mardi 30 octobre 2012

Colombie : Dialogues de paix,deux visions opposées d’emblée

La paix n’a jamais signifié obligatoirement le désarmement d’une des parties, mais en revanche cela signifie justice, liberté, bien-être collectif, arrêt des combats armés et pleine garantie de la réalisation de ce qui a été convenu dans des accords grâce à une grande participation et vigilance populaire. Et la paix colombienne ne saurait être l’exception.

L’interminable guerre civile colombienne trouve ses causes dans le violent et cruel régime de domination, d’exploitation et d’exclusion sociale, économique, politique, culturelle…formé tout au long de son histoire, et plus particulièrement au cours des 60 dernières années.
C’est le fruit du modèle agraire, le latifundium, de la dépendance, des aberrations d’un capitalisme constamment recolonisé, du système de répression et de terreur politique sous les auspices des USA et de leurs doctrines militaires, du déni de démocratie, de la culture violente despotique déployée par la classe dominante au pouvoir pendant six décennies, de l’empreinte déprédatrice et appauvrissante du néolibéralisme tout au long des 20 dernières années et de l’intervention croissante d’unités militaires spécialisées et de bases d’opérations US et israéliennes en territoire colombien, appuyant une guerre de basse et moyenne intensité contre les forces insurgées et la population mécontente.
Tout ceci s’est traduit par de la faim, des inégalités scandaleuses, de profondes injustices sociales de toute sorte, des abus de pouvoir, des tortures, un paramilitarisme (exalté et soutenu de façon perverse par l’Etat), un narco-militarisme et une narco-politique, des assassinats à foison, (incluant les personnes exécutées à la tronçonneuse, les fameux « faux positifs », les grandes fosses communes camouflées ou les cimetières clandestins), des spoliations cruelles et massives, de nombreux déplacements forcés , des restrictions de libertés, une délinquance d’Etat et une corruption du système traditionnel des partis...
L’insurrection armée et la révolte sociale et politique non armée ont été une réponse socio-politique à cette cruelle réalité, à cette guerre sale intégrale ; guerre d’Etat, de la classe dominante, du pouvoir impérialiste et des mafias associées à ces forces.
Le problème de la détention et de l’usage des armes
Les armes aux mains des révolutionnaires civils/hommes et femmes des FARC-EP et de l’ELN ne sont pas la cause de cette guerre mais la réponse obligée à la violence sociale, économique, culturelle, politique, militaire et paramilitaire imposée d’en haut ; utilisée de façon systématique comme moyen de soumission, d’oppression et de représailles.
On peut posséder des armes sans pour autant les utiliser, elles peuvent être nécessaires ou inutiles, on peut les utiliser et cesser de les utiliser, selon les circonstances. On ne doit pas nécessairement les rendre pendant les luttes populaires, encore moins quand elles servent de garanties pour de nombreuses choses justes, y compris des dialogues en vue de la paix.
Les premiers/ères à les posséder et à les utiliser n’ont pas été ceux et celles qui constituaient les forces insurgées et révolutionnaires colombiennes, bien qu’ils aient été les premiers à proposer un cessez-le-feu pour créer un climat propice à la paix, au cours de cette deuxième phase de dialogues initiés à Oslo-Norvège, le 18 octobre 2012.
Agenda commun et intentions démasquées
Le commandant Iván Márquez –que je connais, apprécie et admire- en parlant au nom de la délégation des FARC-EP au cours de cet acte inaugural, a réussi au sens propre, et de façon élégante et profonde à aller au cœur des problèmes, aux causes profondes du conflit armé, à identifier la guerre avec ses injustices et ses iniquités, à traiter du modèle agraire, du modèle minier, de la dépendance et de l’intervention étrangère, du type de société, du système politique excluant… de la nécessité d’un changement intégral et profond. Il l’a fait d’ailleurs en respectant le cadre de l’ordre du jour préliminaire approuvé par les deux parties.
Le représentant du gouvernement et du pouvoir en place en Colombie, l’ex-vice-président Humberto De la Calle, a répliqué en disant que "ni le modèle économique, ni la doctrine militaire, ni l’investissement étranger ne sont en discussion. La table se limitera aux thèmes qui sont à l’ordre du jour. Les idées que les FARC veulent divulguer leur appartiennent une fois que le conflit sera terminé et ils devront le faire sans les armes".
Cependant, il se trouve que l’ordre du jour approuvé aborde la question agraire, la participation politique, le trafic de drogue, la situation des victimes, et la fin du conflit ; dans cet ordre et sans que nulle part ne soit stipulée la remise préalable et unilatérale des armes par les FARC-EP.
Monsieur De la Calle - personnage qui a déjà pris quelques chemins de traverse - a laissé transparaître, volens nolens, les intentions fondamentales des puissants secteurs des forces au pouvoir pro-impérialistes dans ces dialogues : cerner, faire pression en bloc sur les FARC-EP, pour qu’elles consentent à remettre unilatéralement leurs armes ; en présentant l’armée populaire formée par les guérilleros/as au cours de décennies de sacrifices, comme la cause essentielle et presque unique de la guerre et de la violence.
De la Calle a mis précocement et imprudemment en évidence l’intention gouvernementale d’occulter les racines du conflit armé, en identifiant l’insurrection armée comme cause et non comme conséquence du conflit, tout en faisant pression dans le sens d’une reddition des FARC, qui entraînerait son désarmement, sa démobilisation et sa « légalisation », sans toucher au système et à ses modèles sectoriels ou juste avec quelques réformes limitées et des changements domestiques.
Pour un traitement spécial du thème des armes
Le représentant du président Manuel Santos, dont le gouvernement est confronté à une crise systémique intégrale et est menacé par un mouvement politico-social ascendant (armé et non armé), a ignoré que maintenant plus que jamais le mot paix en Colombie signifie justice ; les accords entre les parties impliquent des changements substantiels, et la question des armes exige un traitement totalement différent du traitement traditionnel.
Ceci est valable pour les FARC-EP et l’ELN ainsi que pour l’ignominieux régime colombien.
Personne ne doit penser que la plus ancienne, la plus expérimentée et la plus héroïque des guérillas de l’histoire universelle moderne est stupide - et j’avoue qu’une erreur de cette taille serait une surprise déconcertante et désagréable pour moi- comme de reproduire les erreurs coûteuses du M-19 suite à la démobilisation et au dépôt des armes, des accords qui ont donné lieu à la vie légale-électorale de l’Union Patriotique, du pacte conclu au Guatemala et y compris ce qui s’est passé sur ce plan- bien qu’avec des conséquences moindres- au Salvador.

Souvenons-nous de Marulanda

Je n’oublierai jamais ce que m’a dit le camarade Manuel Marulanda pendant une très longue discussion en tête-à-tête lorsque je me suis rendu en Colombie suite aux dialogues pour la paix de Caguán, m’assurant que jamais les dirigeants des FARC n’allaient accepter de dissoudre à une table de discussions l’armée populaire qu’ils avaient construite au prix d’importants sacrifices pendant plus de quatre décennies, en me faisant bien remarquer qu’il s’agissait d’un patrimoine appartenant au peuple en lutte et à la révolution à venir, que celle-ci devait être une partie prenante et une garantie pour les changements à entreprendre, même dans le cadre d’un accord quelconque vers une étape pour la paix et la transition démocratique.
J’ai confiance en cette nouvelle et talentueuse direction des forces insurgées pour qu’elle reste loyale à cette conception essentielle exposée par leur leader légendaire, qui en plus de défendre adroitement les acquis grâce à l’effort révolutionnaire collectif, maintient son refus catégorique de l’idée d’un désarmement unilatéral et du monopole militaire de la droite et du bloc dominant.
La fin de l’actuel conflit armé en Colombie est le dernier point qui doit être abordé dans l’ordre du jour. Son positionnement implique que son traitement adéquat dépendra des succès obtenus sur les points préalables et que d’aucune manière la fin du conflit armé ne sera inexorablement assujettie à la remise des armes par aucune des deux parties, même si, bien sûr, par définition, on entend par paix la cessation de l’ usage des armes et par conséquent des conflits armés.
Je suis de ceux qui pensent que dans ce cas, une paix avec des garanties durables, sans gros risques de déséquilibres monstrueux et de violations précoces, ne s’obtient pas en dissolvant les armées populaires constituées, mais en recherchant des formes originales de coexistence de celles-ci dans le processus de transition démocratique et de création de nouvelles institutions.
Les FARC et l’ELN sont des organisations politico-militaires ayant une forte présence nationale. Leurs caractères militaire, politique et social conjugués sont la garantie de la poursuite de leur existence et de leur puissance, de la réalisation de l’agenda des changements nationaux et de la défense et la montée des mouvements démocratiques, patriotiques et révolutionnaires civils. Si on les désarmait unilatéralement, on signerait malheureusement leur extermination progressive et la perte de ce qui pourrait être obtenu par les conversations pour la paix. Voici une donnée très importante de l’histoire de la Colombie et de cette phase particulièrement dangereuse conséquente à la décadence et à l’agressivité de l’impérialisme US.
La paix n’a jamais signifié obligatoirement le désarmement d’une des parties, mais en revanche cela signifie justice, liberté, bien-être collectif, arrêt des combats armés et pleine garantie de la réalisation de ce qui a été convenu dans des accords grâce à une grande participation et vigilance populaire. Et la paix colombienne ne saurait être l’exception.
Traduit par Pascale Cognet
Edité par Fausto Giudice فاوستو جيوديشي
Source :
http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=8458
Source originale : http://isaconde.info/?p=3113
Date de parution de l’article original : 19/10/2012
URL de cet article 18127

L’arme du silence médiatique (Il Manifesto)...Il est surtout précieux comme instrument de manipulation de l’opinion publique, Par exemple, combien de gens savent qu’il y a une semaine la capitale du Soudan, Khartoum, a été bombardée ?


On dit que le silence est d’or. Il l’est, sans aucun doute, mais pas seulement dans le sens du proverbe. Il est surtout précieux comme instrument de manipulation de l’opinion publique : si dans les journaux, dans les télé-journaux et dans les talk show on ne parle pas d’un acte de guerre, il n’existe pas dans l’esprit de ceux qui sont convaincus que n’existe que ce dont parlent les media. Par exemple, combien de gens savent qu’il y a une semaine la capitale du Soudan, Khartoum, a été bombardée ? L’attaque a été effectuée par des chasseurs bombardiers, qui ont frappé de nuit une usine de munitions. Celle qui, d’après Tel Aviv, fournirait les Palestiniens de Gaza. Israël est le seul à posséder dans la région des avions capables de frapper à 1900Kms de distance, d’échapper aux radars et de provoquer le blackout des télécommunications, capables de lancer des missiles et des bombes à guidage de précision depuis des dizaines de Kms de l’objectif. Des photos satellitaires montrent, dans un rayon de 700 mètres de l’épicentre, six énormes cratères ouverts par de très puissantes têtes explosives, qui ont provoqué des morts et des blessés. Le gouvernement israélien garde le silence officiel, en se bornant à affirmer que le Soudan est « un dangereux état terroriste, soutenu par l’Iran ». Par contre les analystes stratèges parlent, donnant pour sûre la matrice de l’attaque, soulignant que ce pourrait être un essai de celle des sites nucléaires iraniens. La requête soudanaise que l’Onu condamne l’attaque israélienne et la déclaration du Parlement arabe, qui accuse Israël de violation de la souveraineté soudanaise et du droit international, ont été ignorées par les grands media.
Le bombardement israélien de Khartoum a ainsi disparu sous la chape du silence médiatique. Comme le massacre de Bani Walid, la ville libyenne attaquée par les milices « gouvernementales » de Misrata. Des vidéos et photos, diffusées via Internet, montrent d’impressionnantes images du massacre de civils, enfant compris. Dans un témoignage vidéo dramatique depuis l’hôpital de Bani Walid assiégé, le Dr. Meleshe Shandoly parle des symptômes que présentent les blessés, typiques des effets du phosphore blanc et des gaz asphyxiants. On a appris immédiatement après que le médecin a été égorgé. Il y a cependant d’autres témoignages, comme celui de l’avocat Afaf Yusef, que de nombreuses personnes sont mortes sans être touchées par des projectiles ou des explosions. Corps intacts, comme momifiés, semblables à ceux de Fallujah, la ville irakienne attaquée en 2004 par les forces étasuniennes avec des projectiles au phosphore blanc et des armes nouvelles à l’uranium. D’autres témoins parlent d’un bateau transportant des armes et des munitions, arrivé à Misrata peu avant l’attaque contre Bani Walid. D’autres encore parlent de bombardements aériens, d’assassinats et de viols, de maisons démolies au bulldozer. Mais leurs voix aussi ont été étouffées sous la chape du silence médiatique. Tout comme l’information que les Etats-Unis, pendant l’assaut contre Bani Walid, ont bloqué au Conseil de sécurité de l’Onu la proposition russe de résoudre le conflit par des moyens pacifiques.
Informations qui n’arrivent pas, et arriveront de moins en moins, dans nos maisons. Le réseau satellitaire mondiale Intelsat, dont le quartier général est à Washington, vient de bloquer les transmissions iraniennes en Europe, et le réseau satellitaire européen Eutelsat a fait de même. A l’époque de l’ « information globale », on ne doit écouter que la Voix de son Maître. [1]
Manlio Dinucci
Edition de mardi 30 octobre 2012 de il manifesto
http://www.ilmanifesto.it/area-abbonati/in-edicola/manip2n1/...
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio
[1] Référence ironique à la maison de disques britannique His master’s Voice, fameuse en Italie surtout dans les années Trente. NdA.
URL de cet article 18129