vendredi 7 octobre 2011

La Turquie revisite l’accord Sykes-Picot : Le nouveau cours de la politique étrangère de la Turquie est maintenant en pleine vitesse.

Erdogan a été chaleureusement accueilli en Tunisie, où, comme en Egypte et dans le reste du monde arabe, il bénéficie d’un fort courant de sympathie.
 
Après avoir chassé à coups de pieds aux fesses l’ambassadeur israélien et jeté aux orties le rapport Palmer des Nations Unies, le Ministre turc des Affaires Étrangères Ahmet Davutoglu a déclaré que la Turquie avait le projet de soumettre la question du blocus israélien contre Gaza devant la Cour Internationale de Justice [CIJ]. Et ceci non pas seul, mais avec le soutien de la Ligue Arabe, de l’Organisation de la Coopération Islamique et de l’Union Africaine. « La préparation ira probablement jusqu’à un certain point en octobre puis nous ferons notre requête. »
Le refus israélien de dire « je vous fais mes excuses » s’est déjà avéré coûter très cher, et il fera encore sentir ses effets pas simplement dans les halls vides de la CIJ mais sur les rives de l’état israélien lui-même lorsque les navires de guerre turcs accompagneront les flotilles pour briser le siège - et lorsque la Turquie entamera ses forages pour trouver du gaz dans les zones maritimes que la Chypre grecque et Israël revendiquent pour elles-mêmes. Et cela continuera lorsque le Premier Ministre Turc Recep Tayyip Erdogan - que le sous-secrétaire Francisco Sanchez pour le Commerce International des Etats-Unis a comparé à « une vedette du rock » - franchira la frontière de Rafah pour effectuer une visite à Gaza. Personne ne risque de confondre le Premier Ministre Israélien Benjamin Netanyahu ou le Président Chypriote Dimitris Christofias avec Elton John...
Il y a beaucoup de raisons à l’origine de la détérioration des relations - autrefois sans heurts - entre Israël et la Turquie. Premièrement les deux nations se sont éloignées de leurs racines laïques — la Turquie avec le retour de l’Islam comme principe directeur dans la vie politique sous la direction du Parti de la Justice et du Développement [AKP] depuis 2002, et Israël avec la montée en puissance du Likud qui a mis un terme en 1977 au long règne du parti travailliste. La Turquie revient naturellement à son rôle traditionnel qui était celui du Califat Ottoman comme pouvoir régional dominant, alors que la version sionisée du judaïsme a mis fin à toute velléité de l’état juif d’être intéressé à faire la paix avec les Musulmans indigènes.
Les relations israéliennes avec Chypre et avec la Grèce si fraternelle — les deux ennemis de longue date de la Turquie - se sont considérablement réchauffées depuis qu’Israël a assassiné l’année dernière neuf citoyens turcs et que les relations turco-israéliennes se sont alors gravement détériorées. Le ministre israélien des Affaires Étrangères Avigdor Lieberman est devenu depuis, en septembre dernier, le premier responsable israélien d’aussi haut niveau à faire une visite officielle à Chypre. Les équipes respectives des affaires étrangères se sont depuis réunies régulièrement, et il apparaît clairement qu’Israël instrumentalise Chypre en l’utilisant comme relais pour ses recherches de gaz et de pétrole en Méditerranéen orientale.
Tandis que personne n’y prêtait attention, la Chypre grecque a commencé à procéder à des forages offshore. L’activité déployée par l’entreprise texane Noble Energy a incité Erdogan et le président Dervis Eroglu de la République turque du nord de Chypre [KKTC], à signer à la hâte un accord la semaine dernière sur l’ouverture du plateau continental, alors que les deux dirigeants assistaient à la réunion de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Ankara a annoncé que la Turkish Petroleum Corporation avait commissionné une entreprise norvégienne de pétrole et de gaz pour que celle-ci installe ses propres moyens de prospection à proximité - et en étant accompagnée d’un navire de guerre. À Nicosie, le Premier Ministre chypriote turc Irsen Kucuk s’est engagé« à faire tous les efforts nécessaires et à appliquer tout type de résistance pour protéger nos droits et intérêts ».
Avec l’annonce du projet d’exploration, le Ministre turc de l’énergie Taner Yildiz a laissé entendre que les risques pour l’entreprise Nobel étaient considérables. « Je ne pense pas qu’ils entreprendront un tel travail dans un secteur si risqué, d’un point de vue technique et de faisabilité. » L’adjoint au Premier Ministre, Bulent Arinc, a déclaré de son côté que les projets de la Turquie n’étaient pas « du bluff ». Richard Stone, du lobby pro-israélien aux Etats-Unis, a qualifié les actions de la Turquie « de raisons pour une guerre ».
La nouvelle connivence entre la Grèce, Chypre [la partie grecque] et Israël est un réel souci pour la Turquie, mais — indépendamment de conduire peut-être à la guerre — cette connivence génère d’autres inconvénients pour les Grecs, leurs cousins chypriotes et l’Union Européenne [UE] dans son ensemble. Les forages pour le gaz et le pétrole sonneront le glas des tentatives de réunifier l’île sous les auspices des Nations Unies. Chypre a été divisée en 1974 après une intervention déclenchée par un coup de force inspiré par la Grèce. Les pourparlers de paix sponsorisés par les Nations Unies entre les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs sont restés bloqués depuis leur relance en 2008.
Davutoglu a averti Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies, lors de la réunion de l’Assemblée Générale à New York la semaine dernière, que le plan chypriote grec de forage condamnera l’île à une division permanente. « S’ils prétendent avoir leur propre secteur dans lequel ils peuvent faire ce qui bon leur semble, alors implicitement ils acceptent que la Chypre du nord ait de son côté son propre secteur. C’est une évolution vers une vue pour deux Etats. » Dans une toute dernière initiative, le président de KKTC a proposé au secrétaire général Ban Ki-moon cette semaine qu’il y ait un gel mutuel dans les travaux de forage ou qu’au moins un comité mixte résolve le conflit. Les dirigeants chypriotes auront une réunion tripartite avec Ban Ki-moon à New York fin octobre.
Les espoirs pour une adhésion de la Turquie à l’UE sont également anéantis. Faisant référence au fait que Chypre assure la présidence tournante de l’Union Européenne l’été prochain, un autre adjoint au Premier Ministre turc, Besir Atalay, a déclaré : « Si les négociations [sur Chypre] ne se concluent pas positivement et si l’UE remet sa présidence à la Chypre du sud, nous gèlerons nos relations avec l’UE. »
Chypre indique que ses recherches d’hydrocarbure sont faites au profit de tous les Chypriotes, mais elle ne mentionne pas dans ses communiqués de presse qu’elle va de paire avec Israël sur ce projet. En effet, Israël fait faire son sale boulot par Chypre, car une installation de forage uniquement israélienne serait comme agiter un chiffon rouge sous le nez du traureau musulman. Ceci explique la lune de miel entre Israël et la Grèce depuis cette année, leur nouvelle coopération militaire et l’utilisation de la Grèce par Israël cet été pour empêcher la Flottille de la Liberté de quitter les ports Grecs pour aller briser le siège de Gaza. Le président chypriote Christofias a accusé la Turquie d’être un « fauteur de troubles » dans la région, évitant bien de mentionner l’éléphant israélien dans le magasin de porcelaine.
Tandis que Chypre et les gros pétards [armes à feu] du genre Sarkozy et Merkel rejettent ouvertement l’admission de la Turquie dans l’UE, jouant à fond la carte de leur base la plus à droite et la plus anti-immigrés, des voix raisonnables peuvent encore se faire entendre. Le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Throbjorn Jagland, a déclaré que la Turquie était importante pour l’Europe, et que l’appel d’Erdogan au Caire pour créer une constitution et des institutions laïques en Egypte et au Moyen-Orient étaient « de la plus grande importance ». Lors d’une réunion du Parti Libéral Démocrate à Birmingham au Royaume-Uni, le Ministre des Finances turc, Mehmet Simsek, a déclaré : « L’UE a besoin de la Turquie si elle veut rester un acteur important. La Turquie aidera l’Union à devenir un acteur économique global. »
La croissance économique de la Turquie a progressé de 9% en 2010, tandis que celle de l’Europe régresse. Sollicité pour décrire ce qu’était l’AKP, Simsek a répondu : « Sur les questions telles que celle de la famille, nous sommes conservateurs. En économie et dans les relations avec le monde, nous sommes libéraux. Et en matière de justice sociale et de pauvreté, nous sommes socialistes. »
Mais l’opinion publique en Turquie est depuis un moment contre le fait de se prosterner devant l’Europe, comme celui de se prosterner devant les Etats-Unis et Israël. Les réceptions spectaculaires organisées pour Erdogan lors de ses visites en Egypte, en Tunisie et en Libye, prouvent combien la Turquie est appréciée. C’est le grand gagnant du soulèvement dans le monde arabe, laissant les Etats-Unis, Israël et l’Europe à se demander encore comment s’y raccrocher.
Les espoirs de transformer une Libye reconnaissante en base de l’OTAN sont vains, car les Islamiste se sont immédiatement hissés au premier plan. Tout comme la résistance communiste s’est imposée à la suite de la seconde guerre mondiale, après avoir encaissé le choc de la machine de guerre nazie. Le président français Nicolas Sarkozy devrait relire [lire ?] son histoire de France, et découvrir aussi les conséquences humiliantes du dernier fiasco français dans la région — son invasion de l’Egypte en 1956.
L’Occident peut-il remodeler la Libye comme il l’a fait de l’Europe après la seconde guerre mondiale pour atteindre ses objectifs d’hégémonie néo-coloniale ? Vraisemblablement non, car la Turquie est assez pragmatique pour contrecarrer ces projets et elle pourra faire en sorte que les Libyens ne se retrouvent pas dupés par leurs conseillers occidentaux trop rusés. Idem pour la Tunisie et l’Egypte. Les fortes initiatives et les puissants principes de politique étrangère de Davitoglu laissent l’Occident et Israël sans voix dans ce nouveau Triangle des Bermudes.
Les larmes de crocodile des Israéliens au sujet de leur ambassade mise à sac au Caire ou leur expulsion sans tambours ni trompettes d’Ankara ne risquent d’impressionner personne. Imaginez que Chypre soit remplacée par l’Egypte dans la Triangle des Bermudes, et qu’une alliance turco-égyptienne décide de s’en prendre à Israël.
Le blocus actuel de Gaza ressemblera alors à un jeu d’enfant. L’Egypte contrôle le Canal de Suez, et la Turquie la Méditerranée orientale. On peut seulement s’émerveiller qu’il ait fallu 60 ans à ces puissants voisins d’Israël - avec une population 20 fois supérieure — pour découvrir leur force collective et leur capacité à imposer un ordre régional plus juste sans avoir à se prosterner devant Washington.
Ce qui est étonnant est que l’AKP ne fait face à aucune opposition interne à sa politique vis-à-vis d’Israël, de Chypre ou de l’UE. Le Parti Républicain du Peuple [RPP] concurrence même l’AKP sur le plan de l’opposition à Israël, protestant contre le projet d’installer un radar de détection avancée pour le compte de l’OTAN. Les Islamistes autrefois craints représentent clairement le sentiment des Turcs aujourd’hui, et les impératifs géopolitiques créent des faits accomplis sur le terrain.
La capacité [de la Turquie] à se lever pour défendre les droits de la nation et pour faire front à l’ennemi israélien et aux islamophobes européens est établie, et les Etats-Unis de plus en plus impuissants ne pourront rien y changer. Les Etats-Unis feraient bien de se réveiller, ou, comme l’UE, ils perdront leur véritable allié au Moyen-Orient et accéléreront l’avènement d’une Pax turkana, un califat d’aujourd’hui à nouveau sous la direction de la Turquie.
Note :
* L’accord Sykes-Picot a été signé en mai 1916 par la Grande-Bretagne et la France, et détaillait le dépeçage de l’empire ottoman au profit des puissances impérialistes. Cet accord a été rendu public en 1917 par les révolutionnaires russes, après qu’ils en aient trouvé copie dans les archives du ministère tsariste des affaires étrangères à Pétrograd.

Eric Walberg - PalestineChronicle
* Eric Walberg est un journaliste qui a travaillé en Ouzbékistan et qui écrit actuellement pour l’hebdomadaire Al-Ahram au Caire.

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