jeudi 30 juin 2011

Il y a 140 ans, mars 1871 - Avec la Commune de Paris, les ouvriers parisiens inventaient la première forme concrète de pouvoir ouvrier

« Le cadavre est à terre mais l’idée est debout »,
dira Victor Hugo.
« Le petit bourgeois social-démocrate a été récemment saisi d’une terreur salutaire en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat. Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a l’air ? Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat. »
(F. Engels)

« La Commune de Paris fut l’antithèse directe de l’Empire », écrivait Marx dès 1871 dans son livre La Guerre civile en France, texte dans lequel non seulement il rend hommage aux Communards « montés à l’assaut du ciel » mais dans lequel il analyse cette première révolution prolétarienne qui avait tenu le pouvoir pendant deux mois à Paris. Et, en dirigeant révolutionnaire qu’il était, il en tire toutes les conclusions politiques utiles aux combats futurs de la classe ouvrière.
Depuis 1852, la France était dominée par le second Empire de Napoléon III. Cet État dictatorial, corrompu jusqu’à la moelle, composé d’affairistes, d’arrivistes, d’escrocs, avait vu le jour parce que la bourgeoisie, terrorisée par l’insurrection ouvrière de juin 1848, s’était jetée dans les bras du premier aventurier galonné qui s’était présenté : Napoléon III. Le second Empire, tout en ôtant la direction politique directe de la société à la bourgeoisie, continua à servir avec zèle ses intérêts économiques et à développer son industrie, entraînant par là même le développement du prolétariat et la renaissance du mouvement ouvrier.
En 1864, à Londres, des militants ouvriers de différents pays européens avaient fondé la Première Internationale – première association internationale de l’histoire du mouvement ouvrier. Dans la France des années 1860, l’organisation des travailleurs, les luttes, les grèves connurent un véritable renouveau.

En 1870, face à la contestation grandissante, Napoléon III lança le pays dans une guerre contre la Prusse. L’incapacité, la gabegie et la corruption du pouvoir impérial menèrent à la défaite en quelques semaines. Les classes populaires parisiennes accueillirent l’annonce de la défaite et la capture de Napoléon III par les Prussiens en descendant dans la rue et en proclamant la République, le 4 septembre 1870. Les républicains bourgeois, dont l’opposition à l’Empire avait été bien timorée jusque-là, prirent la direction de cette nouvelle république. Au nom de la nécessité de la « défense nationale » – contre les Prussiens qui continuaient la guerre – ils formèrent un gouvernement dirigé par Adolphe Thiers. Mais loin de vouloir combattre l’invasion, cette république de la bourgeoisie n’eut qu’un objectif, dès sa naissance : désarmer les masses populaires qu’elle craignait plus que tout. L’insurrection ouvrière de 1848 n’avait guère plus de vingt ans et était dans toutes les mémoires. Et Paris concentrait alors des dizaines de milliers d’ouvriers du bâtiment et des travaux publics, de diverses industries en plein essor, toute une foule de petits artisans. Marx expliquait ainsi : « Cependant comment défendre Paris sans armer sa classe ouvrière, l’organiser en une force effective et instruire ses rangs par la guerre elle-même ? Mais Paris armé, c’était la révolution armée. Une victoire de Paris sur l’agresseur prussien aurait été une victoire de l’ouvrier français sur le capitaliste français et ses parasites d’État. Dans ce conflit entre le devoir national et l’intérêt de classe, le gouvernement de la défense nationale n’hésita pas un instant : il se changea en un gouvernement de la Défection nationale ».

Malgré l’attitude du gouvernement, durant les mois de guerre et de siège qui suivirent septembre 1870, les couches populaires parisiennes apprirent à agir collectivement, à s’organiser et à mesurer leurs forces. Des comités de vigilance furent formés dès septembre. La résistance face au siège prussien à partir d’octobre 1870, qui entraîna une famine dans la ville, attisa la flamme de la révolte. La Garde nationale, jusque-là milice armée de la petite bourgeoisie, à laquelle ne participaient que ceux qui pouvaient payer, fut ouverte aux hommes du peuple. Cette force populaire armée qui, malgré les vicissitudes de la famine et du siège, avait su imposer le respect aux armées prussiennes, devint l’âme de la révolte. Son Comité central élu gagna la confiance d’une grande partie des couches populaires parisiennes, ce qui en fit une sorte de direction politique. La bourgeoisie ne pouvait pas accepter que les classes populaires non seulement s’arment, mais s’organisent et choisissent leur propre commandement. L’affrontement entre la république bourgeoise et la classe ouvrière était de plus en plus à l’ordre du jour. À plusieurs reprises, le prolétariat, révolté par les lâchetés et les mensonges du gouvernement, le menaça.
Le 28 janvier 1871, la signature par le gouvernement de Thiers de l’armistice avec Bismarck accrut la colère populaire et accéléra le processus révolutionnaire. Il devenait indispensable et urgent pour le gouvernement de Thiers de désarmer Paris. Et quand le 18 mars les troupes de Thiers voulurent arracher ses canons au peuple parisien – canons qui avaient été en grande partie payés par des souscriptions populaires, malgré les affres de la famine – la révolte éclata. La troupe se rangea dans le camp des Parisiens révoltés, et fusilla sur-le-champ les généraux qui leur avaient ordonné de tirer sur la foule, composée en grande partie de femmes.
Le pouvoir politique, ainsi que tout ce que la ville comptait de riches, les bourgeois et leur clique, fuirent vers Versailles. Paris se retrouva aux mains des ouvriers et le pouvoir incomba à ceux que les masses populaires parisiennes considéraient comme leurs représentants : le Comité central de la Garde nationale. Le 26 mars suivant eurent lieu les élections de la Commune de Paris, qui devint le centre du pouvoir de la ville, sous le contrôle actif du prolétariat.

Avec la Commune de Paris, un nouveau type de pouvoir avait surgi de la lutte de classes elle-même. Le prolétariat faisait l’expérience, comme l’écrivit Marx, que « la classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonctionner pour son propre compte ». C’était la première, la plus grande et la plus importante des leçons de la Commune.
Ce n’est pas le fait d’avoir élu une municipalité qui constituait, en soi, en acte révolutionnaire. C’était le fait que le prolétariat armé imposait son influence, sa domination de classe sur la société, et transformait, par là même, le pouvoir. La Commune de Paris n’était pas un organe parlementaire, bavard mais impuissant comme la bourgeoisie en avait déjà tant produit dans son histoire. C’était un corps agissant, exécutif et législatif à la fois, permettant ainsi le contrôle actif, direct de la population. Les décisions étaient prises et appliquées directement par les exploités eux-mêmes. Pour une fois ce n’était pas les riches ou leurs commis qui imposaient leurs choix mais les gens du peuple.
La Garde nationale, regroupant la population armée, était déjà dans les faits l’antithèse de l’armée permanente ; la Commune alla plus loin en décrétant l’abolition de cette dernière. « Qui a du fer, a du pain ! », avait déjà compris Blanqui, quelque vingt ans plus tôt. En abolissant l’armée permanente et en forgeant un nouvel État appuyé non sur une force de répression spéciale mais sur la population en armes, la Commune renouait avec le cours de l’histoire révolutionnaire du prolétariat.
Tous les fonctionnaires de la Commune, désormais élus par la population, devenaient responsables devant elle et révocables à tout moment. Leurs rémunérations étaient égales aux salaires ouvriers. Ainsi les classes populaires prenaient le contrôle de la vie politique. La justice était rendue gratuitement. Et enfin, la Commune s’attaqua au poids spirituel de l’Église et proclama, bien avant les lois radicales de 1905, la séparation de l’Église et de l’État.
Durant ses soixante-douze jours d’existence, les mesures prises par la Commune furent déterminées par les intérêts des couches populaires. « Le peuple, disait la révolutionnaire Louise Michel, n’obtient que ce qu’il prend. » Le gouvernement que s’étaient donné les Parisiens, contrôlé par les travailleurs en armes, fit des choix et vota des textes qui exprimèrent son caractère de classe.
Les locataires furent défendus contre les propriétaires et les loyers impossibles à payer, suite à ces mois de guerre, furent reportés. Les logements vacants furent réquisitionnés pour les sans-abri. Les amendes qui grevaient les salaires ouvriers furent interdites, tout comme le travail de nuit des boulangers. Enfin, le 16 avril, la Commune décida de collectiviser les ateliers et magasins abandonnés par leurs propriétaires pour les faire fonctionner au bénéfice de la collectivité, sous la forme de coopératives gérées directement par les travailleurs. Pendant la Commune, la nécessité de survivre, pour les classes populaires, avait donné naissance aux premiers balbutiements de la collectivisation des moyens de production.
Comme l’a écrit Trotsky au sujet d’une autre période, « la révolution est avant tout l’irruption violente des masses dans le domaine où se règlent leurs propres destinées ». Comme dans toutes les périodes révolutionnaires, la conscience des travailleurs évoluait à toute vitesse, et les idées, les initiatives les plus révolutionnaires venaient des tréfonds de la population elle-même. Les aspirations socialistes s’exprimaient de toutes parts, comme dans cette déclaration d’une assemblée de femmes : « Pour nous autres, la plaie sociale qu’il faut d’abord fermer, c’est celle des patrons, qui exploitent l’ouvrier et s’enrichissent de ses sueurs. Plus de patrons qui considèrent l’ouvrier comme une machine de produit ! Que les travailleurs s’associent entre eux, qu’ils mettent leur labeur en commun et ils seront heureux. Un autre vice de la société actuelle, ce sont les riches qui ne font que bien boire et bien s’amuser, sans prendre aucune peine. Il faut les extirper, ainsi que les prêtres et les religieuses. Nous ne serons plus heureuses que lorsque nous n’aurons plus ni patrons, ni riches, ni prêtres. » Ou dans cette proclamation du 23 avril 1871, du syndicat des mécaniciens et métallurgistes : « Considérant, qu’avec la Commune, expression de la révolution du 18 mars, l’égalité ne doit pas être un vain mot, et que la lutte si vaillamment soutenue que nous nous voulons continuer jusqu’à l’extinction du dernier des cléricaux royalistes, a pour but notre émancipation économique, que ce résultat ne peut être obtenu que par l’association des travailleurs qui, seule, doit transformer notre condition de salariés en associés.
Déclarons donner à nos délégués les instructions générales suivantes : supprimer l’exploitation de l’homme par l’homme, dernière forme de l’esclavage ; organiser le travail par associations solidaires à capital collectif et inaliénable. »
Portée par l’enthousiasme révolutionnaire des masses, leurs initiatives et leurs aspirations, la Commune se trouva à la pointe des idées de progrès. L’obscurantisme religieux fut combattu, les couvents fermés et les atrocités commises en leur sein dénoncées publiquement. Des débats eurent lieu pour inventer une nouvelle forme d’enseignement gratuit, populaire et laïc. La Commune affirma sa volonté de développer une formation professionnelle pour les filles, et d’ailleurs les femmes prirent une place active dans la révolution. La Commune officialisa l’union libre, conférant à la famille constituée hors mariage (concubins, enfants naturels) sa première reconnaissance légale. Enfin, la Commune bannit la prostitution considérée comme une forme de « l’exploitation commerciale de créatures humaines par d’autres créatures humaines ». Des idées de crèches pour garder les enfants, de cantines publiques virent le jour. La Commune rouvrit bibliothèques, musées et théâtres, et offrit pour la première fois aux classes populaires la possibilité d’assister à des concerts.
Les étrangers furent reconnus par la Commune comme membres de la grande famille ouvrière internationale. Quoi de plus révélateur que le fait que la Commune eût donné le commandement suprême de son armée à un sous-officier polonais ?
La Commune de Paris périt en mai 1871 sous les coups des troupes de Thiers alliées à celles de Bismarck. « L’internationale des classes possédantes » était entrée en action pour broyer cette première tentative d’émancipation ouvrière. La répression fit entre 20 000 et 40 000 morts. Les massacres de Communards, dont les cadavres jonchaient les rues, ne cessèrent que face au danger d’une épidémie de choléra. La violence de la répression fut à la hauteur de la peur que la bourgeoisie venait de connaître.
Cette révolution de la classe ouvrière parisienne, même écrasée, montrait la voie des révolutions futures. Lénine écrivit à propos de la Commune : « Marx ne se contenta (…) pas d’admirer l’héroïsme des Communards (…). Dans le mouvement révolutionnaire des masses, bien que celui-ci n’eût pas atteint son but, il voyait une expérience historique d’une portée immense, un certain pas en avant de la révolution prolétarienne universelle, un pas réel bien plus important que des centaines de programmes et de raisonnements. Analyser cette expérience, y puiser des leçons de tactique, s’en servir pour passer au crible sa théorie : telle est la tâche que Marx se fixa. » Depuis 1848, Marx et Engels affirmaient que, pour son émancipation, le prolétariat devait se transformer en classe dominante et prendre le pouvoir politique. Mais cela restait une perspective révolutionnaire et non une réalité tangible. Certes, Marx et Engels avaient tiré les conclusions politiques des révolutions passées, en particulier celle de 1848 : « Toute tentative de révolution en France devra consister à briser la machine bureaucratique et militaire. » Mais c’est la Commune de Paris qui montra pour la première fois comment la classe ouvrière pouvait briser l’appareil d’État bourgeois et forger son propre État au service de son émancipation. Par la suite, bien des militants socialistes se revendiquant du marxisme abandonnèrent ces idées sur l’État. Lénine, au contraire, en pleine effervescence révolutionnaire, en 1917, reprit ce drapeau dans son livre L’État et la révolution. Il poursuivait l’analyse de Marx et reprenait l’exemple de la Commune : « Ainsi, la Commune semblait avoir remplacé la machine d’État brisée en instituant une démocratie “simplement” plus complète : suppression de l’armée permanente, électivité et révocabilité de tous les fonctionnaires sans exception. Or, en réalité, ce “simplement” représente une œuvre gigantesque : le remplacement d’institutions par d’autres foncièrement différentes. C’est là justement un cas de “transformation de la quantité en qualité” : réalisée de cette façon, aussi pleinement et aussi méthodiquement qu’il est possible de le concevoir, la démocratie, de bourgeoise, devient prolétarienne ; d’État (= pouvoir spécial destiné à mater une classe déterminée), elle se transforme en quelque chose qui n’est plus, à proprement parler, un État. »
La Commune de Paris a nourri l’expérience du mouvement ouvrier international durant des décennies. C’est pour cela que son histoire constituait la base de la formation de tous les révolutionnaires du XXe siècle.
Si les révolutionnaires, en particulier les bolcheviks, étudièrent soigneusement cette première forme d’État ouvrier de l’histoire, ils tirèrent aussi toutes les leçons politiques de l’expérience de la Commune. Dans un texte de 1908 par exemple, Les Enseignements de la Commune, Lénine analysait ce qu’il nommait les erreurs de la Commune. D’une part, il expliquait que le fait de ne pas avoir exproprié la Banque de France revenait à s’arrêter à mi-chemin dans le combat social et économique contre les capitalistes et avait de fait favorisé la bourgeoisie. D’autre part, il mettait en garde le prolétariat contre les illusions romantiques et tirait toutes les conclusions de la violence de la répression versaillaise. « La deuxième faute fut la trop grande magnanimité du prolétariat. Au lieu d’exterminer ses ennemis, il chercha à exercer une influence morale sur eux, il négligea l’importance des actions purement militaires dans la guerre civile et, au lieu de couronner sa victoire à Paris par une offensive résolue sur Versailles, il temporisa et donna au gouvernement de Versailles le temps de rassembler les forces ténébreuses et de préparer la semaine sanglante de mai. » Mais, ajoutait-il, « malgré toutes ses fautes, la Commune est le modèle le plus grandiose du plus grandiose mouvement prolétarien du XIXe siècle ».
Lénine raisonnait en révolutionnaire et cherchait dans l’expérience du prolétariat, dans son histoire, des leçons pour vaincre demain. Ces analyses aidèrent les bolcheviks, en 1917, à prendre le pouvoir avec toute la résolution qui avait manqué aux Communards. La connaissance des événements de la Commune, des combats entre elle et les troupes versaillaises, servit pour mener la guerre civile en Russie jusqu’à la victoire.

La Commune, au moment de son 140e anniversaire, fait aujourd’hui l’objet de commémorations convenues, y compris du maire social-démocrate de la Ville de Paris. Les faux amis des travailleurs, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, peuvent louer la Commune parce qu’elle n’a pas vaincu, et qu’ils peuvent verser des larmes hypocrites sur les morts, les martyrs. Ces gens-là n’aiment les ouvriers que vaincus : ce sont les mêmes qui haïssent les prolétaires russes de 1917 qui, armés des leçons de la Commune, ont vaincu la bourgeoisie et ne se sont pas laissés massacrer.
Les espoirs des Communards, leurs rêves, comme leurs erreurs et leurs échecs, tout cela constitue l’héritage des communistes révolutionnaires, un héritage dont nous devons être fiers, que nous devons apprendre, comprendre et transmettre pour poursuivre le combat contre l’ordre capitaliste. Chaque jeune qui rejoint le camp de la classe ouvrière et les rangs des révolutionnaires doit garder à l’esprit la vaillance des Louise Michel, des Léo Frankel, des Eugène Varlin d’une part, mais surtout des milliers d’ouvriers anonymes qui ont combattu sur les barricades pour l’émancipation de leur classe. Comme il doit connaître et comprendre la haine de la bourgeoisie envers la Commune. Sans cette connaissance, nous ne pourrons jamais vaincre.
Alors le plus grand hommage à rendre aux Communards, aux combattants connus et inconnus, c’est d’apprendre de leurs luttes, d’apprendre de leurs actes et de leurs erreurs, et de continuer leur combat.
Nous reproduisons ci-dessous un texte écrit en 1911 pour le quarantième anniversaire de la Commune par Lénine, pour qui toutes les leçons de la Commune auront été indispensables au moment de la révolution russe de 1917.

Lénine - À la mémoire de la Commune, 1911

Quarante ans se sont écoulés depuis la proclamation de la Commune de Paris. Selon la coutume, le prolétariat français a honoré par des meetings et des manifestations la mémoire des militants de la révolution du 18 mars 1871 ; à la fin de mai, il ira de nouveau déposer des couronnes sur la tombe des Communards fusillés, victimes de l’horrible « semaine sanglante » de mai et jurer une fois de plus de combattre sans relâche jusqu’au triomphe complet de leurs idées, jusqu’à la victoire totale de la cause qu’ils lui ont léguée.
Pourquoi le prolétariat, non seulement français, mais du monde entier, honore-t-il dans les hommes de la Commune de Paris ses précurseurs ? Et quel est l’héritage de la Commune ?
La Commune naquit spontanément ; personne ne l’avait consciemment et méthodiquement préparée. Une guerre malheureuse avec l’Allemagne ; les souffrances du siège ; le chômage du prolétariat et la ruine de la petite bourgeoisie ; l’indignation des masses contre les classes supérieures et les autorités qui avaient fait preuve d’une incapacité totale ; une fermentation confuse au sein de la classe ouvrière qui était mécontente de sa situation et aspirait à une autre organisation sociale ; la composition réactionnaire de l’Assemblée nationale qui faisait craindre pour la République, tous ces facteurs, et beaucoup d’autres, poussèrent la population de Paris à la révolution du 18 mars qui remit inopinément le pouvoir entre les mains de la Garde nationale, entre les mains de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie qui s’était rangée à son côté.

Ce fut un événement sans précédent dans l’histoire. Jusqu’alors, le pouvoir se trouvait ordinairement entre les mains des grands propriétaires fonciers et des capitalistes, c’est-à-dire d’hommes de confiance à eux, constituant ce qu’on appelle le gouvernement. Mais après la révolution du 18 mars, lorsque le gouvernement de M. Thiers s’enfuit de Paris avec ses troupes, sa police et ses fonctionnaires, le peuple devint le maître de la situation et le pouvoir passa au prolétariat. Mais dans la société actuelle, le prolétariat, économiquement asservi par le capital, ne peut dominer politiquement s’il ne brise les chaînes qui le rivent au capital. Et voilà pourquoi le mouvement de la Commune devait inévitablement revêtir une couleur socialiste, c’est-à-dire chercher à renverser la domination de la bourgeoisie, la domination du capital, et à détruire les assises mêmes du régime social actuel.
Au début, ce mouvement fut extrêmement mêlé et confus. Y adhéraient des patriotes qui espéraient que la Commune reprendrait la guerre contre les Allemands et la mènerait à bonne fin. Il était soutenu par les petits commerçants menacés de ruine si le paiement des traites et des loyers n’était pas suspendu (ce que le gouvernement leur avait refusé, mais que la Commune leur accorda). Enfin, au début, il bénéficia même en partie de la sympathie des républicains bourgeois qui craignaient que l’Assemblée nationale réactionnaire (les « ruraux », les hobereaux sauvages) ne restaurât la monarchie. Mais dans ce mouvement, le rôle principal fut naturellement joué par les ouvriers (surtout par les artisans parisiens) parmi lesquels une active propagande socialiste avait été menée durant les dernières années du second Empire et dont beaucoup appartenaient même à l’Internationale.
Les ouvriers seuls restèrent fidèles jusqu’au bout à la Commune. Les républicains bourgeois et les petits bourgeois s’en détachèrent bientôt : les uns effrayés par le caractère prolétarien, socialiste et révolutionnaire du mouvement ; les autres lorsqu’ils le virent condamné à une défaite certaine. Seuls les prolétaires français soutinrent sans crainte et sans lassitude leur gouvernement ; seuls ils combattirent et moururent pour lui, c’est-à-dire pour l’émancipation de la classe ouvrière, pour un meilleur avenir de tous les travailleurs.
Abandonnée par ses alliés de la veille et dépourvue de tout appui, la Commune devait inéluctablement essuyer une défaite. Toute la bourgeoisie de la France, tous les grands propriétaires fonciers, toute la Bourse, tous les fabricants, tous les voleurs grands et petits, tous les exploiteurs se liguèrent contre elle. Cette coalition bourgeoise soutenue par Bismarck (qui libéra 100 000 prisonniers français pour réduire Paris) réussit à dresser les paysans ignorants et la petite bourgeoisie provinciale contre le prolétariat parisien et à enfermer la moitié de Paris dans un cercle de fer (l’autre moitié étant investie par l’armée allemande).
Dans certaines grandes villes de France (Marseille, Lyon, Saint-Etienne, Dijon et ailleurs), les ouvriers tentèrent également de s’emparer du pouvoir, de proclamer la Commune et d’aller secourir Paris, mais ces tentatives échouèrent rapidement. Et Paris, qui leva le premier le drapeau de l’insurrection prolétarienne, se trouva réduit à ses seules forces et voué à une perte certaine.
Pour qu’une révolution sociale puisse triompher, deux conditions au moins sont nécessaires : des forces productives hautement développées et un prolétariat bien préparé. Mais en 1871 ces deux conditions faisaient défaut. Le capitalisme français était encore peu développé et la France était surtout un pays de petite bourgeoisie (artisans, paysans, boutiquiers, etc.). Par ailleurs, il n’existait pas de parti ouvrier ; la classe ouvrière n’avait ni préparation ni long entraînement et dans sa masse, elle n’avait même pas une idée très claire de ses tâches et des moyens de les réaliser. Il n’y avait ni sérieuse organisation politique du prolétariat, ni syndicats ou associations coopératives de masse…
Mais ce qui manqua surtout à la Commune, c’est le temps, la possibilité de s’orienter et d’aborder la réalisation de son programme. Elle n’avait pas encore eu le temps de se mettre à l’œuvre que le gouvernement de Versailles, soutenu par toute la bourgeoisie, engageait les hostilités contre Paris. La Commune dut, avant tout, songer à se défendre. Et jusqu’à la fin, survenue entre les 21 et 28 mai, elle n’eut pas le temps de penser sérieusement à autre chose.
Au demeurant, malgré des conditions aussi défavorables, malgré la brièveté de son existence, la Commune réussit à prendre quelques mesures qui caractérisent suffisamment son véritable sens et ses buts. La Commune remplaça l’armée permanente, instrument aveugle des classes dominantes, par l’armement général du peuple ; elle proclama la séparation de l’Église et de l’État, supprima le budget des Cultes (c’est-à-dire l’entretien des curés par l’État), donna à l’instruction publique un caractère tout à fait laïque et par là même porta un coup sérieux aux gendarmes en soutane. Dans le domaine purement social, elle n’eut pas le temps de faire beaucoup de choses, mais le peu qu’elle fit montre avec suffisamment de clarté son caractère de gouvernement ouvrier, populaire : le travail de nuit dans les boulangeries fut interdit ; le système des amendes, ce vol légalisé des ouvriers, fut aboli ; enfin, la Commune rendit le fameux décret en vertu duquel toutes les fabriques, usines et ateliers abandonnés ou immobilisés par leurs propriétaires étaient remis aux associations ouvrières qui reprendraient la production. Et comme pour souligner son caractère de gouvernement authentiquement démocratique et prolétarien, la Commune décida que le traitement de tous les fonctionnaires de l’administration et du gouvernement ne devait pas dépasser le salaire normal d’un ouvrier et en aucun cas s’élever au-dessus de 6 000 francs par an.
Toutes ces mesures montraient assez clairement que la Commune s’avérait un danger mortel pour le vieux monde fondé sur l’asservissement et l’exploitation. Aussi la société bourgeoise ne put-elle dormir tranquille tant que le drapeau rouge du prolétariat flotta sur l’Hôtel de Ville de Paris. Et lorsque, enfin, les forces gouvernementales organisées réussirent à l’emporter sur les forces mal organisées de la révolution, les généraux bonapartistes, battus par les Allemands et courageux contre leurs compatriotes vaincus firent un carnage comme jamais Paris n’en avait vu. Près de 30 000 Parisiens furent massacrés par la soldatesque déchaînée, près de 45 000 furent arrêtés dont beaucoup devaient être exécutés par la suite ; des milliers furent envoyés au bagne ou déportés. Au total, Paris perdit environ 100 000 de ses fils et parmi eux les meilleurs ouvriers de toutes les professions.
La bourgeoisie était contente. « Maintenant, c’en est fait du socialisme, et pour longtemps ! », disait son chef, le nabot sanguinaire Thiers, après le bain de sang qu’avec ses généraux il venait d’offrir au prolétariat parisien. Mais ces corbeaux bourgeois croassaient à tort. À peine six ans après l’écrasement de la Commune, alors que nombre de ses combattants croupissaient encore au bagne ou languissaient en exil, le mouvement ouvrier renaissait déjà en France. La nouvelle génération socialiste, enrichie par l’expérience de ses aînés et nullement découragée par leur défaite, releva le drapeau tombé des mains des combattants de la Commune et le porta en avant avec assurance et intrépidité aux cris de « Vive la révolution sociale ! Vive la Commune ! ». Et quelques années plus tard, le nouveau parti ouvrier et l’agitation qu’il avait déclenchée dans le pays obligeaient les classes dominantes à remettre en liberté les Communards restés aux mains du gouvernement.
Le souvenir des combattants de la Commune n’est pas seulement vénéré par les ouvriers français, il l’est par le prolétariat du monde entier. Car la Commune lutta non point pour quelque objectif local ou étroitement national, mais pour l’affranchissement de toute l’humanité laborieuse, de tous les humiliés, de tous les offensés. Combattante d’avant-garde de la révolution sociale, la Commune s’acquit des sympathies partout où le prolétariat souffre et lutte. Le tableau de sa vie et de sa mort, l’image du gouvernement ouvrier qui prit et garda pendant plus de deux mois la capitale du monde, le spectacle de la lutte héroïque du prolétariat et de ses souffrances après la défaite, tout cela a enflammé l’esprit de millions d’ouvriers, fait renaître leurs espoirs et gagné leur sympathie au socialisme. Le grondement des canons de Paris a tiré de leur profond sommeil les couches les plus arriérées du prolétariat et donné partout une impulsion nouvelle à la propagande révolutionnaire socialiste. C’est pourquoi l’œuvre de la Commune n’est pas morte ; elle vit jusqu’à présent en chacun de nous.

La cause de la Commune est celle de la révolution sociale, celle de l’émancipation politique et économique totale des travailleurs, celle du prolétariat mondial. Et en ce sens, elle est immortelle.
Vladimir Lénine
Rabotchaïa Gazeta (Journal ouvrier) n° 4-5
15 avril 1911

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