WikiLeaks :
le défi de préserver la liberté d’information et de
Cela fait plus de quatre ans, depuis le 19 juin 2012,
que Julian Assange, cyberactiviste australien, champion de la lutte pour une
information libre, est privé de liberté, réfugié dans les locaux de l’ambassade
d’Equateur à Londres. Ce petit pays latino-américain a eu le courage d’accorder
l’asile diplomatique au fondateur de WikiLeaks persécuté et harcelé par les
autorités des Etats-Unis et de deux de leurs alliés (Royaume-Uni, Suède).
communication dans un monde
sous surveillance permanente.
La justice suédoise exigeait que Julian Assange aille
témoigner personnellement à Stockholm. On sait qu’une plainte (une seule ; la
seconde accusation est devenue caduque avec le temps) y a été déposée contre
lui pour viol. Cependant, il est important de préciser qu’aucune charge
judiciaire ne pèse contre Assange. La justice suédoise souhaite seulement
procéder à un « interrogatoire d’investigation ». Il ne s’agit donc pas d’une
inculpation après présentation de charges. La Suède a d’ailleurs admis devant
la Cour suprême du Royaume-Uni que Julian Assange avait quitté ce pays
scandinave avec l’autorisation du ministère public. Récemment d’ailleurs, Quito
a annoncé avoir signé un accord avec Stockholm pour permettre effectivement à
la justice suédoise d’entendre Julian Assange dans les locaux de l’ambassade
d’Equateur à Londres.
Le fondateur de WikiLeaks refusait en effet de se
rendre en Suède, à moins que la justice de ce pays lui garantisse qu’il ne
serait pas extradé vers les Etats-Unis, où il risquait d’être traduit devant un
tribunal qui pourrait, selon ses avocats, l’accuser « d’espionnage » et, en
vertu d’une loi de 1917, le condamner à la peine capitale.
En réalité, le seul crime de Julian Assange est d’avoir
fondé WikiLeaks. Cela a suscité partout des débats passionnés pour déterminer
si cette plateforme faisait avancer la liberté de la presse, si elle était
bonne ou mauvaise pour la démocratie, s’il fallait la censurer ou pas. Ce qui
est certain c’est que le rôle joué par WikiLeaks dans la diffusion d’un
demi-million de rapports secrets relatifs aux abus commis par des militaires en
Afghanistan et en Irak, et des quelque 250 000 rapports envoyés par les
ambassades des Etats-Unis au Département d’Etat constitue « un fait qui fera date
dans l’histoire du journalisme ».
WikiLeaks a été créée en 2006 par un groupe
d’internautes anonymes, dont Julian Assange était le porte-parole, qui s’est
donné pour mission de recevoir et de diffuser les filtrations d’informations
(leaks) en garantissant l’anonymat des sources.
Rappelons les trois raisons qui, selon Julian Assange,
sont à l’origine de la création de cette plateforme. « La première, c’est la
mort de la société civile à l’échelle mondiale. La circulation rapide des flux
financiers que les transferts électroniques de fonds rendent bien plus rapides
que la sanction politique ou morale ont détruit la société civile partout dans
le monde. […] Un nombre important de gens sait que la société civile est donc
morte, qu’elle n’existe vraiment plus, et ils en profitent pour accumuler
richesse et pouvoir. La deuxième raison […], c’est l’existence d’un énorme Etat
sécuritaire occulte, qui se développe partout dans le monde, principalement aux
Etats-Unis […]. La troisième, c’est que les médias internationaux sont un
désastre […], l’environnement des médias internationaux est si mauvais et
déformateur que nous serions en bien meilleure situation s’il n’existait aucun
média. Aucun. »
Assange a une vision radicalement critique du
journalisme. Dans un entretien, il a même affirmé que, « considérant l’état
d’impuissance du journalisme, je me sentirais offensé si l’on m’appelait
journaliste. […] L’abus le plus flagrant a eu lieu pendant la guerre [d’Irak et
d’Afghanistan] racontée par les journalistes. Des journalistes qui ont participé
à la création de conflits par leur manque de questionnement, leur manque
d’intégrité et leur attitude lâche face à la communication gouvernementale. »
La philosophie de WikiLeaks s’appui sur un principe
fondamental : les secrets existent pour être dévoilés. Toute information
occulte a vocation à être révélée et mise à la disposition des citoyens. Les
démocraties ne doivent rien cacher et les dirigeants politiques non plus. Si
l’action publique de ces derniers n’était pas incompatible avec leur conduite publique
ou privée, les démocraties ne devraient nullement craindre la diffusion «
d’informations filtrées ». Mais pourquoi les journalistes, en démocratie,
devraient se taire quand un responsable politique affirme une chose en public
et dit ou fait le contraire en privé ?
WikiLeaks offre aux internautes la possibilité de
diffuser des enregistrements, des vidéos ou des textes confidentiels, en
vérifiant son authenticité mais sans chercher à savoir comment ils ont été
obtenus. WikiLeaks vit grâce aux donations des internautes et des fondations,
et n’accepte aucune aide publique. De nombreuses instances internationales ont
reconnu l’utilité de son travail. En 2008, WikiLeaks a reçu l’« Index on
Censorship Award » attribué par l’hebdomadaire britannique The Economist, et en
2009, Amnesty International lui a octroyé le prix du meilleur « nouveau média »
pour avoir publié, en novembre 2008, un document censuré relatif à un cas de
malversation des fonds effectué par l’entourage de l’ancien président du Kenya,
Daniel Arap Moi.
Depuis sa création, WikiLeaks a été en permanence un
festin de secrets, une véritable usine à scoops. Il a diffusé plus de
révélations que l’ensemble des journaux les plus prestigieux depuis des
décennies… Parmi les grands scandales révélés on peut souligner : les documents
dénonçant les techniques utilisées par la banque suisse Julius Baer pour
faciliter l’évasion fiscale ; le manuel de procédure pénale de l’armée
américaine à Guantanamo ; la liste des noms, les professions et les coordonnées
des membres du Parti National Britannique (BNP, d’extrême droite) où l’on
trouvait des membres de la police ; la liste détaillée des courriers
électroniques échangés avec l’extérieur par les victimes des attentats du World
Trade Center le 11 septembre 2001 ; les documents prouvant le caractère
frauduleux du dépôt de bilan de la banque islandaise The New Kaupthing ; les
protocoles secrets de l’Eglise de Scientologie ; l’historique des courriers
personnels envoyés par Sarah Palin, candidate républicaine à la vice-présidence
des Etats-Unis, a John Mc Cain, depuis son ordinateur professionnel pendant la
campagne électorale (ce qui est interdit par la législation américaine) ; les
rapports secrets du procès de l’assassin Marc Dutroux, y compris le listing
avec les numéros de téléphone, les numéros de comptes bancaires et les adresses
de toutes les personnes impliquées dans cette fameuse affaire de pédophilie ;
sans oublier les récents emails polémiques d’Hillary Clinton.
Comme Edward Snowden et Chelsea Manning, Julian Assange
fait partie d’un nouveau groupe de dissidents politiques qui se battent pour
une nouvelle forme d’émancipation et qui sont persécutés et harcelés non pas
par des régimes autoritaires mais par des Etats qui prétendent être des «
démocraties exemplaires »…
En février dernier, le Groupe de travail sur les
détentions arbitraires des Nations unies, qui dépend du Comité des droits de
l’Homme, a déclaré que Julian Assange était en état de « détention arbitraire »
en raison de l’attitude du Royaume-Uni et de la Suède. Des experts
internationaux ont également signalé que les autorités britanniques et
suédoises devraient « mettre fin à sa détention » et « respecter son droit à
obtenir une juste compensation ». D’après ce jury international, Julian Assange
a été soumis à différentes formes de privation de liberté : « détention
initiale à la prison de Wandsworth de Londres », régime d’isolement, « suivi de
détention domiciliaire et ensuite de confinement à l’ambassade de l’Equateur ».
Même si cette décision du Groupe d’experts internationaux des Nations unies
n’est pas contraignante, elle suppose une grande victoire morale pour Julian
Assange. Elle lui donne raison dans sa longue lutte contre les décisions
arbitraires des autorités suédoises et britanniques.
Sur ce point, le président équatorien Rafael Correa a
déclaré que son gouvernement accorde asile et protection au fondateur de
WikiLeaks parce qu’« Assange n’a aucune garantie de respect de ses droits
humains et de ses droits en matière de justice ». Le ministre équatorien des
affaires étrangères, Guillaume Long, a déclaré pour sa part que l’Equateur «
reste légitimement préoccupé par les droits humains d’Assange » et que Quito
considère qu’il existe une sorte de « persécution politique » contre lui qui justifie
que l’Equateur lui accorde l’asile.
Pour réclamer la liberté de Julian Assange, ses amis à
travers le monde ont organisé, entre le 19 et le 24 juin dernier, dans diverses
capitales (Athènes, Belgrade, Berlin, Bruxelles, Buenos Aires, Madrid, Milan,
Montevideo, Naples, New York, Quito, Paris, Sarajevo) une série de réunions et
conférences auxquelles ont participé d’importantes personnalités (Noam Chomsky,
Edgar Morin, Slavo Zizek, Arundhati Roy, Ken Loach, Yanis Varoufakis, Baltasar
Garzón, Amy Goodman, Ignacio Escolar, Emir Sader, Eva Golinger, Evgeny Morozov,
etc.).
A Quito (Equateur), le Symposium était organisé par le
Centre international d’études supérieures pour l’Amérique latine (Ciespal) et
Julian Assange y a fait lui même une intervention en visioconférence. Le
professeur Francisco Sierra, directeur du Ciespal, a déclaré : « Nous pensons
que le problème de Julian Assange est en réalité celui de la liberté
d’information. Si la liberté d‘informer, de se déplacer et de se réunir
n’existe pas, il n’y a pas de droits humains. Pourtant, le premier droit est
celui de communiquer. Le cas Assange est une atteinte inacceptable au droit de
communication. »
Les participants ont lancé un vaste mouvement d’opinion
à l’échelle mondiale pour proposer la candidature de Julian Assange au Prix
Nobel de la Paix.
Tous ces événements solidaires se sont fixés deux
objectifs. En premier lieu : revendiquer les droits que l’on refuse à Julian
Assange, tels que la présomption d’innocence et la liberté de mouvement. Et en
second lieu : rappeler ce que représente WikiLeaks : le défi de préserver la
liberté d’information et de communication dans un monde sous surveillance
permanente.
Par Ignacio Ramonet
Source : Mémoires des luttes

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire