Tandis que l’exécutif français prépare les esprits à une prochaine
intervention en Libye, attardons-nous sur le bilan de la précédente aventure
française dans ce pays.
La France « pompier pyromane »
Avant la
mise sur pied de la coalition contre Daesh (Irak), c’était à une croisade
libyenne que Hollande et Le Drian nous préparaient. Devant les ambassadeurs
(28/08), Hollande a dressé le tableau bien sombre de la situation libyenne : «
ma préoccupation majeure [...] c’est la Libye. La confusion est totale, des
groupes djihadistes ont pris le contrôle de sites importants et pas simplement
de sites pétroliers. Il y a deux parlements, deux gouvernements, même si, pour
nous, il n’y en a qu’un seul de légitime. Il y a aujourd’hui des milices et il
y a, au sud de la Libye, une formation de groupes terroristes qui attend
d’intervenir. Si nous ne faisons rien [...] c’est le terrorisme qui se répandra
dans toute cette région. Alors, la France demande aux Nations Unies, parce que
ce sont elles qui doivent prendre leurs responsabilités, d’organiser un soutien
exceptionnel aux autorités libyennes pour rétablir leur État. » Quel cynisme
d’en appeler aujourd’hui à l’ONU, dont les résolutions ont été violées par la
croisade franco-émirato-qatarienne de 2011 contre Kadhafi.
Le soutien français aux milices
S’ils
n’étaient irrémédiablement irresponsables, ce serait à Sarkozy et Bernard-Henri
Lévy (BHL) qu’il faudrait demander des comptes. Le premier pour avoir déclenché
cette croisade qui a plongé la Libye dans le chaos. Le second pour avoir
prétendu que les bébés naissent dans les choux et la démocratie dans les
bombardements. La diplomatie française avait confessé en 2011 ses largages
d’armes et « l’envoi en Libye d’une équipe restreinte de conseillers militaires
français pour encadrer et conseiller le Conseil national de transition [CNT]
sur la façon dont il pourrait organiser ses structures internes, gérer ses
ressources et améliorer ses communications. »
Quand on
connaît l’histoire de Touarga, on peut s’interroger sur la nature des conseils
prodigués. Les bombardements de l’OTAN des 10 et 13 août 2011 permirent aux
milices de Misrata de parvenir au centre de Touarga. La population de cette
ville, majoritairement noire depuis l’époque pré-coloniale, fut accusée de
crimes, commis aux côtés de l’armée fidèle à Kadhafi. Par vengeance raciste,
les milices du CNT, cher à BHL, saccagèrent la ville, terrorisèrent ses 30 000
habitants et interdirent aux populations dispersées de revenir [1]. Amnesty
International et Human Rights Watch ont rapporté les cas de tortures, de
détentions arbitraires et de déplacements forcés subis par ces populations.
Bien avant la prise de Touarga, le commandant rebelle qui menait les combats
avait prévenu : « Touarga n’existe plus, seulement Misrata. » (Wall Street
Journal, 21/06/2011). Fin août dernier, Me Ceccaldi a déposé auprès du Tribunal
de grande instance de Paris une plainte au nom des habitants de Touarga, qui
demandent réparation à l’État français pour les crimes subis.
Quant à
l’équipement des milices, les rapports du groupe d’experts onusien chargé de
surveiller l’embargo contre la Libye détaillent des livraisons d’armes
clandestines, principalement par les Émirats Arabes Unis et le Qatar, citant
notamment « une vingtaine de vols […] pour livrer aux révolutionnaires libyens,
à partir du Qatar, du matériel militaire, dont des lance-missiles antichars
MILAN de fabrication française » (S/2012/163).
Se payer sur la bête
Au-delà de
l’opération militaire, la France et le Qatar se sont aussi intéressés aux
caisses du régime Kadhafi. « Nous ferons payer la facture à ceux pour qui nous
faisons ce travail difficile, douloureux, qu’est l’action militaire » déclarait
Christophe Barbier (LCI, 5 avril 2011). C’est ainsi que le Mécanisme de
financement temporaire du CNT, alimenté essentiellement par des fonds du régime
Kadhafi saisis à l’étranger, était dirigé, en 2011, par trois Libyens, un
représentant du gouvernement qatarien et un représentant du gouvernement
français !
Autre lien particulier entre le CNT et la
France, les hydrocarbures, dont les fameux « 35 % » des réserves libyennes de
pétrole qui auraient été promis à Total (Billets n°219, décembre 2012).
Embargo et
bombardements occidentaux, renversement d’un autocrate assis sur une rente
pétrolière, suivi d’un chaos : la Libye serait-elle l’Irak des Français ?
Drôles d’alliances
Les amis
d’hier ne sont peut-être plus ceux d’aujourd’hui. Les liens étroits qui
existaient entre l’Élysée et le Qatar sous Sarkozy ne sont plus de mise. Les
socialistes préfèrent se rapprocher de l’Arabie Saoudite (comme sous
Mitterrand) et des Émirats Arabes Unis. L’Arabie Saoudite est arrivée au
premier rang des commandes d’armes françaises en 2013, tandis que la base
militaire française d’Abou Dabi est la vitrine régionale pour l’armement
tricolore. L’accord de défense qui lie la France aux Émirats depuis 1995 est
cité comme étant le plus contraignant en terme d’engagement militaire en cas
d’agression du pays partenaire – au point qu’il serait impossible pour la
France de l’honorer.
Qui intervient en Libye ?
Pour en
revenir à la Libye, depuis plusieurs mois, une rébellion nationaliste affronte
des groupes islamistes soutenus par le Qatar. Pour stopper la progression de
ces derniers, des frappes aériennes ont touché la région de Tripoli. Selon des
propos d’officiels américains anonymes, elles auraient été opérées par
l’aviation émirienne. Paris a démenti toute participation. Une semaine avant
d’entamer une tournée aux Émirats et en Égypte, Le Drian confiait dans une
interview au Figaro : « Nous devons agir en Libye ». Et plutôt que de revenir
sur le fiasco de la précédente croisade, le ministre de la Défense a préféré
évoquer la « réussite » de Serval : « Rappelons-nous ce que nous avons
collectivement entrepris et réussi au Mali : une opération militaire de grande
ampleur pour libérer ce pays de la menace djihadiste, et un processus politique
démocratique. La dégradation de la situation sécuritaire en Libye pourrait
entamer cet acquis. J’alerte aujourd’hui sur la gravité de la situation en
Libye. Le Sud libyen est une sorte de « hub » où les groupes terroristes
viennent s’approvisionner, y compris en armes, et se réorganiser » (Le Figaro,
9/09).
Emportés par
la rhétorique anti-djihadiste, les faucons socialistes se sentent pousser des
ailes.
Publié le 4
décembre 2014 (rédigé le 1er octobre 2014) par David Mauger
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