vendredi 24 juin 2011

Le printemps européen : l’agonie du capitalisme (Countercurrents)


Rome. C’est un processus d’accumulation, la fin du capitalisme mondial : d’abord le déclin et la dégénérescence, et maintenant le capitalisme cannibale, impitoyable et cupide qui se dévore lui-même avec la rapidité d’un tire-bouchon qui s’enfonce en spirale. Aujourd’hui on voit bien qu’il n’en a plus pour longtemps et c’est tant mieux.
Comme autrefois en Italie le parti communiste italien a fini par mourir et comme la révolution française a fini par perdre la force qui l’animait, les événements actuels prouvent que le capitalisme, le système capitaliste lui aussi, a perdu la force vitale dont il prétendait être animé. Aujourd’hui un nombre croissant de capitalistes sont arrivés à une situation de si salvi chi puo, chacun pour soi. Plus personne ne peut affirmer que le capitalisme est une idéologie politique, sociale et économique qui fait avancer la société.
Devant le désastre actuel du système capitaliste, on peut dire que l’idéologie capitaliste, sa promesse de bien-être social, était fausse depuis le début. On ne peut plus défendre le capitalisme de bonne foi. Marx avait raison, il y a plus d’un siècle et demi : le capitalisme s’est détruit à force d’excès et de cupidité sans limite.
A l’arrière-plan de ce que je préfère appeler le printemps méditerranéen plutôt que le printemps européen il y a de nombreux symptômes d’une épidémie de rejet du système capitaliste qui se propage à toute allure. La relation entre les mouvements de jeunes espagnols atteints de la maladie qui campent sur les places de leur pays est transversale. Son dénominateur commun est l’anti-système, ce qui à mon sens signifie anti-capitalisme, même s’ils n’en sont pas encore conscients.

Le rejet de ce qu’est et a été l’Europe. La fièvre a gagné toute l’Europe du sud, du Portugal à la Grèce. L’atmosphère au Portugal et en Espagne est presque identique à celle de la Grèce où les travailleurs, surtout les jeunes, refusent de payer pour la folle cupidité du capitalisme. Et il y a des similarités avec les renversement des systèmes en Tunisie et en Egypte. Et maintenant en Italie, la base -la jeunesse et les travailleurs, les chômeurs et les personnes sous-payées et sous-employées- exige les mêmes droits que ceux que réclament les manifestants d’Espagne, du Portugal et de la Grèce.
C’est devenu contagieux. Une fièvre. Le monde méditerranéen brûle : on revendique la démocratie économique, la justice politique et la paix. En Espagne, real democracia ya ! La démocratie tout de suite. Le temps de l’indifférence semble être loin derrière. La société s’est réveillée. Les Indignados espagnols, ces Don Quichotte modernes, ont occupé 60 places d’Espagne. Le mouvement des Indignés du Portugal est le même. Le mouvement est acclamé et imité par les Grecs et les Italiens. En France ils ont occupé brièvement la place de la Bastille. Le capitalisme devrait trembler. Car quand finit l’indifférence commence l’activisme social. De fait la révolution est déjà en route.
Il est clair que le capitalisme ne peut pas changer de nature. Le mot réforme est devenu obscène car aujourd’hui il signifie : tout changer pour que rien ne change. La réforme a pris le sens de changer de vitesse pour que le fardeau de la crise économique soit supporté toujours plus par les plus faibles et les moins protégés de la société.
Qui sont les plus faibles et les moins protégés ? Comme toujours dans l’histoire sociale depuis plus de cent ans de capitalisme rampant, déréglé et excessif, ce sont les classes laborieuses. Ironiquement aujourd’hui cette classe est plus importante que jamais. Elle comprend maintenant une grande partie de l’ancienne classe moyenne. En même temps cependant, la classe dirigeante capitaliste a rétréci jusqu’à atteindre le chiffre odieux de un pour cent de la population qui confisque la richesse produite par la société et s’en sert pour asservir et humilier les classes les plus faibles.
En Italie, les symptômes de la révolution socio-politique en marche ont fait tout à coup une entrée fracassante sur la scène. En Italie on a parlé de tout : les salaires qui diminuent, les prix qui montent, les retraites qui diminuent, les travailleurs qui travaillent de plus en plus dur, l’insécurité qui s’accroît, le chômage qui augmente ainsi que le nombre de travailleurs précaires et l’émigration croissante des diplômés Italiens des grandes universités vers des cieux plus cléments.
Où que vous tourniez le regard en Europe vous entendez les mêmes cris d’indignation. Alors que la déroute financière menace l’Europe méditerranéenne, les Indignés crient de plus en plus fort. Ce qui au début ressemblait juste à un autre mouvement de protestation comme mai 68, a changé de vitesse et est entré dans quelque chose qui fait penser au calme avant la tempête, une période encore non violente mais prégnante d’une dissidence opiniâtre et persistante qui est en train de se transformer rapidement en catastrophe socio-politique. En Espagne, au Portugal, en Italie, en Grèce, pendant que l’élite politique lutte pour relever l’économie du désastre où elle l’a plongée, la vie quotidienne devient de plus en plus dure ; que ce soit politiquement, socialement ou économiquement. Aujourd’hui les manifestations non violentes semblent être sur le point de basculer dans la violence.
Faillite de la dette, impossibilité de négocier les bonds d’état, plans de sauvetage sans effets et incapacité de restructurer les dettes nous menacent. Dans cette ambiance eschatologique les Indignés apparaissent tout à coup. Comme s’ils arrivaient de nulle part, les jeunes éduqués des universités reliés par Internet, notamment italiens et espagnols, dont beaucoup vivent encore chez leurs parents, sont tous parfaitement conscients que leur pays d’après la bulle, a peu à leur offrir si ce n’est rien du tout alors que le chômage atteint des records, que les emplois précaires deviennent la norme et que les services de la santé sont restreints.
Jusqu’à présent leurs revendications ont été modestes : ils demandent que l’élite politicienne rende des comptes et réclament de nouvelles lois électorales pour mettre fin au faux semblant de bi-partisme espagnol et aux systèmes politiques dénaturés de l’Italie et de la Grèce. Une réforme électorale est une exigence modeste de la part d’une génération habituellement qualifiée de génération perdue dans le sud de l’Europe.
Dans l’autre camp, en Eurolandia, comme aux USA, les politiciens et les banquiers font face à la crise économique main dans la main.
C’est pourquoi on est surpris d’entendre des manifestants dire : "Nous ne sommes pas contre le système mais nous voulons un changement dans le système. Nous voulons un changement mais pas plus tard ; nous voulons un changement tout de suite. Nous exigeons un changement et nous le voulons maintenant." Mais même cette voix du peuple n’est pas entendue.
Dans cette ambiance de désespoir socio-économique, la réforme semble suffisante pour le futur immédiat. Mais je pense que des revendications beaucoup plus fondamentales encore inconscientes dans la société vont apparaître et que la pression monte avec chaque jour qui passe. Nous savons qu’en principe les gens ne se rebellent pas facilement. Les gens font tout ce qu’ils peuvent pour éviter les vrais conflits et autres soulèvements sociaux ; ils vont même jusqu’à faire des compromis avec un état policier fasciste.
De l’autre côté de la barrière, les gouvernements d’aujourd’hui sont conscients qu’il y de la mutinerie dans l’air. C’est pourquoi il se sont armés de toute une série de lois illégales et anticonstitutionnelles pour l’écraser. Il est clair qu’à ce stade, l’alternative à un renversement du système corrompu d’aujourd’hui est un état policier permanent qui s’il parvient à améliorer encore son efficacité pourrait durer des milliers d’années.
L’acceptation de la légitimité du Pouvoir, l’indifférence aux écarts du Pouvoir et la passivité devant les menaces du Pouvoir contre des ennemis extérieurs semble avoir atteint son apogée. Tout le monde reconnaît qu’un Pouvoir qui est devenu fou doit être renversé. La fin prévisible de l’acceptation et de la passivité pourrait engendrer une sorte d’explosion du monde que nous n’avons jamais connue. Le choc entre le ,peuple et les systèmes corrompus semble logiquement inévitable.

En même temps et sur un autre front, de plus en plus de gens perdent la foi qu’ils avaient dans la non violence en dépit du fait que le capitalisme lui-même est extrêmement violent. Si on n’est pas poli et aimable, il y a des gens qui trouvent qu’on est violent. Mais la plus grande violence est dans business as usual (les affaires avant tout) et dans le capitalisme qui dévore tout, qui détruit les travailleurs, les forêts et les océans. Nous sommes entourés par une violence normalisée et nous ne la voyons plus. S’opposer frontalement à la violence normalisée n’est pas un acte violent ; c’est un acte nécessaire.
Pourtant beaucoup de gens disent qu’il faut travailler de l’intérieur du système, c’est à dire de l’intérieur du système capitaliste. Mais tout le monde sait qu’on ne peut pas tout avoir. On ne peut pas avoir l’air conditionné sans utiliser de l’énergie. Il ne faut pas être économiste pour comprendre que la croissance économique illimitée n’est pas viable. Le changement climatique est une réalité, de sorte que des changements drastiques vont se produire dans ce domaine qu’on le veuille ou non.
Le mot romantique "Révolution" terrifie la plupart des gens. Il y a en effet de bonnes raisons de s’en méfier. Depuis les temps héroïques des révolutions françaises et étasuniennes et de la grande révolution russe, le monde a dégénéré. La révolution des étudiants des années 1960, tout en ayant eu une influence durable à beaucoup d’égards, s’est désagrégée dans le contrecoup de la guerre du Vietnam. La soi-disant Révolution Orange en Ukraine était en fait un des exemples de l’abus du terme révolution par une classe politique.
Si nous écartons l’idée de révolution armée, nous ne devons pourtant pas confondre une révolution avec de simples réformes ou une insurrection armée. Une insurrection est une affaire locale, généralement spontanée et qui a un seul but. La réforme est un simple ajustement que font les dirigeants pour se maintenir au pouvoir comme on l’a vu encore et encore dans la Russie tsariste. Le plus souvent les réformes sont insuffisantes, arrivent trop tard, et sont neutralisées par des développements négatifs dans d’autres domaines.
La résistance à l’oppression entraîne une rupture entre les oppresseurs et les opprimés. C’est le début de la révolution. Ce qui caractérise la révolution c’est qu’elle est graduelle et insaisissable. On ne se rend pas compte qu’on est en révolution et pourtant on y est déjà.
L’acte de résistance et de rébellion contre un pouvoir injuste demeure un leitmotiv de l’histoire de l’humanité. Etant donné cette tradition, les dirigeants actuels de l’Europe doivent se demander quelle forme prendra la prochaine explosion et quand elle se produira. Car lorsque le fossé entre les dirigeants et le peuple devient insurmontable, que le peuple effrayé réapprend la solidarité sociale et qu’une résistance générale apparaît, la révolution se produit inévitablement. Lorsqu’un peuple est parvenu à maturité, le passage d’une étape à l’étape suivante de la chaîne dialectique est historiquement inéluctable. Une fois qu’il a commencé, on ne peut tout simplement pas arrêter un tel processus.
Les masses opprimées des USA et d’Europe ont jusqu’à présent semblé étonnamment peu concernées par la perte de leurs libertés. La plupart écarte l’idée de rébellion. De toutes formes de rébellion. Beaucoup voient encore les USA et l’Europe comme le berceau de la démocratie et de la liberté. Et si, par exemple aux USA -une super-puissance chancelante, décadente et au bord du désastre- le peuple se rebellait contre la longue et graduelle contre-révolution en Amérique sur laquelle les historiens ne se sont pas encore beaucoup penchés ? Et si une vraie révolution éclatait en Grèce et gagnait tout l’occident ? Est-ce de la science fiction, de s’imaginer le peuple descendant dans la rue ? L’idée d’une révolution est-elle si incongrue ?
La mondialisation a accéléré les crises des systèmes politiques nationaux traditionnels en réorganisant et transformant la nature du pouvoir et en le déléguant a des organisations politiques internationales. Les institutions de l’Union Européenne -La Commission européenne, le Conseil européen, la Banque Centrale européenne- ne sont pas des représentants démocratiques élus par des majorités populaires. Elles représentent au contraire des structures bureaucratiques et technocratiques destinées à favoriser l’hégémonie du capitalisme à une échelle continentale et planétaire. Pendant que le processus révolutionnaire s’amorce à l’arrière plan, l’Europe tente de se créer un espace vital personnel qui lui permette de s’approprier le plus possible de ressources planétaires. La taille de cet espace sera déterminée par la capacité de l’Union Européenne à développer un nouveau régime d’accumulation en intégrant des territoires, des capitaux et des travailleurs/consommateurs. En fait la vraie révolution de l’unification des marchés mondiaux n’est pas la révolution libérale tant vantée mais au contraire une révolution financière aux dépens de tous les peuples qui bordent la Méditerranée.
Les protestataires du monde entier n’ont pas encore réalisé que le facteur qui a accéléré la transformation des marchés et la dégradation de la situation des salariés enregistrés ces dernières années a été la dérégulation sauvage des mécanismes qui gouvernaient les transactions financières. Cette dérégulation a entraîné le passage d’une économie basée sur la productivité du système industriel à une économie droguée reposant sur les transactions financières et monétaires au seul profit de 1% de la population mondiale.


Gaither Stewart
Gaither Stewart est un éminent journaliste, ses écrits politiques, littéraires et culturels ont été publiés (et traduits) sur beaucoup de sites Internet et dans la presse écrite.
Traduction : Dominique Muselet pour LGS

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