mardi 28 juin 2011

Einstein à Gaza, plus un bilan.

« La machine a gagné l’homme, l’homme s’est fait machine, fonctionne et ne vit plus »(Ghandi)

Il est inutile de présenter Albert Einstein, physicien hors pair qui s’est également exprimé sur beaucoup de questions. Plus d’un demi-siècle après sa mort, ses positions restent pertinentes. Les dirigeants Occidentaux d’abord, les frères d’Einstein ensuite, et le reste du monde, considéré comme tel, connaissent certainement la profondeur de ses idées. Qu’aurait dit le père de la relativité s’il voyait une armée israélienne sophistiquée, bombarder des enfants ? Des enfants tels des lucioles, sous le ciel de Ghaza, là où des Drones bourdonnent.
Einstein qui pense que « l’argent pollue toute chose et dégrade inexorablement la personne humaine » déclare aussi ne pas pouvoir comparer la générosité d’un Ghandi qui incarne pour lui, le plus grand génie politique de notre civilisation, à la générosité d’une « quelconque fondation Carnegie. » En lui plaquant l’adjectif « quelconque », Einstein affiche son mépris envers la fondation américaine supposée être une ONG pour la paix internationale. Notons que cette structure a été de tout temps dirigée par une succession ininterrompue d’anciens responsables des services secrets américains, depuis sa création en 1909. Sonnant bien avec Carnage, la Carnegie est bien implantée à travers des filiales, dans certaines parties du monde. La Carnegie, l’un des « think tanks » les plus fortunés de la planète, une organisation d’influence et de pression liée à des groupes financiers que nous entretenons, nous les consommateurs, en participant significativement et du même coup, au surarmement d’Israël.
Einstein qui dit : « Mais si dans la vie économique, l’égoïsme, monstre sacré, entraine des conséquences néfastes, dans la vie politique internationale, il cause des ravages plus atroces ».

Einstein qui écrit au président Roosevelt en 1945, pour le prier de renoncer à la folle entreprise de réaliser la première bombe atomique de l’Histoire. Ce même Einstein qui milite pour un désarmement atomique total jusqu’à sa mort en 1955. Suite aux massacres d’avril 1948 de Deir Yassine, perpétrés par l’Irgoun contre plus d’une centaine de Palestiniens, selon les historiens, Einstein cosigne alors une lettre de condamnation. Comment aurait réagi cet humaniste face à ce macabre bilan de 1300 morts Palestiniens dont 410 enfants, en 22 jours et 5300 blessés, alors que du côté israélien, on compte dix militaires et trois civils tués ? Où se situe la terreur ?
En 1952, Einstein oppose un niet catégorique à Ben Gourion qui lui propose la présidence de l’Etat hébreu. Il qualifie aussi de trafic abominable, l’industrie des armements qui représente selon lui « le plus terrible péril pour l’humanité ». Ce pacifiste irréductible qui dit : « je hais violemment l’héroïsme sur ordre, la violence gratuite. La guerre est la chose la plus méprisable. Je préfère me laisser assassiner que de participer à cette ignominie » Invité à s’établir à El Qods, Einstein coche dans son carnet : « le cœur dit oui …..mais la raison dit non ». Lors d’un discours en Palestine, Einstein proclame : « Nous devons résoudre, noblement, publiquement et dignement, le problème de la cohabitation avec le peuple frère des arabes ». Notons également qu’il a toujours nommé Palestine cette terre, centre de gravité des religions monothéistes, aujourd’hui déchirée.

Alors Raser Ghaza et ses écoles ? Gazer Gaza et ses lucioles ! Dites nous donc cousins, pourquoi vous tuez des bambins ? Larguer les bombes, avec une telle haine, une telle violence. Narguer toutes les conventions, toutes les instances. Vous usez d’extrémisme pour nourrir celui des autres. Il semble vous plaire de fabriquer des kamikazes. L’argent, le pouvoir et la guerre, est ce la trinité de ce millénaire ? Pourtant, à l’Etat hébreu, l’Autorité palestinienne a largement tendu la main par une reconnaissance en ne réclamant que les deux dixièmes de la Palestine historique. Où se situe le jusqu’au-boutisme ? Aux dirigeants Occidentaux, nous disons que beaucoup parmi nous sont déboussolés, car en lisant vos penseurs, vos hommes de science et vos humanistes, nous sommes encore plus déboussolés. Enfin, certains ne retiennent pas les leçons, dixit le général Giap. Car l’Histoire ancienne ou récente, nous apprend que des empires bafouant la dignité humaine se sont écroulés en moins de deux, et parfois sans effusion de sang. Mais qui nous dit que les USA vont perdurer en tant que puissance ? Qui pouvait imaginer il y a seulement quelques années qu’un homme de couleur allait s’installer à la Maison Blanche ? Ghaza. La force et le courage c’est de faire la paix, pas la guerre. Gaza embaumée au phosphore. La montre tourne dit un adage arabe ; le temps est réversible signale Einstein. L’espoir est de voir la montre tourner vers une paix juste. Salut, Shalom, Paix.
Rachid Brahmi.
Universitaire (Oran-Algérie)

Le prétexte des droits de l’homme

Les droits de l’homme sont devenus une idéologie de substitution qui permet de fermer les yeux sur les dysfonctionnements de notre société. La défense des droits de l’homme, c’est l’argument suprême pour obtenir l’assentiment du public, et pouvoir intervenir contre un autre pays de manière plus ou moins violente. Il sert à justifier notre droit d’ingérence au nom de prétendues valeurs dont nous serions dépositaires. La bonne conscience de l’occident est à géométrie variable.
Que se soit au Moyen Orient, en Afghanistan, en ex-Yougoslavie, à Haïti, ou au Tibet, les droits de l’homme ne servent souvent qu’à cacher des intérêts économiques ou stratégiques. Déjà les conquistadors et les colons américains ont massacré des millions de « sauvages » pour leur apporter la civilisation. On ne peut pas apporter la démocratie en ensevelissant des pays sous des tapis de bombes !
Les militants occidentaux des droits de l’homme sur la Chine, l’Iran, ou Cuba, devraient s’interroger sur les rapports de ces pays avec les puissances occidentales, et se demander pourquoi la mobilisation et les médias ne sont pas aussi virulents sur la Colombie, le Mexique, le Koweït, le Nigeria, …. Les droits de l’homme ne sont montrés du doigt que dans les pays qui n’adoptent pas l’idéologie libérale, qui ne veulent pas du contrôle des multinationales sur leurs ressources ou qui occupent une position stratégique. Et sans faire d’angélisme, s’il existe effectivement des problèmes dans ces pays, les droits de l’homme ne sont qu’un prétexte, car nous soutenons des régimes bien pires mais qui ne remettent pas en cause nos intérêts !
User des droits de l’homme pour se dédouaner de ce qui se passe dans nos sociétés est une manière de vouloir échapper à la réalité. Combien de détenus innocents attendent dans les couloirs de la mort aux États Unis ? Qui sont les prisonniers de Guantanamo ? Combien de palestiniens grouillent dans les cachots israéliens ? Et en France, combien de manifestants arrêtés, frappés, mis en garde à vue ? Combien de personnes perdent leur emploi pour avoir revendiqué ? Oh certes, ce n’est pas encore aussi violent qu’au Honduras, en Birmanie ou en Tunisie… mais ça se passe chez nous ! Et MAM avait même proposé l’assistance de la police pour aider le régime « démocratique » de Ben Ali !

Les défenseurs des droits de l’homme devraient manifester contre "L'axe du mal l’OMC,le FMI,la BANQUE MONDIALE" qui par des « réformes structurelles » ont anéanti l’autosuffisance alimentaire de nombreux pays du sud en les livrant à des multinationales qui se sont appropriées les semences et ont détruit les services public au profit d’entreprises occidentales. Les défenseurs des droits de l’homme devraient demander l’annulation de la dette des pays, dettes qui ont déjà été remboursées plusieurs fois et soutenir l’accès aux médicaments génériques face à des firmes pharmaceutiques multimilliardaires qui bénéficient de la recherche publique et de nombreuses subventions versées gracieusement sans aucune contrepartie.
Aucune TV, aucun journal ne cautionnera une telle initiative, car s’il est de bon ton de critiquer un pays ou l’information est contrôlée par l’état, on oublie que chez nous l’information est contrôlée par des multinationales qui se servent du prétexte des droits de l’homme pour des intérêts partisans. En règle générale, les théories libérales du système capitaliste ne sont pas compatibles avec les droits de l’homme. La mondialisation « heureuse » a produit à travers la planète plus de pauvreté que l’on n’en a jamais connue. On ne peut défendre les droits de l’homme sans s’interroger sur les conséquences économiques du système capitalisme.

Article original publié sur http://2ccr.unblog.fr/
ROBERT GIL

Révolution et contre-révolution dans le monde arabe

L’étincelle allumée par Mohamed Bouazizi en Tunisie au mois de décembre 2010 a enflammé les masses arabes opprimées du Maroc à Bahreïn, de l’Egypte au Yémen en passant par l’Irak, la Syrie et la Jordanie. Aucun pays n’a véritablement échappé à cette vague de révoltes qui a déferlé sur le monde arabe. Une profonde aspiration à la démocratie et à la dignité s’est emparée des peuples de cette région du monde. Deux dictateurs sont déjà tombés. Le troisième, Ali Abdallah Saleh restera probablement en Arabie Saoudite en compagnie de Ben Ali. En tout cas le peuple du Yémen considère que son départ est sans retour. Mais les révolutions et les contre-révolutions vont de pair. La révolution arabe n’a pas échappé à cette dialectique de la lutte des classes.

Les classes dirigeantes arabes, avec l’aide de l’impérialisme américain, font tout pour se maintenir au pouvoir, et celles qui l’ont déjà perdu, n’aspirent qu’à le reprendre. Surpris par la rapidité avec laquelle les régimes tunisien et égyptien sont tombés, l’impérialisme américain et son caniche européen tentent de sauver les autres despotes de la colère de leurs peuples. Ainsi ils ont envoyé le 14 mars 2011 l’armée saoudienne à Bahreïn, dans le cadre du Conseil de Coopération du Golfe(CCG), pour briser la révolte du peuple de ce petit royaume et sauver la dynastie des Al Khalifa dont les jours étaient comptés. La place de la Perle, haut lieu de la résistance populaire a été évacuée dans le sang le 16 mars et son monument a été détruit comme l’ont été également plusieurs mosquées. « Tous les moyens, dont les plus abjects et les plus infâmes, sont utilisés pour briser cette magnifique volonté de changement du peuple de Bahreïn » (1). La répression sauvage contre un mouvement pacifique reste la seule arme dont dispose la classe dirigeante et ses alliés extérieurs pour se maintenir au pouvoir. Le 22 juin 2011, un tribunal spécial a condamné à perpétuité huit personnalités, figures emblématiques de la contestation du Royaume. La famille Al-Khalifa poursuit également devant ses tribunaux 48 chirurgiens, médecins, infirmières les accusant de vouloir renverser la monarchie, alors qu’ils ne faisaient que soigner les manifestants pacifiques blessés par les balles de la police du régime. Le silence complice des bourgeoisies américaine et européenne sur les condamnations à mort, les tortures, les assassinats et la répression féroce des manifestations pacifiques, la poursuite devant les tribunaux des médecins etc. montre à quel point l’impérialisme est l’ennemi des peuples, de la démocratie et du progrès.
Au Yémen, malgré un puissant mouvement populaire de protestation, Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 1978 n’a pu se maintenir à la tête de l’État que grâce, entre autres, au soutien de Washington. Le dictateur du Yémen est considéré par les américains comme un allié dans ce qu’ils appellent « la lutte contre le terrorisme ». Si le peuple du Yémen a enregistré sa première victoire avec le départ de Saleh en Arabie Saoudite pour se faire soigner, le régime et ses institutions sont toujours en place. La contre-révolution menée par les États-Unis et l’Arabie Saoudite vont utiliser la situation chaotique que connaît le Yémen, les divisions qui déchirent les différents acteurs et opposants d’Ali Saleh, la révolte des Houthis au Nord, les sécessionnistes au Sud etc. pour détourner les objectifs de la révolution au profit d’un nouveau régime qui servira leurs intérêts. Selon le New York Times du 8 juin 2011, Washington intensifie ses frappes aériennes au Yémen (2).
Encore une fois, la lutte contre Al Qaida sert de prétexte pour s’immiscer dans les affaires intérieures des pays souverains. En fait ce qui intéresse surtout les États-Unis, c’est la situation géostratégique du Yémen. Ce n’est pas la lutte contre le terrorisme qui pousse la bourgeoisie américaine à s’installer dans cette région, mais c’est bel et bien le détroit de Ba-b al-Mandab et le Golfe d’Aden, deux voies maritimes par lesquelles transite une partie importante du commerce mondial dont une bonne part de pétrole à destination de la Chine et de l’Europe.
La France, qui a toujours soutenu Ali Abdallah Saleh, n’a pas de présence véritable dans cette région. En échange de quelques contrats liés à la vente du matériel de défense et de sécurité notamment, elle a décoré de la légion d’honneur en 2010 Amar Saleh, neveu du président et directeur-adjoint de la sécurité nationale, qui s’est illustré par sa cruauté dans la répression des manifestants.
De ce chaos yéménite, émerge le mouvement des jeunes révolutionnaires dont le but est de construire un Yémen uni, démocratique et moderne (3). Leur ennemi est le régime d’Ali Saleh qu’ils veulent renverser pacifiquement. La contre-révolution intérieure et extérieure mobilisera tous les moyens dont elle dispose pour contrecarrer et anéantir ce projet révolutionnaire. Seul le temps nous dira si la révolution triomphera de l’ensemble de ses ennemis et mettra le Yémen sur la voie de la démocratie et des réformes sociales progressistes.
La situation en Libye est différente de celle de Bahreïn et du Yémen. La fuite de Ben Ali vers l’Arabie Saoudite le 14 janvier 2011 a soulevé un immense espoir de changement dans tout le monde arabe. S’adressant au peuple tunisien non pas pour le féliciter, mais pour regretter le départ de son ami dictateur, Kadhafi déclarait avec beaucoup de mépris et d’arrogance : « Vous avez subi une grande perte (...) Il n’y a pas mieux que Zine(El Abidine Ben Ali) pour gouverner la Tunisie,(...) Je n’espère pas seulement qu’il reste jusqu’à 2014, mais à vie » (4). Ainsi parlait Kadhafi de la révolution tunisienne. Pour lui comme pour tous les dictateurs, le pouvoir n’est pas un moyen mais une fin en soi ; le pouvoir pour le pouvoir. Après 42 ans de règne sans partage, la Libye de Kadhafi est encore une société archaïque et tribale alors que le pays regorge de pétrole et de gaz naturel. Kadhafi comme l’écrivait à juste titre Samir Amin « n’a jamais été qu’un polichinelle dont le vide de la pensée trouve son reflet dans son fameux « Livre vert » » (5). Tantôt socialiste, tantôt nationaliste, Kadhafi n’a réellement jamais été ni l’un ni l’autre. Bien avant les révoltes des peuples arabes, il avait engagé la Libye sur la voie du libéralisme en ouvrant l’exploitation de sa richesse pétrolière et gazière aux compagnies américaines et européennes. Commence alors une période marquée par les privatisations, les réductions des dépenses publiques et l’explosion du chômage. Ces difficultés économiques et sociales, conséquences des politiques libérales, combinées aux soulèvements populaires qui ont chassé Ben Ali et Moubarak dans la Tunisie et l’Égypte voisines ont probablement entraîné l’explosion de février 2011. Ces événements traduisent en même temps la volonté du peuple libyen, comme les autres peuples de la région, d’un changement profond. Mais la Libye n’est ni la Tunisie ni l’Égypte. Dès le départ, cette aspiration au changement du peuple libyen a été confisquée par des groupes armés qui veulent prendre la place de Kadhafi. Le contraste est saisissant entre les masses tunisiennes et égyptiennes qui ont renversé les deux dictateurs pacifiquement, et le Conseil National de Transition libyen (CNT) livrant une véritable guerre au régime de Khadafi pour s’emparer du pouvoir. Le monde entier a vu ces images d’hommes et de femmes scander à l’unisson « Ben Ali dégage » sur l’avenue Bourguiba, ou sur la désormais célèbre place Tahrir des centaines de milliers d’égyptiens exiger pacifiquement le départ de Moubarak. De la Libye, nous avons surtout vu, avant l’intervention de l’OTAN, des hommes en treillis surarmés, des pick-up équipés d’armes antiaériennes, des ruines, des cadavres, bref des images d’une véritable guerre civile entre l’armée d’un despote et un gouvernement provisoire autoproclamé qui parle au nom des libyens et téléguidé par l’impérialisme américain et européen. Car le CNT n’a pas tardé à faire appel à l’OTAN pour renverser le régime de Kadhafi. Et c’est le Conseil de Coopération du Golfe qui a demandé une réunion extraordinaire de la Ligue arabe et a invité « le Conseil de sécurité de l’ONU à protéger les civils libyens, notamment à l’aide d’une zone d’exclusion aérienne ». Ce sont ceux-là mêmes qui massacrent des manifestants pacifiques à Bahreïn et qui exigent la protection des civils en Libye !! Le CCG, instrument de l’impérialisme américain, joue de plus en plus le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe.
Depuis son intervention en Libye, combien de victimes civiles innocentes sont tombées sous les bombes de l’OTAN ? Dans la nuit du samedi 18 juin, l’OTAN a mené un raid aérien sur un quartier populaire de Tripoli faisant plusieurs morts dont deux enfants. Les corps ont été retirés des décombres devant la presse mondiale. Il ne s’agit là que d’un crime en plus parmi les innombrables massacres de la bourgeoisie occidentale commis à travers le monde, loin des États-Unis et de l’Europe. En guise de protéger les civils, on les massacre !!
La volonté de l’impérialisme de pomper, à l’instar d’un vampire, le pétrole libyen est sans limite. Il est prêt à sacrifier autant de vies humaines que nécessaire pour assouvir sa soif de l’or noir dont il a besoin pour faire tourner sa machine économique, base matérielle de sa domination (6).
En Syrie, le parti Baath est confronté à son tour à cette formidable volonté de changement qui secoue le monde arabe. Le peuple syrien, à l’instar des autres peuples arabes, aspire profondément lui aussi au changement, à la liberté et à la démocratie. Même Bachar Al Assad a reconnu dans son discours du 20 juin 2011 la nécessité des réformes : « l e processus de réformes est une conviction totale dans l’intérêt de la patrie et aucune personne raisonnable ne peut aller à l’encontre de la volonté du peuple » disait-il. Mais le parti Baath au pouvoir depuis 1963 peut-il répondre à cette aspiration vu sa base sociale petite bourgeoise et sa nature policière dont les deux piliers restent l’armée et les services secrets, les fameuses et redoutables « Moukhabarat » ? C’est ce qui explique, entre autres, le nombre important de victimes.
Le Baath syrien s’est éloigné lui-même de sa propre idéologie nationaliste panarabe (une espèce de foi mystique dans la nation arabe) et laïque. La renaissance arabe(baath signifie en arabe renaissance, résurrection) a été abandonnée. Le parti Baath qui était au pouvoir en Syrie et en Irak n’a jamais réussi à unir ces deux pays. La laïcité est restée un concept creux, vide de tout sens et le parti est devenu un instrument entre les mains de militaires assoiffés de pouvoir. Hafez Al Assad est le principal bénéficiaire de cette dégénérescence du parti. La Syrie est devenue la propriété privée du clan Al Assad. La priorité des priorités est de garder le pouvoir non pas pour transformer la société et sortir la Syrie du sous développement en menant des réformes sociales progressistes, mais pour le pouvoir lui-même. La rhétorique anti-sioniste du régime contraste cruellement avec sa passivité face à l’occupation du plateau du Golan par Israël. Le statu quo reste le meilleur garant de l’hégémonie de l’État sioniste dans la région et la négation des droits du peuple palestinien.
Pour Israël, qui semble regretter quelque peu cette remarquable stabilité, l’affaiblissement du régime syrien risquerait de précipiter celui-ci dans les bras de l’Iran, son principal ennemi dans la région. Mais l’opposition actuelle représente-t-elle vraiment le peuple syrien ?
Quel est son programme ?
Quelle est l’influence des Frères musulmans, des hommes d’affaires et de la réaction en général au sein de cette opposition ? Quel est le rôle de la Turquie dans ce mouvement de protestation ? Pour l’instant l’opposition se contente de slogans et de vouloir renverser le régime. La conférence d’Antalya, financée par la riche famille Wassim Sanqar, qui a réuni du 31 mai au 3 juin 2011 quelques centaines d’opposants n’a pas vraiment apporté de réponses à ces interrogations. Toutefois la déclaration finale des participants affirme « le rejet sans équivoque d’une intervention militaire étrangère » (7).
La manipulation de l’opposition par l’impérialisme pour casser l’axe Syrie/ Iran / Hezbollah / Hamas n’est pas à exclure non plus.
Au Maroc, le Mouvement du 20 février exige une monarchie parlementaire où le roi règne mais ne gouverne pas. C’est une véritable révolution pour un pays habitué à être gouverné par des rois depuis des siècles.
A la suite des manifestations pacifiques, Mohamed VI est intervenu à la télévision le 9 mars pour annoncer un ensemble de réformes constitutionnelles importantes comme le « renforcement du statut du Premier ministre en tant que chef d’un pouvoir exécutif effectif », la « consolidation du principe de séparation et d’équilibre des pouvoirs », ou encore « l’élargissement du champ des libertés individuelles et collectives » etc. Il a désigné une commission ad hoc pour la révision de la constitution. Le 17 juin le roi du Maroc a présenté le projet de la nouvelle constitution qui sera soumis au référendum le premier juillet 2011. La plupart des partis politiques plus ou moins liés au pouvoir, la Confédération générale des entreprises du Maroc(patronat) ont applaudi chaleureusement ce projet comme d’ailleurs l’Union européenne, l’Administration Obama, l’ONU, le FMI etc.
Par contre, le Mouvement du 20 février estime que ni le discours, ni le projet de la nouvelle constitution ne répondent aux aspirations profondes du peuple marocain à un véritable changement. Pour le Mouvement, la constitution doit être votée par une assemblée constituante elle-même élue démocratiquement. Le Mouvement du 20 février appelle le peuple marocain à poursuivre le combat « historique et pacifique contre l’oppression, la corruption et pour la liberté, la dignité et la justice sociale » par des marches pacifiques dans tout le pays et à boycotter le référendum. Il faut préciser par ailleurs que si la direction de l’Union Socialistes des Forces Populaires (USFP) a appelé à voter pour le projet, sa base notamment sa jeunesse appelle, elle, à voter contre.
De son côté, le pouvoir mobilise tous les moyens dont il dispose y compris le recours au lumpenproletariat pour casser la dynamique créée par le Mouvement et faire voter le projet de la nouvelle constitution.
La résistance au changement est menée sur le plan intérieur, pour simplifier au maximum, par la bourgeoisie marocaine tant industrielle que financière très liée au Makhzen (appareil du pouvoir au Maroc), les grands propriétaires terriens, les partis politiques qui depuis de longues décennies ont accepté les règles du jeu politique tracées par le pouvoir. Sur le plan extérieur, nous retrouvons, comme dans tous les pays arabes, l’impérialisme américain et européen qui sont farouchement contre tout changement aussi minime soit-il. Car le processus de changement en cours est fondamentalement en contradiction avec l’immobilisme et le statu quo garants de leurs intérêts. Face à ce bloc réactionnaire se dresse l’ensemble des couches populaires et même la classe moyenne laminée par la mondialisation capitaliste. Les jeunes issus de ces deux classes dont une bonne partie d’entre eux souffrent du chômage ou survivent avec des petits boulots, sont à la pointe de la contestation. Leur maîtrise de la technologie de l’information et de la communication les a aidés à dépasser l’idéologie dominante véhiculée notamment par les grands médias au service du pouvoir.
En Égypte, la contre-révolution est menée par la bourgeoisie (avec toutes ses fractions civiles, militaires, religieuses etc.) et les grands propriétaires terriens. Ces deux composantes de la réaction sont intimement liées à l’impérialisme américain et ses institutions internationales comme le FMI, La Banque mondiale etc. La contre-révolution ne cherche pas à « ressusciter » l’ancien régime qui a fait son temps, mais à limiter l’ampleur des changements démocratiques et surtout détourner les objectifs de la révolution pour sauvegarder ses propres intérêts. Ce bloc réactionnaire utilise non seulement l’État et son appareil, mais également les organisations politiques notamment la confrérie des Frères musulmans pour atteindre ses objectifs. Rappelons que ce courant politique conservateur était le dernier à rejoindre le soulèvement populaire et le premier à le quitter pour aller « dialoguer » avec le vice-président Omar Souleiman qui, dans une ultime tentative de sauver le régime de Moubarak, avait appelé au dialogue national. La révolution égyptienne du 25 janvier est démocratique et non religieuse.
Les États-Unis peuvent jouer la carte des Frères musulmans pour éviter une Égypte démocratique qui remettrait en cause les intérêts de l’impérialisme et d’Israël dans la région.
L’Administration Obama ne se contente pas seulement de déverser directement des milliards de dollars sur le nouveau pouvoir égyptien pour le maintenir dans sa dépendance, mais elle utilise également le FMI, ennemi de tous les peuples, pour ancrer l’économie égyptienne dans le libéralisme à travers ses programmes d’ajustement structurel (PAS) condition essentielle de sa dépendance vis à vis de la mondialisation capitaliste. C’est ce qui explique cette précipitation du FMI à accorder 3 milliards de dollars début juin 2011 au gouvernement égyptien. Les monarchies du Golfe, qui jouent le rôle de la contre-révolution dans le monde arabe, ne sont pas en reste. L’Arabie Saoudite et le Qatar veulent également « aider » au redressement de l’économie égyptienne en investissant 14 milliards de dollars notamment dans le secteur de la presse pour mieux contrôler les médias égyptiens et propager leur idéologie réactionnaire. Au sommet du G8 à Deauville, les dirigeants ont évoqué un « partenariat durable » avec les nouveaux régimes tunisien et égyptien.
Conscient des dangers qui guettent la révolution, le peuple d’Égypte descend régulièrement dans la rue pour rappeler au Conseil suprême des forces armées(CSFA), qui dirige la transition, et à la contre-révolution, son attachement aux objectifs de la révolution et qu’il est prêt à se mobiliser massivement à nouveau pour les réaliser.
Ainsi une immense manifestation a réuni plusieurs millions d’égyptiens dans tout le pays le vendredi 27 mai. Le 8 juillet 2011, les jeunes révolutionnaires appellent les citoyens à manifester massivement « pour protéger la révolution ». Le combat du peuple égyptien pour la démocratie et la justice sociale est un combat permanent.
En Tunisie, d’où est partie l’étincelle qui a embrasé tout le monde arabe (8), la contre-révolution est partout. Car si la tête du régime est tombée, son corps est toujours là. Les figures familières de l’ancien régime sont omniprésentes, à commencer par Fouad Mebazaâ l’actuel président par intérim de la Tunisie. Les difficultés économiques constituent un obstacle de taille que la contre-révolution n’hésitera pas à exploiter, d’une manière ou d’une autre, pour briser la jeune révolution tunisienne. C’est aussi un prétexte supplémentaire pour les États-Unis et la France en collaboration avec la bourgeoisie locale d’ enfermer la Tunisie dans des stratégies économiques ultra-libérales à travers notamment les prêts du FMI et de la Banque mondiale.
Mais le véritable danger qui guette la révolution tunisienne, et toutes les révolutions en général, est la déception des classes populaires qui voulaient révolutionner leur condition d’existence, et qui constatent que celles-ci n’ont pratiquement pas changé. Elles avaient mis tout leur espoir dans la révolution. Les chômeurs, qui se comptent par centaines de milliers, sont déçus. Beaucoup d’entre eux, tentés par une vie meilleure en Europe (qui les expulse sans scrupules), quittent la Tunisie. Les mesures prises par le gouvernement (allocations versées aux familles pauvres, titularisation d’une partie des précaires dans la fonction publique, subventions des produits de première nécessité, politique de réinsertion des jeunes diplômés à travers le programme Amal etc.) sont peu visibles, car sans effet réel sur les plus démunis. Trotsky avait raison lorsqu’il a écrit en 1926 que « La désillusion d’une partie considérable des masses opprimées dans les acquis immédiats de la révolution et le déclin de l’énergie et de l’activité révolutionnaire de classe engendre un regain de confiance parmi les classes contre-révolutionnaires » (9).
La révolution et la contre-révolution dans le monde arabe sont le produit de la lutte des classes. Ce sont les conditions matérielles d’existence inhumaines de larges fractions des couches populaires qui ont produit ces soulèvements. Le refus de la démocratie et la résistance à tout changement des bourgeoisies locales et de l’impérialisme, responsables de décennies entières d’exploitation et d’humiliation, montrent que la révolution est un combat de longue haleine. Mais la contre-révolution a également ses propres limites. Les États-Unis sont empêtrés dans une crise économique et financière dont ils n’arrivent pas à s’en sortir. La chambre des représentants a adopté le 13 juin 2011 un amendement interdisant d’utiliser les fonds pour financer l’intervention en Libye. Les États-Unis n’ont plus les moyens, comme il y a encore quelques années, de leurs ambitions. L’échec cuisant de leurs interventions en Irak et en Afghanistan sont des exemples de l’affaiblissement de l’impérialisme américain. L’Arabie Saoudite elle-même doit affronter le rejet du statu quo et la profonde aspiration au changement du peuple saoudien. Sur les réseaux sociaux, les jeunes s’expriment aussi et préparent l’avenir qui passera nécessairement par la contestation de la monarchie. La convergence des luttes des peuples du sud et du nord de la méditerranée peut ouvrir des perspectives plus lumineuses.
Et comme l’écrivait le romancier et journaliste yéménite Ahmad Zein dans sa lettre à Mohamed Bouazizi :
« Plus rien n’est impossible depuis que tu as ouvert la route avec ton corps qui continue de brûler comme une torche de lumière dans l’esprit des peuples ».
Mohamed Belaali
balaali.over-blog.com

lundi 27 juin 2011

L’Afghanistan : une toute autre histoire…

Barack Obama a été cité comme étant un ardent défenseur de l’escalade de la militarisation en Afghanistan. Il serait important de se pencher sur l’histoire récente de ce pays afin de comprendre le lien qui existe entre cette histoire et le rôle joué en coulisse par les USA.
Moins d’un mois après les attaques du 11 sept 2001, les dirigeants du gouvernement Bush ont entrepris une série de bombardements aériens contre l’Afghanistan, ce pays qui abritait Osama Ben Laden et son organisation terroriste Al Qaeda. Plus de vingt ans plus tôt, en 1980, les USA interviennent afin de stopper l’envahisseur russe, qui attaque l’Afghanistan, avec l’accord des plus virulents critiques en matière de politique étrangère américaine. Mais l’histoire n’est pas si simple.


L’histoire réelle

Depuis très longtemps le système d’acquisition des terres en Afghanistan est resté le même. Plus de 75% des terres appartenaient à de riches seigneurs – parmi lesquels on pouvait compter à peine 3% de propriétaires ruraux. Durant les années soixante une coalition révolutionnaire forme le parti démocratique du peuple (PDP). En 1973, le roi fut renversé. Le gouvernement qui le renversa s’est avéré être autocratique, corrompu et impopulaire. Il dut abandonner le pouvoir grâce aux actions du peuple, fortement assisté par l’armée.

Les militaires qui prirent le pouvoir invitèrent le PDP à former un nouveau gouvernement sous l’égide de Mohammed Taraki, un poète et écrivain. Il créera une coalition démocratique menée par un marxiste. Washington ne s’en inquiétera ni n’accusera l’URSS pour ce fait.


Le gouvernement Taraki légalisera les syndicats, facilitera l’accès aux services de santé ainsi qu’à la propriété. Il amorcera une campagne d’émancipation de la femme en offrant l’éducation publique autant à celle-ci qu’aux enfants de différentes tribus.

Un rapport du San Francisco Chronicles (du 17 novembre 2001) mentionnait que le régime Taraki avait créé à Kaboul une cité cosmopolite où 50% des universitaires étaient des femmes. Ces femmes se déplaçaient et conduisaient des voitures. Les artistes foisonnaient. Les gens étaient en paix.

Le gouvernement Taraki entreprit l’éradication de la culture de l’opium. Il abolira les dettes contractées par les agriculteurs et entreprit une réforme des terres. Les gens voyaient le futur de façon positive et avec espoir. Mais plusieurs opposants se manifestèrent. Ces « seigneurs des terres » s’opposèrent à cette réforme agricole et les fondamentalistes religieux refusèrent d’appuyer ce mouvement d’égalité des sexes ainsi que l’éducation des femmes et des enfants.

Sa politique égalitaire d’économie collective déplut à la sécurité nationale des USA et valut au gouvernement Taraki une intervention à grande échelle contre son pays, montée de toutes pièces par la CIA, des militaires pakistanais et Saoudiens ainsi que par les seigneurs du pays (mullah, trafiquants d’opium…) dépossédés de leurs anciens pouvoirs.

Hafizulla Amin, soupçonné avoir été embrigadé par le CIA lors de ses études en terre américaine, était à ce moment-là un haut-placé du gouvernement Taraki. En septembre 1979, il se saisit du pouvoir grâce à un coup d’état armé. Il fit exécuter Taraki, élimina l’opposition et annula toutes réformes et instaura un état religieux fondamentaliste islamique. Il fut renversé deux mois plus tard par le PDP secondé d’éléments sympathisants de l’armée. De la bouche même de Zbigniew Brezinski l’administration Carter soudoyait, à l’aide d’énormes sommes d’argent, le gouvernement en place en finançant les extrémistes musulmans. S’ensuivit de brutales attaques contre les écoles et les enseignants en milieu rural par des Moudjahidines corrompus.

Ceci se déroula avant l’intervention russe en Afghanistan. En 1979, le gouvernement du PDP, en état de siège, demande à Moscou l’envoi de troupes militaires afin de contenir le Moudjahidine (des guerriers islamistes) ainsi que les mercenaires privés venant de l’étranger (engagés et financés par la CIA). L’URSS, étant déjà engagée en Afghanistan à plusieurs niveaux comme l’industrie minière, l’éducation, l’agriculture et la santé, l’envoi de troupes leur semble alors naturel mais représentait évidemment des dangers plus importants. Il fallut plusieurs interventions de Kaboul avant que Moscou n’acquiesce à la demande.



Jihad et Talibans à la sauce CIA

L’intervention de l’URSS s’avérera être une opportunité en or pour les USA de transformer la résistance des seigneurs terriens en mouvement de résistance une guerre sainte afin d’expier les communistes athéistes en les expulsant hors du pays. Sur une période de plusieurs années les USA et l’Arabie Saoudite ont consacré 40$ milliards durant la guerre d’Afghanistan. La CIA et ses alliés ont recruté, équipé et entraîné près de 100 000 Moudjahidines provenant de 40 pays musulmans différents incluant le Pakistan, l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Algérie et l’Afghanistan. Parmi tous ceux qui ont répondu à l’appel il faut compter le millionnaire de droite Osama Ben Laden et sa bande.


Après l’échec d’une longue et pénible guerre, les Soviétiques évacuent le pays en 1999. On admet de façon générale que le gouvernement du PDP s’est effondré peu après le départ des Russes. Cependant, ce mouvement connaissait un niveau de popularité important et put alimenter une résistance durant au moins trois années – prolongeant ainsi la vie de l’Union Soviétique d’au moins une année.

Après avoir pris possession du pays, les Moudjahidines entrent en guerre entre eux. Ils ravagèrent les villes, terrorisèrent les citoyens, organisèrent des exécutions publiques massives, fermèrent les écoles, commirent des viols et réduirent Kaboul en ruine. En 2001, Amnistie Internationale rapportait que les Moudjahidines utilisaient le viol « afin de contrôler, intimider une population vaincue ainsi que pour récompenser les soldats. » Cette tribu de Moudjahidines criminalisés dut se trouver un moyen de se financer : ils forcèrent les paysans à planter à nouveau des plants d’opium. L’ISI du Pakistan – un petit frère de la CIA - mit en place des centaines de laboratoires de transformation d’héroïne partout dans le monde.

Créée et largement financée par la CIA la force armée milicienne des Moudjahidines avait maintenant une existence bien établie. Parmi ces Moudjahidines, plusieurs retournèrent dans leur pays (Algérie, Tchétchénie, Kosovo, Kashmire) commettant des attaques terroristes au nom d’Allah contre les diverses corruptions profanatiques.

En Afghanistan, dès 1995, une branche extrémiste des Sunis islamiques, les « Talibans » - fortement financés et conseillés par le ISI et la CIA, supportés par le parti politique islamique du Pakistan- ces Talibans se sont frayés un chemin jusqu’au pouvoir, s’emparant de presque tout le pays en s’adjoignant les tribus rebelles grâce aux menaces et à la corruption.

Les Talibans promettaient de mettre fin à la criminalité et à la rivalité qui était la caractéristique des actions menées par les Moudjahidines. Des meurtriers suspectés ainsi que des espions furent exécutés en public dans des stades à chaque mois. Les voleurs se voyaient amputés d’une main. Les Talibans condamnaient toutes formes « d’immoralité » ce qui incluait le sexe avant le mariage, l’adultère et l’homosexualité. Toutes musiques étaient hors la loi, le théâtre, les librairies, la littérature, l’éducation et la recherche scientifique.

Les Talibans ont instauré un règne de terreur religieuse en imposant une interprétation encore plus stricte que celle du clergé de Kaboul. Les hommes devaient porter la barbe et les femmes la burga ce qui les couvre de la tête aux pieds. Les gens qui ne se pliaient pas assez vite à ces règles étaient ramenés à l’ordre par le ministère de la Vertu. Une femme qui fuyait un mari violent ou qui se plaignait d’être battue était elle-même fouettée par les autorités théocratiques. Les femmes étaient tenues à l’écart de la vie publique, n’avaient pas accès à la majorité des soins de santé, ni à la scolarité, ni au travail en dehors du domicile. Les femmes jugées immorales étaient lapidées à mort ou brûlées vives.

Rien de tout cela n’inquiétait Washington qui s’entendait (on le savait) à merveille avec les Talibans. Pas plus tard qu’en 1999, les USA avaient sur leur liste de paie tous les dirigeants Talibans jusqu’au jour où le président W. Bush eut à se rallier l’opinion publique en octobre 2001 afin de bombarder l’Afghanistan. Et c’est à partir de ce moment, pas avant ni après, qu’il se mit à dénoncer l’oppression des femmes en Afghanistan. Mme Bush, Laura Bush, se présenta du jour au lendemain comme une ardente féministe en dénonçant devant le public les abus commis envers les femmes afghanes.

Si on devait attribuer un point positif au sujet des Talibans il faudrait mentionner qu’ils ont fait stopper les vols, viols et massacres organisés par les Moudjahidines. En 2000, les autorités talibanes ont mis un frein à la culture de l’opium dans les régions sous leur gouverne. Un effort qui fut jugé positivement par l’ONU. En sortant les Talibans du pays et en instaurant un gouvernement Moudjahidine – choisi évidemment par les pays de l’ouest – à Kaboul en décembre 2001 la production d’opium s’est accru de façon drastique. Les années de guerre qui ont suivi tuèrent des dizaines de milliers d’Afghans. Il faut aussi compter les pertes civiles attribuées aux troupes américaines et ceux qui sont morts de la faim, du froid et du manque d’eau potable.


La « guerre sainte » pour le pétrole et le gaz

 
Alors qu’ils affirmaient lutter contre le terrorisme, les leaders américains ont trouvé d’autres raisons, fort alléchantes, afin de pouvoir plonger encore plus profondément en Afghanistan : cette région est riche en pétrole et en gaz. Une dizaine d’année avant le 11 setembre 2001, le 18 mars 1991, le Time magazine rapportait que l’élite américaine voyait d’un bon œil l’idée d’installer de façon permanente une présence militaire en Asie Centrale.

La découverte d’une réserve importante de gaz et de pétrole au Kazakhstan et au Turkménistan servira de leurre alors que la chute de l’URSS permit une meilleure marge de manouvre afin de poursuivre une politique agressive dans cette partie du monde. Des compagnies américaines mirent la main sur 75% de ces réserves mais ils rencontrèrent un problème important : comment transporter ce butin hors de cette région isolée… ?

Les autorités américaines refusèrent d’utiliser le pipeline russe ni la route qui traverse l’Iran jusqu’au Golfe Persique. À la place ils explorèrent une suite de possibilités visant à installer un pipeline. On a pensé à traverser l’Azerbaïdjan, la Turquie jusqu’à la méditerranée ou bien, jusqu’à la Chine vers le Pacifique. Finalement, la route projetée par UNOCAL, une compagnie américaine, traversait l’Afghanistan et le Pakistan jusqu’à l’océan Indien. Les négociations intenses entreprises par cette compagnie auprès du régime Taliban ne porteront pas fruit. Mais en 1998, une compagnie argentine fit une offre compétitive pour la construction du pipeline. La guerre entreprise par W. Bush tomba à point pour la compagnie américaine qui voyait ses chances d’obtenir le contrat subitement, croître.

Il est intéressant de constater que ni l’administration Clinton ni celle de W. Bush n’avaient placé l’Afghanistan sur sa liste de pays « producteur de terroristes » même s’ils savaient Ben Laden protégé par les Talibans d’Afghanistan car il aurait été impossible politiquement pour Washington de négocier avec Kaboul un traité au sujet d’un pipeline.

En somme, les USA avaient, avant le 11 septembre 2001, entrepris de s’en prendre aux Talibans rendant ainsi le gouvernement de Kaboul complaisant à son égard. Ceci permettra une présence armée des USA en Asie Centrale. Les événements du 11 septembre 2001 auront donné des ailes au projet d’invasion militaire en précipitant l’opinion publique américaine directement vers l’acceptation de cette idée.

Il est facile d’être d’accord avec John Ryan lorsqu’il affirme : « Si Washington avait laissé le gouvernement marxiste de Taraki tranquille, il n’y aurait pas eu d’armées de Moudjahidines, ni d’interventions de l’URSS, ni de guerre pour détruire l’Afghanistan ni d’Osama Ben Laden et encore moins de 11 septembre. » Mais cela est trop demander à Washington : laisser en paix un gouvernement progressiste de gauche qui était en train d’organiser une économie autour des besoins collectifs d’une nation, plutôt que de bâtir des richesses privées.

L’intervention des USA en Afghanistan n’a prouvé rien de plus que bien d’autres interventions organisées par les USA : celles du Cambodge, de l’Angola, du Mozambique, de l’Éthiopie, du Nicaragua, du Panama et de bien d’autres pays encore. Le but poursuivi est toujours le même : annihiler l’émancipation d’un pays qui vise l’égalité sociale et mettre en place une idéologie de réforme économique. Et par-dessus tout, ces interventions ont fait naître des éléments négatifs du passé et laissé l’économie et la vie des gens en ruine.

La guerre contre l’Afghanistan, ce pays déjà brûlé par les guerres et à l’économie dévastée continue d’être « commercialisée » par les autorités américaines avec en prime cette lutte contre le terrorisme. Même s’il s’agissait du vrai but visé, il ne faut pas se laisser leurrer et oublier les détails suivants… La destruction d’un gouvernement de gauche, s’accaparer d’un des derniers plus vastes réservoirs de pétrole au monde et, une fois de plus, occuper militairement et activement un pays étranger.

À côté de tout ça le message de « changement » d’Obama semble bien vide de sens…
Michael Parenti
Mondialisation.ca,

samedi 25 juin 2011

Les révolutions arabes nous donnent de la force

samedi 25 juin 2011
Aucun régime au monde ne peut se soustraire à la possibilité de tomber quand certaines conditions sont réunies mais il n’est jamais arrivé qu’un régime politique tombe de lui-même, en l’absence d’une action qui vise à le renverser.
Lire l’histoire des révolutions est très riche en enseignements mais quand une révolution se déroule maintenant, elle apporte ses propres enseignements.
Ainsi en est-il des révolutions que mène actuellement notre peuple arabe. Elles apportent ce que doit apprendre toute révolution qui se déroule en cette ère de mondialisation et d’internet. Mues par de formidables masses humaines qui croissent et gagnent en force à un rythme inconnu auparavant, elles tirent leur force d’un mouvement social- celui des gens ordinaires- qui porte en lui toute la diversité des courants de pensée et d’action qui aspirent au changement. C’est, en pratique, l’écrasante majorité de la société. Les révolutions arabes se déroulent conformément à la loi qui préside à la naissance des révolutions : ce moment où les opprimés n’acceptent plus leur statut d’opprimés et où les oppresseurs deviennent incapables de se maintenir au pouvoir en usant des mêmes méthodes d’oppression. Nous vivons alors ce que l’on peut appeler « le dernier quart d’heure des dictatures ». 

Ces révolutions nous donnent à voir comment des régimes arabes oppressifs et injustes, réputés invulnérables, se fissurent, se désagrègent avant de s’effondrer. Elles nous donnent aussi à voir comment les gens -tous les gens, le peuple- créent des situations où l’institution militaire est, comme cela s’est passé en Tunisie et en Egypte, placée devant un choix incontournable et excluant toute voie médiane : abandonner le sommet du régime ou affronter le peuple. Le peuple, dans cette situation nouvelle qu’il a créée, devient alors le seul détenteur de la légimité, légitimité qui se traduit par la conquête de places fortes au sein même du régime, dans l’armée aussi bien que dans des centres de décision économique, médiatique, judiciaire, religieux etc.
Dans de tels moments, quand la tyrannie s’exerce de façon plus féroce que jamais et que se multiplient sans frein les atteintes à la dignité humaine et nationale, la colère et le sentiment d’humiliation longtemps réprimés chez le peuple deviennent une force qui secoue les fondements du régime et l’amène à l’effondrement total ou partiel. Nous entrons alors dans une ère de transformation rapide.
Il est difficile de croire que les révolutions qui ont éclaté en Tunisie et en Egypte soient l’œuvre planifiée d’une seule force, quelle qu’elle soit. Tout en elles, en effet, indique qu’elles sont mouvement spontané et là, il faut souligner les façons dont Twitter , Facebook, Internet de façon générale ainsi que les chaînes satellitaires pour transmettre des images prises sur le vif, sont devenues, entre les mains de la jeunesse de Tunisie, d’Egypte et d’autres partie du monde arabe , de formidables instruments d’information, d’échange et de coordination de la parole et de l’action, non seulement à l’échelle d’un pays mais dans un espace qui embrasse le monde arabe dans son ensemble.
L’usage des moyens de communication les plus avancés est la marque d’une jeunesse arabe qui monte et aspire à extirper le monde arabe de l’état de morcellement , d’archaïsme et d’écrasement des libertés qui pèse sur lui depuis si longtemps. Il porte en lui -au moins pour ce qu’il nous est donné de constater maintenant et en attendant que se dessine de façon plus nette le cours des choses - la volonté des peuples arabes d’édifier un ordre social et politique où règneront la dignité des citoyens, la démocratie et le pluralisme.    Pour le moment, nous ne pouvons pas faire beaucoup plus que de vivre intensément en esprit et en émotion ce qui se passe. Chacun de nous aspire à être dans ces lieux où se déroule l’action libératrice arabe, dans ces lieux baptisés « Place de la Libération » et précisément, au sein même du Caire. Mais en dépit de tout cela, nous sommes beaucoup plus que de simples spectateurs de ces révolutions, car ces révolutions ne nous sont pas étrangères, ce sont nos révolutions, une partie intégrante de notre combat pour la Libération. Notre désir d’y participer activement, cet élan qui nous porte spontanément vers elles précède souvent nos positions politiques officielles mais il porte en lui une chose que rien ne peut altérer : l’authenticité. Ce sont des révolutions qui apportent à notre combat un souffle nouveau, un souffle porté par une vision qu’on s’était empressé, ces dernières années, de croire moribonde mais qui renaît maintenant avec plus avec plus de force que jamais : c’est la dimension arabe.
Pour compléter le tableau des révolutions arabes, il y a cette image qu’il ne nous a pas été donné de voir depuis des décennies, celle, pitoyable, d’un Israël que rongent le désespoir et le sentiment de la défaite. Une telle chose n’est pas étonnante quand on sait qu’Israël est totalement privé de perspectives d’avenir et que d’ores et déjà s’accélère pour lui la perte irrémédiable de ce qui faisait sa force et son influence en tant qu’entité.
Il faut dire que pour poser l’équation qui a fait prévaloir la force et l’arrogance d’Israël durant ces soixante dernières années, parler de sa puissance militaire et de la solidité de son front intérieur n’est pas suffisant , il y a dans la configuration stratégique en place un donnée essentielle : c’est la faiblesse chronique des Arabes, faiblesse qui s’est traduite et cristallisée dans les accords de Camp David avec l’Egypte et ceux d’Oslo avec l’OLP, ces derniers étant le rejeton des premiers, conclus à une époque où selon les termes de Shimon Pérès tentant de les justifier aux yeux de l’opinion israélienne, l’OLP était au « summum de sa faiblesse ».
Aujourd’hui, à la suite du véto étasunien apposé au projet de résolution de l’Autorité Palestinienne déposé au Conseil de Sécurité et condamnant la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem, nous ne pouvons que constater l’érosion de la capacité de pression des Américains sur les Palestiniens, érosion qui n’a pas d’autre cause que la perte de l’allié principal des USA et d’Israël dans la région : Hosni Moubarak.
Ce dernier eût-il été toujours en place, constatent amèrement les Américains au plus haut niveau, il eût étouffé l’idée même de ce projet. Les exemples de la soumission des régimes arabes dictatoriaux aux desseins stratégiques des Usa et d’Israël sont innombrables. Parmi ces exemples, les révélations de Wikileaks et, plus récemment, ce que la révolution égyptienne a révélé en levant le voile sur les liens multiples, économiques, énergétiques, militaires et stratégique du régime de Moubarak avec Israël, liens qui s’insèrent dans la stratégie américaine dans la région.  
Une des grandes vérités touchant au combat contre le projet sioniste , projet colonialiste, raciste et belliqueux , est qu’il ne suffit pas que la cause du camp palestinien et arabe soit juste pour qu’elle triomphe, car une cause aussi juste soit-elle a besoin d’un état des forces en présence qui la protège et lui offre les conditions de sa réalisation. 
La chute de régimes arabes importants aux niveaux régional et mondial inaugure, en rupture nette avec le passé, une ère de changements de grande ampleur car ces régimes et en particulier le régime égyptien, étaient des pièces essentielles dans le dispositif belliqueux et agressif de l’axe américano-israélien. Que ce dispositif se fissure maintenant montre qu’aucun régime fondé sur la falsification historique, la conquête militaire, la colonisation et la purification ethnique et raciale n’est capable d’affronter les peuples. 
Un fait marquant dans les positions israéliennes aujourd’hui est qu’elles sont comme frappée d’abattement et d’absence totale de vision devant les tempêtes soulevées par les peuples arabes. Dans ce contexte, Il n’est pas étonnant d’entendre Netanyhahou lui-même exprimer ouvertement son inquiétude de constater qu’Israël non seulement perd des positions et de l’influence dans le monde mais reste exposé au danger de perdre jusqu’à sa légitimité internationale. Cet état de fait n’est pas le fruit du hasard mais le résultat de l’action menée par nous, les Palestiniens, les peuples arabes et toutes les personnes éprises de liberté dans le monde. 
Avec l’effondrement des régimes de Ben Ali et de Moubarak et les secousses subies par la plupart des régimes arabes s’effrite tout un discours trompeur qui désigne les mouvements de résistance, ces forces qui refusent l’hégémonie américano-israélienne dans la région, comme l’ennemi principal des peuples arabes. A la place de ce discours périmé, une vision juste des choses est en train de gagner en force, qui refuse que le fond du conflit à l’échelle de la région soit posé en termes ethniques, religieux ou sectaires et que l’Iran, entre autres tentatives de diversion, soit désigné comme la grande menace. Elle s’oppose à l’invasion américaine de l’Irak et aux projets de mainmise sur la région.
Elle remet les choses à leur place, à savoir que le fond du conflit est constitué par la conquête sioniste de la Palestine, par les projets hégémoniques de l’axe américano-israélien sur la région et par l’asservissement de régimes négateurs de la volonté des peuples aux desseins de cet axe. Cette vision qui éclaire les vrais enjeux est portée par l’irruption des peuples arabes sur la scène politique mais ces peuples ne sont pas masses compactes mesurables seulement en quantité. Ce sont des sociétés qui s’affirment dans toute la diversité de leurs composantes sociales et intellectuelles, qui joignent côte à côte dans le combat pour la démocratie et le pluralisme, femmes et hommes, laïques comme religieux, libéraux comme forces de gauche et nationalistes arabes. Ces masses sont les peuples arabes qui ont décidé de prendre leur destin en main afin de le conduire vers un avenir de liberté, d’état de droit et de dignité du citoyen.
En tant que Palestiniens et pour ce qui a trait à notre lutte, nous observons que les grands équilibres dans la région ont changé et qu’ils sont appelés à changer encore plus profondément. Il va sans dire que nos droit fondamentaux en tant que Palestiniens restent les mêmes et que l’essence de notre combat reste la même, mais il est clair que nous nous dirigeons vers une situation dans la région où les antagonismes sont posés en termes nouveaux. Nous n’avons plus affaire à une confrontation entre armées mais à un combat opposant la volonté des peuples- ainsi que des pouvoirs nouveaux issus de cette volonté et investis de responsabilités nouvelles- à un régime militariste et belliqueux d’essence colonialiste et raciste.
Nous, Palestiniens, sommes un peuple engagé dans un combat incessant depuis la mise en place du projet sioniste dans la région en 1948. Nous avons connu des moments de flux et de reflux, mais nous n’avons jamais perdu de vue le but ultime de notre lutte, celui de notre libération, celui de la restauration du droit à notre terre, la terre de Palestine. Face à des ennemis implacables, aucun répit, aucun relâchement ne nous ont été permis et, conformément au droit et au devoir que nous dicte notre situation de peuple opprimé, nous avons usé de toutes les formes de lutte afin de restaurer l’ensemble de nos droits au premier plan desquels il y a le retour des réfugiés, la fin de l’occupation, la libération des prisonniers et le droit à l’autodétermination.

C’est cette lutte que nous, masses palestiniennes de l’intérieur, menons en célébrant, chaque année le 30 mars et cela depuis 1976, la Journée de la Terre. Cette célébration qui gagne en ampleur chaque année, secouant toujours plus fort les chaînes de l’oppression, est un des hauts lieux de notre lutte et rappel que nulle force, nul régime ne sont capables d’affronter un peuple déterminé à recouvrer ses droits inaliénables.
Les révolutions arabes sont pour nous, peuple palestinien, source de plus de force, d’unité et de capacité à agir sur les évènements. Elles démontrent de façon plus nette que jamais qu’aucun équilibre fondé sur l’injustice ne peut prétendre à la pérennité. 
* Ameer Makhoul est prisonnier politique dans l’Etat d’Israël. Responsable associatif et politique, il a été arrêté le 6 mai 2010, suite à une descente nocturne à son domicile familial, à Haïfa, opérée par divers services sécuritaires israéliens. Condamné à 9 ans de prison ferme, suite à des « aveux » arrachés par la torture physique et morale, Ameer n’a cessé de proclamer que son arrestation et détention sont politiques et visent à décapiter la direction politique et civile des Palestiniens de 48.
Ameer Makhoul
Traduction de l’arabe : Najib Aloui

vendredi 24 juin 2011

Le printemps européen : l’agonie du capitalisme (Countercurrents)


Rome. C’est un processus d’accumulation, la fin du capitalisme mondial : d’abord le déclin et la dégénérescence, et maintenant le capitalisme cannibale, impitoyable et cupide qui se dévore lui-même avec la rapidité d’un tire-bouchon qui s’enfonce en spirale. Aujourd’hui on voit bien qu’il n’en a plus pour longtemps et c’est tant mieux.
Comme autrefois en Italie le parti communiste italien a fini par mourir et comme la révolution française a fini par perdre la force qui l’animait, les événements actuels prouvent que le capitalisme, le système capitaliste lui aussi, a perdu la force vitale dont il prétendait être animé. Aujourd’hui un nombre croissant de capitalistes sont arrivés à une situation de si salvi chi puo, chacun pour soi. Plus personne ne peut affirmer que le capitalisme est une idéologie politique, sociale et économique qui fait avancer la société.
Devant le désastre actuel du système capitaliste, on peut dire que l’idéologie capitaliste, sa promesse de bien-être social, était fausse depuis le début. On ne peut plus défendre le capitalisme de bonne foi. Marx avait raison, il y a plus d’un siècle et demi : le capitalisme s’est détruit à force d’excès et de cupidité sans limite.
A l’arrière-plan de ce que je préfère appeler le printemps méditerranéen plutôt que le printemps européen il y a de nombreux symptômes d’une épidémie de rejet du système capitaliste qui se propage à toute allure. La relation entre les mouvements de jeunes espagnols atteints de la maladie qui campent sur les places de leur pays est transversale. Son dénominateur commun est l’anti-système, ce qui à mon sens signifie anti-capitalisme, même s’ils n’en sont pas encore conscients.

Le rejet de ce qu’est et a été l’Europe. La fièvre a gagné toute l’Europe du sud, du Portugal à la Grèce. L’atmosphère au Portugal et en Espagne est presque identique à celle de la Grèce où les travailleurs, surtout les jeunes, refusent de payer pour la folle cupidité du capitalisme. Et il y a des similarités avec les renversement des systèmes en Tunisie et en Egypte. Et maintenant en Italie, la base -la jeunesse et les travailleurs, les chômeurs et les personnes sous-payées et sous-employées- exige les mêmes droits que ceux que réclament les manifestants d’Espagne, du Portugal et de la Grèce.
C’est devenu contagieux. Une fièvre. Le monde méditerranéen brûle : on revendique la démocratie économique, la justice politique et la paix. En Espagne, real democracia ya ! La démocratie tout de suite. Le temps de l’indifférence semble être loin derrière. La société s’est réveillée. Les Indignados espagnols, ces Don Quichotte modernes, ont occupé 60 places d’Espagne. Le mouvement des Indignés du Portugal est le même. Le mouvement est acclamé et imité par les Grecs et les Italiens. En France ils ont occupé brièvement la place de la Bastille. Le capitalisme devrait trembler. Car quand finit l’indifférence commence l’activisme social. De fait la révolution est déjà en route.
Il est clair que le capitalisme ne peut pas changer de nature. Le mot réforme est devenu obscène car aujourd’hui il signifie : tout changer pour que rien ne change. La réforme a pris le sens de changer de vitesse pour que le fardeau de la crise économique soit supporté toujours plus par les plus faibles et les moins protégés de la société.
Qui sont les plus faibles et les moins protégés ? Comme toujours dans l’histoire sociale depuis plus de cent ans de capitalisme rampant, déréglé et excessif, ce sont les classes laborieuses. Ironiquement aujourd’hui cette classe est plus importante que jamais. Elle comprend maintenant une grande partie de l’ancienne classe moyenne. En même temps cependant, la classe dirigeante capitaliste a rétréci jusqu’à atteindre le chiffre odieux de un pour cent de la population qui confisque la richesse produite par la société et s’en sert pour asservir et humilier les classes les plus faibles.
En Italie, les symptômes de la révolution socio-politique en marche ont fait tout à coup une entrée fracassante sur la scène. En Italie on a parlé de tout : les salaires qui diminuent, les prix qui montent, les retraites qui diminuent, les travailleurs qui travaillent de plus en plus dur, l’insécurité qui s’accroît, le chômage qui augmente ainsi que le nombre de travailleurs précaires et l’émigration croissante des diplômés Italiens des grandes universités vers des cieux plus cléments.
Où que vous tourniez le regard en Europe vous entendez les mêmes cris d’indignation. Alors que la déroute financière menace l’Europe méditerranéenne, les Indignés crient de plus en plus fort. Ce qui au début ressemblait juste à un autre mouvement de protestation comme mai 68, a changé de vitesse et est entré dans quelque chose qui fait penser au calme avant la tempête, une période encore non violente mais prégnante d’une dissidence opiniâtre et persistante qui est en train de se transformer rapidement en catastrophe socio-politique. En Espagne, au Portugal, en Italie, en Grèce, pendant que l’élite politique lutte pour relever l’économie du désastre où elle l’a plongée, la vie quotidienne devient de plus en plus dure ; que ce soit politiquement, socialement ou économiquement. Aujourd’hui les manifestations non violentes semblent être sur le point de basculer dans la violence.
Faillite de la dette, impossibilité de négocier les bonds d’état, plans de sauvetage sans effets et incapacité de restructurer les dettes nous menacent. Dans cette ambiance eschatologique les Indignés apparaissent tout à coup. Comme s’ils arrivaient de nulle part, les jeunes éduqués des universités reliés par Internet, notamment italiens et espagnols, dont beaucoup vivent encore chez leurs parents, sont tous parfaitement conscients que leur pays d’après la bulle, a peu à leur offrir si ce n’est rien du tout alors que le chômage atteint des records, que les emplois précaires deviennent la norme et que les services de la santé sont restreints.
Jusqu’à présent leurs revendications ont été modestes : ils demandent que l’élite politicienne rende des comptes et réclament de nouvelles lois électorales pour mettre fin au faux semblant de bi-partisme espagnol et aux systèmes politiques dénaturés de l’Italie et de la Grèce. Une réforme électorale est une exigence modeste de la part d’une génération habituellement qualifiée de génération perdue dans le sud de l’Europe.
Dans l’autre camp, en Eurolandia, comme aux USA, les politiciens et les banquiers font face à la crise économique main dans la main.
C’est pourquoi on est surpris d’entendre des manifestants dire : "Nous ne sommes pas contre le système mais nous voulons un changement dans le système. Nous voulons un changement mais pas plus tard ; nous voulons un changement tout de suite. Nous exigeons un changement et nous le voulons maintenant." Mais même cette voix du peuple n’est pas entendue.
Dans cette ambiance de désespoir socio-économique, la réforme semble suffisante pour le futur immédiat. Mais je pense que des revendications beaucoup plus fondamentales encore inconscientes dans la société vont apparaître et que la pression monte avec chaque jour qui passe. Nous savons qu’en principe les gens ne se rebellent pas facilement. Les gens font tout ce qu’ils peuvent pour éviter les vrais conflits et autres soulèvements sociaux ; ils vont même jusqu’à faire des compromis avec un état policier fasciste.
De l’autre côté de la barrière, les gouvernements d’aujourd’hui sont conscients qu’il y de la mutinerie dans l’air. C’est pourquoi il se sont armés de toute une série de lois illégales et anticonstitutionnelles pour l’écraser. Il est clair qu’à ce stade, l’alternative à un renversement du système corrompu d’aujourd’hui est un état policier permanent qui s’il parvient à améliorer encore son efficacité pourrait durer des milliers d’années.
L’acceptation de la légitimité du Pouvoir, l’indifférence aux écarts du Pouvoir et la passivité devant les menaces du Pouvoir contre des ennemis extérieurs semble avoir atteint son apogée. Tout le monde reconnaît qu’un Pouvoir qui est devenu fou doit être renversé. La fin prévisible de l’acceptation et de la passivité pourrait engendrer une sorte d’explosion du monde que nous n’avons jamais connue. Le choc entre le ,peuple et les systèmes corrompus semble logiquement inévitable.

En même temps et sur un autre front, de plus en plus de gens perdent la foi qu’ils avaient dans la non violence en dépit du fait que le capitalisme lui-même est extrêmement violent. Si on n’est pas poli et aimable, il y a des gens qui trouvent qu’on est violent. Mais la plus grande violence est dans business as usual (les affaires avant tout) et dans le capitalisme qui dévore tout, qui détruit les travailleurs, les forêts et les océans. Nous sommes entourés par une violence normalisée et nous ne la voyons plus. S’opposer frontalement à la violence normalisée n’est pas un acte violent ; c’est un acte nécessaire.
Pourtant beaucoup de gens disent qu’il faut travailler de l’intérieur du système, c’est à dire de l’intérieur du système capitaliste. Mais tout le monde sait qu’on ne peut pas tout avoir. On ne peut pas avoir l’air conditionné sans utiliser de l’énergie. Il ne faut pas être économiste pour comprendre que la croissance économique illimitée n’est pas viable. Le changement climatique est une réalité, de sorte que des changements drastiques vont se produire dans ce domaine qu’on le veuille ou non.
Le mot romantique "Révolution" terrifie la plupart des gens. Il y a en effet de bonnes raisons de s’en méfier. Depuis les temps héroïques des révolutions françaises et étasuniennes et de la grande révolution russe, le monde a dégénéré. La révolution des étudiants des années 1960, tout en ayant eu une influence durable à beaucoup d’égards, s’est désagrégée dans le contrecoup de la guerre du Vietnam. La soi-disant Révolution Orange en Ukraine était en fait un des exemples de l’abus du terme révolution par une classe politique.
Si nous écartons l’idée de révolution armée, nous ne devons pourtant pas confondre une révolution avec de simples réformes ou une insurrection armée. Une insurrection est une affaire locale, généralement spontanée et qui a un seul but. La réforme est un simple ajustement que font les dirigeants pour se maintenir au pouvoir comme on l’a vu encore et encore dans la Russie tsariste. Le plus souvent les réformes sont insuffisantes, arrivent trop tard, et sont neutralisées par des développements négatifs dans d’autres domaines.
La résistance à l’oppression entraîne une rupture entre les oppresseurs et les opprimés. C’est le début de la révolution. Ce qui caractérise la révolution c’est qu’elle est graduelle et insaisissable. On ne se rend pas compte qu’on est en révolution et pourtant on y est déjà.
L’acte de résistance et de rébellion contre un pouvoir injuste demeure un leitmotiv de l’histoire de l’humanité. Etant donné cette tradition, les dirigeants actuels de l’Europe doivent se demander quelle forme prendra la prochaine explosion et quand elle se produira. Car lorsque le fossé entre les dirigeants et le peuple devient insurmontable, que le peuple effrayé réapprend la solidarité sociale et qu’une résistance générale apparaît, la révolution se produit inévitablement. Lorsqu’un peuple est parvenu à maturité, le passage d’une étape à l’étape suivante de la chaîne dialectique est historiquement inéluctable. Une fois qu’il a commencé, on ne peut tout simplement pas arrêter un tel processus.
Les masses opprimées des USA et d’Europe ont jusqu’à présent semblé étonnamment peu concernées par la perte de leurs libertés. La plupart écarte l’idée de rébellion. De toutes formes de rébellion. Beaucoup voient encore les USA et l’Europe comme le berceau de la démocratie et de la liberté. Et si, par exemple aux USA -une super-puissance chancelante, décadente et au bord du désastre- le peuple se rebellait contre la longue et graduelle contre-révolution en Amérique sur laquelle les historiens ne se sont pas encore beaucoup penchés ? Et si une vraie révolution éclatait en Grèce et gagnait tout l’occident ? Est-ce de la science fiction, de s’imaginer le peuple descendant dans la rue ? L’idée d’une révolution est-elle si incongrue ?
La mondialisation a accéléré les crises des systèmes politiques nationaux traditionnels en réorganisant et transformant la nature du pouvoir et en le déléguant a des organisations politiques internationales. Les institutions de l’Union Européenne -La Commission européenne, le Conseil européen, la Banque Centrale européenne- ne sont pas des représentants démocratiques élus par des majorités populaires. Elles représentent au contraire des structures bureaucratiques et technocratiques destinées à favoriser l’hégémonie du capitalisme à une échelle continentale et planétaire. Pendant que le processus révolutionnaire s’amorce à l’arrière plan, l’Europe tente de se créer un espace vital personnel qui lui permette de s’approprier le plus possible de ressources planétaires. La taille de cet espace sera déterminée par la capacité de l’Union Européenne à développer un nouveau régime d’accumulation en intégrant des territoires, des capitaux et des travailleurs/consommateurs. En fait la vraie révolution de l’unification des marchés mondiaux n’est pas la révolution libérale tant vantée mais au contraire une révolution financière aux dépens de tous les peuples qui bordent la Méditerranée.
Les protestataires du monde entier n’ont pas encore réalisé que le facteur qui a accéléré la transformation des marchés et la dégradation de la situation des salariés enregistrés ces dernières années a été la dérégulation sauvage des mécanismes qui gouvernaient les transactions financières. Cette dérégulation a entraîné le passage d’une économie basée sur la productivité du système industriel à une économie droguée reposant sur les transactions financières et monétaires au seul profit de 1% de la population mondiale.


Gaither Stewart
Gaither Stewart est un éminent journaliste, ses écrits politiques, littéraires et culturels ont été publiés (et traduits) sur beaucoup de sites Internet et dans la presse écrite.
Traduction : Dominique Muselet pour LGS