours à la case zéro.
Pire, Israël a su profiter du temps qui passe pour élargir substantiellement la
colonisation de la Cisjordanie et parachever la séparation de Jérusalem Est de
son arrière-pays palestinien.
Apres dix ans, le crédit d’Abou Mazen s’est
complètement épuisé, en particulier parmi la jeunesse, qui ne voit aucune
avancée, si ce n’est celle des colonies. L’épuisement du crédit du Président
palestinien s’est accéléré avec la série de provocations du gouvernement
Netanyahou après sa réélection, et en particulier les parades de députés et de
ministres sur l’Esplanade des Mosquées, le Haram el Sharif.
On ne peut sous-estimer l’impact sur les jeunes
palestiniens des images ou l’on voit des groupes de juifs prier (ou faire
semblant de prier) sur ce lieu saint pour un milliard et demi de musulmans.
Pire, aux provocations de politiciens en quête de popularité, s’ajoute
l’intervention violente de la police sur l’Esplanade contre des jeunes
musulmans venus protéger leur mosquée, et la profanation d’al Aqsa par des
policiers qui souillent les tapis de prière avec leurs gros souliers.
Benjamin Netanyahou a osé remettre en question le statu
quo négocié en 1967 par Moche Dayan et le Roi Hussein de Jordanie sur la
gestion de l’Esplanade, y compris les horaires et les lieux spécifiques où les
non-musulmans peuvent pénétrer sur l’Esplanade. Le chef du gouvernement israélien
aurait mieux fait d’écouter les mises en garde du Roi Abdallah de Jordanie sur
les risques d’explosion que provoquerait un changement du statu quo, mais le
petit politicien et la peur de ce que diraient ses concurrents s’il interdisait
la présence de juifs sur le site du Temple d’Israël, ont vaincu l’homme
politique et le risque d’une explosion régionale généralisée.
El Aqsa est un symbole sacre pour tous les
Palestiniens, athées et Chrétiens y compris. Avec les provocations sur
l’Esplanade des Mosquées, l’arrogance israélienne a heurté la dignité de tous
les jeunes palestiniens.
La série d’attaques de passants israéliens au couteau
ou au tournevis est donc la réponse d’une nouvelle génération palestinienne à
l’arrogance israélienne et aux provocations de la droite au pouvoir, sur un
arrière fond d’échec reconnu de la stratégie négociée de Mahmoud Abbas et de
l’Autorité Palestinienne. Le fait qu’en donnant l’ordre de tirer sur les
terroristes pour les "neutraliser" Netanyahou ait fait de ces attaques
à l’arme blanche des attentats suicides ne semble pas avoir eu un effet
déterrent : bien au contraire, chaque attaque en stimule d’autres.
J’ai rencontré il y a deux jours un groupe de jeunes
palestiniens de Bethlehem, et Safa, une étudiante chrétienne si l’on en croit
le crucifix qu’elle portait, me disait son admiration pour ses compatriotes qui
attaquent des israéliens au couteau : "jusqu’à présent, c’est nous qui
avions peur, mais maintenant c’est au tour de Israéliens : regarde comme il n’y
a personne dans leur tram, et même les rues de Tel Aviv sont complètement vides
le soir." Et d’ajouter : "si j’avais plus de courage, je ferai la
même chose…"
L’Autorité Palestinienne et Mahmoud Abbas ne signifie
pas grand chose pour Safa et ses amis, et si le nom de Yasser Arafat les émeut
encore, ils ne savent pas ce qu’est l’OLP. Bien dans l’esprit de leur temps,
pour ces jeunes, les sigles, les slogans et les idéologies ont laissé la place
au ressenti. Dans ce ressenti, il y a une place d’honneur pour une reconquête
de la dignité perdue.
Par ses déclarations bellicistes et arrogantes,
Benjamin Netanyahou ne renforce pas seulement la détermination que l’on sent de
plus en plus au sein de cette jeunesse palestinienne que l’on disait
dépolitisée et démobilisée ; il fait de Mahmoud Abbas un "non
relevant" et rend quasiment impossible toute tentative de sa part à
désamorcer la bombe qui risque non seulement de démultiplier les victimes,
israéliennes et palestiniennes, mais aussi de provoquer la désintégration de l’Autorité
Palestinienne. C’est bel et bien la politique du pire. Mais n’est-ce pas
exactement ce que recherche le chef du gouvernement israélien ?
Source :
PRESSE-TOI A GAUCHE
