Le drone est l’instrument d’une violence à distance, où l’on peut voir sans être vu, toucher sans être touché, ôter des vies sans jamais risquer la sienne.
Cette forme de violence télécommandée, qui à la fois
supprime le face-à-face et fait éclater la distance impose de repenser des
concepts apparemment aussi évidents que ceux de combattant (qu’est-ce qu’un
combattant sans combat ?) ou de zone de conflit (où a lieu, une telle violence,
écartelée entre des points si distants ?).
Mais, plus radicalement, c’est la notion de « guerre »
qui entre elle-même en crise : le drone est l’emblème de la « chasse à l’homme
préventive », forme de violence qui débouche, à mi-chemin entre guerre et
police, sur des campagnes d’exécutions extrajudiciaires menées à l’échelle
globale.
Cette tentative d’éradication absolue de toute
réciprocité dans l’exposition à la violence reconfigure non seulement la
conduite matérielle de la violence armée, techniquement, tactiquement, mais
aussi les principes traditionnels d’un ethos militaire officiellement fondé sur
la bravoure et l’esprit de sacrifice.
Car le drone est aussi l’arme du lâche : celle de ceux
qui ne s’exposent jamais.
Cela n’empêche pourtant pas ses partisans de la
proclamer être l’arme la plus éthique que l’humanité ait jamais connue.
Opérer cette conversion morale, cette transmutation des
valeurs est la tâche à laquelle s’attellent aujourd’hui des philosophes
américains et israéliens qui œuvrent dans le petit champ de l’éthique militarisée.
Leur travail discursif est essentiel pour assurer
l’acceptabilité sociale et politique de cette arme. Dans ces discours de
légitimation, les « éléments de langage » de marchands d’armes et de
porte-parole des forces armées se trouvent reconvertis, par un grossier
processus d’alchimie discursive, en principes directeurs d’une philosophie
éthique d’un nouveau genre – une « nécroéthique », dont il est capital de faire
la critique.
* Grégoire Chamayou est chercheur en philosophie au
CNRS, dans l’équipe CERPHI à l’ENS-LSH. Il a publié, à La fabrique, Les chasses
à l’homme (2010).

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