lundi 10 octobre 2011

Il y a vingt ans - Le début de la dislocation tragique de la Yougoslavie

Il y a vingt ans, en 1991, alors que Tito était mort depuis plus de dix ans, l’État fédéral de Yougoslavie existait encore, même s’il était en proie à de graves difficultés économiques et à des tensions politiques centrifuges sur des bases ethniques.
À la fin de janvier 1992, les instances internationales, Allemagne en tête, reconnaissaient officiellement les États indépendants de Slovénie et de Croatie. La Fédération yougoslave, sous la forme qu’on lui connaissait depuis quarante ans, était amputée de ses provinces les plus favorisées. L’armée du pouvoir central de Belgrade s’était rapidement fait une raison de la sécession de la Slovénie mais, en Croatie, elle avait assiégé et détruit la ville de Vukovar, puis assiégé Dubrovnik.
Deux mois plus tard, c’était la Bosnie-Herzégovine qui était à feu et à sang, et cela allait durer jusqu’en 1995.
À l’époque, il se trouva François Mitterrand, et avec lui un bon nombre d’intellectuels patentés, pour évoquer à ce sujet « la résurgence d’antagonismes multiséculaires », comme on le ré-entendit plus tard à propos des massacres des Tutsis au Rwanda.
Les siècles ont bon dos ! Quelques années plus tôt pourtant, les Serbes, Croates et autres nationalités (qui, d’ailleurs, parlent pour la majorité la même langue) vivaient ensemble, bon an mal an, comme dans bien d’autres pays. Dans la réalité, le mouvement centrifuge était venu d’en haut, des cercles dirigeants des différentes républiques composant la Fédération, et non de profondes aspirations de leurs peuples.
La mort de Tito avait ouvert les vannes à une lutte ouverte pour le pouvoir au sein des milieux dirigeants, à la faveur de l’affaiblissement du pouvoir central. Chaque clan chercha à s’appuyer sur les bouts de l’État yougoslave à sa portée. Dans le contexte d’une crise économique profonde et de luttes sociales, ils recoururent tous à l’exaltation du nationalisme de chacun : c’était tout trouvé, et le feu des idées de l’extrême droite hyper-nationaliste, tirant parti d’un fatras réactionnaire, des cendres du passé, fut activement alimenté de plusieurs côtés, y compris par les cercles intellectuels et artistiques, des écrivains connus, etc., sans oublier naturellement l’Église.
Aujourd’hui, les puissances occidentales jouent la comédie du Tribunal pénal international de La Haye, en faisant comparaître notamment les principaux leaders de l’époque.
Après Milosevic, dirigeant de la Serbie, après Karadzic, dirigeant de la République serbe de Bosnie, c’est le général Ratko Mladic qui vient d’être arrêté (26 mai 2011), après une cavale de quinze ans. Il fut le commandant en chef de l’armée de la République serbe de Bosnie (VRS) pendant la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995. Il est accusé d’être responsable du siège de Sarajevo de 1992 à 1995 qui fit plus de 10 000 morts, des nombreux massacres perpétrés sous ses ordres par les milices serbes dans de nombreux villages de Bosnie, et en particulier à Srebrenica où plus de 8 000 personnes furent assassinées.
En fait de « cavale », il avait trouvé refuge dans un village de Serbie où il vivait sans trop se cacher… Il faut dire que, dans le cadre des négociations qui se mènent actuellement entre la Serbie et l’Union européenne, l’arrestation de Mladic était une des conditions posées par les autorités de Bruxelles à une éventuelle adhésion de la Serbie.
Quelle que soit l’issue de ce procès – rappelons que Milosevic est mort avant qu’un verdict ait été prononcé et que le procès de Karadzic, commencé en 2008, est toujours en cours – Mladic a assurément mérité le surnom de « boucher des Balkans » et sa responsabilité dans les massacres de dizaines de milliers de personnes est incontestable. Mais bien d’autres hommes, portant une responsabilité au moins aussi grande que celle de Mladic, échapperont à tout jugement. Une grande partie du personnel politique actuel des États issus de la désintégration de la Yougoslavie ont joué un rôle actif, à différents niveaux, dans les affrontements sanglants de cette période de 1991 à 1995.
Mais, derrière eux, au-dessus d’eux, ceux-là mêmes qui organisent les procès, les dirigeants des puissances impérialistes, portent aussi une responsabilité décisive, et qui est très ancienne.

Les Etats d’Europe centrale et balkanique, création de l’impérialisme

Toute cette région du sud de l’Europe orientale que l’on appelle les Balkans a connu depuis des siècles un important brassage de populations. De très nombreux peuples coexistaient, très souvent dans les mêmes villes, constituant des groupes imbriqués les uns dans les autres, sans qu’on puisse distinguer de territoire ethniquement homogène. Pendant très longtemps, deux vastes empires se partagèrent la région, les empires austro-hongrois et ottoman, au sein desquels, en l’absence de frontières intérieures, il était possible de se déplacer sans entrave.
Les États qui se créèrent tout au long du 19e siècle en profitant de l’affaiblissement de ces deux vieux empires furent immédiatement le jouet des rivalités des grandes puissances européennes. Leurs frontières varièrent en fonction des rapports de forces et des résultats de leurs affrontements périodiques.
Pour l’essentiel, les États actuels sont issus de la Première Guerre mondiale et des traités de Versailles imposés par les puissances impérialistes française et britannique après leur victoire sur leur rival germanique. Le découpage des frontières avait beau avoir été fait au nom du principe du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », il ne respectait pas du tout les sentiments et le vœu des peuples. Bien au contraire, les dirigeants impérialistes réunis à Versailles se livrèrent à un charcutage cynique dans la chair des peuples, séparant de part et d’autres de frontières artificielles des populations qui avaient vécu pendant des siècles ensemble.
Chacun de ces États comprenait une ou plusieurs minorités nationales qui se retrouvaient opprimées par la nationalité dominante. De la part des puissances impérialistes, c’était une politique délibérée : les nouveaux États leur étaient d’autant plus liés qu’ils étaient faibles et contestés.
La Yougoslavie, créée en 1918, réunissait les « peuples slaves du sud » sous la domination de la monarchie serbe, alliée traditionnelle de la France. D’ailleurs, significativement, cet État conserva le nom de royaume de Serbie jusqu’en 1929, année où il prit le nom de Yougoslavie.

La Yougoslavie de Tito

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, derrière le parti communiste dirigé par Tito, un mouvement de résistance à l’occupation allemande s’organisa sur la base d’un nationalisme yougoslave dépassant les oppositions nationales. Dans le contexte de recul des troupes allemandes face à l’armée soviétique, il devint suffisamment fort pour permettre à Tito de prendre le pouvoir sans avoir besoin du soutien des forces militaires de l’URSS.
Tito mit en place une fédération de six républiques (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie, Monténégro et Macédoine – la République de Serbie comprenant en outre deux « provinces autonomes », la Vojvodine et le Kosovo) qui constituait indéniablement un progrès par rapport au régime précédent car aucune nationalité ne dominait officiellement les autres. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, une partie de la population finissait par s’identifier à la nationalité yougoslave, beaucoup de couples « mixtes », de plus en plus nombreux, et leurs enfants se revendiquant de cette seule nationalité.
Le régime de Tito était une dictature et, ne serait-ce que pour cette raison, il ne pouvait répondre totalement aux aspirations des peuples, surtout des plus pauvres de la Yougoslavie, comme les Albanais du Kosovo, qui pouvaient légitimement se sentir victimes d’une discrimination, sinon d’une oppression. Cela étant, le Kosovo avait fini (comme la Vojvodine) par se voir reconnaître, en 1974, le statut de province autonome qui accordait un pouvoir local à la population albanaise et sa représentation, avec droit de veto, au sein des instances fédérales.
En tout cas, l’éveil des nationalismes, pour reprendre une expression si fréquemment utilisée, n’est pas venue d’en bas, de la population, mais d’en haut, des cercles dirigeants. Dans les années qui ont suivi la mort de Tito en 1980, le drapeau du nationalisme a été brandi pour légitimer la part croissante de pouvoir que cherchaient à accaparer les dirigeants de chacune des républiques constitutives de la fédération yougoslave et, au sein de ces républiques, ceux qui se disputaient la direction de l’État. Comme toujours, il s’est trouvé des soi-disant intellectuels, des écrivains, des juristes, des membres de l’intelligentsia pour se faire les complices de cette entreprise d’embrigadement de la population. Et dans un contexte d’aggravation de la crise économique – rappelons aussi la responsabilité des banquiers occidentaux auprès desquels la Yougoslavie était endettée et qui exigeaient alors le remboursement de leurs créances et, par la voix des représentants du FMI, l’application de plans d’austérité –, d’augmentation du chômage, sur le terrain des frustrations et du mécontentement engendrés par une vie de plus en plus difficile, les démagogues nationalistes finirent par rencontrer un certain écho.
À partir du moment où les cliques nationalistes et les milices paramilitaires commencèrent à se livrer aux premières exactions, un engrenage s’enclencha, alimenté de part et d’autre par la volonté de venger ses morts, de trouver protection auprès « des siens ». Et c’est ainsi que les différents peuples se retrouvèrent de plus en plus séparés par des fossés de sang.

Les luttes pour le pouvoir entre les dirigeants nationalistes ont fait éclater la Yougoslavie

La logique nationaliste ne pouvait que conduire à des affrontements et à des massacres car aucune de ces républiques – à l’exception peut-être de la Slovénie – ne pouvait constituer un État-nation tant les populations étaient mélangées et les peuples dispersés dans l’ensemble de la région. Vouloir constituer un État serbe ou un État croate amenait à se disputer le contrôle de territoires où coexistaient des populations de nationalités différentes et à chercher à les « purifier ethniquement », comme il se disait.
Telle fut la politique menée par Milosevic, dirigeant de l’ancien parti communiste, ancien membre de la bureaucratie titiste, qui était parvenu à s’imposer face à ses concurrents à la tête de l’État serbe en reprenant à son compte la démagogie des courants nationalistes serbes. Et telle fut aussi la politique de Tudjman, devenu le premier président de la République de Croatie après un passé d’opposant nationaliste qui lui avait valu des séjours en prison du vivant de Tito.
La position des dirigeants serbes n’était pas la même que celle des autres : le poids de la Serbie dans la Yougoslavie, où les Serbes représentaient en 1991 plus de 40 % de la population totale de la Fédération, évaluée à 23,3 millions d’habitants, lui ayant permis d’imposer sa mainmise sur l’appareil d’État central, les dirigeants serbes pouvaient tout à la fois se présenter en protecteurs des intérêts du peuple serbe et en même temps en défenseurs de l’unité de la Yougoslavie dont les institutions étaient devenues des rouages de l’État serbe. Mais cette Yougoslavie défendue par Milosevic, tout à la fois président de la Serbie et de la République fédérale yougoslave, s’apparentait en réalité à une Grande Serbie.
Profitant de l’éclatement de l’État central yougoslave, des politiciens ou des chefs militaires, à la tête de bandes armées, firent régner leur loi, justifiant par des discours nationalistes extrémistes leurs méfaits, les spoliations, les meurtres et les viols dont ils se rendirent responsables à l’égard des ressortissants des nationalités désignées comme ennemies, mais aussi à l’égard de ceux qui, pour une raison ou une autre, étaient désignés comme des « traîtres à leur patrie ». Dans la mesure où cela servait leurs plans de conquête de nouveaux territoires, les dirigeants des États serbe ou croate les ont encouragés, leur ont fourni des hommes et des armes.
Mais ces roitelets et leurs bandes armées échappaient en grande partie à leur contrôle. Car, dans ce genre de situation, ce sont toujours les pires éléments de la société qui trouvent une occasion inespérée pour se livrer à l’arbitraire le plus total. C’est ainsi qu’un Karadzic, ancien médecin condamné pour détournement de fonds, put s’autoproclamer président d’une « République serbe de Bosnie » où un ramassis d’hommes en armes permit à Mladic, ancien officier de l’armée yougoslave, de justifier son titre de commandant en chef.
Tel fut le mécanisme qui donna naissance à une guerre qui fit entre 200 000 et 300 000 morts et plus de 4,5 millions de réfugiés et de personnes déplacées.

La guerre en Croatie…

Les premiers combats commencèrent quand la Slovénie et la Croatie proclamèrent leur indépendance en 1991. Les dirigeants de ces deux républiques, qui étaient les plus riches de la fédération – la Slovénie surtout – considérèrent qu’ils pouvaient voler de leurs propres ailes. Les premiers combats commencèrent alors : l’armée yougoslave – devenue en réalité une armée serbe, dirigée en tout cas par un état-major serbe – intervint pour tenter de maintenir par la force ces deux républiques au sein de la fédération. Les dirigeants serbes se résignèrent très rapidement au départ de la Slovénie – les combats ne durèrent que dix jours – où l’absence de population serbe les privait d’appui. Mais tel n’était pas le cas en Croatie où vivaient 581 000 Serbes (12 % de la population de Croatie). Ces Serbes pouvaient légitimement redouter de devenir une minorité opprimée au sein du nouvel État croate. Spéculant sur ces craintes, attisant les haines, des milices se constituèrent, proclamèrent la naissance d’une République serbe de Croatie dans les deux régions (la Krajina et la Slavonie) où les Serbes étaient les plus concentrés. Dans ces zones, ils organisèrent les premières opérations d’épuration ethnique, obligeant plus de 30 000 Croates à fuir pour échapper à la mort.
Après trois mois de combats, un cessez-le-feu provisoire intervint. La Croatie se retrouvait amputée d’un quart de son territoire, passé sous contrôle serbe. Mais, en réalité, ces territoires et les populations serbes qui y vivaient ne constituaient, aux yeux de Milosevic, qu’une monnaie d’échange dans un plan plus vaste. Milosevic et Tudjman, avant même le déclenchement des hostilités, lors d’une rencontre restée longtemps secrète à Karadjordjevo en mars 1991, avaient conclu un accord pour se partager la Bosnie. Les conquêtes serbes en Croatie ne constituaient en réalité qu’un butin destiné à être échangé au moment du dépeçage de la Bosnie. En 1995, conformément à ce plan, l’armée croate en reprit possession et une grande partie de la population serbe, abandonnée à son sort par Milosevic, dut à son tour prendre le chemin de l’exil. Les Serbes ne représentent plus aujourd’hui que 4 % de la population de la Croatie.

… et en Bosnie

La Bosnie offrait l’image, plus encore que tout le reste de la Yougoslavie, d’une mosaïque de populations entremêlées (sur 4,3 millions d’habitants, elle comptait environ 31 % de Serbes, 17 % de Croates et plus de 43 % de Musulmans, dénomination passablement arbitraire désignant les autres habitants qui n’étaient pas forcément pour autant de confession musulmane). Du temps de la Yougoslavie, ces populations vivaient souvent dans les mêmes quartiers, se mélangeant sans tenir compte des origines nationales. C’est ce mélange qui donna un caractère particulièrement horrible à la guerre qui commença en 1992.
Cette année-là, refusant de prolonger un tête-à-tête avec la puissante République serbe au sein de la Fédération yougoslave, la Bosnie proclama à son tour son indépendance. Les dirigeants nationalistes bosniaques durent faire face aux milices serbes, soutenues par Milosevic, aux troupes de Mladic, qui se livrèrent à un « nettoyage ethnique » systématique.
Ils durent aussi affronter les milices croates. Tudjman déclarait que les Bosniaques étaient en fait des Croates convertis à l’islam. Restait à les en « convaincre », et les milices croates se livrèrent, elles aussi, à une « épuration ethnique » dans la partie nord de la Bosnie.
Le nationalisme des dirigeants bosniaques, qui se présentaient comme les défenseurs de la coexistence des peuples au sein d’une Bosnie multiculturelle, paraissait plus défendable que celui des Serbes et des Croates. Mais ces discours ne suffisaient pas pour convaincre les Serbes ou les Croates, devenus des minorités nationales au sein de la Bosnie indépendante, qu’ils n’avaient rien à craindre.
Toutes les logiques nationalistes, dans cette région d’Europe, comme dans bien d’autres régions du monde, ne pouvaient que conduire les peuples dans la barbarie sanglante et dans des affrontements sans fin.

L’intervention des puissances impérialistes

Si les luttes pour le pouvoir des dirigeants nationalistes serbes, croates et slovènes ont constitué le facteur déclenchant du processus qui a conduit à la désintégration de la Yougoslavie, l’intervention des puissances impérialistes, à chaque étape du conflit, l’a aggravé et l’a accéléré.
Les Balkans sont redevenus, pour les impérialistes, un champ de manœuvres sur lequel leurs intérêts concurrents se sont affrontés. La France et l’Allemagne, à la recherche de points d’appui, ont retrouvé tout naturellement leurs alliés d’avant 1945, avec lesquels les liens n’avaient jamais complètement disparu.
L’impérialisme allemand, dans le passé, s’était appuyé sur le nationalisme croate : pendant la Deuxième Guerre mondiale, le dépeçage de la Yougoslavie imposé par Hitler avait donné naissance à un État croate indépendant allié de l’Allemagne. Ainsi, quand la Slovénie et la Croatie proclamèrent leur indépendance, le gouvernement allemand s’empressa de les reconnaître.
De son côté, le gouvernement français commença par apporter son soutien aux dirigeants serbes – la monarchie serbe entretenait des relations privilégiées avec la France avant 1945 – en se déclarant en faveur du maintien des frontières de la Yougoslavie. Puis, quand cette position finit par devenir difficilement défendable, la diplomatie française se fit le champion de la défense de l’indépendance de la Bosnie contre les Serbes.
S’il est impossible de connaître les motivations exactes des méandres des politiques des chancelleries européennes et américaine, ce qui est certain, c’est que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes était le dernier de leurs soucis.
Leur première préoccupation, comme à chaque fois et partout, a été le retour à l’ordre. Le fait qu’une région d’Europe, si proche des grandes capitales occidentales, s’enfonce dans la guerre n’était pas de nature à les réjouir. Ils s’évertuèrent donc à trouver une solution politique qui ramène la stabilité. Et, pour ces dirigeants d’un ordre fondé sur l’exploitation des peuples et sur leur soumission, il ne pouvait être question de faire appel aux populations. Bien au contraire, ils traitèrent avec ceux-là mêmes qui étaient responsables de l’explosion de violence et des massacres, avec Milosevic, qui fut leur principal interlocuteur, avec Karadjic, avec Mladic…
Les troupes envoyées en Croatie et en Bosnie sous le drapeau de l’ONU à partir de 1992 se contentèrent d’assister aux massacres sans intervenir pour les empêcher. Quand certains soldats n’ont pas carrément noué des liens de complicité avec les tortionnaires. Faut-il rappeler le rôle lamentable des forces de l’ONU à Srebrenica qui, après avoir promis leur protection aux populations, les laissèrent massacrer par les hommes de Mladic.
Les accords de Dayton, signés sous le patronage des dirigeants occidentaux en 1995 et qui mirent fin aux combats, organisèrent une partition de la Bosnie entre une République serbe dont les frontières avaient été fixées sur le terrain par les milices serbes (puisqu’elles intégraient les zones « purifiées ethniquement » !) et une Fédération croato-musulmane. Cela revenait à avaliser le résultat du nettoyage ethnique. De leur point de vue, l’homogénéité ethnique [1], obtenue au prix des déplacements de millions de personnes, était d’ailleurs un gage de stabilité.
Pour imposer ces accords aux nationalistes serbes de Bosnie qui se montraient récalcitrants, les avions de l’OTAN se livrèrent à une campagne de frappes aériennes et surtout, les dirigeants occidentaux s’appuyèrent sur Milosevic, qui devint ainsi un « pivot de la paix en Bosnie ». Le Tribunal pénal international qui demanda à l’époque l’ouverture d’une procédure contre Milosevic se vit rappeler à l’ordre.
En 1999, les États-Unis décidèrent finalement d’utiliser leur force militaire contre Milosevic pour amener l’armée serbe à évacuer le Kosovo. Les avions de l’OTAN bombardèrent les forces serbes, mais aussi et surtout les villes et les infrastructures de Serbie : des routes, des voies de chemin de fer, des centrales électriques... L’armée serbe fut très peu affaiblie par ces actions militaires et ce n’était pas l’objectif des dirigeants impérialistes : l’armée serbe devait conserver la capacité de tenir les populations en respect, à commencer par la population serbe. C’est cette dernière qui a payé le prix fort des bombardements.
Aujourd’hui, les armes se sont tues dans la région et, du point de vue des impérialistes, on peut parler d’une relative stabilisation. Mais à quel prix et pour combien de temps ? Il ne suffit pas de grand-chose pour que, régulièrement, des affrontements se produisent de nouveau au Kosovo, entre Albanais et minorité serbe.
Plus généralement, c’est l’ensemble de la région qui est menacé de connaître de terribles affrontements si les mêmes logiques nationalistes venaient à se renforcer car, comme nous l’avons déjà évoqué, dans tous ces États créés au lendemain de la Première Guerre mondiale, il existe des minorités nationales : en Hongrie vivent notamment des populations roumanophones tandis qu’en Roumanie vit une forte minorité hongroise ; en Bulgarie vit une importante population turcophone ; et, dispersés dans chacun de ces États, vivent des Roms.
Le mélange des populations est tel qu’aucun État « ethniquement pur » n’est possible. Exactement comme en Yougoslavie.
Et ce mélange, qui pourrait et devrait être source de richesse dans tous les domaines, devient au contraire source de menaces. Car, ces dernières années, la crise économique avec ses conséquences sur la vie des populations offre un terreau favorable au développement de l’extrême droite nationaliste : on l’a vu dernièrement en Hongrie et en Roumanie, où des mouvements de ce type ont rencontré un écho dans la population, notamment sur le terrain de la démagogie contre les Roms.
La Yougoslavie a montré comment pouvait s’enclencher un mécanisme infernal sur le terrain de la surenchère nationaliste et à quoi il pouvait conduire, peut-être signal avant-coureur d’une régression encore plus ample.
Dans cette région, aucune véritable solution permettant aux peuples de vivre durablement en paix, ne pourra être trouvée, sans le renversement de ces États dont le maintien ne profite qu’à une minorité de possédants. Et sans le renversement de l’impérialisme qui a transformé cette région du monde en une poudrière qui menace en permanence de s’enflammer.
[1] 90 % des 1,73 million de Musulmans ou Croates qui vivaient avant la guerre dans les territoires de l’actuelle République serbe en ont été chassés ou ont été tués, tandis que 90 % de la population serbe bosniaque ont quitté le territoire de la Fédération croato-musulmane, sous la contrainte ou poussés à l’exode par leurs propres dirigeants.
18 septembre 2011
lutte ouvriére

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