La 33eme session du Conseil des ministres arabes de
l’Intérieur sera retenue par l’Histoire comme la session de la honte.
Car enfin, voilà que les ministres arabes de
l’Intérieur, censés veiller à la sécurité de leurs pays et de la région,
prennent la grave décision d’accoler l’adjectif « terroriste » au
principal parti de la résistance libanaise, le Hezbollah. Cette décision, qui
équivaut à verser de l’huile sur le feu dans une région déjà en flammes, risque
de réveiller les vieux démons de la guerre civile qui avait déchiré le Liban
entre 1975 et 1990.
Il serait intéressant de suivre le parallèle établi
entre l’évolution de la situation sur le terrain en Syrie et la montée de la
pression de l’Arabie saoudite sur le Liban. En Janvier dernier, en pleine
progression de l’armée syrienne et de recul des forces de l’opposition
soutenues par l’Arabie saoudite, les pays du Conseil de Coopération du Golfe,
sous la pression du Royaume wahhabite, ont pris la décision de classer le
Hezbollah comme un parti « terroriste ».
Un mois plus tard, alors que l’opposition syrienne
continue d’encaisser des revers, l’Arabie saoudite, qui avait promis une aide
de trois milliards de dollars à l’armée libanaise, annule cette aide sous le
prétexte que cette armée est dominée par le Hezbollah.
Le 2 Mars, alors que la trêve en Syrie tient toujours
et que les frappes syro-russes se concentrent sur les bastions de Daech et
d’Annosra, le Conseil des ministres arabes de l’Intérieur, réuni à Tunis, a
entériné, sous la forte pression des Saoudiens, la décision prise en janvier
par les six pays du Conseil de Coopération du Golfe.
Ces vaines gesticulations saoudiennes à l’égard du
Liban visent un seul objectif : obliger le pays du Cèdre à faire pression
sur le Hezbollah et le forcer à quitter la Syrie où, depuis cinq ans, il combat
vaillamment les hordes terroristes à côté de l’armée syrienne. Et ici l’Arabie
saoudite a un double problème. D’abord, le Hezbollah est en train de combattre
les groupes de l’opposition syrienne, généreusement armés et financés par les
pétrodollars saoudiens. Ensuite, et c’est plus grave pour le Royaume wahhabite,
en combattant côte à côte avec les sunnites, les chrétiens et les Kurdes
syriens, le Hezbollah réfute de manière spectaculaire l’idée fallacieuse sur
laquelle est bâtie la propagande saoudienne et qui consiste à persuader le
monde arabe que le danger mortel qui le guette vient de l’Iran chiite et de ses
représentants au Liban, en Irak, au Yémen et ailleurs.
La décision du Conseil des ministres arabes de
l’Intérieur démontre encore une fois, si besoin est, l’immense hiatus qui
existe entre les classes politiques arabes et leurs peuples. On n’a pas besoin
de mener une enquête géante dans le monde arabe pour nous persuader que
l’écrasante majorité des citoyens arabes, y compris ceux du Golfe, considère le
Hezbollah libanais comme le symbole de la résistance contre l’occupant
israélien. Qui a expulsé cet intrus la queue entre les pattes du Sud-Liban après
dix-huit ans d’occupation ? Le Hezbollah. Qui a résisté héroïquement
durant plus d’un mois aux bombardements israéliens en été 2006 pendant la
deuxième guerre du Liban ? Le Hezbollah. C’est cela qui intéresse
l’écrasante majorité des citoyens arabes du Golfe à l’Atlantique et non les
querelles politiques et doctrinales ou les soucis sécuritaires des monarchies
du Golfe avec l’Iran.
La propagande saoudienne ne cesse de nous mettre en
garde contre les menaces mortelles qui nous proviennent de l’Iran chiite !
Prenons le cas de la Tunisie et de ses voisins de l’est et de l’ouest. Par qui
ces pays sont-ils menacés ? Par les Gardiens de la révolution de l’Iran
chiite ou par les hordes de terroristes imbus de l’idéologie takfiriste du
wahhabisme et financés par les pétrodollars ? Par le Hezbollah libanais ou
par les adorateurs du terroriste en chef, le Saoudien Oussama Ben Laden ?
On connaît les réponses diamétralement opposées des citoyens arabes et des
ministres arabes de l’Intérieur.
Le régime saoudien, tout comme Israël, a un problème
avec l’Iran, et le trône des Al Saoud, tout comme la classe politique
israélienne, se sent menacé par « l’expansionnisme » de l’Iran
chiite. C’est loin d’être une raison valable pour que les Arabes du Golfe à
l’Atlantique se retroussent les manches et se préparent de pied ferme pour
combattre, à côté d’Israël et des Al Saoud, « le danger chiite ».
Ce problème qu’ont le régime saoudien et Israël avec
l’Iran a pris des proportions catastrophiques depuis que les Etats-Unis ont normalisé
leurs relations avec l’Iran, après un tiers de siècle de rupture. Pour
l’écrasante majorité des citoyens arabes, cette normalisation irano-américaine,
loin d’être une catastrophe, c’est l’une des rares lueurs d’espoir dans une
région enfoncée jusqu’au cou dans le désordre et l’anarchie.
Maintenant, revenons en Tunisie, le pays qui a
accueilli cette fameuse 33e session du Conseil des ministres arabes
de l’Intérieur. La classe politique qui dirige ce pays n’a rien trouvé de
mieux à faire que de s’aligner derrière l’Arabie saoudite pour considérer le
Hezbollah comme une organisation « terroriste ». Cet alignement n’est
pas dicté par la conviction, car la classe politique tunisienne n’est pas
stupide au point de considérer comme terroriste un parti aussi résistant et
aussi honorable que le Hezbollah libanais. Cet alignement est dicté plutôt par
l’absence de courage de dire non à l’Arabie saoudite. Il est dicté par cette
attente illusoire de très hypothétiques aides ou investissements saoudiens, un
peu comme cet assoiffé qui poursuit un mirage pour se désaltérer…
On aurait souhaité que notre ministre de l’Intérieur
adopte au moins la position de son collègue libanais, Nohad Machnouk, qui, bien
qu’appartenant au « Courant de l’Avenir » (parti libanais pro-saoudien),
a refusé d’entériner le diktat de Ryadh.
Cela dit, nous sommes en démocratie, et si ce que nous
croyons est vrai, nos gouvernants ne peuvent pas prendre de si graves décisions
sans en expliquer les raisons au peuple. Si nous sommes réellement en démocratie,
le Parlement qui nous représente a l’obligation de convoquer les deux ministres
de l’Intérieur et des Affaires étrangères pour nous expliquer pourquoi ont-ils
classé le Hezbollah comme une organisation terroriste alors que ni eux ni les
citoyens tunisiens ne croient à une telle baliverne ?
Par Hmida Ben Romdhane
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