Alors que la France a connu le pire attentat jamais
perpétré sur son territoire en novembre dernier, ailleurs dans le monde, des
groupes terroristes brandissent des armes fabriquées dans l’Hexagone. 40% des
armes saisies par l’armée du Tchad aux combattants de Boko Haram sont made in
France. Comment ont-elles atterri dans les mains des terroristes? Explications.
« 40% des armes saisies par les forces armées du Tchad
aux combattants de Boko Haram sont de fabrication française » a annoncé le 4
mars 2015 le ministre Tchadien de la communication Hassan Sylla Ben Bakari en
visite au Cameroun. Le ministre a ajouté : “Mon pays montre ces images et
continuera de les montrer afin que ceux qui les fabriquent sachent que ces
armes ne se retrouvent pas là où elles doivent l’être“. Paris, entends-tu cet
appel ? Toi qui as été récemment frappée par un attentat meurtrier revendiqué
par l’État islamique, seras-tu touchée par les morts innocents que causent tes
armes au Nigeria et au Cameroun ?
Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement
de sécurité de la DGSE (en 2000 et 2001), révèle que les pétromonarchies du
Golfe – grandes amies de la France – financent le groupe terroriste Boko Haram
à grand renfort de pétrodollars: « Le Qatar et surtout l’Arabie fondent leur
légitimité sur l’Islam et, ces pays doivent se prémunir contre toute forme de
critique, de concurrence ou de dépassement, sur la lecture la plus
fondamentaliste de cette religion. Soumis à la concurrence et à la volonté de
puissance de l’Iran, leur politique constante est de tenter de s’assurer le
contrôle de l’Islam à l’échelon mondial par le seul moyen dont ils disposent à
suffisance : l’argent. Ils sont extrêmement attentifs dans le monde entier à
toute initiative fondamentaliste locale qui pourrait risquer de les dépasser ou
de menacer leur légitimité et s’empressent d’essayer de la canaliser et de la
contrôler grâce aux revenus de leur rente pétrolière. C’est là l’une des
raisons de la montée en puissance de l’islamisme militant dans le monde, tous
les acteurs locaux ayant compris que plus ils affirmeraient leur
fondamentalisme, plus ils attireraient l’attention et l’argent des
pétromonarchies wahhabites».
A propos de l’émergence de Boko Haram au Nigeria, Alain
Chouet ajoute dans un autre article : « La crainte des pétromonarchies arabes,
et sans doute de leurs clients des majors du pétrole, était qu’un Nigeria
soustrait à l’influence islamique régulée depuis Ryadh et soumis au pouvoir de
ses dynamiques entrepreneurs sudistes se lance dans des formes
d’indépendantisme économique et politique contraires aux intérêts bien compris
de la majorité des membres de l’OPEP. Il fallait donc éviter tout risque que le
Nigeria, à l’exemple de l’Iran (2ème exportateur mondial) ou du Vénézuela
(5ème) se lance dans des aventures « fractionnelles » au pire en nationalisant
son pétrole, au mieux en ne respectant pas les quotas de production destinés à
maintenir en permanence le prix du baril à son maximum internationalement
supportable ou en refusant de garantir l’acceptation du paiement de son pétrole
en dollars qui permet aux États-Unis « d’exporter » leur abyssale dette
intérieure. […] On évoque avec de plus en plus de précision les allers-retours,
entre Ryadh et Kano, de porteurs de valises remplies de beaux dollars. […] On a
vu des valises identiques avec des porteurs différents se promener un peu
partout (Soudan, Afghanistan, Libye, Syrie, Mali, Tunisie, etc.) dans les endroits
où l’Arabie ou le Qatar le jugeaient utile à leurs intérêts. Shekau ne survivra
peut-être pas au coup politique décisif qu’il vient de porter au Président
Goodluck Jonathan, à l’armée et à l’administration du Nigeria. Cela n’a pas
grande importance. Comme tous les djihadistes inspirés du salafisme wahhabite,
il est un outil jetable et remplaçable au service des intérêts des
pétromonarques. Si nécessaire, on lui trouvera un successeur et destinataire de
valises comme il avait lui-même succédé à Mohammed Yusuf. […] Certes l’Arabie
et le Qatar ont récemment revu leurs positions officielles à cet égard sous la
pression internationale ou suite à de tardives prises de conscience, mais les
riches donateurs privés y demeurent encore légion, en particulier ceux qui
dépendent de l’industrie du pétrole et pour lesquels le Nigeria pose un
problème particulier». Et de conclure que « personne n’en viendra à bout [de
Boko Haram] si la communauté internationale ne contribue pas à essayer
d’éteindre les contentieux locaux et si les Occidentaux n’exercent pas les
pressions suffisantes pour contraindre les monarchies wahhabites à cesser de
soutenir idéologiquement et financièrement la subversion salafiste».
Au
Mali aussi, le jeu géopolitique français est plus que trouble, et
l’administration française joue sur tous les tableaux pour défendre ses
intérêts. Hama Ag Mahmoud était en charge des affaires Extérieures dans le
Conseil Transitoire de l’État de l’Azawad (gouvernement autoproclamé du
Mouvement National de Libération de l’Azawad). Il démissionna de son poste en
décembre 2012 pour protester contre l’alliance entre le MNLA et le groupe
jihadiste Ansar Dine. Dans un article daté de janvier 2014, il dénonce
l’inefficacité de l’intervention de l’armée française au Nord-Mali, un an après
le début de l’Opération Serval : « J’ai surtout vu des assassinats de civils,
des pillages, des destructions d’habitats et de points d’eau. La presse n’en
parle pas. Qu’a-t-on dit au sujet des 600 morts civils que nous avons
répertoriés depuis le début de ces opérations militaires? […] On a procédé à une épuration ethnique des 3
régions du nord sous le regard impassible de l’armée française et de la
communauté internationale. Personne n’en dit mot. Ça me révolte. […] Tout le
monde sait aujourd’hui qu’il y a un agenda caché derrière cette intervention.
Durant toute l’année 2012 on a mis en garde la communauté internationale contre
cette intervention. On ne peut pas lutter contre le terrorisme avec des avions
et des blindés. […] Les français n’ont pas accepté les solutions qu’on leur
avait présentées à l’époque. A savoir négocier pour parvenir à la paix, comme
le préconisait la résolution 2085 du conseil de sécurité. […] Tous ces
mouvements [jihadistes] ne sont pas venus de rien. On sait d’où ils viennent,
qui les ravitaille, qui les finance. Toutes les positions politiques qu’ils
proclament correspondent aux positions politiques défendues par certains pays.
Soyons clair, ils faisaient la guerre au MNLA par procuration».
Pourtant, une alliance entre le MNLA et le groupe
jihadiste Ansar Dine s’officialise en mai 2012. Pour Hama Ag Mahmoud, «
l’annonce officielle de l’alliance est le résultat de manipulations venant de
l’étranger et visant à ternir l’image du MNLA. A l’origine, le MNLA n’a jamais
été pro-islamiste. Mais le MNLA a été infiltré au plus haut niveau par les pays
qui financent le terrorisme. Je veux parler de l’Algérie mais aussi du Qatar.
On a tous vu comment s’organisaient les distributions d’argent et de ravitaillement
dans le nord du Mali et qui en était à l’origine. Et je n’exclus pas que les
français et les américains soient aussi impliqués».
Hama Ag Mahmoud dénonce également le double-jeu de la
France, qui « a demandé au MNLA de l’aider à faire déserter tous les
combattants de l’Azawad qui étaient dans l’armée libyenne, pendant la guerre de
Libye. Ensuite de bloquer le recrutement des libyens dans l’Azawad et dans
l’Aïr au Niger. En contrepartie, elle nous avait donné son feu vert pour
l’indépendance de l’Azawad. C’est l’accord qui a été conclu avant la guerre
entre le MNLA et la France. Et immédiatement la guerre gagnée par le MNLA, la
France a changé complètement de politique. Elle a mis tout son dispositif
diplomatique contre le MNLA. Alors conclusion, l’objectif de la France était
tout simplement d’affaiblir le gouvernement malien et je peux vous assurer que
ce n’était pas pour donner raison au MNLA».
Quelle est alors la raison cachée de l’intervention
française au Mali ? Hama Ag Mahmoud apporte la réponse : « Il y a une guerre
pour les ressources minières. La France a pris les devants pour obliger le Mali
à signer un accord de défense et ensuite s’octroyer des concessions minières et
protéger celles qui existent déjà. C’est ça l’essence de cette guerre. Les
autres puissances ne sont pas dupes. Et ça pourrait ouvrir la porte à une
intervention étrangère avec une implication des américains, des russes et même
des chinois. Je vois mal ces pays laisser la France faire une OPA sur les
ressources de l’Azawad et de la région. Il y a énormément [de ressources] et
rien n’a encore été exploité ni même exploré. Vous avez de l’or, vous avez du
phosphate, du gaz, du pétrole et surtout vous avez de l’eau. C’est une
ressource qui deviendra plus importante que le pétrole ou l’uranium. Le bassin
de Taoudeni est une mer intérieure d’eau douce. Imaginez les enjeux dans cette
région où l’eau va se raréfier de plus en plus. La zone est éminemment
stratégique. Les grandes puissances cherchent à se positionner dans le nord du
Mali depuis très longtemps. Prenez la base de Tessalit, elle a toujours été
convoitée par les américains, les européens mais aussi les russes. Tout le
monde veut avoir cette base. A partir de là, comme à Tamanrasset, vous avez un
point de vue sur toute la région. Donc c’est une zone hautement stratégique et
tout le monde a un œil dessus. Mais on ne peut pas exploiter des ressources
dans une région en état d’insécurité permanente. Il faut trouver la stabilité
avant de pouvoir exploiter. C’est l’un des enjeux de cette guerre».
Alors la France, un pays désintéressé qui vole au
secours des faibles et des innocents, ou un pays rapace, qui s’abat sans pitié
sur sa proie et l’immobilise le temps de ponctionner ses ressources vitales ?
Source:
Investig’Action



