vendredi 14 décembre 2012

Berlin - En route pour la prochaine guerre


DAMAS/ BERLIN - Parallèlement au débat à l’OTAN sur l’éventualité d’une intervention militaire en Syrie, le Bundestag (parlement allemand) votera demain vendredi 14 sur le déploiement de soldats (400 maximum) à la frontière syro-turque. Ils seraient chargés de servir des batteries de missiles Patriot équipées de radars dernier cri ; en outre on envisage l’emploi d’avions de surveillance Awacs.
Les renseignements ainsi obtenus seraient de grande importance dans le cas où l’OTAN déciderait ensuite d’intervenir elle-même en Syrie, au vu des positions que gagnent rapidement les milices islamistes anti-occidentales. En attendant, la RFA et ses alliés occidentaux ont élargi leur soutien à la nouvelle coalition de l’opposition, formée récemment au Qatar et disposant depuis une semaine de sa propre force armée. Suffira-t-il de renforcer cette dernière ou l’OTAN doit-elle l’appuyer par mer et par air pour renverser Assad, comme en Libye? La question n’est pas encore tranchée. Le Ministère allemand des Affaires étrangères déclare avoir insisté pour qu’on ne spécule pas publiquement sur d’éventuelles manœuvres guerrières avant que le Bundestag n’ait pris sa décision. Ce qui facilité un vote positif du SPD et des Verts et permet donc un large consensus parlementaire en faveur de l’intervention.

À la frontière syrienne

Demain vendredi le Bundestag votera sur l’envoi de soldats (400 maximum) à la frontière syro-turque. Ils seraient chargés de servir deux batteries de missiles dernier cri (PAC-3) ainsi que d’intervenir à bord d’avions de surveillance Awacs. Le lieu du stationnement des batteries, qui n’est pas précisé publiquement, offre selon certains dires la possibilité de protéger des missiles la grande ville de Kharamanmaras (plus de 1 400 000 habitants) dans le Sud de la Turquie. Ce lieu serait le plus proche possible de la ville syrienne d’Alep, siège actuel de combats acharnés. On dit que la Bundeswehr pourrait commencer à se déployer dès les semaines qui viennent. Parallèlement les Pays-Bas installent de systèmes de batteries Patriot pour protéger Adana et les USA pour protéger Malatya [1]. Les militaires devraient être à pied d’oeuvre début février 2013 au plus tard. L’approbation du Bundestag, incluant celle d’importantes fractions de l’opposition (SPD, Alliance 90/les Verts) semble assurée après le débat d’hier au Bundestag.

Aussi pourris que le régime

L’envoi de troupes allemandes est décidé à un moment où les évènements syriens prennent une tournure fâcheuse pour l’Occident. En dehors du fait qu’une issue à la guerre civile n’est toujours pas en vue, la grogne contre les dissidents croît même dans les pans de la population initialement favorables à la rébellion. Des actions mal préparées qui ont causé de graves torts à la population civile, un vandalisme absurde, des procédés criminels et l’assassinat de sang-froid de prisonniers ont érodé le capital de sympathie des rebelles, selon la presse US-américaine du mois dernier.[2] Nombre de Syriens penseraient désormais que les opposants sont aussi pourris que le régime qu’ils combattent et leur retireraient leur soutien, capital dans une guerre civile. Les massacres ont en outre monté contre eux un grand nombre de Syriens. Hier encore (mercredi 12/12) des médias ont rapporté qu’à Akrab, un village de la province de Hama peuplé d’alaouites, une série d’explosions a détruit plusieurs maisons et tué ou blessé plus de 120 personnes. L’Observatoire syrien des droits humains, basé à Londres et qui d’ordinaire est cité pour apporter des preuves des violences commises par les forces du régime est d’avis que ces attaques sont à porter au compte des rebelles[3].

« Nous sommes tous Al-Nusra »

S’ajoute à tout cela l’influence croissante acquise par des milices islamistes hostiles à l’Occident, par exemple le tristement célèbre Front Al-Nusra. Cette évolution - prévisible[4] - a elle aussi été récemment décrite dans la presse US-américaine. Selon elle les milices en contact avec des réseaux comme Al-Qaida profitent au moins en partie de leur expérience du combat et d’un accès aux armes et aux explosifs, ce qui leur assure à la longue des succès plus importants qu’aux autres milices - et une position éminente chez les rebelles. Leur influence sans cesse croissante - encore renforcée par les livraisons d’armes en provenance d’alliés importants de l’Occident, notamment du Qatar et l’Arabie saoudite, qui arment de préférence les milices islamistes - pousse aussi un nombre croissant de francs-tireurs à se rallier aux pratiques ordinaires des islamistes et d’une manière générale accroît le nombre de leurs partisans. Washington a désormais classé Al-Nusra comme « organisation terroriste » - un geste dont l’utilité est douteuse aux yeux des observateurs. « Non à l’intervention des USA, nous sommes tous al-Nusra » proclamaient des banderoles brandies par des manifestants dans plusieurs villes syriennes[5]. Selon des rapports émanant aussi bien du gouvernement syrien que des rebelles, la milice s’est récemment emparée d’une usine de production de chlore à l’Est d’Alep. Elle serait aussi en possession de batteries de DCA[6]. La guerre civile en Syrie échappe de plus en plus à tout contrôle.

Reconnue par l’Occident

Devant le désastre où a conduit la fourniture d’armement aux rebelles par l’Occident, une dispute a désormais éclaté au sein de l’OTAN : suffira-t-il de continuer à armer ces derniers ou des forces armées occidentales doivent-elles intervenir en complément? C’est sûr, l’aide aux milices va être intensifiée. La semaine dernière, dans la ville turque d’Antalya, a été fondé un nouveau Conseil militaire suprême, composé de 30 commandants de milice. Il remplace la structure directrice de l’Armée syrienne libre, créée elle aussi en Turquie en accord avec l’Occident et qui n’a pas réussi à unir les milices syriennes, extrêmement disparates. Selon les médias, trois membres de la CIA ainsi que des représentants de la Grande-Bretagne et de la France ont participé à la réunion fondatrice du Supreme Military Council ; on aurait promis de nouvelles livraisons d’armes. Elles proviendraient au premier chef du Qatar, mais aussi d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, de Turquie et de Jordanie[7]. En complément l’Occident a créé il y a peu, en commun avec les dictatures du Golfe, une nouvelle structure d’opposition, reconnue depuis par l’UE (Allemagne comprise) , les USA et les dictatures du Golfe comme « représentante légitime du peuple syrien », qui doit former un contre-gouvernement. Cette structure remplace également un organe de coopération avec l’Occident, le Conseil national syrien, qui s’est avéré largement dépourvu d’influence. La nouvelle structure d’opposition (« Coalition nationale des forces révolutionnaires et d’opposition ») reste largement sous l’influence des islamistes (voir :german-foreign-policy[8]) - tout comme la nouvelle structure militaire, dont les chefs sont à plus de 60% proches du milieu des Frères musulmans.

Masquer l’intervention

Alors que la France a exprimé récemment encore son scepticisme envers une intervention de l’OTAN en Syrie et préfère une poursuite de la fourniture d’armement aux rebelles, les USA et la Grande-Bretagne se prononceraient en faveur d’actions militaires, pour empêcher de nouveaux succès de milices islamistes hostiles à l’Occident, comme le Front al-Nusra et placer à la tête de révoltés des forces prêtes à coopérer. Le Ministre allemand des Affaires étrangères se serait montré surtout irrité de voir le nouveau débat sur la guerre porté sur la place publique avant le vote de demain 14 au Bundestag, ce qui selon lui rend plus difficile au SPD et à l’Alliance 90/Les Verts d’approuver l’intervention : ces deux partis doivent songer au petit reste de leur clientèle électorale encore opposé à la guerre et donc prendre quelques précautions[9]. Un média britannique déclare que quelques pays - USA, Grande-Bretagne, Arabie saoudite, Qatar entre autres- ont déjà débattu il y a plusieurs semaines de plans d’intervention détaillés. Selon cette source, on prévoirait, outre la formation de milices rebelles, des frappes aériennes et un appui d'unités marines, le tout sans légitimation du Conseil de sécurité de l'ONU. Le stationnement des Patriots, qui doit être décidé vendredi par le Bundestag, est évoqué selon le journal dans le splans d'intervention : l'argument selon lequel il s'agirait de défendre la souveraineté du terrritoire turc contre des attaques aériennes ou de missiles syriennes fictives, dont Damas n'a jamais brandi la menace et qui ne sont pas dans son intérêt, le serait "en réalité" rien d'autre qu'un "camouflage de l'intervention"[10].
 
 
 
 
 
Traduit par Michèle Mialane
[1]Des systèmes de batteries "Patriot" pour protéger une grande ville turque , www.spiegel.de 12.12.2012
[2] Missteps by Rebels Erode Their Support Among Syrians; www.nytimes.com 08.11.2012
[3] Zahlreiche Menschen in syrischem Dorf getötet (Un grand nombre de personnes tuées dans un village syrien); www.zeit.de 12.12.2012
[4] voir Die Islamisierung der Rebellion (l’islamisation de la rébellion)
[5] Syrian Rebels Tied to Al Qaeda Play Key Role in War; www.nytimes.com 08.12.2012
[6] Al-Qaida-Verbündete verfügen offenbar über chemische Waffen (À l’évidence les alliés d’Al Qaida disposent d’armes chimiques); www.faz.net 09.12.2012
[7] Rebel Groups in Syria Make Framework for Military; www.nytimes.com 07.12.2012
[8] Flugabwehr für die Exilführung (Défense aérienne pour l’oppsition)
[9] Syrie: l'OTAN divisée sur la menace chimique; Le Monde 11.12.2012
[10] Exclusive: UK military in talks to help Syria rebels; www.independent.co.uk 11.12.2012

Merci à Tlaxcala
Source: http://www.german-foreign-policy.com/de/fulltext/58490
Date de parution de l'article original: 13/12/2012
URL de cette page:
http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=8774

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