Les raids aériens de la coalition menée par l’Arabie
Saoudite au Yémen sont déjà responsables de plus de 2 400 morts civiles, y
compris des patients hospitalisés par Médecins Sans Frontières et des enfants
dans une école coranique. Le Yémen, écrasé par la pauvreté et dépendant des
importations pour 80% de son alimentation, est coupé de ses approvisionnements
vitaux par le blocus maritime de Riyad. Plus de 1,5 million d’enfants souffrent
déjà de malnutrition, dont 370 000 d’entre eux de manière critique. Les soins
médicaux sont insuffisants, car l’Arabie Saoudite bombarde les usines pharmaceutiques
et limite l’importation de médicaments. Les médias allemands [et français] font
rarement état de la catastrophe humanitaire au Yémen, pour laquelle Riyad, l’un
des principaux alliés de Berlin [et de Paris] au Moyen-Orient, est responsable.
La guerre de Riyad au Yémen contre les insurgés Houthis vise également à faire
reculer l’influence iranienne, servant ainsi également les intérêts de l’élite
allemande [et française].
Dès le début de leur agression contre le Yémen,
l’Arabie Saoudite et sa coalition militaire [1] ont recouru aux raids aériens,
causant de nombreuses victimes civiles, certains ayant rapidement été
considérés comme des crimes de guerre. 18 victimes civiles étaient déjà signalées
après les premiers raids aériens le 25 mars 2015. Le même jour, la Maison
Blanche a annoncé que le Président Barack Obama avait autorisé « la fourniture
de soutien logistique et de renseignements » à la coalition saoudienne et avait
établi une cellule de planification commune avec l’Arabie Saoudite pour
coordonner son soutien [2]. En outre, le secrétaire d’État américain John Kerry
a annoncé que l’assistance US incluait un « ciblage » militaire [3]. Cependant,
cela a été rapidement réfuté officiellement – pour une bonne raison : le 14
avril, le Haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad
Al Hussein, s’est senti obligé de critiquer vivement les nombreuses attaques
contre les civils yéménites. Au moins 364 civils avaient déjà perdu la vie
depuis le début du conflit, une part considérable étant due aux raids aériens
de la coalition saoudienne, selon Al Hussein. Des hôpitaux, des écoles, des
mosquées et des quartiers résidentiels ont été détruits lors des raids aériens.
Le Haut-commissaire a demandé des enquêtes [4].
« Compréhension totale »
Les raids aériens dirigés par les Saoudiens contre des
civils et le grand nombre de victimes civiles n’ont pas empêché le gouvernement
allemand d’approuver explicitement cette guerre. Le jour suivant les premiers
raids aériens qui ont causé 18 victimes civiles, le ministre allemand des
Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a affirmé sa « compréhension totale
à l’égard des opérations saoudiennes » [5]. Le ministère des Affaires
étrangères a émis plusieurs déclarations selon lesquelles les attaques de
l’Arabie Saoudite contre le Yémen étaient « conformes au droit international »,
et qu’il n’y a « aucun doute que les opérations saoudiennes sont autorisées par
le droit international » [6]. Alors que Berlin était occupé à soutenir Riyad,
les organisations de défense des droits de l’homme essayaient d’évaluer la
situation sur le terrain. Les 15 et 16 mai 2015, Human Rights Watch a profité
d’un cessez-le-feu de cinq jours pour mener des enquêtes sur le terrain à
Saada. La ville de Saada, un bastion Houthi, était l’une des régions les plus
touchées par les raids aériens de Riyad dans sa guerre contre le mouvement
Houthi. Entre autres, l’organisation a documenté six attaques contre des
maisons résidentielles, dont l’une a tué 27 membres d’une même famille, dont 17
enfants. Les frappes aériennes ont également frappé une école, une
station-service bondée et cinq marchés, pour lesquels il n’y avait aucune preuve
d’activité militaire. Selon Human Rights Watch, ces attaques semblent avoir été
des crimes de guerre [7].
Bloqués dans la faim
Depuis lors, des allégations sérieuses ont
régulièrement été soulevées concernant la manière dont la coalition dirigée par
l’Arabie Saoudite mène sa guerre au Yémen. Riyad avait déjà imposé un blocus
maritime le 26 mars 2015, immédiatement après les premiers bombardements, qui
ont presque complètement interrompu les importations du Yémen, avec des
conséquences désastreuses. Avant l’imposition du blocus, environ 80% des
besoins alimentaires du pays provenaient de l’étranger, dont 90% de son blé et
tout son riz [8]. Seule une petite partie de ce qui est nécessaire parvient au
Yémen depuis que le blocus a été imposé. En dépit des activités désespérées des
Nations Unies et de diverses organisations humanitaires, il y a un grave manque
de nourriture, de carburant et de médicaments. Sur les 26 millions de
Yéménites, 21,2 millions – 82% de la population – dépendent désormais de l’aide
humanitaire; 14,4 millions n’ont pas suffisamment de nourriture ; 7,6% sont
touchés par de graves pénuries alimentaires ; 1,5 million d’enfants souffrent
de sous-alimentation – dont 370 000 de manière critique. Récemment, l’UNICEF a
sonné l’alarme. Malgré d’énormes efforts, les organisations humanitaires n’ont
pu atténuer la misère que dans une mesure limitée, a annoncé l’agence. Tout
doit être fait pour normaliser l’approvisionnement alimentaire et le système de
santé. Bien sûr, cela présupposerait que l’Arabie Saoudite, l’un des principaux
alliés [des pays occidentaux] du Moyen-Orient, lève son blocus qui dure depuis
une année et demie.
Tout récemment, l’UNICEF a de nouveau dénoncé un crime
de guerre évident commis par la coalition dirigée par Riyad. Le 13 août 2016 au
matin, une école coranique a été touchée lors d’un bombardement sur Saada, dans
le nord du pays. Au moins sept enfants, âgés de six à quatorze ans, ont été
tués, les survivants blessés ayant été emmenés à l’hôpital. Quelques jours
auparavant, l’UNICEF avait signalé que 1 121 enfants avaient été tués pendant
la guerre. Selon les Nations Unies, 4 125 civils ont été tués dans cette
guerre, dont 60% – plus de 2 400 personnes – lors de raids aériens de la
coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite. En août, Human Rights Watch
et Amnesty International ont annoncé avoir « documenté plus de 70 attaques
aériennes illégales de la coalition, dont certaines pourraient constituer des
crimes de guerre, qui ont tué plus de 900 civils, et 19 attaques utilisant des
bombes à sous-munitions internationalement interdites » [9]. Même des usines de
médicaments, des centres de stockage d’aliments et des hôpitaux clairement
identifiés pour lesquels Médecins sans frontières avait fourni les coordonnées
GPS ont été bombardés [10]. Les données indiquent que plus d’un tiers des raids
aériens menés par l’Arabie saoudite sur le Yémen ont frappé des sites civils
[11]. Le récent bombardement contre un bâtiment dans lequel plus d’un millier
de personnes s’étaient rassemblées pour assister à une cérémonie funéraire
ajoute un autre crime de guerre saoudien à la liste, avec plus de 140 personnes
tuées.
Contrairement aux crimes de guerre allégués ou réels à
Alep, exploités actuellement à des fins de propagande de politique étrangère
[12], Berlin, autant que possible, ferme les yeux sur les crimes de guerre
imputés aux Saoudiens – pour deux raisons. La première est que contrairement
aux gouvernements syrien et russe, le clan dirigeant à Riyad est considéré
comme un administrateur fidèle des intérêts occidentaux au Moyen-Orient. La
deuxième se trouve dans les ramifications du conflit au Yémen. Début 2015, le
Président du Yémen, Abd Rabbo Mansour Hadi, allié des Saoudiens et considéré
comme pro-occidental, a été renversé par le mouvement rebelle Houthi du Yémen
du Nord, qui est considéré – même si c’est souvent exagéré – comme proche de
l’Iran, et ayant clairement des positions anti-occidentales. « La perspective
qu’en plus du détroit d’Ormuz, l’Iran – pays protecteur des Houthis – puisse
également prendre le contrôle des détroits entre le Yémen et l’Afrique, à travers
lesquels des millions de barils de pétrole sont transportés quotidiennement, a
horrifié beaucoup de personnes » en Occident, a rapporté un expert allemand du
Moyen-Orient en mars 2015, au début de la guerre [13]. Par conséquent, Berlin
ne soulève aucune objection à l’action militaire de Riyad contre les Houthis –
et donc aussi contre l’Iran.
Loin d’avoir à redouter des conséquences pour ses
crimes de guerre, comme son bombardement d’une cérémonie funéraire à Sanaa,
l’Arabie Saoudite continue à recevoir des équipements militaires allemands – y
compris des armes qu’elle utilise au Yémen. Les négociations actuelles sur la
livraison de nouveaux Eurofighters à l’armée de l’air saoudienne n’en sont que
le dernier exemple.
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Traduit
par Eve
Harguindey
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Notes
[1]
Au début, cinq membres du Conseil de coopération du Golfe (GCC) ont participé à
la guerre au Yémen, l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis, le Qatar, le
Bahreïn et le Koweït, ainsi que la Jordanie, l’Egypte, le Soudan et le Maroc.
[2]
Déclaration de la porte-parole du Conseil de sécurité nationale Bernadette
Meehan sur la situation au Yémen. www.whitehouse.gov,
25.03.2015.
[3]
Saudi and Arab allies bomb Houthi positions in Yemen. www.aljazeera.com
26.03.2015.
[4]
Yemen: Zeid calls for investigations into civilian casualties. www.ohchr.org
14.04.2015.
[5]
"Die Lage ist gefährlich, nicht nur für die Golfregion". www.bild.de
27.03.2015. See In
Flammen.
[6]
Stellungnahmen von Sprechern des Auswärtigen Amts vor der
Bundespressekonferenz. See In Flames (II).
[7]
Human Rights Watch: Targeting Saada. Unlawful Coalition Airstrikes on Saada
City in Yemen. London, June 2015.
[8]
Omer Karasapan: Conflict, famine, refugees, and IDPs: A perfect storm in Yemen?
www.brookings.edu 14.04.2015.
[9]
UN: Create International Inquiry on Yemen. www.hrw.org 26.08.2016.
[10]
Priyanka Motaparthy: US Should Stop Making Excuses for Saudi Violations in
Yemen. www.hrw.org 06.10.2016.
[11]
Ewen MacAskill, Paul Torpey: One in three Saudi air raids on Yemen hit civilian
sites, data shows. www.theguardian.com 16.09.2016.
[12]
See Spiel mit
dem Weltkrieg.
[13]
Rainer Hermann: Neues, altes Arabien. Frankfurter Allgemeine Zeitung
30.03.2015.

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