jeudi 13 octobre 2016

La virginité ou l’honneur social : les pratiques et les comportements coutumiers, tradition ancestrale.




En effet, les mentalités n’ont pas suivi la marche de la modernité. Sorties du domicile familial, exposées « au danger », les femmes et leurs filles restent encore plus soumises au fardeau social de la virginité.
 

La virginité de l’Algérienne est une norme fondamentale de la société. Corps surprotégé par la famille et notamment par la mère qui veille sur la virginité de la fille car l’homme cherche toujours l’épouse vierge, « pure », dont il se croit le seul initiateur en matière sexuelle. La virginité est ainsi une hantise pour les jeunes filles et pour les mères qui mettent en œuvre toutes sortes de stratégies pour préserver leur fille de tout contact sexuel avant le mariage et ainsi « sauver l’honneur ».
Il existe des pratiques traditionnelles qui consistent justement à préserver cette virginité. Celle que l’on connaît en Algérie, notamment à Bou-Saâda, est le rituel du rbat. Notons qu’il existe d’autres appellations qui participent du même principe mais qui se caractérisent par des techniques différentes d’une région à l’autre. Citons le teskar, action de fermer, le tesfah, action d’aplatir ou de blinder. La jeune fille le subissant est dite msakra, msafha, marbouta, soit littéralement : fille fermée, fille blindée, fille ligotée ou fille nouée.
La littérature occidentale du Moyen Âge nous l’a transmise sous l’appellation du rite de la ferrure. Théoriquement la fille marbouta ne peut être pénétrée par aucun homme quelle que soit sa vigueur sexuelle, et fût-elle consentante.
Le rbat que nous connaissons dans la région de Bou-Saâda se pratique avant la puberté. L'âge idéal est entre huit et dix ans. Aujourd’hui, il est effectué juste avant l’entrée en première année du primaire, à six ans, tout comme la circoncision 10 pour les garçons. On emmène la petite fille chez une femme spécialisée dans cette opération, la qabla, l’accoucheuse traditionnelle, l’équivalent de la sage femme. Ce rite peut être aussi accompli par la mère, une tante ou une grand-mère. Le rbat est tenu secret, car il fait partie de l’intimité des femmes. Les hommes en sont tenus à l’écart.
Ce rituel s’effectue par la lecture de phrases magiques et au moyen d’instruments. La phrase consacrée est répétée par la fillette sept fois de suite : wald en nas khaït wana haït que je traduis littéralement par : le fils des autres (femmes) est un fil tandis que je suis un mur. Par cette opposition fil/mur, au symbolisme sexuel évident, dont elle ne soupçonne même pas la signification, la fillette est mise en condition : désormais les hommes quels qu’ils soient représentent un danger pour elle.
Pour désamorcer le pouvoir de cette formule, quelques jours avant le mariage, il suffira de l’inverser. La phrase devient alors : wald en nas haït wana khaït, que je traduis littéralement par : le fils des autres est un mur tandis que je suis un fil.
Ce retournement de la formule recèle un mécanisme ambivalent où, pour provoquer la fermeture, la femme est symbolisée par un mur-serrure dont aucun passe ne saurait venir à bout, alors que lorsqu’il s’agira de procéder à l’opération inverse de l’ouverture, la femme se voit dotée du pouvoir masculin de la bonne clef, symbolisée par le fil d'ou le sacrifice de la fille vierge qui « est ainsi victime et en même temps source du pouvoir et objet de ce pouvoir ».
Des instruments tels que le métier à tisser, le cadenas, le coffre ou la poupée confectionnée à l’occasion sont utilisés comme supports symboliques dans l’accomplissement du rituel 12. Dans le cas du métier à tisser, le rituel est effectué au moment de son montage. À Tlemcen, on apporte à la praticienne une aiguille et un balai. La fillette, nue, les yeux fermés, fait sept fois le tour du métier. À chaque fois elle est piquée avec une aiguille et reçoit un coup de balai. Ensuite la barre du métier est descendue et la fillette la franchit sept fois dans un sens puis sept fois dans l’autre. À Bou-Saâda, le rituel est bien plus simple. La fillette habillée enjambe le métier à tisser sept fois tout en répétant après la femme désignée pour mettre en œuvre le rituel, la formule consacrée de la fermeture.
Dans le cas du cadenas, on fait acheter cet objet par un garçon qui n'est pas de la famille. Il doit prendre l’argent de l’achat sans compter ni demander le prix au marchand. Ce cadenas ne doit pas être ouvert en cours de route. Pendant ce temps, la fillette est préparée : elle doit être nue et cheveux dénoués. On lui enlève boucles, épingles, colliers et bracelets. Elle doit rester debout les yeux fermés. La personne qui pratique la « fermeture » ouvre le cadenas, le place face au sexe de la fillette et le ferme avec ces paroles : « binti haït » (ma fille est un mur). Elle passe ensuite le cadenas par en dessous, vers l'arrière, l'ouvre et dit textuellement : « wald en nas khaït (le fils des autres est un fil). Par sept fois l'opération est répétée puis le cadenas est caché ou le plus souvent jeté. La veille du mariage, il faut procéder à « l’ouverture » et, pour cela, refaire l’opération dans le sens inverse.
Dans le cas du coffre-fort et de la serrure, on assoit sur le coffre la fillette préparée dans les mêmes conditions. On le ferme sous elle en prononçant la première formule, « ma fille est un mur… ». La veille du mariage, pour procéder à « l’ouverture », la fille est placée debout sur le coffre dont on ouvre la serrure en psalmodiant la formule inverse.
D’autres techniques sont utilisées, tel le marquage par le tatouage. Une légère incision est pratiquée de haut en bas sur la cuisse droite de la fillette, préparée dans les mêmes conditions, en psalmodiant les mêmes phrases magiques. Cette technique est pratiquée dans le Constantinois et en Tunisie. Lors du mariage, pour procéder à « l’ouverture », on réalise une autre scarification dans le sens inverse, de bas en haut sur l’autre cuisse.
Cette dernière coutume se rapproche de la pratique de l’excision dite sunnite telle qu’elle est prat (...)
Et enfin, il est un autre marquage repéré chez les Reguibet, tribu de la Saoura dans le Sud algérien. La fillette, « pour éviter tout risque d’accident », est attachée, jambes et bras écartés, à quatre piquets fichés en terre. Une coupure est pratiquée sur le clitoris puis recouverte de henné. Dans tous les cas les mêmes formules sont répétées.
Comme si le marquage psychologique par le rbat ne se suffisait pas par lui-même, il est rendu indélébile par les marquages sur le corps des femmes, et pas seulement. Il est encore renforcé par l’éducation que la fillette va recevoir. En amont, les parents, la mère en particulier, auront mis le plus grand soin à la formation de la jeune fille. La prévention contre tout écart par rapport à la norme se double d’une surveillance quotidienne et d’éventuelles punitions (piment frotté sur le clitoris).
Ainsi, par la pratique du rbat, la fillette est désormais détentrice de l’honneur de tout le groupe. Elle est exclue définitivement du monde du « dehors » pour être cantonnée dans celui du « dedans ». Elle doit apprendre à faire « les choses des femmes » : cuisine, tissage et aussi apprendre à rougir et courber l’échine devant les mâles de la famille et de la société toute entière.
Il semblerait que c’est à son odeur enivrante et à sa couleur rose pâle que le sang de la vierge est (...)
L’ ouverture symbolique par le rituel du rbat la veille de la nuit de noces puis la défloration de l’hymen par l’époux sont rendues manifestes par la preuve tangible de la « chemise tachée du sang de la vierge ». Le soir même, cette chemise doit être exhibée pour être vue de tous. Certaines femmes sont même sollicitées pour expertiser le sang virginal 17. Le lendemain, la famille dansera avec cette « chemise » tandis que la mariée entamera, quant à elle, une danse dite lhzam, « de la ceinture », où s’accrochent les billets de banque qu’elle reçoit de sa belle-famille. Plus tard, cette « chemise » sera envoyée dans les familles proches et voisines, qui féliciteront la mère de la tahmirat el oujah, faire rougir le visage de la famille, ce qui s’oppose à tasfirat el oujah, faire jaunir le visage de la famille, lorsqu’il s’avère que la jeune fille n’est pas vierge. Il arrive souvent qu’on passe sur le visage des fillettes cette « chemise » pour assurer une fois de plus la protection de leur virginité. Investie de la baraka, cette chemise devient un objet sacré. Aussi est-elle gardée précieusement et ne sera-t-elle lavée que lors du premier accouchement.
Lorsque pour différentes raisons il arrive que l’affaire ne puisse être réglée, la mariée accusée de non virginité peut dans ce cas se défendre par son certificat de virginité. D’autres artifices peuvent alors être convoqués dans cette « vaste prison » des femmes. La société, aussi fermée soit-elle, offre des portes de sortie.
Lorsque le rbat est confronté à ses limites, la société des femmes – mères, grands-mères et sages femmes – se mobilise pour trouver des « issues de secours » afin de sauver l’honneur de la famille, du groupe, du clan : « L’histoire sociale du monde arabo-musulman traditionnel est une constante recherche de compensations, de fuites, de subterfuges pour contourner, dépasser le manichéisme des sexes ».
Par le passé, lorsqu’elle considérait que l’hymen n’est pas suffisamment « resserré », la qabla préparait différentes onctions pour y remédier et faciliter le saignement lors du premier rapport : « Les mariées inquiètes ont, pendant des siècles, eu recours à des artifices permettant de simuler l’hémorragie de la défloration ». Lorsque malgré tout le sang n’apparaissait pas, il ne restait plus qu’à dire que la fillette née un vendredi ne peut produire d’écoulement de sang lors du rapport. La qabla en général donnait raison à cette déclaration. Ainsi, l’honneur était sauf. Le vendredi est le jour saint chez les musulmans, le jour du pardon où il est fortement recommandé aux croyants, amis et ennemis, de se réunir dans l’enceinte de la mosquée pour la prière.
L’évolution et le progrès ne permettant plus aujourd’hui de faire valoir de telles causalités et d’offrir de telles issues aux égarées, d’autres tactiques de contournement sont envisagées. La pharmacie du coin est aussi appelée à la rescousse pour provoquer l’écoulement du sang. Ce sont des produits médicamenteux dont il est difficile de savoir par quel biais ni comment ils ont pu être repérés par les femmes. Délivrés dans le secret le plus total par le pharmacien et sans ordonnance, ces produits pharmaceutiques sont absorbés ou injectés la veille de la nuit de noces. Ici, le danger ne se mesure pas, ces femmes sont prêtes à tout.
Il est fait appel aussi à la chirurgie réparatrice de l’hymen par les opérations de l’hyménorrapie et de l’hyménoplastie . Solution coûteuse, elle est pratiquée aussi bien par des chirurgiens que par des sages-femmes, les conditions d’asepsie étant en rapport avec les moyens financiers que l’on y met. Ainsi, la chirurgie donnant l’assurance de se refaire une virginité, la jeune fille peut envisager une vie sexuelle relativement libre. Sans parler du fait qu’elle peut aussi s’adonner à un simulacre de pénétration dit « petting », flirt avancé.
Enfin, notons la capacité de la société à défaire le rbat lorsqu’elle est forcée de constater qu’il la mène à l’impasse. En effet, il existe des situations où l’on considère que le rbat peut avoir des effets maléfiques, par exemple lorsque la jeune fille marbouta ayant dépassé l’âge du mariage, ne trouve toujours pas de mari. Pour faire affluer les demandes en mariage, il faut dénouer l’effet du rbat, avec les mêmes instruments et phrases magiques que pour « l’ouverture » à la veille du mariage. La société méprise le célibat. Le mariage est un devoir que tout musulman doit accomplir. Il est un bien précieux de Dieu. Alors qu’il était envisagé comme une protection assurant la virginité, le rbat exerce également des effets maléfiques dans le cas de l’homme dit marboute, lorsque les mauvais sorts jetés sur lui mettent en cause ses attributs virils. Il faut donc coûte que coûte l’en sortir. Dans le fond, la société qui pratique le rbat, le redoute tout autant : « Que Dieu ouvre ton nœud », est l’expression consacrée dite à tout homme et toute femme se trouvant dans une situation d’impasse.
Les salafistes, rigoristes qui prêchent tout comme les oulémas jadis un Islam épuré, considèrent ces pratiques comme relevant de la sorcellerie et non conformes à la religion. Ils les ont bannies. Mais la virginité demeurant à leurs yeux une valeur fondamentale, ils n’ont d’autre remède face à l’angoisse du clan que le mariage précoce afin d’échapper à la « tentation ».
On voit que, quelles qu’elles soient, les sorties de secours proposées par la société font faillite. La jeune épousée déclarée non vierge est renvoyée le soir même dans sa famille. Quant aux conséquences morales et physiques qui en découlent pour les familles, elles sont graves et peuvent aller jusqu’à l’assassinat de la fille et de la mère. Couverte de honte, la fille est bannie de la liste des jeunes prétendantes. Elle est alors destinée aux hommes âgés. Et elle pâtira avec toute sa famille de cette « honte » sur plusieurs générations.
Le rbat à l’instar du voile, hier moyen de conforter la société traditionnelle, serait-il le signe d’une stagnation de la société ou d’une transition obligée vers la modernité ? Puisqu’il est vrai que les femmes s’ingénient aussi à trouver des issues de secours sans aller jusqu’à la rupture. Jusqu’où peut-on pousser les limites de ces clôtures ? Et s’il fallait rompre ?
En effet, les mentalités n’ont pas suivi la marche de la modernité. Sorties du domicile familial, exposées « au danger », les femmes et leurs filles restent encore plus soumises au fardeau social de la virginité.
Auteur : Barkahoum FERHATI
Barkahoum FERHATI est maître de recherche au CNRPAH à Alger, chercheure associée au CHIM, EHESS. Elle est l’auteure de deux ouvrages : Le musée national Etienne Dinet de Bou-Saâda, Alger, INAS, 2004 et De la « tolérance » en Algérie : Enjeux en soubassement, 1830-1962, Alger, El Othmaniya, 2007, et elle a publié plusieurs articles autour des questions des femmes. Aujourd’hui, elle mène une étude comparative autour des questions du genre entre le Soudan et l’Algérie.

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