Pendant ce temps des centaines de jeunes
manifestants, de travailleurs arrêtés pour faits de grève, de syndicalistes,
d’activistes étudiants, de jeunes opposés à l’interdiction de
manifester.croupissent dans les geôles du régime !
« Ils ont innocenté l’assassin…! »
C’est par ces cris que, le soir même du procès,
plusieurs milliers de manifestants ont accueilli le scandaleux verdict rendu
par le tribunal qui avait à juger Moubarak pour ses crimes. Blanchi ! L’ex
dictateur est ressorti « non coupable » de la mort des 850 victimes, tuées par
ses forces de répression lors des manifestations qui avaient conduit à son
renversement.
Innocent aussi des accusations de corruption et
détournement de biens publics, pourtant avérées, avec la complicité de son
ministre du pétrole. En effet, ces deux là, exportant clandestinement du gaz
égyptien à destination d’Israël à un prix inférieur au cours du marché,
engrangeaient de faramineuses sommes d’argent sale. Délit de détournement et de
vol de richesses nationales, désormais annulé par la cour! Un jugement inique
qui a révolté la jeunesse, les universités et le monde du travail.
Du côté de la présidence, le Maréchal Al Sissi, de
retour d’un séjour officiel en France où
il fut reçu à l’Elysée, organisait le « silence radio » sur ce verdict.
Un « no comment » aisément explicable quand on sait
qu’au moment des manifestations anti-Moubarak, des morts et des graves violences qui les accompagnèrent, Al Sissi
était tout bonnement le chef des renseignements militaires de…Moubarak!
De la même manière, on comprendra aussi que l’actuel Premier ministre, Ibrahim Mahlab,
cadre important du Parti de Moubarak, se soit, lui aussi, réfugié dans un
silence e circonstance.
Ce qui ressort clairement de ces manipulations
judiciaires, outre que la justice apparaisse encore une fois clairement « aux
ordres », c’est bien que les militaires, aujourd’hui aux affaires, entendent
mettre tout en oeuvre pour d’une part, se protéger de tout retour de bâton
concernant leur propre passé, mais aussi pour assurer, d’autre part, la reprise
à l’identique, de la politique menée par Moubarak. Politique, également par les
frères, avant qu’ils ne soient renversés. La stratégie de ces « responsables »
pourrait se résumer ainsi : « Tout recommencer comme si de rien n’était ».
Pendant ce temps des centaines de jeunes manifestants,
de travailleurs arrêtés pour faits de grève, de syndicalistes, d’activistes
étudiants, de jeunes opposés à l’interdiction de manifester…croupissent dans
les geôles du régime !
La question des questions: le rapport à
Israël
S’agissant de
cette question centrale, par les uns comme parles autres, se succédant de
gouvernement en gouvernement, les grands équilibres régionaux ont toujours été,
et sont toujours, préservés. Et c’est cela, et seulement ça, qui importe
outre Atlantique.
Sur un plan immédiatement visible, la dureté de
l’attitude du gouvernement à l’encontre des palestiniens, même aux moments les
plus dramatiques de l’offensive israélienne sur Gaza n’a d’autre explication
que sa soumission aux intérêts US et à leur stratégie régionale.
Ce positionnement brutal quant à la souffrance des palestiniens,
symbole s’il en est de l’agression impérialiste dans la Région depuis des
décennies, n’est que le fruit d’un positionnement pro-USA beaucoup plus large,
par tous les gouvernants successifs, même durant la parenthèse des Frères.
Qu’il s’agisse en effet du gouvernement post Moubarak,
du gouvernement des Frères comme de celui de Al Sissi, malgré quelques
rodomontades de principe ici et là, histoire d’amuser la galerie «
droitdelhommiste » internationale, jamais les USA n’ont cessé d’apporter leur
aide. Que cette aide soit militaire, économique ou financière.
Au plan militaire, les manoeuvres communes annuelles,
traditionnelles entre les armées des deux pays, ont été parfois repoussées,
parfois reportées, jamais annulées; les livraisons de matériel militaire jamais
interrompues et les aides financières, dites « soumises à conditions » n’ont
jamais été, elles non plus, remises en question.
Pour bien comprendre le pourquoi de l’attitude Nord Américaine,
il faut, comme toujours, chercher du côté de l’Etat d’Israël, de sa
reconnaissance par l’Etat Egyptien et du respect, pérennisé par les uns et les
autres, des accords de paix. Que cette Région, soit maintenue dans une
situation de paix relative, importe au plus haut point à Washington, où les
coûts démesurés, engagés depuis si longtemps, pour faire d’Israël le super
gendarme régional commencent à peser dans les rapports.
En conséquence, tant qu’un gouvernement, quel qu’il
soit et quelle que soit sa politique intérieure, ne remettra pas en cause la
ligne capitulatrice imposée aux pays frontaliers d’Israël, initiée par Anouar
El Sadate, il pourra être assuré d’une grande « tranquillité », du maintien du
statu quo et du soutien inconditionnel des USA.
Un peuple toujours mobilisé
Par delà le dégoût provoqué par ce verdict honteux ,
c’est de la volonté affichée des militaires d’en « terminer » avec la
révolution ouverte par le peuple d’Egypte depuis quatre ans dont il s’agit.
Il conviendrait,
pensent-ils, d’en revenir au calme, autrement dit, d’en revenir au « système
d’avant » ! Ainsi raisonnent « bêtement
», toujours et partout, qu’il s’agisse de la Tunisie, de l’Egypte et maintenant
déjà, du Faso, les contre-révolutionnaires chargés de recoudre le fil de leur
propre histoire. « Bêtement », parce que
ce type de raisonnement montre les limites de l’intelligence politique, le
flair, de ce personnel politique là.
Comment imaginer, en effet, en Tunisie, En Egypte, au
Faso, que les populations, devenues actrices de leur destin, ayant affirmé leur
pouvoir en abattant elles-mêmes, les tyrans, se soient désormais « suffisamment
amusées » et rentrent au bercail, comme si de rien n’était ?
Déjà, malgré l’interdiction des manifestations, le jour
même du rendu du verdict par la Cour, une manifestation s’est formée près de la
Place Tahrir. On relèvera deux morts, de nombreux blessés et les forces de
répression procéderont à de nombreuses arrestations. Cependant, ces courageux manifestants auront montré, à Al
Sissi et ses amis, que la plus draconienne des répressions ne contiendra jamais
l’expression populaire.
Par ailleurs, tout le pays est aujourd’hui secoué par
une vague ininterrompue de grèves et de conflits sociaux. Les chiffres parlent
d’eux-mêmes : Les grèves qui secouent l’Egypte ont été plus nombreuses ces deux
dernières années que durant toute la décennie précédant le renversement
révolutionnaire de Moubarak.
Certains conflits, de plus en plus durs sont
révélateurs du climat politique et social. Qu’il s’agisse des travailleurs
d’Aboud Spinning Company, toujours en grève après deux longs mois de lutte, à
cause de leurs salaires impayés. Les formes empruntées par ces combats sont,
elles aussi, révélatrices. En effet, non seulement mobilisés à l’intérieur, au
sein de leur entreprise occupée, c’est aussi dehors, au mépris de la loi
interdisant manifestations et
rassemblements, que manifestent régulièrement les ouvriers.
De la même manière, la grève, avec occupation, des 11
000 travailleurs de la plus ancienne entreprise de sidérurgie du pays, Egyptian
Iron and Steel Company, demeure un évènement majeur. L’objet même du conflit
montre le niveau de conscience et l’état d’esprit des ouvriers. Le mouvement a,
en effet, commencé sur la question de primes non payées et s’est rapidement
élargi à l’exigence de réintégrer des travailleurs licenciés lors d’une grève
précédente datant de…décembre 2013 ! Voilà qui en dit plus que tout discours
sur la mémoire longue des salariés.
La répression contre-révolutionnaire frappe lourdement
les travailleurs, cherchant ouvertement à museler les organisations
représentatives, les comités de grève et, en toile de fond, à liquider les
syndicats ou, au mieux, les intégrer au dispositif étatique. Sur cet « os »
pour l’instant, il est clair, que malgré tous ses efforts, le pouvoir de Al
Sissi, s’est cassé les dents. Ce sont toujours les travailleurs qui, encore
aujourd’hui, donnent le tempo. Par exemple, ne voulant pas être amalgamés aux
menées des frères musulmans, appelées pour la fin novembre, ce sont eux qui, à
l’entreprise EISCO (déjà citée) ont décidé de mettre un terme momentané au
conflit. Les travailleurs, en Assemblée générale, pas les forces de répression
!
L’université, elle aussi en butte à la répression et
aux provocations des « groupes » contre révolutionnaires, demeure toujours un
haut lieu de la mobilisation contre le régime. Aussitôt après l’annonce de
l’acquittement de l’ex dictateur par ses « ex amis », on a vu circuler dans les
campus un appel, bravant l’interdiction de rassemblements et manifestations, à
se mobiliser le 25 janvier prochain, date anniversaire du soulèvement
révolutionnaire.
Clairement, à l’inverse de ce que voudraient voir
arriver les caciques du régime, le temps du « retour vers le passé » n’a pas
encore sonné en Egypte, loin s’en faut. Le « calme » qui règne est celui de la
répression, des prisons, des procès iniques et de l’état d’urgence, il n’est
que trompeur. Et ce n’est pas le soutien ouvert des occidentaux qui changera
quoique ce soit à la dynamique révolutionnaire enclenchée il y a quatre ans sur
la place Tahrir .
De Tunis à Tahrir, de Tahrir à Ouaga, les jeunes, les
populations, débarrassant eux-mêmes le paysage des dictatures, ont pris
conscience de leur puissance, ont fait sortir le fleuve populaire de son lit,
et les contre-révolutionnaires apprendront à leurs dépens combien il est
difficile, voire impossible, de l’y faire rentrer.
Abla Merzougui Lahket
François Charles
Source : L’AUTRE AFRIQUE


