Les politiques d’austérité de la Troïka
seront-elles bientôt étendues à tout le continent ? Et de là, au monde entier ?
Dimanche 21 juin 2015

La « stratégie du choc » est une politique de
démantèlement des biens publics et de réduction drastique des libertés menée
après une grave crise économique, politique ou environnementale, un attentat ou
une guerre. Elle s’inspire des techniques de lavage de cerveau et de privation
sensorielle employées par la CIA visant à détruire la mémoire du sujet, briser
ses capacités de résistance et obtenir une « page blanche » sur laquelle écrire
une nouvelle personnalité. A l’échelle d’une population, il s’agit de faire «
table rase » du passé en réduisant à zéro le patrimoine public d’un pays, ses
structures sociales et économiques pour y construire une nouvelle société.
Privées de leurs points de repères, littéralement en état de choc, les
populations victimes de ce traitement se sont vues spoliées de leurs biens
publics (éducation, santé, retraites) et de leurs libertés par l’oligarchie et
ses élites sans même pouvoir et vouloir se défendre. Les Chiliens sous la
dictature de Pinochet ou les Argentins sous celle de Videla, les Russes
victimes de la « thérapie de choc » de Boris Elstine, les Irakiens victimes de
la campagne de bombardements intensifs américains de mars 2003 baptisée Shock
and Awe (choc et effroi), le peuple de Louisiane victime du cyclone Katrina,
les Américains victimes de l’escroquerie du 11 septembre et ses dérives
liberticides, les Lybiens ou les Syriens en proie au terrorisme international,
les Ukrainiens victimes du coup d’Etat made in CIA, les Sud-Africains, les
Chinois ou les Polonais victimes de la contre-révolution néo-libérale,… la
liste est encore longue de tous ceux qui ont servi de cobayes à cette doctrine
insensée née dans le laboratoire de l’Université Mac Gill à Montréal. Elle a
provisoirement épargné l’Europe de l’Ouest… jusqu’à la crise des subprimes de
2007-2008.
Bienvenue en Grèce, laboratoire européen du «
capitalisme du désastre » où sont testées les limites de la résistance humaine
: un taux de chômage (officiel) à 25 % (plus de 50 % chez les jeunes), un tiers
de la population vivant sous le seuil de pauvreté, plus d’un tiers sans
couverture maladie, des services publics en déliquescence laminés par des cures
d’austérité draconiennes, un patrimoine public (sites archéologiques, îles,
forêts, aéroports, compagnie de gaz ou d’électricité, …) bradé pour une bouchée
de pain à des sociétés privées… et une population à bout de souffle, devenue
incapable de se défendre. La raison de cette capitulation ? le traumatisme
provoqué par la violence de la crise imposée au peuple grec par l’oligarchie
bancaire, sapant toute velléité de résistance à la destruction systématique de
la sphère publique : « Attendre une crise de grande envergure, puis, pendant
que les citoyens sont encore sous le choc, vendre l’État morceau par morceau, à
des intérêts privés avant de s’arranger pour pérenniser les « réformes » à la
hâte[1] » est un bon résumé de ce qu’ont subi les Grecs. Ce véritable coup
d’État financier a nécessité plusieurs phases de préparation dont la menace
actuelle de faillite imminente du pays, prélude à sa mise sous tutelle financière,
est l’aboutissement. Récit d’une tragédie (grecque) en 5 actes.
1er acte : créer les conditions d’une crise
du crédit (2000-2007)
Au début de la décennie 2000, les USA se lancent dans
la folie du crédit sans limites. Les emprunteurs, même non solvables,
contractent des formules de prêts immobiliers de plus en plus risquées, et le
plus souvent à taux variable. Dans les premières années, les taux sont bas et
les emprunteurs peuvent rembourser facilement mais au fur et à mesure qu’ils
augmentent un nombre croissant de personnes ne peuvent plus rembourser leur
emprunt immobilier et sont contraintes de vendre leur bien, faisant ainsi
chuter les prix du marché, première étape de la crise. Ces emprunts « toxiques
» (car ayant des risques élevés d’être non-remboursés) sont compilés avec
d’autres produits financiers bénéficiant artificiellement de la meilleure note
(AAA) des agences de notation pour être ensuite échangés sur les places
boursières du monde. La banque d’affaires américaine Goldman Sachs est l’une
des pionnières dans la création de ces « subprimes ». Coup d’arrêt au printemps
2008 : les ménages emprunteurs ne peuvent plus rembourser leurs prêts à cause
de la montée des taux d’intérêts, la bulle de l’endettement privée éclate et le
système se grippe. Le système financier est contaminé par ces titres pourris et
la contagion est rapide : leur valeur s’effondre, la confiance des
investisseurs chute et le système du prêt interbancaire est vite gelé.
Le bénéfice est triple pour l’oligarchie bancaire :
après avoir tiré profit du crédit facile dans la première phase, elle fabrique
les conditions d’une crise artificielle qui obligera les États (donc l’argent
public) à les renflouer dans la seconde phase et elle décuplera ses gains en
plaçant des pays entiers sous sa dépendance grâce au creusement des dettes
souveraines et au gonflement des taux d’intérêt de leur financement, dans la
troisième.
2ème acte : déclencher une crise de la
dette (automne 2008)
Le déclencheur de la crise dite des « subprimes » est
connu. L’administration Bush nationalise AIG et Bank of America, rachète Merril
Lynch … mais refuse de sauver la banque d’investissement Lehman Brothers qui se
déclare en faillite le 15 septembre, faisant alors chuter toutes les places
boursières mondiales. Par cette décision, le secrétaire au Trésor Henry Paulson
fait d’une pierre trois coups : il sacrifie un concurrent direct de Goldman
Sachs – banque qu’il a présidé entre 1998 et 2006 et dont il continue en
sous-main de défendre les intérêts –, et il fabrique les conditions d’une crise
providentielle pour la finance tout en raflant l’argent public aux seuls
bénéfices des banques privées grâce au « plan Paulson ».
3ème : fabriquer une crise bancaire en
Europe (2008-2009)
Conjointement présenté par la Réserve fédérale et le
Trésor, le « plan Paulson » de rachat des actifs toxiques américains, d’un
montant de 700 milliards de dollars, est voté au Congrès américain mais sans
toutefois convaincre les investisseurs. Le CAC40 et le Dow Jones connaissent
une chute historique le « lundi noir » (6 octobre 2008). Il faudra, pour calmer
les marchés, que 7 banques centrales mondiales (États-Unis, Europe,
Royaume-Uni, Canada, Suède, Suisse et Chine) s’accordent pour baisser leurs
taux directeurs d’un demi-point.
4ème acte : la transformer en crise
économique (à partir de 2009)
La crise financière devient rapidement une crise
économique. De nombreux pays rentrent en récession, la consommation des ménages
chute, les entreprises accusent des pertes énormes et sont obligées de réduire
leurs effectifs salariés ou font faillite, le chômage explose : de l’automne
2008 à fin 2009, le taux passe en France de 7,9% à 10%, aux USA il double de 5
% à près de 10 % et il triple en Grèce de 8 % à plus de 24 %. Le secteur
automobile est particulièrement touché. Aux États-Unis, le géant américain
General Motors se déclare en faillite en juin 2009, seulement trois mois après
Chrysler.
5ème acte : Goldman Sachs peut alors placer
ses pions en Europe…
La Grèce a joué le rôle du cheval de Troie d’une
gouvernance bancaire européenne.
Première étape,
la faire entrer dans la zone euro. C’est ce à quoi s’est employée activement la
banque Goldman Sachs en maquillant ses comptes pour sous-estimer ses dettes et
ses déficits déjà élevés, notamment par la levée de fonds hors bilan.
Deuxième étape :
provoquer une crise de la dette européenne en étranglant financièrement la
Grèce par une montée des taux d’intérêt et attendre la contagion à d’autres
États.
Troisième étape,
placer ses pions dans les États les plus sévèrement touchés par la crise de la
dette qui débute au printemps 2010 : Lucas Papadémos, nouveau Premier ministre
grec, Mario Monti, nouveau président du Conseil des ministres italien (nommé et
non élu), et Mario Draghi, nouveau président de la Banque centrale européenne
sont tous les trois des cadres de Goldman Sachs. Lucas Papadémos fut gouverneur
de la Banque de Grèce entre 1994 et 2002, et à ce titre a activement participé
aux opérations de malversations perpétrées par Goldman Sachs. Mario Monti est
conseiller international de Goldman Sachs depuis 2005, et nommé à la Commission
Européenne. Il est également le président pour l’Europe de la Commission
Trilatérale et membre du groupe Bilderberg, deux organisations mondialistes. Il
est aussi l’un des membres fondateurs du groupe Spineilli, un think tank qui
veut promouvoir un fédéralisme européen. Mario Draghi fut vice-président de
Goldman Sachs pour l’Europe entre 2002 et 2005 et, à ce titre, est soupçonné
d’avoir permis la dissimulation d’une partie de la dette souveraine des comptes
grecs en les embellissant.
Quatrième étape :
faire plier les États les plus fragiles en leur octroyant des aides
irremboursables à des taux prohibitifs. Face au risque de défaut souverain, les
investisseurs imposent des taux d’emprunt impraticables aux Etats en
difficulté, qui ne peuvent alors plus se financer. Ces plans successifs sont
assortis de conditions drastiques d’austérité, mettant en péril l’équilibre
social des pays. En Grèce, la sécurité sociale part en lambeaux, le ramassage
des ordures n’est plus assuré, les musées ferment les uns après les autres, la
télévision publique n’émet plus, les livres disparaissent peu à peu des écoles,
les enfants tombent d’inanition… Les salaires du privé ont baissé de 25% en
2011, le SMIC est ramené à 586 euros bruts, faisant tomber le salaire moyen à
803 euros en 2012 puis en 2013 à 580 euros, soit l’équivalent du salaire moyen
chinois. La Grèce est désormais considérée comme un pays du Tiers-Monde.
Tous les prêts octroyés à la Grèce sont d’autant moins
susceptibles de faire redémarrer son économie qu’ils sont en grande partie
captés par l’oligarchie financière : les banques grecques (pour 58 milliards),
les créanciers de l’État grec (pour 101 milliards), la plupart des banques et
fonds d’investissement ont reçu l’essentiel des aides débloquées par l’UE et le
FMI depuis 2010, soit 207 milliards d’euros. Les trois-quarts de l’aide
attribuée n’ont pas bénéficié aux citoyens mais, directement ou indirectement,
au secteur financier. Une étude d’Attac Autriche montre ainsi que seuls 46
milliards ont servi à renflouer les comptes publics – et toujours sous forme de
prêts, tandis que dans le même temps 34 milliards ont été versés par l’État à
ses créanciers en intérêt de la dette. Ou comment transformer la dette privée
détenue par les banques et les créanciers, en dette publique.
Le caractère illégitime de la dette et l’incapacité du
pays à la rembourser ne dissuade pas la Troïka d’imposer au peuple grec de
nouvelles mesures d’austérité dont certaines sont tout bonnement
anticonstitutionnelles. Et pour cause : les vraies raisons de cet acharnement
sont ailleurs. Faire échouer le gouvernement Syriza, principal obstacle au
projet d’asphyxie puis de mise sous tutelle financière de la Grèce, est un
enjeu de taille car il a valeur d’exemple pour les autres pays de l’Union
Européenne, en particulier pour l’Espagne tentée de suivre la même voie. Il
explique notamment pourquoi les créanciers de la Grèce sont encore plus
exigeants avec le gouvernement Tsipras qu’avec les précédents.
… prélude à une dictature mondiale de la
finance
Les politiques d’austérité de la Troïka seront-elles
bientôt étendues à tout le continent ? Et de là, au monde entier ?
Ce véritable racket imposés aux États (et donc aux
populations) a été rendu possible par les différents traités européens : celui
de Maastricht qui fait de la BCE le garant de la monnaie commune et le maître
d’œuvre de la politique monétaire (article 105) et celui de Lisbonne qui grave
dans le marbre l’interdiction faite aux Banques nationales des États membres
ainsi qu’à la BCE de financer directement les dettes souveraines et soumet
ainsi les États aux appétits des banques privées[2] (article 123). Dans le
viseur de ces traités : la souveraineté nationale et populaire, principal frein
à la gouvernance mondiale de la finance. Le vote de refus aux consultations
référendaires sur la constitution Européenne, que ce soit en France, aux
Pays-bas ou en Irlande, n’a pas empêché la commission Européenne de les
imposer. De plus en plus de décisions importantes en Europe sont prises par des
fonctionnaires et lobbyistes non élus, au mépris des choix clairement exprimés
par les citoyens… les rares fois où ils sont consultés.
La souveraineté populaire ou nationale sont des
obstacles directs à la prédation financière ? Il suffit alors de les liquider
purement et simplement ! Pour rendre acceptable la baisse d’un tiers de nos
salaires comme le préconise Goldman Sachs , l’oligarchie veut mettre en place
des régimes autoritaires en Europe. JP Morgan considère sans rire que des
réformes politiques d’ampleur abrogeant les constitutions démocratiques
bourgeoises protectrices de l’après-guerre seront nécessaires pour supprimer
l’opposition aux mesures d’austérité massivement impopulaires qui s’annoncent.
L’anxiété sociale provoquée par la crise a bien joué un rôle de frein aux
revendications – 2011 première année de la crise de la dette a vu une baisse
spectaculaire du nombre de journées de grèves en France et les réformes les
plus dévastatrices pour le monde du travail, l’Accord National
Interprofessionnel, le Pacte de responsabilité et les lois Macron sont passées
comme une lettre à la poste alors qu’elles auraient provoqué avant la crise une
levée massive de boucliers – mais l’oligarchie veut aller plus loin et plus
vite et elle est prête à utiliser tous les moyens pour casser les résistances
populaires. On comprend mieux le sens des efforts déployés par le gouvernement
Hollande pour déstabiliser le modèle familial traditionnel : en s’attaquant à
la notion même de filiation on fabrique des individus fragilisés, sans histoire
et sans mémoire, en remettant en cause l’identité sexuée on efface un point de
repère structurant, en détruisant les solidarités familiales on facilite
l’avènement des dictatures de demain qui serviront les intérêts de la finance
mondialisée. Faire table rase du passé en coupant les individus de leurs
racines sociales, familiales, nationales ou religieuses pour obtenir une « page
blanche » sur laquelle écrire une nouvelle histoire, est l’objectif de la «
stratégie du choc ». La Grèce et son patrimoine public dévasté aura bien été le
laboratoire d’une nouvelle forme de dictature particulièrement destructrice que
l’oligarchie bancaire va imposer à l’Europe entière.
Nicolas Bourgoin
Source : Palestine Solidarité