mercredi 19 octobre 2011

La Revolution de 1969 en Libye

Mercredi 19 octobre
1970: Nasser, Nimeri et Kadhafi.
 
L'Égyptien Nasser , le Soudanais Nimeiri et le Libyen Kadhafi  décident d'unir leurs trois pays en un État fédéral et de soutenir la cause arabe en Palestine, lors d'un meeting le 8 juin 1970 à Khartoum, au Soudan.
 

En Libye : ni l’Islam puritain ni la manne du pétrole n’ont pu contenir le torrent du nationalisme réformiste

Contrairement aux bouleversements qui se sont produits dans d’autres pays arabes, le coup d’Etat en Libye, le 1er septembre dernier, a provoqué en Occident une surprise et une émotion toutes particulières. Par comparaison, les deux putschs d’Irak, en juillet 1968, et du Soudan, en mai cette année, ont été accueillis avec sang-froid, sinon dans l’indifférence générale. Pourtant l’Irak est l’un des principaux producteurs de pétrole, et le Soudan, désormais doté d’un gouvernement de type « front populaire », se situe à l’un des grands carrefours de l’Afrique.
par Eric Rouleau, octobre 1969

Cependant, à plus d’un égard, la Libye occupe une position de choix. Par sa situation géographique, elle servait d’écran, apparemment imperméable, entre un Moyen-Orient turbulent et largement tourné vers l’Est et un Maghreb, en majeure partie pro-occidental et bénéficiant d’une relative stabilité. Le royaume des Senoussis, dont la formation et l’accession à l’indépendance en 1951 avaient été patronnées par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, était considéré comme l’un des tout derniers bastions anglo-saxons dans le monde arabe.

Aux termes d’un traité signé le 29 juillet 1953, Londres s’était assuré des privilèges administratifs et militaires appréciables. Ses navires et ses avions, notamment, bénéficient de la liberté de déplacement en territoire libyen ; l’aéroport civil de Tripoli est placé sous le contrôle technique de la Royal Air Force, qui dispose sur un terrain adjacent de deux escadrilles. Plus important encore est le protocole d’accord signé le 9 septembre 1954 avec les Etats-Unis qui ont obtenu, outre les mêmes avantages que ceux accordés à Londres, la cession d’une base jouissant de l’exterritorialité. Située dans les faubourgs de Tripoli, Wheelus Field — qui porte le nom d’un pilote américain tué en Iran à la fin de la deuxième guerre mondiale — est la base la plus grande en dehors du territoire américain. Sorte d’Etat dans l’Etat, elle abrite plusieurs milliers de militaires et leurs familles, un poste émetteur, une station de télévision, deux salles de cinéma, des terrains de sport, des villas climatisées et un parc automobile de quelque deux mille véhicules. Elle est exclusivement ravitaillée par des produits importés de la métropole.


Wheelus Field, qui servirait d’escale aux appareils munis d’engins nucléaires, constitue l’un des principaux piliers du dispositif militaire américain en Méditerranée orientale. D’autant plus vital, semble-t-il, que l’effacement de la Grande-Bretagne à Suez et à Aden, son prochain retrait du golfe Persique (prévu pour 1971), la mise en veilleuse du CENTO (ex-pacte de Bagdad), le dynamisme croissant du nationalisme en Turquie (où les Américains entretiennent des bases) risquent de créer un « vide » dangereux dans ce secteur proche des frontières soviétiques.


Les intérêts économiques de Washington et de Londres en Libye sont peut-être encore plus importants que leurs préoccupations d’ordre stratégique. L’ancien royaume des Senoussis flotte pour ainsi dire sur une mer de pétrole, dont les réserves prouvées sont estimées à plus de quatre milliards de tonnes. Sur les 38 sociétés exploitantes, 24 sont américaines. Les 14 autres se répartissent comme suit : 6 ouest-allemandes, 3 françaises, 2 italiennes, 1 britannique, 1 anglo-hollandaise et 1 espagnole. Les capitaux américains qui fructifient dans ce pays — les plus élevés en Afrique après ceux investis en République sud-africaine — étaient en 1966 de 424 millions de dollars. Le pétrole libyen, de bonne qualité et peu onéreux en raison notamment de sa proximité du littoral, rapporte aux bailleurs de fonds près d’un milliard de dollars annuellement.  


L’avenir économique de la Libye parait encore plus brillant. La production du carburant a déjà doublé en quatre ans, atteignant l’année dernière le chiffre record de 125 millions de tonnes. Le pays est en passe de devenir le troisième producteur du monde de l’ « or noir », après les Etats-Unis et l’U.R.S.S. Un coup d’accélérateur a été donné après la fermeture du canal de Suez, le carburant libyen étant devenu plus accessible et encore moins cher que celui extrait au Moyen-Orient, désormais dérouté par le cap de Bonne-Espérance. C’est ainsi que certains experts ont prédit que le débit des champs de Cyrénaïque se gonflerait, avant 1971, à 200 millions de tonnes l’an pour atteindre le tiers de la production totale des pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord. Telles étaient du moins les perspectives réjouissantes à la veille du coup d’Etat du 1er septembre dernier.  

Une surprise totale

L’ampleur du choc ressenti n’avait d’égal que l’effet de surprise qu’il a suscité. De toute évidence, les services de renseignements anglo-américains — qui passent pour être solidement implantés dans le pays — tout autant que les diverses polices du roi Idriss, ne s’attendaient guère à une insurrection armée, et encore moins à son succès. L’optimisme était de rigueur depuis fort longtemps. En octobre 1954, cinq ans avant la découverte du pétrole, la revue américaine « U.S. News and World Report » écrivait : « C’est l’extrême pauvreté de la Libye qui a fait qu’on a considéré qu’il n’y avait pas grand risque à lui octroyer son indépendance. Les stratèges américains comptent fermement sur la poursuite de l’aide anglaise et américaine pour que le calme politique continue à régner (...). »

Quinze ans plus tard, les « stratèges » de Washington et de Londres n’avaient pas changé d’avis mais pour des raisons inverses. Si la misère d’autrefois était une garantie de docilité, l’opulence actuelle inciterait à la sagesse et à la modération. Avec des redevances pétrolières s’élevant à quelque 900 millions de dollars l’an, disait-on, les Libyens se méfieraient des « convoitises » de l’Egypte nassérienne, du panarabisme qui les conduirait à partager leurs richesses avec les « pays frères », du socialisme qui remettrait en cause l’ordre islamique instauré par la dynastie des Senoussi.  


Le roi Idriss ne prodiguait-il pas le bien-être à ses suiets ? De 40 dollars en 1950, le revenu annuel par tête d’habitant dépasse le millier de dollars. Le plein emploi est assuré, les salaires sont substantiels (deux à trois fois plus élevés que ceux pratiqués en Egypte). Cent mille appartements à loyer modéré, sont en voie de construction pour fournir aux travailleurs un logement décent. La gratuité des soins et des médicaments dans les hôpitaux gouvernementaux s’étend à l’ensemble de la population. La Libye dispose d’un médecin pour 2 500 personnes, l’un des meilleurs taux de la région. Dans le domaine de l’instruction publique, les efforts déployés ne sont pas moins spectaculaires : le nombre des écoliers et des étudiants s’est accru de 45 000 (en 1951) à près de 300 000 en 1968, représentant 85 % des personnes en âge de scolarisation ; la proportion d’analphabètes a baissé de 81 % en 1954 à 60 % environ l’année dernière. D’importants investissements — toujours dans le cadre du plan quinquennal (1964-1968) — ont permis de réaliser d’appréciables travaux d’infrastructure : 5 000 kilomètres de routes ont été construites, la capacité d’énergie électrique a triplé, l’eau potable a été introduite dans une vingtaine de centres urbains, etc.


Malgré tout, la révolution du 1er septembre dernier a été accueillie, surtout dans les villes, dans la liesse populaire. Les tribus de Cyrénaïque, berceau de la dynastie senoussi, ne se sont pas soulevées et n’ont opposé, semble-t-il, aucune résistance aux putschistes. Ni l’islam puritain ni la manne pétrolière n’ont pu contenir le torrent du nationalisme réformiste que représentent les nouveaux dirigeants libyens.


L’envers de la richesse pétrolière

Un examen plus minutieux des structures de la société libyenne permet d’expliquer pourquoi les réalités ne correspondent pas au tableau idyllique que l’on présentait naguère. Les redevances pétrolières ont, certes, enrichi le pays et favorisé des progrès dans divers domaines. Mais, en même temps, elles ont créé ou accentué des disparités sociales qui, à leur tour, ont suscité des tensions qui allaient grandissant.


L’industrie pétrolière n’emploie que 2 % de la main-d’oeuvre nationale et, dans la meilleure des hypothèses, ne pourra à l’avenir absorber que 5 %. Elle entretient la prospérité, directement ou indirectement, de 10 % seulement de la population totale tandis que 70 % des habitants continuent à tirer leur maigre subsistance d’une agriculture en décadence. L’évaluation du revenu moyen par tête d’habitant, en confondant le bénéfice du privilégié avec le salaire du pauvre, peut dès lors induire en erreur.
 
Les rentrées annuelles du paysan, par exemple, s’élèvent en moyenne à moins de 45 dollars. De même, le niveau relativement élevé des salaires n’est pas nécessairement synonyme d’aisance. L’afflux des capitaux, les dépenses engagées par les sociétés pétrolières et l’Etat, l’importation massive des produits de consommation courante, avaient mis en mouvement un processus inflationniste. Plutôt que de taxer les riches, le gouvernement préférait multiplier les impôts indirects, ce qui contribuait à accroître le coût de la vie. Celui-ci avait augmenté de 17 % en l’espace d’une année (1966-1967). Tripoli et Benghazi s’étaient acquise ia triste réputation d’être parmi les dix villes les plus « chères » du monde. Or, les deux métropoles de Tripolitaine et de Cyrénaïque, envahies par des ruraux plus ou moins faméliques en quête de travail, abritent environ un tiers de la population totale de la Libye...  


Les gros bénéficiaires du boom pétrolier — financiers, industriels, entrepreneurs, courtiers, spéculateurs et aventuriers — ne sont, certes, pas nombreux. Mais ils sont ostensiblement présents. Ils occupent de fastueuses demeures, roulent en Cadillac ou en Mercedes, fréquentent les boites de nuit, vident des bouteilles de champagne au prix de 200 francs l’unité. Les mois d’été on les retrouve en Floride ou sur la Côte d’Azur, où ils se font remarquer par des dépenses spectaculaires.


Au mécontentement des travailleurs venait s’ajouter celui d’une petite-bourgeoisie qui avait le sentiment d’être vouée à la disparition. Les paysans pauvres ne parvenaient pas toujours à tenir tête aux grands propriétaires fonciers, héritiers des colons italiens ; l’industrie locale ne s’épanouissait pas, faute d’une politique protectionniste ; l’artisanat s’affaissait sous le poids des produits importés des Etats-Unis ou de Grande-Bretagne ; le petit négoce s’effaçait devant les géants du commerce international. 


Le boom pétrolier serait-il, en dernière analyse, générateur de nationalisme et de militantisme politique ? En 1948, une commission constituée par les Quatre Grands avait été envoyée en Libye pour s’enquérir des vœux des populations. Partagées entre la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan — qui n’avaient jamais appartenu à un Etat unitaire et indépendant — en majorité vivant à l’état de nomades, elles n’avaient pas d’idées bien arrêtées sur leur destin, constatait la commission. La plupart confondaient indépendance avec prospérité. « Uniquement préoccupées d’assurer leur subsistance, elles n’attachent guère d’importance à la forme que prendra le gouvernement, ajoutait la commission dans son rapport. Un nombre bien plus restreint souhaite l’unité de la Libye. D’autres accepteraient tout gouvernement qui leur donnerait du travail, du pain et des vêtements (...). »  


Celui qui devait être placé sur le trône du royaume de Libye par les Anglo-Américains, l’émir Idriss, n’était alors que le leader de la Cyrénaïque. Son grand-père, d’origine algérienne, le cheikh Mohamed ben Ali El Senoussi, quarante-deuxième descendant du prophète Mahomet, y avait fondé, en 1843, une confrérie mystico-religieuse qui prêchait le contact direct avec Dieu par l’amour et la contemplation. Comme le Mahdi au Soudan, les Senoussis résistèrent aux envahisseurs successifs : aux Ottomans, aux Italiens, aux Français, avant de devenir les loyaux alliés des Anglais pendant la deuxième guerre mondiale. Mais leur influence ne s’étendait pas au-delà des limites de la Cyrénaïque, et on pouvait constater, à la veille de l’indépendance, que peu de gens à Tripoli songeaient que l’émir Idriss régnerait sur les trois provinces regroupées au sein d’un Etat. Le « Larousse mensuel » pouvait encore écrire en mai 1952 : « Ce royaume sans traditions historiques, éthiques ni culturelles, création artificielle fondée sur des considérations stratégiques à l’image de la Jordanie, représente pour les nations occidentales un relais de choix en Méditerranée. » Le sentiment d’appartenance nationale était à un tel point faible que l’on avait chargé un compositeur égyptien bien connu — Mohamed Abdel Wohab — de mettre en musique les paroles de l’hymne national...  


La désagrégation de la société traditionnelle :

Conscient de cette lacune fondamentale, le roi Idriss s’abstient d’abord de heurter de front les particularismes tribaux et régionaux de ses nouveaux sujets. Il dote le pays d’un système fédéral, calqué sur le modèle américain, et qui laisse une large autonomie à chacune des trois provinces du royaume. Mais les exigences de l’exploitation pétrolière, ainsi que du développement économique qui en découle, sont tyranniques. On peut difficilement, en effet, traiter avec des sociétés étrangères, extraire l’ « or noir », le transporter, gérer les fonds considérables reçus, en dehors d’un Etat hautement centralisé. C’est ainsi qu’en avril 1963 — deux ans à peine après le départ du premier chargement de carburant — un décret royal annulait la Constitution de type fédéral.

L’Etat unitaire, la mise en place d’un réseau routier soudant davantage les provinces les unes aux autres l’urbanisation, la naissance d’un prolétariat, le recul du nomadisme, devaient accélérer la formation d’une nation libyenne, suscitant, par la même occasion, la désagrégation de la société traditionnelle et l’affaiblissement des loyautés tribales et religieuses. Du coup, la base populaire de la dynastie senoussi se rétrécissait en Cyrénaïque, et l’impopularité du roi Idriss — monarque absolu, gouvernant avec le concours d’une coterie de partisans inconditionnels pour la plupart corrompus — ne cessait de grandir dans le reste du pays, en particulier à Tripoli, devenu le centre du nationalisme libyen.

A vrai dire, le roi Idriss avait tout entrepris pour reculer la date de l’échéance révolutionnaire. Il impose au pays une sorte de cordon sanitaire pour prévenir la « contagion » d’un nationalisme virulent qui avait déjà fait des ravages en Orient, et pour empêcher que l’opposition naissante n’établisse des liens avec les pays voisins. Pendant longtemps, les déplacements à l’étranger d’éléments suspects furent interdits ; les agences de presse étaient soumises à un stricte contrôle ainsi que la presse locale, qui se distinguait par la publication de communiqués officiels, d’articles sur des sujets tout autant anodins qu’ennuyeux, et la profusion de placards publicitaires ventant les mérites des produits importés. Les représentants de la presse internationale étaient rarement admis dans le pays et seulement encore, quand ils offraient des garanties suffisantes d’ « objectivité ».
 
Mais grâce aux transistors, aux étudiants envoyés à l’étranger pour poursuivre leurs études, à l’embauche de techniciens et d’instituteurs arabes, rendus indispensables par l’essor économique et culturel, les Libyens ne vivaient plus en vase clos. La population écoutait les réquisitoires antiimpérialistes de la « Voix des Arabes », suivait avec intérêt, par le truchement de la radio de Bagdad, les conséquences de la révolution antimonarchiste en Irak, s’imprégnait de « socialisme arabe » ou « scientifique » prêché par Damas, Le Caire ou Khartoum. Le problème palestinien, auquel ils auraient pu rester largement étrangers, se trouvait, bien entendu, imbriqué aux aspirations nationales et sociales. La Palestine et le pétrole devinrent, selon le mot d’un observateur avisé des affaires arabes, « les deux mamelles de la révolution en gestation ».  


Comme il se doit, le nationalisme militant, teinté de socialisme, trouva son terrain de culture parmi les mécontents de tous bords : dans un prolétariat qui s’est révélé être d’une combativité exceptionnelle, mais aussi chez les petits possédants, les fonctionnaires, les étudiants et dans l’intelligentsia. Leurs principales revendications étaient la suppression des bases anglo–américaines — qui servaient, selon eux, de force d’appoint à l’ « agression israélienne », — la conquête d’une « véritable indépendance » qui libérerait l’économie locale de la mainmise étrangère, l’exercice de toutes les libertés civiques et individuelles. En somme, ils remettaient en cause, implicitement, le régime des Senoussis.  


La carotte et le bâton

Pour écraser cette opposition, essentiellement urbaine, le roi Idriss fit alterner la carotte et le bâton. Il constitua des milices recrutées dans les tribus pour faire contrepoids à l’armée, épura l’administration et l’Université, et chargea sa puissante police d’étouffer dans l’œuf toute menée subversive. Parallèlement, il multiplia les gestes de bonne volonté à l’égard de l’Egypte nassérienne, lui servit une rente annuelle après la guerre de juin 1967, versa des subsides aux organisations de commandos palestiniens et promettait, à intervalles réguliers, de « reviser » les accords militaires avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne.  


Mais ni la force ni les concessions, souvent verbales, ne parvinrent à réduire l’opposition intérieure. Celle-ci trouva matière pour dénoncer la « duplicité » du souverain, qu’elle accusait d’avoir partie liée avec l’ « impérialisme ». Il fallait dès lors passer à l’action pour le renverser. Mais comment ? Les partis politiques, les réunions publiques, les grèves, étaient interdits ; la presse était bâillonnée, le Parlement croupion paralysé, la police locale et les services de renseignements étrangers veillaient à la sécurité du trône ; le territoire est trop grand et la population trop dispersée pour qu’une révolution populaire ait la moindre chance de l’emporter. Les manifestations d’étudiants de janvier 1964 contre les bases étrangères avaient été réprimées dans le sang ; la grève déclenchée par la Fédération des syndicats le 3 juillet 1967, au lendemain de la guerre de six jours, pour empêcher l’exportation du pétrole aux « complices d’Israël », avait, elle aussi, suscité une répression féroce.  


Que faire dès lors, sinon se tourner vers l’armée, la seule force organisée du pays ? Les officiers supérieurs sont, certes, triés sur le volet. Mais dans une société où les privilèges de l’argent sont exorbitants, les familles fortunées ou appartenant à l’oligarchie régnante se détournent du métier des armes pour s’orienter vers des entités plus lucratives. Les jeunes officiers sont dès lors, dans la plupart des cas, issus des classes modestes. Frustrés par une société qui ne leur offre que peu de débouchés, ils s’engagent dans l’armée pour s’assurer tout à la fois un emploi stable et rémunérateur, l’autorité et le prestige de l’uniforme. Comme on a pu le constater dans divers pays du « tiers monde », beaucoup d’entre eux se nourrissent progressivement d’idées « subversives » et passent à la contestation. Serviteurs du pouvoir, auquel ils ne s’identifient pas, ils ne tardent pas à le convoiter. Un proverbe libyen recommande : « Celui qui te donne une corde, attache-le avec... »
 
C’est ce qu’ont entrepris le colonel Kadhafi et ses amis. Le président du conseil révolutionnaire, bien qu’âgé de vingt-sept ans seulement, a fait preuve d’une prudence à toute épreuve. Mesurant avec acuité l’ampleur de l’enjeu de la partie engagée, tant sur le plan local qu’international, son comportement était sans doute dicté par le souci de prévenir toute réaction violente de la part de ses adversaires. En déclenchant le coup d’Etat pendant l’absence du roi, il se dispensa de prendre des mesures à l’encontre du souverain qui auraient pu susciter la colère de ses partisans. Il priva de même les Anglais et les Américains de tout prétexte d’intervention, dans le cas où ils auraient été tentés de le faire, en garantissant la sécurité des personnes et des biens étrangers et en proclamant aussitôt que les compagnies pétrolières ne seront pas nationalisées. Et ce n’est que dix-neuf jours après la réussite du coup d’Etat que le nouveau régime annonça son intention de ne pas renouveler les accords militaires conclus avec les Etats–Unis et la Grande–Bretagne Tout s’étant passé dans la légalité la plus stricte, le coup d’Etat du 1er septembre a été réduit par ses auteurs à une simple opération intérieure.

Celle-ci n’en modifie pas moins l’équilibre politique et stratégique dans la région, Américains et Anglais y perdent des bases militaires même si l’importance de celles-ci se trouve réduite par l’évolution de l’armement non conventionnel. Par voie de conséquence, les Russes y gagnent dans la mesure où les Anglo-Saxons sont privés d’un point d’appui en Méditerranée orientale. Moscou est en droit de nourrir des espoirs plus ambitieux. Le renversement de la dynastie senoussi ne va-t-il pas servir d’exemple aux révolutionnaires dans d’autres pays arabes, dotés de monarchies conservatrices et alliées, elles aussi, aux Anglo-Américains ?  


L’enjeu n’est pas seulement d’ordre stratégique et politique, mais aussi pétrolier. Sans aller jusqu’à la nationalisation-entreprise périlleuse entre toutes, si l’on se souvient de l’expérience du Dr Mossadegh en Iran, — le régime libyen se montrera sans doute plus sourcilleux quant aux conditions d’exploitation de l’ « or noir » et cherchera. en outre, à élargir l’éventail de sa clientèle. Précisément, l’Union soviétique deviendra, avant longtemps, une grande importatrice de pétrole. Le bulletin Orient–Pétrole (1) écrivait en janvier dernier : « Pour faire face à sa consommation intérieure et à ses engagements d’exportation, Moscou a besoin d’un appoint croissant des pays arabes. Importer du pétrole arabe tout en exportant du pétrole russe est une excellente affaire, aussi bien sur le plan économique que politique. »


Sur un autre plan, le nouveau régime de Tripoli remet en cause le rapport des forces au sein du monde arabe. « Coincée » entre l’Algérie et la Libye « progressistes », la Tunisie « bourguibiste » et, par extension, le Maroc du roi Hassan II, se trouvent placés dans une situation inconfortable. En revanche, l’Egypte nassérienne, désormais flanquée par des Etats amis, au sud par le Soudan et à l’ouest par la Libye, peut compter sur un surcroit d’assistance dans sa lutte contre Israël. La richissime Libye, en particulier, peut lui fournir une précieuse aide financière. D’autant plus que le nouveau premier ministre, le Dr Mahmoud Soliman Maghreby, est Palestinien de naissance.


D’où les inquiétudes qui se sont manifestées à Tel-Aviv, ainsi que la brusque poussée de fièvre enregistrée au Moyen-Orient au lendemain du coup d’Etat du colonel Kadhafi. La presse israélienne a accusé le président Nasser d’intensifier la guerre d’usure, à la faveur des nouveaux appuis qu’il a pu s’assurer. Les journaux de la R.A.U. au contraire, soutiennent que la radicalisation accélérée du monde arabe incite les stratèges de Jérusalem, avec le discret appui de Washington, à provoquer la chute du régime égyptien, « centre de gravité » du camp progressiste.


Quoi qu’il en soit, le bouleversement qui vient de se produire en Libye constitue, à n’en pas douter, un événement capital dans la région. Il n’est pas démesurément exagéré de le comparer au coup d’Etat qui renversa, en 1952, la monarchie égyptienne.
 
Eric Rouleau
Journaliste, ancien ambassadeur de France.
Le Monde Diplomatique octobre 1969

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