Lundi 5 octobre, le directeur des
ressources humaines d’Air France a été pris à partie par les salariés en marge
du comité central d’entreprise, qui a annoncé 2 900 licenciements d’ici 2017.
Un spectacle qui a fait perdre aux éditorialistes leur sang-froid. Retour sur
un « lynchage » médiatique : celui des résistances syndicales.
Une presse écrite (presque) unanimement scandalisée
L’occasion était trop belle et Le Figaro n’a pas manqué
de s’en saisir. En « Une » de son édition du mardi 6 octobre, le quotidien de
Serge Dassault s’interroge : « Les extrémistes d’Air France vont-ils tuer la
compagnie ? »
Cette « Une » tonitruante s’accompagne d’un éditorial
signé Gaëtan de Capèle qui donne le la de la couverture médiatique des
incidents du 5 octobre. On aurait ainsi assisté au « lynchage en règle » du DRH
d’Air France, qui ferait écho à de précédentes « prises d’otage de dirigeants
». Des actes criminels, donc, qui « doivent être réprimés avec la plus grande
sévérité ».
Mais au-delà de ce seul événement, c’est bien le rôle
des syndicats qui est pointé du doigt, responsables du « blocage social dont
souffre la France ». Qu’il s’agisse des retraites, du droit du travail ou
encore de l’assurance chômage, « il se trouve, à chaque fois, une opposition
syndicale pour interdire de mettre en œuvre des solutions d’avenir ».
Le Monde emboîte le pas au Figaro. En « Une » figure
l’image du directeur adjoint d’Air France qui escalade une grille avec l’aide
de la police pour échapper à la colère des salariés.
Le quotidien « de référence » revient sur la crise
d’Air France dans son supplément économie ; un supplément dont on a déjà évoqué
le souci constant de pluralisme. Et logiquement, le seul témoignage que choisit
de publier Le Monde pour faire la « chronique d’un crash devenu inévitable »
est celui d’un cadre dirigeant pour qui « on en serait pas là si pendant vingt
ans les directions de l’entreprise n’avaient pas acheté la paix sociale ».
Mais pour Le Monde la faute en revient à l’État
français qui « a soutenu la politique d’achat de la paix sociale, afin d’éviter
les grèves. » Autant dire qu’il était temps de taper du poing sur la table ! A
la lecture du quotidien, le licenciement de 2 900 salariés pourrait presque
sembler magnanime. Puisqu’il s’agit de « s’adapter ou disparaître »…
Ce journalisme pro-marché ne doit cependant pas
surprendre de la part du quotidien du soir, devenu « l’accessoire préféré des
classes dominantes ». Pas un dérapage, donc, mais bien une ligne éditoriale
choisie et assumée.
Le Parisien en rajoute dans le sensationnalisme en
figurant la photo, en pleine page, du DRH d’Air France qui semble revenir de
l’enfer.
Là encore, une occasion de pester sur les mouvements
syndicaux, et « la stratégie suicidaire de ses pilotes et plombée par des
grèves indécentes aux conséquences financières désastreuses ».
Un refrain entonné par Les Échos qui dénoncent, en «
Une », un « dérapage »
Les Échos dénoncent les violences des salariés qui «
ont manqué de lyncher » les dirigeants d’Air France. Elles
témoignent d’une «
civilisation où prévaudrait la loi du plus fort ».
Mais surtout, elles sont
représentatives des « dérapages » des syndicats « dans un pays où réformer est
une mission quasi impossible ».
Et l’éditorialiste du quotidien économique de
s’indigner : « Trop c’est trop ! Après les occupations d’usine, les
dégradations d’outil de travail et les patrons séquestrés, voilà donc venu le
temps de l’agression physique des dirigeants. Un degré de plus dans la litanie
des dérapages qui ponctuent trop souvent les conflits sociaux dans notre pays
[…] Le pavillon national ne peut pas être prisonnier de pilotes assis sur leurs
privilèges et de casseurs surexcités. » Là encore, ce parti-pris ne doit pas
surprendre de la part d’un quotidien qui, à l’instar du Monde, a choisi une
ligne éditoriale libérale assumée.
Côté presse écrite nationale, L’Opinion clôt le bal des
outrés avec une délicatesse toute particulière : « Ce serait probablement
beaucoup demander à ces quelques abrutis qui ont molesté les dirigeants d’Air
France que de réfléchir aux conséquences de leurs actes ».
Notons enfin que les télévisions d’information en
continu ne sont pas en reste : alors que BFM business revient gravement sur les
maltraitances des patrons par leurs salariés (« Quand les patrons sont malmenés
par leurs salariés »), I-télé s’interroge : « Après Air France, quelle vision
des syndicats ont les Français ? ».
Acrimed a eu beau chercher, aucun « grand média » ne
s’est interrogé sur l’image des patrons après l’annonce des licenciements à Air
France. Si les violences à l’encontre de deux cadres d’Air France ont suscité
les cris d’orfraie des éditorialistes, la violence d’un plan de licenciement
touchant 2900 personnes a provoqué, quant à elle, au mieux un silence résigné,
au pire des justifications enthousiastes.
Redisons-le encore et encore : le problème du
traitement médiatique du cas Air France n’est pas un problème d’opinion. Que
des journaux assument une ligne libérale n’est pas en soi un problème, c’est
même leur droit le plus absolu. En revanche, l’unanimisme de la presse
dominante, en particulier pour jeter l’opprobre sur les résistances sociales,
pose un évident problème de pluralisme.
Et le cas Air France montre une fois de plus comment
une partie de la presse française se comporte en chien de garde des intérêts
des classes dominantes, toujours prompte à condamner les « violences » des
salariés et à cautionner la violence (invisible) du marché.
Benjamin Lagues et Frédéric Lemaire (avec Julien Salingue)
Mercredi 7 Octobre 2015.




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire