Il s’agit d’un nouveau rite israélien. Entre l’« Election Day » et
l’« Inauguration Day », dates phares de la démocratie étasunienne, Israël marque
cette période et prépare ses propres élections en bombardant sans vergogne Gaza
et ses habitants. Tel un chasseur godiche canardant au gros calibre tout ce qui
bouge dans une volière sous prétexte qu’un volatile l’a malencontreusement
becqueté, l’état hébreu extermine hommes, femmes et enfants de Gaza, cette Terre
palestinienne volontairement transformée en prison à ciel ouvert. Et cela ne
l’empêche pas de se bomber le torse et de se vanter de ses « hauts faits
d’armes » sous les regards approbateurs de pays occidentaux qui ne voient, dans
l’utilisation des canardières, que l’équivalent de coups de becs.
Cependant, entre l’opération meurtrière israélienne « Plomb durci » (fin
2008-début 2009) et celle étrangement baptisée « Pilier de défense » qui a eu
lieu récemment, le monde arabe a connu son fameux « printemps ». Et une question
fondamentale se pose : ce bouleversement politique considéré par certains comme
fondamental, a-t-il une incidence quelconque sur le sort des Gazaouis en
particulier et celui de la cause palestinienne en général ?
En dressant la liste des protagonistes arabes ou musulmans qui se sont
accaparés le devant de la scène médiatique et qui s’activaient autour d’une
éventuelle médiation entre le Hamas et Israël, il est possible d’avoir des
éléments de réponse. De ce point de vue, la bousculade au portillon du Caire
enregistrée le 17 novembre dernier est assez éloquente.
Ce jour-là, le président égyptien Mohamed Morsi, le premier ministre turc
Recep Tayyip Erdogan, l’émir du Qatar Hamad ben Khalifa Al Thani et le chef du
Hamas Khaled Mechaal étaient tous simultanément dans la capitale égyptienne. Et
cet « alignement des planètes » était loin d’être fortuit.
L’Égypte de Morsi
Après son élection post-printanière, Mohamed Morsi, président islamiste « de
secours » à la suite de l’inéligibilité de Khaïrat al Chater (éminence grise de
la confrérie des Frères Musulmans), sait pertinemment que le règlement du
dossier gazaoui est, pour lui, d’une importance capitale à plusieurs égards.
Primo, il lui permettrait de gagner une crédibilité dans le dossier
palestinien, crédibilité malmenée par la fermeture récurrente du passage
frontalier de Rafah, par la destruction des tunnels de contrebande entre les
deux pays (provoquant pour la première fois l’ire des Palestiniens depuis que
Morsi est au pouvoir) et surtout par la divulgation de lettres très
« affectueuses » entre Morsi et le président israélien Shimon Peres. En effet,
cet échange de courrier en apparence anecdotique a profondément choqué les
Égyptiens qui vouent à ce qu’ils appellent « l’entité sioniste » une haine
viscérale. Il est vrai que des expressions telles que « mon cher et grand ami »
et « votre ami fidèle » [1] adressées par Morsi à Peres ont de quoi abasourdir,
surtout quand on sait qu’elles ont été écrites par un membre des Frères
Musulmans, confrérie qui a toujours prôné la lutte contre l’occupant sioniste.
La réaction de la rue égyptienne a été tellement vive que la présidence a tout
d’abord prétendu qu’il s’agissait d’un faux [2] avant de la reconnaître en
expliquant que les expressions utilisées relevaient du style « protocolaire »
(sic) [3].
Les amabilités entre les deux présidents se sont poursuivies ces jours-ci :
le président Peres a déclaré aux médias qu’il saluait les « efforts » du
président Morsi « pour introduire un cessez-le-feu » dans le conflit à Gaza
[4].
Il est à noter que ces familiarités inter-présidentielles contrastent
nettement avec le comportement naturel de certaines personnalités égyptiennes
piégées, à la même période, dans une émission de type « caméra cachée » dans
laquelle on leur faisait croire qu’elles étaient interviewées par une chaîne
israélienne [5]. Les réactions des invités ont été invariablement à fleur de
peau, nerveuses et très violemment anti-israéliennes, ce qui a irrité la presse
de l’état hébreu et a permis aux accusations d’antisémitisme d’inonder la
blogosphère [6].
En ce qui concerne la destruction, par l’armée égyptienne, des tunnels de
contrebande dans la région frontalière entre l’Égypte et Gaza, elle a été
décidée par le gouvernement Morsi à la suite des attentats meurtriers perpétrés
le 5 août 2012 par un commando qualifié de djihadiste par les autorités [7].
Cependant, les Frères Musulmans dont est issu le président Morsi ont accusé le
Mossad d’être derrière ces attaques, affirmation qui a été reprise par Ismaïl
Haniyeh, le chef du gouvernement du Hamas à Gaza [8]. Ce qui est très plausible
dans la mesure où la démolition des tunnels ne sert principalement que la
sécurité de l’état d’Israël. Le plus étrange dans cette affaire, c’est la
célérité avec laquelle la décision de détruire ces passages souterrains a été
prise. De là à penser qu’il y a eu connivence, il n’y a qu’un pas. D’autant plus
que les autorités israéliennes ont curieusement accepté la présence de soldats
égyptiens dans la zone « C » du Sinaï, zone normalement permise à la police
égyptienne, mais totalement interdite aux militaires égyptiens selon les accords
de Camp David [9]. Rappelons que cette zone est une bande de terre de la
péninsule du Sinaï qui longe la frontière israélo-égyptienne et le golfe
d’Aqaba, et qui s’étend de Rafah à Charm el-Cheikh.
Secundo, Morsi sait pertinemment que des gesticulations bien orchestrées dans
le conflit israélo-palestinien le débarrasseraient de cette image négative de
président « roue de secours » sans envergure et n’ayant que peu de charisme
[10]. C’est ce qui explique, par exemple, le rappel de l’ambassadeur égyptien en
poste en Israël et l’envoi de son premier ministre à Gaza dès le début de
l’agression sur Gaza. Ces décisions présentées comme « héroïques » n’expliquent
toutefois pas pourquoi il a fallu attendre des bombardements pour qu’un haut
responsable égyptien se rende dans l’enclave palestinienne. En effet, compte
tenu du voisinage, de l’affinité idéologique entre le Hamas et les Frères
musulmans égyptiens et de la liesse populaire gazaouie à l’annonce de l’élection
de Morsi à la magistrature suprême, on se serait attendu à ce que le président
égyptien se rende à Gaza juste après son élection. Mais non : Morsi ne s’y est
jamais rendu alors que l’Émir du Qatar y a récemment effectué une visite
officielle.
Néanmoins, après la brouille du Hamas avec les responsables syriens, le
gouvernement égyptien a autorisé l’organisation palestinienne à procéder au
transfert de son principal siège de Damas vers le Caire. Cette brouille a eu
pour cause la reconnaissance par le Hamas de la rébellion syrienne, coalition
essentiellement composée de combattants islamistes. Bien que la décision
égyptienne d’offrir un bureau au Hamas ait fait grincer les dents de nombreux
observateurs, elle a été favorablement accueillie par les Frères musulmans
égyptiens [11]. Ces observateurs y ont vu un changement majeur de la politique
égyptienne qui considérait l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine)
comme l’unique représentant légitime des Palestiniens. Évidemment, il ne pouvait
en être autrement pour la confrérie. Est-il utile de rappeler que pour sa
première visite officielle, le Premier ministre du Hamas, Ismaël Haniyeh,
s’était rendu chez les Frères musulmans égyptiens ? Et que ce même chef de
gouvernement avait déclaré que le Hamas était « un mouvement djihadiste des
Frères musulmans avec un visage palestinien » [12] ?
Il faut se rendre à l’évidence que dans le contexte du « printemps » arabe,
cette décision d’héberger le Hamas au Caire relève aussi bien d’une volonté
d’isolement de Bachar el-Assad par le président Morsi que du désir égyptien
d’influencer la stratégie future de ce mouvement islamiste palestinien au
pouvoir à Gaza, de concert avec d’autres intervenants influents comme le
Qatar.
Tertio, le Raïs égyptien n’ignore pas que l’obtention d’un cessez-le-feu dans
le conflit israélo-palestinien aurait aussi pour effet de redonner un rôle
central à l’Égypte dans le dossier palestinien. En outre, il permettrait à sa
diplomatie dans le monde arabe de redorer son blason, après avoir été fortement
marginalisée, ces dernières années, au profit de celles de certaines monarchies
du Golfe. Ainsi, outre le problème de Gaza, la réunion tripartite
Égypte-Qatar-Turquie avait certainement un autre point dans son agenda : celui
de la Syrie. En effet, deux jours après la rencontre cairote on apprenait que la
nouvelle coalition de la rébellion syrienne, constituée à Doha, allait être
basée au Caire [13], alors que le défunt Conseil national syrien (CNS) avait son
quartier général à Istanbul. Quatre jours plus tard, le Qatar annonçait de son
côté la nomination d’un ambassadeur de la coalition syrienne, organisation
constituée de groupes rebelles disparates dont il avait, sous la pression des
États-Unis, « contraint » la coalescence [14].
Notons au passage l’absence remarquée, dans cette réunion du Caire, de
l’Arabie Saoudite, joueur majeur dans la « printanisation » de la Syrie. Et
cette absence est loin d’être fortuite si on en croit la différence du
traitement médiatique de l’agression israélienne sur Gaza entre la chaîne
Qatarie Al-Jazira et la chaîne saoudienne Al-Arabiya qui traduit implicitement
les divergences politiques entre ces deux pays dans le dossier de Gaza [15].
Alors qu’il avait annoncé à maintes reprises sa volonté de réviser les
accords de Camp David, Morsi a changé d’avis lorsqu’Israël a opposé une fin de
non-recevoir à cette idée [16]. Cette apparente « réussite » de Morsi dans
l’arrêt des hostilités entre le Hamas et Israël lui permet toutefois de
justifier son changement de fusil d’épaule, confortant ainsi l’idée de la
nécessité pour l’Égypte d’être un interlocuteur « officiel » et crédible de
l’état hébreu et ce, grâce aux accords signés entre les deux pays. Dans ce
domaine, Morsi n’est donc pas tellement différent de son prédécesseur Moubarak,
emporté par la vague printanière.
Mais cette absence de témérité politique du président islamiste n’a rien
changé à l’ardeur de certains militants pro-démocratie qui ont présenté, devant
le tribunal administratif du Caire, une demande d’annulation du traité de Camp
David afin que leur pays puisse jouir d’une pleine souveraineté politique et
militaire dans la péninsule du Sinaï. Le 30 octobre dernier, les plaignants
furent déboutés pour motif « d’incompétence en la matière » du tribunal arguant
que les domaines de la politique internationale et de souveraineté du pays sont
de la compétence du président de la république [17].
Morsi daignera-t-il un jour aller de l’avant avec cette promesse qui était
aussi celle de la confrérie dont il est issu ?
Dans le contexte géopolitique actuel, il est permis d’en douter.
Le Qatar et la « printanisation » des arabes
Le 23 octobre 2012, soit exactement trois semaines avant la sauvage agression
israélienne baptisée « Pilier de défense », l’émir du Qatar effectua un visite
officielle à Gaza. Cette courte visite, qualifiée d’« historique » par certains
observateurs car étant la première d’un chef d’état depuis 2007, année de prise
(démocratique) du pouvoir du Hamas à Gaza, n’aurait jamais été possible sans
l’approbation de l’Égypte et surtout d’Israël. Évidemment, ce voyage de l’émir
s’est accompagné d’une généreuse distribution de pétrodollars, mais il apparaît
clairement que son but n’est pas uniquement philanthropique. Sinon, comment
expliquer que la générosité qatarie ne profite qu’au gouvernement islamiste du
Hamas et non à toute la population palestinienne ? Et pourquoi l’émir du Qatar
n’a-t-il pas profité de l’occasion pour aller en Cisjordanie et rendre visite à
l’Autorité palestinienne ?
D’ailleurs, sur ce point, le Comité exécutif de l’Organisation de libération
de la Palestine (OLP) n’a pas du tout apprécié cette visite. « Les pays arabes
ne devraient pas poursuivre la politique d’établissement d’une entité
séparatiste dans la bande de Gaza, qui sert fondamentalement les desseins
israéliens », a-t-il déclaré [18].
En fait, le comportement qatari à l’égard de la Palestine est en parfaite
adéquation avec la volonté d’omniprésence de cet émirat dans la
« printanisation » du monde arabe, action qui s’articule sur le soutien
indéfectible des islamistes du monde arabe et en particulier des Frères
musulmans. Cette politique est visible en Égypte, en Tunisie, en Libye, en Syrie
et actuellement à Gaza.
D’autre part, comme le Qatar possède des relations privilégiées avec les
États-Unis et nombre de pays occidentaux (relations qu’il n’a jamais cherché à
dissimuler, bien au contraire), on est en droit de penser que cette visite a une
portée politique qui servirait également d’autres intérêts que ceux de la
Palestine. Dans cet ordre d’idées, Jean-Pierre Bejot se pose les questions
suivantes : « Les Américains, qui aiment à laisser penser qu’ils coachent les
Qataris, ont-ils donné leur feu vert à cette visite ? Cette visite vise-t-elle à
isoler la Syrie et l’Iran qui étaient, jusqu’à présent, les principaux
partenaires du Hamas ? » [19].
Rachid Barnat va encore plus loin : « A moins que son "jeu" [celui du Qatar]
n’entre dans la stratégie des États-Unis : 1- neutraliser les extrémistes de
"l’intérieur", tout en les soustrayant à une probable récupération iranienne
chiite ! Ce que vient de faire l’émir du Qatar avec le Hamas de la bande de Gaza
qui flirtait avec le régime des Ayatollahs et soutenait Bachar el-Assad, l’autre
« ami » des iraniens. Et 2- permettre une reprise du dialogue entre les
Palestiniens et les Israéliens afin qu’Obama […] concrétise son beau
discours-programme lors de sa prise du pouvoir : en finir avec un problème qui
empoisonne les relations internationales depuis plus de 60 ans ! » [20].
À ce sujet, certaines sources bien informées ont rapporté une discussion
extrêmement intéressante entre Hamad ben Khalifa Al Thani et Ismaël Haniyeh,
lors de la visite de l’émir à Gaza. Selon elles, la rencontre s’est achevée par
un désaccord manifeste car l’aide qatarie était soumise à des conditions
précises : a) la rupture de l’alliance avec l’Iran, b) l’ouverture de
négociations avec l’entité sioniste sans conditions préalables, c) la
reconnaissance d’Israël, d) la reconnaissance de Jérusalem comme capitale
d’Israël et l’abandon de la récupération de sa partie orientale et e) l’annonce
de la fin de la résistance armée et l’ouverture des négociations comme seule
option de solution [21].
En définitive, il semblerait que la présence du Qatar au Caire comme
médiateur important dans le dossier palestinien soit reliée à un double agenda.
Le premier est relatif à la « printanisation » de la cause palestinienne en
favorisant la prépondérance du Hamas par rapport aux autres groupes rivaux de
Gaza et en marginalisant, de facto, l’Autorité palestinienne en Cisjordanie. Le
but ultime serait-il la constitution d’un seul gouvernement islamiste dirigé par
le Hamas dans tous les territoires palestiniens ?
Le second est relatif à l’abandon par le Hamas de sa branche militaire et de
son éloignement de l’ « Iran chiite » qui lui fournit des armes.
À la lumière de ce qui précède, tout laisserait à penser à ce que la trame de
fond de ces manœuvres soit la négociation d’une « paix à rabais » avec l’état
hébreu sous la bénédiction israélo-américaine.
Et l’émir du Qatar détient une carte importante pour réussir son projet :
Khaled Mechaal, le chef du Hamas qui vient de s’aligner ouvertement avec la
politique du Qatar en reconnaissant la rébellion syrienne, en rompant avec
Bachar el-Assad (qui l’a soutenu et financé pendant des années) et en quittant
Damas où il vivait pour s’installer à l’hôtel Four Seasons de Doha, « sous
protection de ses hôtes qataris » [22].
L’émir du Qatar ne maîtrise-t-il pas l’art de débaucher ceux qui deviennent
par la suite ses hommes de main ?
Moins d’une semaine après la fin de l’opération « Pilier de défense », cette
volonté du Hamas de s’éloigner de l’Iran s’est confirmée par la voix de Moussa
Abou Marzouk, chef adjoint du bureau politique du Hamas. Depuis ses nouveaux
bureaux du Caire, il déclara que « l’Iran doit reconsidérer son soutien au
régime syrien » [23].
Ce désir d’affranchissement de l’Iran a aussi été formulé, mais prudemment,
par Ziad Nakhal, le secrétaire général adjoint du Jihad Islamique Palestinien.
Tout en reconnaissant que « sans l’appui militaire de l’Iran, la résistance
palestinienne n’aurait pas pu combattre depuis de nombreuses années », il ajoute
que « si les Arabes veulent remplacer l’Iran, ils seront les bienvenus et nous
remercierons l’Iran » [24].
Cette invitation s’adresse tout particulièrement au Qatar. En effet, comment
se fait-il que ce richissime émirat du Golfe qui arme les rebelles islamistes
dans tous les pays arabes en quête d’un éventuel « printemps » et qui soutient
leur lutte contre des gouvernements arabes naguère amis, puisse demander aux
militants du Hamas d’abandonner leur lutte armée contre l’état israélien, un
état spoliateur, xénophobe et assassin ? Pourquoi, à l’inverse, n’armerait-il
pas les combattants d’une cause aussi juste et aussi sacrée que celle de la
Palestine −ne serait-ce que pour qu’ils acquièrent une force de dissuasion qui
leur permettrait de négocier en position de force− comme il le fait ouvertement
en Syrie ? Bachar el-Assad serait-il un ennemi et Netanyahou un ami ?
La réponse de l’émir du Qatar est sans équivoque : lors de la conférence de
presse tenue le 19 novembre 2012 (alors qu’Israël bombardait Gaza), à l’occasion
de la visite à Doha de Mario Monti, chef du gouvernement italien, il affirma que
« le soutien du Qatar pour la bande de Gaza est limité à l’aide humanitaire et à
la reconstruction, mais exclut l’armement » [25].
Les armes du Hamas et la filière soudanaise
La nuit qui suivit la visite de l’émir du Qatar à Gaza (du 23 au 24 octobre
2012), plusieurs avions israéliens bombardèrent le complexe militaire soudanais
de Yarmouk, situé au sud de Khartoum. L’attaque ne dura que quelques minutes,
mais les explosions qui suivirent durèrent plusieurs heures, ce qui indique que
le stock de munitions qu’il contenait était considérable. Les photos
satellitaires prises avant et après l’attaque israélienne montrent une
destruction totale du site [26]. Le ministre soudanais de l’information,
M. Ahmed Bilal Osman, a déclaré que quatre avions étaient impliqués dans
l’attaque et que des preuves matérielles (des armes qui n’auraient pas explosé)
accusaient directement Israël [27]. Bien qu’il ait assuré que ce complexe ne
fabriquait que des « armes traditionnelles », de nombreux rapports affirment
qu’il servait aussi de dépôt de missiles iraniens Shehab et qu’il était très
plausible que des expert iraniens fournissent une assistance technique pour la
fabrication d’autres type d’armes.
Israël n’a jamais reconnu cette attaque, mais des responsables israéliens ont
accusé le Soudan d’être un point de transit névralgique pour l’envoi des armes
iraniennes à destination des combattants du Hamas [28]. Des missiles iraniens,
tels que les « Fadjr-5 » qui ont atteint Jérusalem durant le récent conflit
israélo-gazaoui, ont certainement été acheminés de l’Iran vers Gaza, en passant
initialement par le Soudan et, par la suite, introduits dans l’enclave
palestinienne via les tunnels du Sinaï [29]. Ainsi, il est aisé de comprendre
l’intérêt d’Israël d’impliquer l’Égypte dans la fermeture de ces passages
clandestins.
Mais ce qui attire le plus l’attention dans cette affaire c’est le fait que
les avions israéliens ont parcouru, dans cette mission, près de 3600 km
(aller-retour) sans qu’ils ne soient détectés, ni par le Soudan, ni par les pays
« amis » limitrophes comme l’Égypte, la Jordanie ou l’Arabie Saoudite.
Dans un article détaillé sur l’attaque du complexe soudanais publié par le
Sunday Times, Uzi Mahmaini et Flora Bagenal expliquent que les avions israéliens
avaient emprunté un trajet qui longe la mer Rouge en contournant le système de
défense aérien de l’Égypte [30]. Certains journalistes égyptiens se sont même
demandé si les avions n’avaient pas transité par l’espace aérien de leur pays.
Dans sa chronique intitulée « Morsi a-t-il peur d’Israël ? », Mohamed Dassouki
Rachdi écrit : « Je ne mets pas en doute les capacités égyptiennes et je n’ai
pas à le faire, mais je revendique simplement le droit du peuple à savoir si son
territoire ou son ciel ont été utilisés dans l’attaque d’un pays frère ou non ».
Et d’ajouter : « Comment se fait-il qu’Israël a réussi à mettre en œuvre
l’opération de destruction du complexe soudanais avec toute cette précision et
tout ce silence, sans que l’Égypte ne s’en rende compte ou sans qu’il y ait de
réaction des autorités égyptiennes ? Comment se fait-il que des avions puissent
voler pendant quatre heures pour détruire une partie d’un pays frère sans que le
sommeil des responsables égyptiens ne soit perturbé ? » [31]. C’est la
présidence de la République elle-même qui s’est chargée de répondre (ce qui
révèle la gravité des soupçons), niant toute utilisation de l’espace aérien
égyptien par les avions israéliens mais ne démentant pas l’information
concernant l’itinéraire avancé par le Sunday Times [32].
Si l’hypothèse avancée par le journal britannique est vraie, il est légitime
de se poser de sérieuses questions sur les capacités du système de défense
aérien de l’Égypte, sauf si le pays des pharaons a volontairement fermé les yeux
sur le bombardement du Soudan pour s’assurer que les armes stockées au Soudan
soit détruites et que les nouveaux missiles iraniens ne transitent plus par les
tunnels du Sinaï.
Une autre hypothèse concernant le trajet emprunté par les avions israéliens a
été avancée par Ali Akbar Salehi, le ministre iranien des Affaires étrangères.
Selon ses informations, l’escadrille aurait survolé la Jordanie, l’Arabie
saoudite et l’Érythrée avant de bombarder la cible soudanaise, ce qui
expliquerait le fait que des témoins soudanais aient noté que les avions ennemis
venaient de l’est du pays [33].
Quelle que soit l’hypothèse
retenue, de sérieux doutes planent sur l’implication de différents pays arabes
dans l’agression du Soudan, un pays « frère » qui est, de surcroît, membre de la
Ligue Arabe.
À moins qu’Israël n’ait utilisé directement une de ses bases situées sur
l’archipel érythréen des Dahlak [34], mais cette éventualité n’a été avancée par
aucun observateur.
La Turquie et le néo-ottomanisme
La politique étrangère du premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et de
son ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu relève plus de
l’opportunisme que de la realpolitik. Prônant à l’origine la doctrine de « zéro
problème » avec les pays voisins, cette politique a progressivement évolué d’une
non-ingérence à une ingérence active à mesure que le « printemps » arabe
poursuivait sa progression, du Caire à Damas.
Ainsi, bien qu’il déclarât initialement « qu’il n’avait pas non plus
l’intention de s’immiscer dans les affaires intérieures des pays arabes » [35],
Erdogan s’engagea en faveur des rebelles du Conseil national de transition
libyen (CNT), oubliant que seulement quelques mois auparavant, il recevait, à
Tripoli, le prix Kadhafi 2010 des Droits de l’homme décerné par le colonel
Kadhafi [36]. Mais le glas de la politique de « zéro problème », qui somme toute
n’a été qu’éphémère, a sonné lorsque le conflit syrien a éclaté. Sous
l’impulsion des États-Unis, Erdogan a lâché le président syrien, celui-là même
qu’il considérait naguère comme un « ami », donnant à la Turquie un rôle de
premier plan dans cette sanglante guerre civile.
Cette position belliqueuse envers un pays avec lequel la Turquie avait signé
des accords de libre-échange en 2004 et avait aboli les visas en 2009 (et
qu’Erdogan visita la dernière fois le 17 janvier 2011 à l’invitation de son
« ami » Bachar el-Assad) n’a rien à voir avec des principes moraux dictés par
l’instauration d’une éventuelle démocratie en Syrie. Le précédent libyen est
très instructif à ce sujet. La Turquie veut plutôt surfer sur la vague de
l’éclosion des gouvernements islamistes qui ont pris le pouvoir dans les pays
arabes « printanisés » et qui désirent se donner comme modèle l’AKP (Adalet ve
Kalkınma Partisi ou Parti de la justice et du développement) d’Erdogan.
Le néo-ottomanisme, mis de l’avant par Erdogan et Davutoglu, se définit comme
la volonté turque de réinvestir, aux niveaux diplomatique et économique, sa
sphère d’influence ottomane [37]. Ainsi, la mise en œuvre de cette politique de
reconquête tire profit de l’accession au pouvoir de l’Islam politique sunnite
dans bon nombre de républiques arabes tout en présentant la Turquie comme un
modèle de réussite économique réalisée par un gouvernement islamiste.
Ajoutons à tout cela que la Turquie s’est constitué un remarquable capital de
sympathie dans le monde arabe en optant pour des positions pro-palestiniennes
médiatisées et très populistes. Le clash provoqué par Erdogan à Davos le 29
janvier 2009 en est un exemple très explicite [38] et sa présence à la réunion
tripartite Égypte-Qatar-Turquie du 17 novembre 2012 au Caire rentre très
certainement dans ce cadre.
Mais il faut souligner que pour la Turquie, être pro-palestinien ne veut en
aucun cas dire être anti-israélien. Et même si les relations politiques entre la
Turquie et Israël se sont fortement refroidies depuis l’opération « plomb
durci » et l’affaire de la flottille de la liberté, dans le domaine militaire ou
économique c’est « business as usual ».
Voici quelques exemples éloquents. Près d’un an après l’incident de Davos,
Ehud Barak, le ministre de la défense israélien, a été reçu à Ankara avec toute
sa délégation. À l’issue de la visite, le ministre turc de la défense a déclaré
que : « Tant que nous avons les mêmes intérêts, nous travaillons ensemble, pour
résoudre les problèmes communs. Aussi, nous sommes alliés, nous sommes des
alliés stratégiques, tant que nos intérêts nous force à l’être ». De leur côté,
des officiels israéliens ont commenté la visite en précisant que « malgré les
tensions diplomatiques […], leur impression est que la visite a été un succès et
que les Turcs sont intéressés à préserver de bonnes relations » [39].
En juin 2011, le journal israélien Haaretz rapporte des « discussions
directes secrètes Israël-Turquie pour réduire la rupture diplomatique ». On y
apprend que « des responsables israéliens et turcs ont tenu des pourparlers
directs secrets pour tenter de résoudre la crise diplomatique entre les deux
pays » et que « les négociations ont le soutien des Américains » [40].
Dans un article au titre révélateur « Israël répare et renvoie quatre drones
à la Turquie en signe possible de réchauffement des relations », publié le 19
mai 2012 par le « Times of Israël », il est mentionné qu’Erdogan aurait déclaré
qu’« il peut y avoir des problèmes entre les gens et des ressentiments, ils
peuvent s’abstenir de se rencontrer. Tout cela est possible, mais quand il
s’agit des accords internationaux, il y a une éthique du commerce
international » [41].
Ainsi, il est clair que le néo-ottomanisme de la Turquie d’Erdogan et de
Davutoglu ne se fait pas au détriment des relations israélo-turques, même si les
apparences montrent un discours vindicatif contre l’état hébreu, discours
destiné aux peuples arabes pour qui la cause palestinienne est un sujet très
sensible.
Obama et les petits plaisirs asiatiques
L’agression israélienne contre Gaza a coïncidé avec une courte mais agréable
tournée asiatique du président Obama. Ainsi entre quelques postures et regards
coquins de la séduisante Première ministre thaïlandaise Yingluck Shinawatra et
quelques bises « volées » à l’icône de l’opposition birmane Aung San Suu Kyi
[42], le président américain savourait son séjour pendant que les bombes
israéliennes détruisaient Gaza et les Gazaouis.
Il faut se rendre à l’évidence que les Prix Nobel de la Paix ne valent plus
grand-chose par les temps qui courent. Sinon, comment expliquer l’absence de
compassion de deux lauréats de cette prestigieuse distinction, en l’occurrence
Obama (2009) et Aung San Suu Kyi (1991), pour les victimes de Gaza et qu’aucun
appel à la Paix ne soit lancé, de concert, par ce couple nobélisé du haut du
perron de la résidence de l’ex-dissidente birmane à Rangoun ? Bien au contraire,
Obama n’a cessé de réaffirmer « le droit d’Israël à se défendre », c’est-à-dire
de bombarder à l’arme lourde tout un peuple assiégé.
Force est d’admettre que le soutien inconditionnel du président américain à
l’état hébreux est en complète contradiction avec son fameux discours du Caire
où il prétendait que « depuis plus de soixante ans, il [le peuple palestinien]
connaît la douleur de la dislocation. Beaucoup attendent dans des camps de
réfugiés en Cisjordanie, à Gaza et dans des terres voisines de connaître une vie
de paix et de sécurité à laquelle ils n’ont jamais eu le droit de goûter. Ils
subissent au quotidien les humiliations […] la situation du peuple palestinien
est intolérable. L’Amérique ne tournera pas le dos à l’aspiration légitime du
peuple palestinien à la dignité, aux chances de réussir et à un État à
lui ».
À propos de ce fameux « droit à l’auto-défense » d’Israël, la journaliste
israélienne Amira Hass le qualifie de « formidable victoire de la propagande »
en ajoutant qu’« en soutenant l’offensive israélienne sur Gaza, les dirigeants
occidentaux ont donné carte blanche aux Israéliens pour faire ce qu’ils savent
le mieux : se vautrer dans leur statut de victime et ignorer la souffrance des
Palestiniens » [43].
Après une semaine de conflit, Hillary Clinton se rendit en Israël et en
Égypte pour discuter avec les protagonistes du conflit. Le cessez-le-feu entre
le Hamas et Israël fut proclamé le jour même de son arrivée au Caire et tout le
crédit fut octroyé au président Morsi. Étrange consécration pour le président
égyptien qui avait, sans succès, annoncé la fin des hostilités pour la veille et
qu’il n’avait même pas pu arrêter les bombardements sur Gaza (ne serait-ce que
momentanément et malgré les promesses israéliennes) alors que son premier
ministre Hicham Kandil se trouvait en visite dans l’enclave palestinienne
[44].
Le lendemain de l’annonce du cessez-le-feu, le New York Times publiait un
article sur les motivations réelles de l’opération « Pilier de défense ». Les
auteurs, David E. Sanger et Thom Shanker, nous expliquent que « pour Israël, le
conflit de Gaza est un test pour une confrontation avec l’Iran ». En effet,
selon certains responsables américains et israéliens, cette opération militaire
qui a duré une semaine est un entrainement pour une éventuelle future
confrontation avec l’Iran [45]. Ces exercices ont permis aussi bien d’analyser
l’efficacité des nouvelles roquettes de fabrication iranienne capables
d’atteindre Jérusalem que de tester la fiabilité du système anti-missiles « Dôme
de fer » mis en place par Israël. Élément hautement intéressant : l’article
rapporte également que le bombardement israélien du complexe soudanais de
Yarmouk n’était que le premier volet d’un plan plus général d’affaiblissement de
l’Iran qui s’est poursuivi avec le conflit de Gaza.
Force est de constater que, pour Israël, les deux attaques ont des objectifs
stratégiques similaires : i) la destruction de stocks d’armes ennemis et ii)
l’entrainement des troupes israéliennes pour un éventuel conflit armé direct
avec l’Iran. En effet, la précision et la maîtrise avec laquelle l’opération
contre le site soudanais a été menée (distance parcourue, ravitaillement en vol,
brouillage des communications ennemies, frappes chirurgicales) prouvent que
l’état hébreu possèdent les moyens techniques pour opérer une frappe aérienne
sur les sites nucléaires iraniens qui, eux, sont située à des distances égales
ou inférieures à celle séparant Israël de Yarmouk. D’autre part,
l’anéantissement des réserves d’armement destiné ou utilisé (respectivement au
Soudan et à Gaza) par la résistance palestinienne permet de minimiser les
risques d’ouverture de fronts de combat supplémentaires si la décision
d’attaquer l’Iran venait à être prise. Si on ajoute à cela la participation
active de l’Égypte dans la fermeture des tunnels du Sinaï et l’implication du
Qatar pour persuader le Hamas d’accepter un changement de paradigme
révolutionnaire, les conditions d’une attaque israélienne contre des cibles
iraniennes deviennent de plus en plus favorables pour Israël et, évidemment,
pour les États-Unis, leur allié indéfectible dans cette « croisade ».
Effectivement, commentant l’article de David E. Sanger et Thom Shanker, Lucio
Manisco écrit que « l’enquête du New-York Times éclaire l’étroite collaboration
entre Washington et Jérusalem dans les préparatifs de l’offensive contre Gaza,
et dans celle à plus ample portée prévue dans de prochains mois contre l’Iran »
[46].
Il existe, d’autre part, de fortes présomptions de collaboration entre ces
deux pays dans l’attaque sur le complexe de Yarmouk. Ainsi, le quotidien arabe
Al-Hayat a cité des responsables soudanais qui ont affirmé que les États-Unis
étaient au courant de la frappe puisqu’ils ont rapidement fermé leur ambassade à
Khartoum par crainte de représailles [47].
Si on tient compte de tout cela, on comprend aisément la nonchalance et le
flegme du président Obama lors de son voyage asiatique : il attendait patiemment
que l’entraînement planifié par les forces israélo-américaines prenne fin pour
envoyer sa secrétaire d’État afin de ficeler un cessez-le-feu entre les
belligérants.
On comprend aussi pourquoi Israël, contrairement à ses habitudes, n’a ni
exercé de représailles à la suite de l’attentat du 21 novembre 2012 visant un
autobus de Tel-Aviv, ni reporté la date de la fin des hostilités.
Sunnisme-Chiisme : un schisme politique
La reconfiguration géopolitique de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du
Nord) à la suite du « printemps » arabe a provoqué un schisme politique
sunnite-chiite. Ce schisme, qui est devenu prépondérant dans le conflit syrien à
cause de la diversité cultuelle de ce pays, a une incidence directe sur la cause
palestinienne. Deux axes ont vu le jour dans la région : l’axe sunnite
représenté, entre autres, par l’Égypte, le Qatar et la Turquie et l’axe chiite
constitué par l’Iran, la Syrie et le Hezbollah.
Le premier axe
possède de très bonnes relations avec les pays occidentaux alors que le second
groupe représente actuellement « l’axe du mal » pour ces mêmes pays.
On voit bien que la réunion du 17 novembre au Caire regroupait exclusivement
des pays sunnites et que la présence de Khaled Mechaal avait certainement pour
but de soutirer le Hamas du giron chiite (en particulier l’Iran) qui lui fournit
ses armes. Il est clair que les Américains et les Européens jouent sur cette
division pour mieux isoler, et donc affaiblir, l’axe chiite.
Le schisme politique a son pendant religieux, moins sournois mais tout aussi
virulent. Ainsi, le téléprédicateur vedette de la télévision qatarie Al-Jazira,
Cheikh Al-Qardaoui, a attaqué les Iraniens sur leur rôle en Syrie, déclarant
qu’ils « ont manqué à leur mission et ils tuent désormais les musulmans i.e.
les Syriens sunnites qui ne sont pas du même courant religieux qu’eux ». Il
appela ensuite tous les pèlerins musulmans à implorer Dieu pour punir l’Iran
[48].
On est loin du temps où le Cheikh fustigeait Israël, priant Dieu de lui
donner l’opportunité, au crépuscule de sa vie, de « de tirer une balle sur les
ennemis d’Allah, les juifs » [49]. Le « printemps » arabe étant passé par là,
son allégeance à l’émir du Qatar ne lui permet d’émettre des condamnations à
mort qu’envers les Arabes ou les musulmans : un alignement exemplaire du
politique et du religieux.
C’est pour cette raison sans doute qu’on ne l’a guère entendu condamner la
sauvage agression israélienne contre le peuple de Gaza.
En conclusion, on peut affirmer que la cause palestinienne est indéniablement
influencée par le « printemps » arabe. Le bloc sunnite représenté par l’Égypte,
le Qatar et la Turquie (pays ayant tous trois d’excellentes relations avec les
États-Unis) cherche à soustraire le Hamas de la zone d’influence chiite
iranienne qui lui fournit les armes nécessaires à sa résistance contre
l’occupation israélienne. La rupture de Khaled Mechaal avec Bachar al-Assad, son
allégeance envers l’émir du Qatar et le déménagement du principal siège du Hamas
de Damas vers le Caire sont tous des signes avant-coureurs qui ne trompent pas.
La seule inconnue dans cette affaire est la position de la résistance
palestinienne qui œuvre à l’intérieur de Gaza et qui a un besoin vital d’armes
pour asseoir sa légitimité conformément à l’idéologie de son mouvement. À moins
que le Qatar ne réussisse le tour de force de les convaincre d’abandonner les
armes et d’opter pour une vision plus pacifiste, ce qui pourrait les amener à
s’affranchir de leur étiquette d’ « organisation terroriste » qui leur a été
attribuée par de nombreux pays occidentaux et rejoindre la table de
négociations. Cependant, considérant la faiblesse des résultats obtenus par
l’Autorité palestinienne en adoptant une telle approche, on peut s’attendre à ce
que le Hamas n’ait pas plus de succès. Quoi de plus clair que la déclaration de
Leïla Shahid, la déléguée générale de l’Autorité palestinienne auprès de l’Union
européenne : « Notre stratégie non-violente face à Israël est un échec […] on a
arrêté la lutte armée […] et Israël nous a donné une claque » [50].
Par ailleurs, et contrairement aux apparences : i) le gouvernement islamiste
de Morsi semble entretenir des relations privilégiées avec l’état hébreu
(correspondance affectueuse, destruction des tunnels du Sinaï, aucune réaction à
l’attaque du complexe soudanais) ; ii) la politique néo-ottomaniste de la
Turquie ne se fait pas au détriment des relations turco-israéliennes qui
demeurent stratégiques ; iii) les relations israélo-américaines sont au beau
fixe et, sur les dossiers palestinien et iranien, la collaboration est
exemplaire.
Quant à la Ligue arabe, qui faisait jadis de la question palestinienne le
cœur de ses préoccupations, elle est actuellement complètement inféodée aux
intérêts américains. Ce qui fait dire à certains que cette institution ne peut
réellement décider que des actions qui nuisent au Monde arabe !
Finalement, il est intéressant d’observer le mouvement de balancier qui
s’opère en Palestine : à Gaza, tout est fait pour que le Hamas devienne
fréquentable au grand plaisir d’Israël et des États-Unis ; en Cisjordanie,
l’autorité palestinienne provoque l’ire de Tel-Aviv et de Washington en
obtenant, malgré les pressions et les intimidations, son statut d’État
observateur à l’ONU.
Ce qui nous ramène à la question existentielle : avant de discuter du rôle de
pays tiers, peut-il y avoir une quelconque solution au problème de la Palestine
sans la réunification politique des deux territoires palestiniens ?
Ahmed Bensaada