lundi 26 septembre 2011

Wadah Khanfar, Al-Jazeera et le triomphe de la propagande télévisuelle

Le 26 septembre 2011

Al-Jazeera, la chaîne d’information qatariote qui s’est imposée en 15 ans dans le monde arabe comme une source originale d’information, s’est soudainement engagée dans une vaste opération d’intoxication visant à renverser les régimes libyen et syrien par tous les moyens. Ce revirement, démontre Thierry Meyssan, n’est pas le fruit de la conjoncture, mais a été préparé de longue date par des personnalités qui ont su cacher leurs intérêts personnels au grand public. Révélations…
La chaîne qatariote Al-Jazeera a annoncé la démission de son directeur général, Wadah Khanfar, et son remplacement par un membre de la famille royale, cheikh Hamad Ben Jassem Al-Thani, le 20 septembre 2011.
Cheikh Hamad est un cadre de Qatargas. Il a travaillé pendant un an à Paris-La Défense au siège de Total. Il présidait par le passé le Conseil d’administration d’Al-Jazeera.
Cette nouvelle est présentée dans la presse atlantiste de trois manières différentes : soit comme une démission forcée et une reprise en main de la chaîne par l’État, soit comme une vengeance de l’Autorité palestinienne après la diffusion des Palestinian Papers, soit enfin comme une conséquence des fuites de Wikileaks exposant certaines des connexions de M. Khanfar avec les États-Unis.
Si toutes ces interprétations peuvent contenir une part de vérité elles masquent la raison principale : le rôle du Qatar dans la guerre contre la Libye. Ici, un retour en arrière est nécessaire.

L’origine d’Al-Jazeera : une volonté de dialogue

Al-Jazeera a été conçu par deux personnalités franco-israéliennes, les frères David et Jean Frydman, après l’assassinat de Yitzhak Rabin, dont ils étaient proches. Selon David Frydman [1], l’objectif était de créer un média où des Israéliens et des Arabes pourraient débattre librement, échanger des arguments, et apprendre à se connaître, alors que ceci était interdit par la situation de guerre et bloquait toute perspective de paix.
Pour créer la chaîne, les frères Frydman bénéficièrent d’un concours de circonstances : la compagnie saoudienne Orbit avait conclu un accord avec la BBC pour créer un journal télévisé en arabe. Mais les exigences politiques de la monarchie absolue saoudienne se révélèrent vite incompatibles avec la liberté de travail des journalistes britanniques. L’accord fut résilié et la majorité des journalistes arabisants de la BBC se retrouvèrent au chômage. Ils furent donc récupérés pour fonder Al-Jazeera.
Les frères Frydman tenaient à ce que leur télévision soit perçue comme une chaîne arabe. Ils parvinrent à convaincre le nouvel émir de Qatar, Hamid bin Khalifa al-Thani, qui, avec l’aide de Londres et de Washington, venait de renverser son père —accusé de sentiments pro-Iraniens—. Cheikh Hamad bin-Khalifa comprit rapidement les avantages qu’il pouvait tirer à se trouver au centre des discussions israélo-arabes, qui duraient depuis un demi-siècle déjà et s’annonçaient encore longues. Au passage, il autorisa l’ouverture à Doha d’un bureau du ministère israélien du Commerce, à défaut de pouvoir ouvrir une ambassade. Surtout, il vit l’intérêt pour le Qatar de concurrencer les riches médias saoudiens pan-arabes et de disposer d’un média qui critique tout le monde, sauf lui.
Le montage financier initial prévoyait à la fois une mise de fonds des frères Frydman et un prêt de l’émir de 150 millions de dollars sur 5 ans. C’est le boycott des annonceurs organisé par l’Arabie saoudite et l’absence de revenus significatifs de la publicité qui a conduit à modifier le schéma initial. En définitive, l’émir est devenu le bailleur de fonds de la chaîne et donc son commanditaire.

Des journalistes exemplaires

Durant des années, l’audience d’Al-Jazeera a été tirée par son pluralisme interne. La chaîne s’enorgueillissait de laisser dire une chose et son contraire. Sa prétention n’était pas de dire la vérité, mais de la faire surgir du débat. Son émission phare, le talk show de l’iconoclaste Faisal al-Qassem, intitulé « L’Opinion contraire », se régalait à bousculer les préjugés. Chacun pouvait trouver des motifs de se réjouir de certains programmes et d’en déplorer d’autres. Peu importe, ce bouillonnement interne a eu raison du monolithisme de ses concurrents et a bouleversé le paysage audio-visuel arabe.
Le rôle héroïque des reporters d’Al-Jazeera en Afghanistan et durant la troisième guerre du Golfe, en 2003, et leur travail exemplaire contrastant avec la propagande des chaînes satellitaires pro-US, transforma l’image de la chaîne d’une station polémique en média de référence. Ses journalistes payèrent au prix fort leur courage : George W. Bush hésita à bombarder les studio de Doha, mais fit assassiner Tareq Ayyoub [2], arrêter Tayseer Alouni [3] et incarcérer Sami el-Hajj à Guantanamo [4].

La réorganisation de 2005

Cependant les meilleures choses ont une fin. En 2004-05, après le décès de David Frydman, l’émir décida de réorganiser complètement Al-Jazeera et de créer de nouveaux canaux, dont Al-Jazeera English, alors que le marché mondial se transformait et que tous les grands États se dotaient de chaînes d’information satellitaires. Il s’agissait clairement d’abandonner l’effervescence et les provocations du début, de capitaliser une audience atteignant désormais les 50 millions de téléspectateurs, pour se positionner comme un acteur du monde globalisé.
Cheikh Hamad bin-Khalifa fit appel à un cabinet international qui lui avait dispensé une formation personnelle en communication. JTrack s’était spécialisé dans l’entraînement des leaders arabes et d’Asie du Sud-Est pour leur apprendre à parler le langage de Davos : comment donner aux Occidentaux l’image qu’ils ont envie de voir. Du Maroc à Singapour, JTrack a ainsi formé la plupart des responsables politiques soutenus par les États-Unis et Israël —souvent de simples fantoches héréditaires— pour en faire des personnalités médiatiquement respectables. L’important n’est pas qu’ils aient quelque chose à dire, mais qu’ils sachent manier la langue de bois globale.
Toutefois, le Pdg de JTrack, ayant été appelé à de hautes fonctions gouvernementales en Afrique du Nord, il dût se retirer avant d’avoir achevé la transformation du Al-Jazeera Group. Il confia la suite des opérations à un ancien journaliste de Voice of America qui travaillait depuis plusieurs années déjà pour la chaîne qatariote et appartenait à la même confrérie musulmane que lui : Wadah Khanfar.
À la fois professionnellement compétent et politiquement sûr, M. Khanfar s’attacha à donner une couleur idéologique à Al-Jazeera. Tout en donnant la parole à Mohamed Hassanein Heikal, l’ancien porte-parole de Nasser, il fit de cheikh Yusuf al-Qaradawi —qui avait été déchu de sa nationalité égyptienne par Nasser— le « conseiller spirituel » de la chaîne.

Le virage de 2011

C’est avec les révolutions en Afrique du Nord et dans la péninsule arabique que Wadah Khanfar a brutalement modifié la ligne éditoriale de sa rédaction. Le Groupe a joué un rôle central dans l’accréditation du mythe du « printemps arabe » : les peuples, avides de vivre à l’occidentale, se seraient soulevés pour renverser des dictateurs et adopter des démocraties parlementaires. Rien ne distinguerait les événements de Tunisie et d’Égypte, de ceux de Libye et de Syrie. Quant aux mouvements du Yémen et de Bahreïn, ils n’intéresseraient pas les téléspectateurs.
En réalité, les Anglo-Saxons se sont efforcés de surfer sur des révoltes populaires pour rejouer le vieil air du « printemps arabe » qu’ils avaient organisé dans les années 1920 pour s’emparer des anciennes provinces ottomanes et y installer des démocraties parlementaires fantoches sous contrôle mandataire. Al-Jazeera a donc accompagné les révoltes tunisienne et égyptienne pour écarter la tentation révolutionnaire et légitimer de nouveaux gouvernements favorables aux États-Unis et à Israël. En Égypte, il s’est même agi d’une véritable récupération au profit d’une seule composante de la contestation : les Frères musulmans, représentés par le prêcheur star de la chaîne… cheikh Yusuf al-Qaradawi.
Indignés par cette nouvelle ligne éditoriale et par le recours de plus en plus fréquent au mensonge [5], certains journalistes comme Ghassan Ben Jedo claquent la porte.

Qui tire les ficelles de l’info ?

Quoi qu’il en soit, il faut attendre l’épisode libyen pour que les masques tombent. En effet, le patron de JTrack et mentor de Wadah Kanfhar n’est autre que Mahmoud Jibril (le "J" de "JTrack", c’est "Jibril"). Ce manager aimable, brillant et creux, avait été conseillé à Mouammar Kadhafi par ses nouveaux amis états-uniens pour piloter l’ouverture économique de la Libye après la normalisation de ses relations diplomatiques. Sous le contrôle de Saif el-Islam Kadhafi, il avait été nommé à la fois ministre du Plan et directeur de l’Autorité de développement, devenant de facto le numéro 2 du gouvernement, et ayant autorité sur les autres ministres. Il mena au pas de charge la dérégulation de cette économie socialiste et la privatisation de ses entreprises publiques.

Mahmoud Jibril avec son ami et partenaire en affaires Bernard-Henri Lévy, dans Tripoli conquise.
 
À travers l’activité de formation de JTrack, Mahmoud Jibril avait noué des relations personnelles avec presque tous les dirigeants arabes et d’Asie du Sud-Est. Il disposait de bureaux à Bahreïn et à Singapour. M. Jibril avait aussi créé des sociétés de négoce, dont une chargée du commerce du bois de Malaisie et d’Australie avec son ami français Bernard-Henri Lévy.
Mahmoud Jibril avait suivi ses premières études universitaires au Caire. Il y avait fait la connaissance de la fille d’un des ministres de Nasser et l’avait épousée. Il avait poursuivi ses études aux États-Unis, où il avait adopté les thèses libertariennes qu’il essaya d’introduire dans l’idéologie anarchiste d’el-Kadhafi. Surtout, M. Jibril avait rejoint la confrérie des Frères musulmans en Libye. C’est à ce titre qu’il avait placé les Frères Wadah Kanfhar et Yusuf al-Qaradawi à Al-Jazeera.
Durant le premier semestre 2011, la chaîne qatariote est devenue l’instrument privilégié de la propagande pro-occidentale : elle a nié autant que possible l’aspect anti-impérialiste et anti-sioniste des révolutions arabes et a choisi dans chaque pays les protagonistes qu’elle soutenait et ceux qu’elle conspuait. Sans surprise, elle a soutenu le roi de Bahreïn —un élève de Mahmoud Jibril— qui faisait tirer sur la foule, tandis que cheikh al-Qaradawi appelait à l’antenne au Jihad contre el-Khadafi et el-Assad, accusés mensongèrement de massacrer leur propre peuple.
M. Jibril étant devenu le Premier ministre du gouvernement rebelle libyen, le sommet de la mauvaise foi aura été atteint avec la construction dans des studios à Doha de répliques de la Place verte et de Bab el-Azizia où furent tournées de fausses images de l’entrée des « rebelles » pro-Us dans Tripoli. Que n’ai-je lu comme insultes lorsque j’ai annoncé cette manipulation dans les colonnes de Voltairenet.org ! Pourtant Al-Jazeera et Sky News diffusèrent ces fausses images le second jour de la bataille de Tripoli, semant le désarroi parmi la population libyenne. Ce ne fut en réalité que trois jours plus tard que les « rebelles » —presque exclusivement les Misrata— entrèrent dans Tripoli dévastée par les bombardements de l’OTAN.
Il en va de même avec l’annonce par Al-Jazeera de l’arrestation de Saif el-Islam Kadhafi et de la confirmation de cette capture par le procureur de la Cour pénale internationale Luis Moreno-Ocampo. Je fus le premier, sur les ondes de Russia Today, à démentir cette intoxication. Et là encore, je fus l’objet de quolibets dans certains journaux jusqu’à ce que Saif el-Islam vienne réveiller en personne les journalistes enfermés au Rixos et les conduise sur la vraie place Bal el-Azizia.
Interrogé sur ces mensonges par le canal arabe de France24, le président du Conseil national de transition (CNT), Mustafa Abdul Jalil revendiqua une ruse de guerre et se réjouit d’avoir ainsi accéléré la chute de la Jamahiriya.

Quel avenir pour Al-Jazeera ?

Le détournement d’Al-Jazeera en instrument de propagande pour la recolonisation de la Libye ne s’est pas fait à l’insu de l’émir de Qatar, mais sous sa houlette. C’est le Conseil de coopération du Golfe qui, le premier, a appelé une intervention armée en Libye. Le Qatar a été le premier membre arabe du Groupe de contact. Il a acheminé des armes pour les « rebelles » libyens, puis a envoyé son armée au sol, notamment lors de la bataille de Tripoli. En échange, il a obtenu le privilège de contrôler tout le commerce des hydrocarbures effectué au nom du Conseil national de transition.
Il est encore trop pour savoir si la démission de Wadah Khanfar marque la fin de sa mission au Qatar, ou si elle annonce une volonté de la chaîne de retrouver la crédibilité qu’elle avait mis 15 ans à gagner et 6 mois à perdre.

Je me sentirai américain quand les Américains se sentiront somaliens

Traduction du discours complet du président iranien Ahmadinejad à l’ONU le 22/09/11

Palestine : la clarification

Lundi 26 septembre 2011
Le président de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas remet sa demande d'adhésion
au secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon. Crédits photo : Seth Wenig/AP

“C’est l’enfer”, avait dit Mahmoud Abbas, parlant des pressions qu’il a dû subir avant de pouvoir remettre sa demande de reconnaissance de l’État palestinien à Ban Ki-moon.

Il fallait, en effet, avoir la force de passer outre ces pressions et les menaces qui les accompagnaient. Mais, maintenant que le sort en est jeté, il faut bien reconnaître que quelles que soient les conséquences immédiates de son geste, le président de l’Autorité palestinienne aurait imposé un moment de vérité à la communauté internationale, en général, et aux États-Unis, en particulier.


Les choses étant ce qu’elles sont, il n’était plus possible, pour l’Autorité, et pour tous les inconditionnels du processus dit de paix, de continuer à faire accroire que le processus en question avait la paix pour finalité. L’année qui vient de passer a montré qu’avec un congrès qui lui refuse ce qu’il peut concéder au Premier ministre israélien (Obama a fait appel à Netanyahu pour convaincre le Congrès de voter l’aide aux Palestiniens), le chef de la Maison-Blanche cesse d’être le président des États-Unis quand il s’agit d’Israël. L’Amérique est une puissance pour les Palestiniens, mais pour Israël, ce n’est qu’une ressource !


Il n’était pas juste que son influence continuât à s’exercer ainsi sur les seuls Palestiniens. En l’acculant à user, pour la quarante-troisième fois de son histoire, de son veto pour Israël et contre la Palestine, Mahmoud Abbas a fait œuvre de clarification.


Obama, qui, l’an passé, à la tribune de l’Assemblée générale, avait promis l’État Palestinien pour la session en cours, a dû se rendre à l’évidence : l’Amérique a fait le choix d’Israël, pas le choix du droit. Et, tout président qu’il est, il n’a pas les moyens d’y changer quelque chose. Deux tabous piègent la démocratie américaine : la peine de mort et l’alignement machinal sur les ambitions israéliennes.


C’est, d’ailleurs, au même moment que la grande Amérique a dû assumer ces deux avatars, l’un hérité de l’époque barbare du Far West et l’autre de l’anti-arabisme de croisade. Elle dut exécuter un Noir dont la culpabilité, à l’évidence, est plus que douteuse et refuser une nouvelle fois leur État, même symbolique, aux Palestiniens, essentiellement pour les empêcher d’acquérir le droit de recourir… aux instances judiciaires internationales !


La question israélo-palestinienne ne peut pas trouver de réponse dans l’action de ce qu’on appelle la “communauté internationale” : elle est formulée comme question politique par des puissances occidentales qui y répondent comme question juive. De l’autre côté, il va falloir “dépolitiser” la question palestinienne : les peuples musulmans, en cours de libération, l’ont compris : ils comptent en faire une question de principe. Pas un thème populiste de politique intérieure comme du temps des dictatures en déchéance. On l’a vu au Caire. Au Caire où Obama ne pourra plus rééditer son fameux discours.


À New York, les États-Unis ont raté le rendez-vous avec la jeunesse du Moyen-Orient arabe. L’Europe aussi, malgré les gesticulations, d’ailleurs empreintes d’une extrême réticence, de Sarkozy. On peut gagner en Libye, mais si on perd en Palestine…


On ne peut être pour la démocratie arabe et contre la liberté palestinienne. Le printemps palestinien sera finalement ce que sera le “Printemps arabe”. Et inversement.

Mustapha Hammouche M. H.
musthammouche@yahoo.fr 
Liberté Algérie

dimanche 25 septembre 2011

Libye : “Mission Accomplie !” & Caricatures…

Mission Accomplie !

Dans ce cri, célébrant la destruction, la pulvérisation de l’Irak, l’instauration de la démocratie et des libertés dans un pays en cendres, Bush exultait. Enivré d’autosatisfaction, sur un porte-avions dans la baie de San Diego face à la plus grande base aéronavale des USA, en Californie du sud.
En Libye, le tyran a été renversé. Son bras droit, intronisé chef du gouvernement provisoire au milieu des ruines du pays. Avec abnégation, pétri d’émotion, il est venu quémander cette semaine, à la tribune de l’ONU, une “aide alimentaire et matérielle” internationale pour son pays. La Libye en voie de “Somalisation”… Hourrah ! Alléluia ! Youppie ! On a gagné !
Cameron et Sarkozy, maîtres d’œuvre de l’opération militaire par délégation de l’Empire, n’ont pas dérogé au rituel colonial. Mais, plus téméraires, ils sont allés célébrer leur victoire en Libye. Sur le terrain de leurs exploits narcissiques, encadrés de leurs gorilles, de leurs propagandistes et de leur claque applaudissante, figurants aux poches bourrées de dollars.
Par prudence, il est vrai, en des endroits bien balisés et sécurisés. Bien sûr, ne sont jamais montrés à ceux qui appuient sur le bouton de la mort et des massacres, en signent les ordres d’exécution, les effroyables effets. Que des médias pourraient, accidentellement, montrer au JT. “Aseptiser le contexte”, disent les communicants galonnés… Dans nos médias “dominants”, tambours, trompettes, cymbales de la désinformation et de la propagande, reprenant en fanfare la glorification des promoteurs des bombardements humanitaires et libérateurs.
Toutefois, au cœur de ces mêmes médias quelques irréductibles, déterminés, tenaces, tels des Astérix de l’info, ont pourfendu la stupidité, le mensonge, le cynisme des castes au pouvoir : les caricaturistes. En France, où ces talents existent (1), peu de dessinateurs ont accès à une grande visibilité lorsqu’ils prétendent contester l’ordre établi, le politiquement correct : « Nous sommes magnifiques, les autres sont des barbares. Ils n’ont que ce qu’ils méritent »
Bâillonnés (2) ou censurés (3)…
Réduits, que nous sommes, à visiter des médias étrangers pour voir illustrer en ridicule cette prétention civilisatrice aussi hypocrite que violente.
The Guardian, par exemple, qui laisse les dessinateurs s’exprimer (en couleurs, en plus !) dans une totale liberté de ton. S’opposant à la ligne éditoriale de leur propre journal qui, depuis la guerre d’Irak, s’est complètement alignée sur l’idéologie fanatique de l’extrême-droite US, pudiquement appelée « néoconservateurs ». Bel exemple de diversité d’opinions au sein d’un même média.
Parmi ces talents, Steve Bell et Martin Rowson, ne cessant de dénoncer l’irresponsabilité et la voyoucratie de la nomenklatura britannique. Tout particulièrement le monde de la Finance ou de la City : les fameux Fat Cats, les “chats grassouillets”, s’empiffrant dans la spéculation et les privilèges fiscaux !
Petit échantillon de ce festival de courage et d’humour. Courage, sous le déluge de la propagande, pour démonter, dénoncer, fustiger, mégalomanie et infantilisme des dirigeants de nos pays. Humour, noir aussi, dans le regard stoïque face à leur stupide folie sanguinaire anesthésiée de Bonne Conscience…
Un dessin de Steve Bell sur la “libération bombardée” de la Libye. Sarkozy s’étant arrogé la fonction de « boss » de l’expédition coloniale, il l’a caricaturé en Napoléon. Reprenant le surnom de Sarkozy, ou l’image, souvent utilisés à l’étranger pour le représenter. Son alter ego dans cette opération, le premier ministre britannique Cameron, en Napoléon aussi, par clonage !
Arborant l’un et l’autre le nouveau drapeau de la “Libye démocratique”, qui était antérieurement celui de la monarchie libyenne. Cameron jetant derrière les conquérants, d’un furtif coup de talonnette, le drapeau de la Libye de Kadhafi. Jetons vite dans l’oubli les plantureux contrats et accords signés avec lui !

Martin Rowson a choisi de présenter les conquérants dans la lignée des légendes de Lawrence d’Arabie flanqué de ses compagnons d’aventures, sur des dromadaires. Libérant, soi-disant à l’époque, les pays arabes de l’oppression de l’Empire Ottoman…
Sarkozy y est coiffé du shako avec son protège-nuque des armées d’Afrique et de la Légion, son coursier harnaché du drapeau français. A l’extrême gauche du dessin, esquissée, la chevelure blonde représentant Hillary Clinton, aussi férocement belliciste que celles qui l’ont précédée dans les mêmes fonctions de ministre des affaires étrangères US : Condolezza Rice ou la sinistre Madeleine Albright.
Avec chacun, en tandem sur son dromadaire, son “révolutionnaire libyen” brandissant le “nouveau” drapeau de la Libye démocratique, qui n’est, comme on l’a vu dans la précédente illustration, que “l’ancien” de la monarchie corrompue renversée par Kadhafi. Etendard, symbole, aveu : surtout ne rien changer, pas d’innovation, faire du neuf avec de l’ancien… Excellente illustration du rôle des services spéciaux occidentaux, sponsorisant chacun un clan ou un gang, servant de couverture aux prédations locales de leurs maîtres.

Notons le militaire britannique, en bas à droite du dessin, sous son casque colonial en uniforme rouge des années de gloire de l’empire Victorien, sollicitant les militants de demander à Cameron de s’occuper de son armée le week-end. Du fait des économies budgétaires, des licenciements d’hommes de troupe sont, en effet, programmés par le gouvernement britannique. Expliquant son geste distributeur des formulaires P45, qui sont ceux des demandeurs d’emploi…
Les smicards de la guerre deviennent de moins en moins nécessaires. La guerre de conquête est fondée, à présent, sur la haute technologie. Electronique, informatique et télécoms, drones et missiles de croisière, forces spéciales et mercenaires spécialisés, propagande et désinformation : finis gros bataillons et godillots !
Un autre caricaturiste britannique s’est mobilisé contre l’intervention des pays occidentaux. Exceptionnel militant de la paix et de la justice : Leon Kuhn. Ses dessins présentent la particularité de mêler photos et dessins.
Dans un impressionnant montage, il évoque les massacres d’innocents, victimes des bombardements aveugles de l’OTAN. Tout le monde se voilant la face. Mettant en scène l’hypocrisie des politiciens représentés par Cameron, (Whitehall désigne le Parlement et Downing Street, bureaux et résidence du premier ministre), dissimulant, sous des discours de prouesses militaires et d’aide humanitaire, la sauvagerie des massacres et destructions.
Rappelons que Cameron se veut un des plus fervents donneurs de leçons de droits de l’homme et de civilisation au reste du monde. Son dernier discours à l’ONU est une éclatante démonstration du cynisme sanguinaire de l’oligarchie occidentale (4).
Le drapeau britannique, totem de gloire et de panache, est ainsi utilisé pour cacher des cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. Recouvrir, étouffer, dissimuler, occulter… D’où le titre du dessin : The Cover Up.

Leon Kuhn décrit, dans un autre dessin, le nouveau gouvernement Libyen : Front Bench. Référence aux premiers rangs du Parlement britannique, de part et d’autre du pupitre du président de séance, occupés par les responsables gouvernementaux et, face à eux, les responsables de l’opposition (Shadow Cabinet).
En Libye, ceux qui vont diriger le pays : les soldats de l’OTAN avec leurs armes et uniformes. Exécuteurs des lobbies de l’armement, du pétrole et des BTP. Sur l’épaule droite des trois soldats au premier plan, les drapeaux de leur armée respective, de gauche à droite : France, USA et GB. L’un d’eux tient entre ses mains un dossier intitulé : « contrats pétroliers »…

Pour terminer, une illustration de ce que tout le monde a compris, l’Occident colonial veut s’en mettre plein les poches, du moins sa ploutocratie, quitte à plonger le pays dans la misère, la guerre civile. Le pomper jusqu’à extinction de ses ressources. Jeter l’écorce, après en avoir extrait tout le jus...
Victor Kremlev, de l’excellent média Russia Today (RT), a parfaitement résumé le véritable enjeu, la programmation du pillage, dans un dessin évoquant les partages coloniaux des siècles antérieurs.
Sur fond de puits de pétrole, grande bagarre entre compagnies pétrolières occidentales pour se partager le gâteau. Un “révolutionnaire libyen” stupéfait de voir les occidentaux rivaliser pour se partager les dépouilles du pays, sans un regard pour lui. Sans aucune considération pour le projet actuel de son peuple, son avenir. Essayant de rappeler à la réalité les prédateurs, du moins la sienne :
« Hé les gars, vous n’auriez pas vu Kadhafi, par hasard ? »

Dessins, caricatures, fulgurantes analyses en fait, décrivant l’immuable ordre du monde. Avec sa nouvelle sémantique, sa nouvelle rhétorique, que La Mère Pipe dans la pièce Tueur sans gages (5) d’Eugène Ionesco, avait clairement formulées dès 1958 (6) :
« Nous n’allons plus persécuter, mais nous punirons et ferons justice. Nous ne coloniserons pas les peuples, nous les occuperons pour les libérer. Nous n’exploiterons pas les hommes, nous les ferons produire.
La guerre s’appellera la paix…
La tyrannie restaurée s’appellera discipline et liberté. Le malheur de tous les hommes c’est le bonheur de l’humanité ! ».
(1) Exemple Emmanuel Chaunu (http://chaunu.fr/). Voir aussi le site collectif d’un groupement de professionnels du dessin de presse : http://www.caricartists.com/public/pages/caricaturistes_accueil.php
(2) En France, dans un grand quotidien matinal, propriété d’un richissime industriel, un caricaturiste est payé (le propriétaire actuel l’ayant “trouvé” dans les “actifs” du quotidien, au sens comptable et financier, lors de son rachat) avec interdiction de publier le moindre dessin. Motif invoqué : le propriétaire n’aime pas les caricatures…
(3) Pendant l’invasion et la destruction de l’Irak, même un journal satirique bien connu “s’autocensurait” en s’interdisant la publication de toute caricature mettant en cause comportements et carnages démesurés des forces de la coalition, notamment US…
(4) Cf. le discours du prince héritier d’Espagne lors du VII° Congrès International des Victimes du Terrorisme, tenu à Paris (15 – 17 septembre 2011) :
« Rien ne justifie la barbarie ».
Rien que l’édification et le maintien de l’Empire espagnol, du XV° au XX° siècle, a provoqué la mort de dizaines de millions de personnes. Une des plus violentes, cruelles, inhumaines, colonisations de l’Histoire de l’Humanité. Au minimum, rien qu’en Amérique latine plus de 200 millions de victimes, non compris les victimes du trafic d’esclaves à partir de l’Afrique… Quant à la ’barbarie occidentale’ actuelle... « La Bonne Conscience »…
(5) 1re version, Théâtre II, Gallimard, Coll. « Blanche », 1958, pp. 59–171.
(6) Eugène Ionesco, Tueurs sans gages, Editions Gallimard, Folio Théâtre, 1958/2003, Acte III, pp. 131-132.
Georges STANECHY
URL de cet article 14710 http://www.legrandsoir.info/libye-mission-accomplie-caricatures.html

Le piège du pouvoir en Afrique

L’exercice du pouvoir en Afrique, aujourd’hui plus qu’hier suscite l’intérêt de bon nombre d’intellectuels.  Le folklore qui entoure la fonction de Chef d’Etat en Afrique, laisse croire que ce dernier n’a pas de devoir. 
Mais des droits.

Le Président africain est « un demi dieu ». Il fait et défait, nomme aux postes importants, avec ou sans l’avis d’éventuels proches ou collaborateurs. Certains chefs d’Etat n’hésitent pas à amender la Constitution. La loi fondamentale de la nation, dans le seul but de se maintenir au pouvoir ou y faire accéder une progéniture. Presque la moitié des dirigeants africains ont plusieurs décennies d’exercice du pouvoir. De Mouammar Kadhafi, à Théodoro Obiang N’Guema, d’Eduardo Dos Santos à Blaise Compaoré, ce sont plusieurs décennies de présence à la tête de leur Etat respectif.
Du culte de la personnalité
Un chef d'Etat est une personne physique, qui représente symboliquement la continuité et la légitimité de l'Etat. Mais force est de reconnaître que dans certains Etats notamment africains, un vrai culte de la personnalité est fait au Président. Des portraits officiels de chefs d'État se retrouvent dans les bureaux du gouvernement, les cours de justice et même les aéroports, les bibliothèques et autres bâtiments publics. L’image du chef d'État devient l'unique représentation visuelle du pays, surpassant même d'autres symboles tels que le drapeau, la constitution, l'hymne national. La conséquence de cette pratique, c’est que le chef de l’Etat finit par croire qu’il est l’unique symbole de la nation. Et finit par ne plus entrevoir une vie après le pouvoir.
Le désir d’alternance
Les populations, exaspérées et souvent motivées par le désir profond d’alternance sortent de leur torpeur et se résolvent à mettre fin à cet état de fait. Un projet de loi du Président sénégalais Abdoulaye Wade, qui institue en particulier l'élection au suffrage universel d'un président et d'un vice-président, avait provoqué de violentes émeutes le jeudi 23 juin dernier à Dakar et sa banlieue. Des édifices administratifs publics ont été pillés puis incendiés. Des affrontements entre forces de sécurité et manifestants ont fait plusieurs dizaines de blessés. A la base, un projet de loi prévoyant : « En cas de démission, d'empêchement définitif ou de décès en cours de mandat, le président de la République est remplacé par le vice-président». L’opposition et la société civile ont vu dans ce projet de loi une « dévolution monarchique du pouvoir » d'Abdoulaye Wade, 85 ans, au profit de son fils Karim, 42 ans, actuellement à la tête de pas moins de quatre ministères. Au pouvoir, il y a dix ans, Abdoulaye Wade envisage se présenter pour un troisième mandat.
Ce ras-le-bol est aussi perceptible au Burkina Faso, où depuis février, le pays est en proie à des manifestations civiles et à des mutineries. Plusieurs régions du Burkina ont été secouées par des mouvements de protestation. Les manifestants ont pour principales revendications l’amélioration de leur condition de vie, par le régime du Président Blaise Compaoré, réélu pour un nouveau mandat en novembre dernier. Même s’il ne transparait pas officiellement dans les propos des frondeurs. Sous le cape de ces mouvements sociaux, se cache la volonté d’un changement. Cela fait 24 ans que Blaise Compaoré préside aux destinées du Burkina Faso, tout de même.
Mouammar Kadhafi, considéré jusqu’ici comme le doyen des Chefs d’Etat africains avec une durée au pouvoir de 42 ans, fait face à une insurrection politico-militaire, appuyée par l’Occident. Quoique l’intervention de l’Occident ne laisse pas sans commentaire, la volonté de changement des contestataires au régime du guide libyen, est justifiée.
Des révolutions populaires ont mis fin le 14 janvier à 23 ans de règne de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie et, à 31 ans d’exercice du pouvoir d’Hosni Moubarak en Egypte en mars dernier. Même si l’héritage au lendemain de ces révolutions, est pénible à assumer, cela n’enlève rien au soulagement que le changement apporte à ces peuples.
Source : Afreekelection.com

Libye - La révolution libyenne synonyme de peur pour les immigrés sub-sahariens

Dimanche, 25 Septembre 2011
Pour des centaines d'immigrés africains sub-sahariens survivant dans des abris de fortune aux abords de Tripoli, la révolution libyenne n'a apporté ni espérance ni liberté, mais la peur, la faim et le désespoir. 

Dans le port de pêche à l'abandon de Sidi Bilal, à environ 25 kilomètres de la capitale, plus de 600 travailleurs immigrés vivent à l'ombre de couvertures accrochées à des épaves de bateaux, se nourrissant de maigres portions de riz bouilli au feu de fois, dans l'attente d'aide alimentaire.
"On survit à peine ici", témoigne Bright Adams, ouvrier nigérian de 33 ans arrivé en Libye en 2008. "Il n'y a pas de nourriture, pas d'eau potable, pas de sécurité. Nous avons besoin d'aide".
Comme des milliers d'autres immigrés sub-sahariens, Bright Adams est venu en Libye pour occuper des emplois dont les Libyens ne voulaient pas. Et au racisme ordinaire des années Kadhafi s'ajoute désormais l'hostilité ouverte d'une partie de la population qui les assimile aux mercenaires ayant combattu dans les rangs des forces loyales au colonel déchu.
"Nous sommes venus ici pour travailler, faire les boulots dont les Libyens ne voulaient pas. Et maintenant, ils nous haïssent et nous attaquent", ajoute désabusé l'ouvrier nigérian, arrivé comme la plupart de ses compagnons d'infortune à Sidi Bilal après la prise de Tripoli par les forces du Conseil national de transition (CNT).
Le 13 septembre, Amnesty International avait pointé du doigt les combattants du CNT pour avoir commis des abus sur les immigrés sub-sahariens.
"Le CNT est confronté à la tâche difficile de contrôler les combattants de l'opposition et les groupes d'autodéfense responsables de graves atteintes aux droits de l'Homme, y compris d'éventuels crimes de guerre, mais se montre réticent à les tenir pour responsables", indiquait Amnesty.
Des pro-CNT "ont enlevé, détenu arbitrairement, torturé et tué d'anciens membres des forces de sécurité, soupçonnés de loyauté envers Kadhafi, et capturé des soldats et des ressortissants étrangers soupçonnés à tort d'être des mercenaires se battant pour Kadhafi", selon Amnesty.
Les nouvelles autorités libyennes ont également peu fait pour corriger l'affirmation erronée selon laquelle les hommes originaires d'Afrique sub-saharienne étaient des mercenaires, déplore Amnesty.
Plus récemment, une mission de l'ONU chargée d'enquêter sur les violations des droits de l'Homme a également fait part de son inquiètude sur des informations faisant état d'arrestations massives d'"Africains noirs soupçonnés d'être des mercenaires pro-Kadhafi".
Plusieurs travailleurs immigrés réfugiés dans l'ancien port de pêche assurent que des combattants du CNT ont pillé leurs logements, volé leurs biens et confisqué leurs passeports.
Bright Adams s'insurge qu'on puisse le prendre pour un mercenaire: "on n'a rien à voir avec ça. On est venu ici pour travailler, pas pour faire la guerre".
Selon des immigrés, les sévices se poursuivent jusque dans le camp. Des hommes armés débarquent de nuit, détruisent les abris, volent le peu qui reste à voler.
Les femmes sont, comme bien souvent, la cible de ces hommes armés. "Parfois les +rebelles+ viennent et prennent des filles pour les violer", raconte Loveth Olokhora, Nigériane de 23 ans qui travaillait auparavant comme femme de ménage à Benghazi (est). "Ils peuvent faire ce qu'ils veulent de nous", ajoute-t-elle.
Dans le camp, Simon Burroughs, de Médecins sans frontières (MSF) explique que son ONG fournit de la nourriture aux immigrés mais pas en quantité suffisante.
Pourtant, malgré la peur et la faim, nombre d'entre eux disent vouloir rester en Libye et retrouver un emploi.
Marvis Osayogie, mécanicien nigérian de 33 ans, raconte que des combattants du CNT ont pris son passeport et volé toutes ses économies. "J'ai laissé ma famille au Nigeria pour venir ici travailler pour elle. Maintenant, j'ai tout perdu. Comment rentrer les mains vides à la maison?".
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