« La force d’Israël, le soutien des USA, la faiblesse des
Palestiniens et la complicité arabe, tels sont les ingrédients d’une solution
imposée du « problème des réfugiés », basée non sur leurs droits mais
sur leur disparition…l’élimination des réfugiés palestiniens est indispensable
pour qu’un nouveau Moyen Orient pacifié prenne sa place dans l’économie
mondialisée. »
Ecrites il y a 10 ans, ces lignes sont hélas toujours d’actualité.
Profitant du désarroi issu de l’effondrement des illusions nées des accords
d’Oslo, tous les gouvernements israéliens ont poursuivi la destruction de la
société palestinienne engagée dès 1948, avant même la proclamation de l’Etat
d’Israël et la guerre israélo-arabe qui l’a suivie.
Ceci fut fait avec le soutien total des gouvernements des Etats Unis et
avec la complicité active des gouvernements européens et des institutions
internationales (FMI et ONU notamment).
Pourtant, malgré les formidables moyens déployés pour permettre à Israël
d’en finir avec l’existence du Peuple palestinien, il subsiste un obstacle
majeur à la réalisation de ce plan.
Cet obstacle tient en un mot : (les) REFUGIES.
La raison en est que, par delà leur nombre (ils sont 6 millions, près des
2/3 du Peuple palestinien) les réfugiés palestiniens sont, par leur seule
existence, la preuve historique de l’injustice commise par l’ONU en novembre
1947 et celle de la nature coloniale irréfutable d’un Etat d’Israël né, non
d’une prétendue lutte de libération nationale, mais d’une opération programmée
de nettoyage ethnique.
Les réfugiés palestiniens sont devenus « un problème » qu’il
convient de résoudre, par tous les moyens et quel que soit le prix à payer.
Les réfugiés palestiniens, quand ils revendiquent leur droit au retour sur
les terres et dans les maisons dont ils ont été chassés par la violence des
groupes terroristes sionistes en 1948 puis en 1967, sont la marque identitaire
du conflit israélo-arabe, la preuve vivante de l’illégitimité de cet état colonial
imposé par la force au cœur d’une région arabe convoitée par l’Impérialisme
pour ses richesses et à cause de sa position stratégique.
Pour supprimer cette marque identitaire, il faut dissoudre l’existence même
des réfugiés palestiniens et, à défaut de pouvoir les faire disparaître, les
réduire à une question humanitaire.
Mais voilà…Les réfugiés palestiniens ne se sont pas transformés en une
simple addition de mendiants dispersés et voués à être absorbés et digérés au
sein des communautés nationales des Etats qui ont été contraints de les
« accueillir ».
Dans leur immense majorité ils ont refusé d’oublier, ils ont refusé d’être
dépossédés de leur histoire, ils ont collectivement maintenu leur volonté de
survivre et de vivre, ils ont gardé une colère intacte et ils ont refusé
d’abdiquer leurs droits.
Le retour des réfugiés est la substance de la cause
palestinienne.
Longtemps reléguée à une place secondaire par la direction de l’OLP,
principalement préoccupée de se voir reconnaître l’exclusivité de la représentation
du Peuple palestinien en vue du marchandage visant la création d’un mini Etat,
la question politique des droits des réfugiés est revenue en force aux
lendemains des accords d’Oslo.
En concentrant l’attention sur la création de territoires autonomes confiés
à une Autorité palestinienne, Oslo a été une tentative supplémentaire de
liquider « la question des réfugiés ».Le règlement de la question du
retour des réfugiés était différé à des « négociations finales » dont
on espérait qu’elles se perdraient dans les sables de la négociation des
accords intérimaires.
En faisant de la construction de « l’Etat palestinien
indépendant » son objectif prioritaire, la direction de l’OLP
marginalisait la cause des réfugiés, qui était pourtant la raison d’être du mouvement
de libération de la Palestine.
Réduire le conflit à un problème de partage de territoires entre Israéliens
et Palestiniens, c’est d’une part reconnaître la légitimité de l’existence de
l’Etat colonial et d’autre part mettre un terme définitif à l’ambition de
« libération nationale », remplacée par une « processus de
paix » où les deux parties « négocient ».
En outre, dès lors que le conflit est réduit à une querelle frontalière, le
problème des réfugiés semble plus aisé à résoudre : ceux qui le voudront
pourront « revenir dans l’Etat de Palestine » !
Avec le recul de 15 ans, on doit constater que ce calcul cynique a failli
aboutir.
Mais la manœuvre a fait long feu et la voracité des dirigeants sionistes,
fidèles aux ambitions initiales de la conquête de toute la Palestine, a mis à
mal le dispositif initialement concocté par l’Impérialisme avec la complicité
de la direction palestinienne, d’abord à Madrid puis à Oslo et Washington.
L’analyse du comportement de l’Etat sioniste, tant avant que pendant la
deuxième Intifada et tant dans les territoires occupés en 1967 que dans les
territoires occupés en 1948, a convaincu de nombreux militants palestiniens de
la nécessité de rompre avec une politique de renoncement aux droits
fondamentaux, de la futilité des négociations avec un ennemi bien décidé à
mener à son terme l’entreprise de nettoyage ethnique commencée en 1948 et, en
dépit de sa fragmentation due à sa dispersion géographique, de l’unité du
combat du Peuple palestinien pour ses droits nationaux.
L’effacement des illusions d’Oslo a suscité un profond mouvement de
réflexion chez les réfugiés palestiniens.
Des initiatives populaires se sont développées depuis les camps de
réfugiés, dans la diaspora palestinienne et chez les Palestiniens résidant en
Israël, visant à remettre la question des réfugiés et de leur retour à la
première place de l’agenda palestinien, considérant qu’aucune paix n’était
possible sans l’application du droit au retour et donc sans la réaffirmation
d’un projet de libération nationale.
L’affirmation de l’exigence du droit au retour est devenue le point de
convergence des luttes des Palestiniens pour leurs droits.
Le retour n’est plus « seulement » une revendication, c’est
devenu un projet politique qui structure la reconstruction de l’ensemble d’une
démarche collective de résistance au nettoyage ethnique et d’opposition à la
volonté sioniste de faire reconnaître par les Palestiniens eux-mêmes la
légitimité d’un « Etat juif » et de les faire ainsi renoncer à leur
droit à la résistance.
Le droit au retour des réfugiés, un droit reconnu par
le droit international.
Le droit au retour dans leur pays des réfugiés et des populations déplacées
est un droit clairement reconnu par le droit international.
L’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948)
affirme le droit de chaque individu de « quitter tout pays, y compris le
sien, et d’y revenir ».
Suivant l’article 12 de la Convention internationale des droits civils et
politiques (1966, ratifié par Israël en 1991 !) « Aucun individu ne
peut être arbitrairement privé du droit d’entrer dans son propre pays ».
La résolution 194 des Nations Unies, adoptée le 11 décembre 1948, affirme
« qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent de rentrer dans
leurs foyers le plus tôt possible… »
L’actualité et la validité de cette résolution ont été réaffirmées plus de
130 fois depuis ! La résolution 3236, votée en 1974, réaffirme « le
droit inaliénable des Palestiniens de retourner à leurs foyers et leurs
propriétés, d’où ils avaient été déplacés et déracinés » Ce droit
fondamental a été maintes fois affirmé pour des peuples déplacés autres que les
Palestiniens. La plupart des accords de paix internationalement soutenus dans
les 25 dernières années ont exigé le retour des déplacés et réfugiés notamment
au Guatemala, au Salvador, au Rwanda, en Géorgie, en Tchétchénie, en Croatie,
en Bosnie, au Kosovo, en Namibie, à Chypre et au Timor oriental. [2]
Le respect du choix individuel des réfugiés quant à la mise en application
de leur droit a été le principe directeur de ces accords. Ce droit a été
affirmé et son exercice n’a pas été conditionné à des négociations postérieures
et à la volonté des Etats contrôlant des territoires occupés à l’occasion d’un
conflit.
Dire que le droit au retour est « un droit inaliénable », c’est
dire que ce droit appartient en propre à chaque personne réfugiée.
User ou ne pas en user appartient à chaque bénéficiaire de ce droit.
S’agissant des réfugiés palestiniens, qui forment le groupe de réfugiés le
plus ancien et le plus nombreux dans le monde, ce droit est un droit collectif
inséparable des droits nationaux. Il s’inscrit pleinement dans le cadre des
revendications nationales constantes du Peuple palestinien et il ne se
substitue ni ne s’oppose au droit à son autodétermination.
L’immense majorité des Palestiniens refuse de faire du
retour des réfugiés un élément d’une négociation
« Lorsque les négociations israélo-palestiniennes sur le statut
final reprendront, la question des réfugiés palestiniens en sera probablement
l’une des principales pierres d’achoppement. Depuis la guerre de 1948, la
situation des réfugiés et leur revendication d’une reconnaissance du droit au
retour ont occupé une place centrale dans la lutte palestinienne.. »
[3]
Les Palestiniens préviennent qu’une communauté de réfugiés en colère dont
les principales revendications resteraient insatisfaites ferait obstacle à tout
accord de paix.
L’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) n’a d’ailleurs jamais renié
son engagement formel en faveur du droit au retour…Quand bien même certains
officiels ont proposé de manière informelle des solutions à la question des
réfugiés compatibles avec l’existence d’un Etat palestinien arabe au côté d’un
Etat juif israélien …la direction palestinienne a réagi de façon
ambivalente : tour à tour muette sur la question et rappelant son
engagement pro forma à l’égard du droit au retour.
Désormais elle doit affronter le regain d’activisme qu’Oslo et plus
récemment les initiatives informelles de Genève et de People’s Voices ont
réanimé sur la question des réfugiés
Les violentes réactions venues des camps contre l’initiative de Genève fin
2003 ont laissé sans voix les naïfs qui s’étaient extasiés devant cette
nouvelle initiative de paix généreusement sponsorisée en Europe.
Mais les soutiens enthousiastes d’Abed Rabbo et de Yossi Beilin auraient du
lire plus attentivement le rapport d’une commission d’enquête parlementaire
britannique publié au terme d’une visite des camps de réfugiés de Syrie, du
Liban, de Jordanie, de Cisjordanie et de Gaza (septembre 2000) :
« Partout où nous sommes passés, les réfugiés affirment que le droit
au retour s’applique à tous les réfugiés, quelle que soit leur situation
matérielle ou financière actuelle et où qu’ils demeurent aujourd’hui »
Survenu trois ans après la mise en scène de Genève, un autre événement nous
montre l’extrême difficulté rencontrée par les responsables palestiniens qui
tentent de composer avec la question du droit au retour.
On se souvient du texte dit « Document des prisonniers » qui fut
largement présenté en 2006 comme la base possible d’un accord politique entre
les différentes factions palestiniennes après la victoire électorale du Hamas
et avant les évènements de Gaza.
Dans la 1ère version diffusée le 11 mai 2006 on trouvait dès le point 1 la
réaffirmation de l’exigence de « garantir le droit au retour des
réfugiés ».
Dans la version publiée le 28 juin 2006 cette formule très « pro
forma » est remplacée par la suivante : « garantir le droit au
retour des réfugiés dans leurs maisons et leurs propriétés dont ils ont été
expulsés » [4]
Entre ces deux versions il y a toute la distance qui sépare l’affirmation
formelle d’un droit, qui peut facilement être vidé de sa substance, de la
position qui affirme avec force que la reconnaissance du droit emporte
l’adhésion à sa légitimité incontestable et à sa mise en œuvre pratique et non
négociable. [5]
Cette différence représente un enjeu majeur.
L’affirmation du droit au retour signifie que les réfugiés qui le désirent
pourront librement rentrer chez eux, sans contrôle ni restriction et sans avoir
à déléguer à quiconque le soin de négocier des « modalités
d’application ». De telles négociations seraient la négation de l’exercice
du droit reconnu « en principe » !
C’est la position de toutes les coalitions palestiniennes pour le droit au
retour, c’est le contenu de tous les appels issus des rencontres de réfugiés
des dernières années.
C’est, par exemple, l’affirmation sans aucune ambiguïté du congrès d’Haïfa en
mars 2004
« Le congrès affirme son refus de tout projet qui liquide, contourne
ou démantèle le droit au retour, quelle que soit sa source Le congrès affirme
au monde entier qu’il n’y a pas de paix juste sans la réalisation et
l’application du droit au retour des réfugiés palestiniens » [6]
C’est aussi le contenu d’un appel daté du 28 novembre 2007 et signé par une
centaine d’organisations et de comités palestiniens actifs dans l’ensemble des
composantes de la communauté nationale palestinienne (Palestiniens d’Israël, de
Cisjordanie, de Gaza et de l’exil) qui affirme :
« Le droit des réfugiés à rentrer dans leur patrie et dans leurs
propriétés, d’où ils ont été expulsés, conformément à la résolution des Nations
Unies 194. Ce droit est un droit fondamental qui n’est pas négociable et ne
peut donc être fondé sur un "accord sur une solution » [7]
Variations sur le thème du retour des réfugiés
Comme on vient de le montrer, le droit au retour des réfugiés est à la fois
reconnu par le droit international, et fermement revendiqué par les
Palestiniens, qu’ils soient ou non réfugiés, et ceux-ci en ont fait la pierre
angulaire de leur refus de l’expulsion et de leur résistance au nettoyage
ethnique.
Dès lors une question se pose : pourquoi cette revendication
n’est-elle pas inscrite au fronton d’un mouvement de solidarité qui affirme
pourtant son engagement pour « l’application du droit pour mettre un terme
aux injustices qui frappent le Peuple palestinien de puis 60 ans » ?
Pourquoi n’est-elle pas portée par ces responsables politiques, et
notamment ces parlementaires européens qui revendiquent leur engagement aux
côtés des Palestiniens confrontés à la colonisation et au mur en Cisjordanie et
au blocus de Gaza ? En réalité, à l’image de la direction de l’OLP, les
dirigeants des associations, des ONG de solidarité et les élus « amis des
Palestiniens » adoptent un comportement très ambivalent.
Nombreux sont ceux qui préfèreraient ne pas en parler, mais il est quand
même difficile d’ignorer l’existence de 2/3 des populations dont on s’affirme « solidaire » !
Alors, on en parle, comme d’un « problème à résoudre », toujours avec
une prudente réserve et si possible sous un angle humanitaire, voire même
simplement caritatif.
Au surplus, la question des réfugiés est toujours politiquement secondaire, la
revendication essentielle étant l’affirmation de la nécessité d’un Etat
palestinien indépendant, formule parfaitement formatée qui vient opportunément
se substituer à la double exigence de droit à l’autodétermination de tout le
Peuple palestinien et de droit au retour des réfugiés.
A l’image de la plateforme des ONG françaises, on mentionne la question
dans une charte en utilisant la formulation « une juste solution, fondée
sur la légalité internationale, à la question des réfugiés » [8] mais la
plateforme n’a jamais développé la moindre action de soutien au droit au
retour. Cette revendication a toujours été écartée de ses initiatives,
campagnes, pétitions, tracts, plaquettes etc. [9]
Et quand la plateforme se positionne lors des élections de 2007, après une
prometteuse exigence de reconnaître le droit au retour et l’application de la
résolution 194, il est immédiatement rajouté que « les modalités
d’application de ce droit devront être définies dans le cadre de futures
négociations ».
Plus loin, après avoir affirmé « la reconnaissance du droit au retour
est l’une des clés de la résolution du conflit », il est écrit :
« la reconnaissance du droit au retour et les modalités de son application
sont parmi les conditions premières pour poser les bases d’un règlement final
du conflit »
Ces formulations sont rigoureusement à l’opposé de celles des réfugiés
palestiniens, qui ont bien compris que soumettre l’application pratique du
droit au retour à des négociations, et donc au bon vouloir des Israéliens,
c’est y renoncer en pratique.
Mais, à défaut d’être en accord avec les réfugiés, ces formulations peuvent se
revendiquer des propos d’Elias Sanbar qui affirme que « tout est dans
l’ordre des séquences » : d’abord les Israéliens doivent reconnaître
l’injustice commise à notre égard et notre droit au retour et après on
discutera de l’application et « évidemment ce ne sera pas 100%, parce que
ça n’est jamais à 100% ». [10]
En fait, pour Sanbar, si le droit n’est pas négociable, l’application l’est
et il suffit de tenir bon sur « le droit » pour pouvoir en négocier
l’application un jour.
De telles positions trouvent évidemment des échos très favorables du côté
des militants israéliens pacifistes, probablement partisans sincères d’un
règlement négocié du conflit par la mise en place d’un Etat palestinien qui
devrait permettre de clore définitivement la question des réfugiés.
Complément idéal de Sanbar, Uri Avnery explique que le problème est
« du côté des Israéliens », car ceux-ci témoignent d’un « manque
de compréhension abyssal » des Palestiniens. [11]
« Le droit au retour représente le cœur même de la fierté
palestinienne. Il est ancré dans le souvenir de la Nakba…et ignorer ce fait
historique rend impossible la compréhension de la lutte des Palestiniens »
Il propose donc « d’aborder courageusement cette question », sous
ses deux aspects, d’abord « l’idéologique » puis « le
pratique »
Quand Israël aura reconnu ses responsabilités historiques dans les malheurs
des Palestiniens (ses responsabilités mais pas sa culpabilité, car « les
buts sionistes étaient directement destinés à une libération nationale et au
sauvetage de millions de victimes de la tragédie juive en Europe ») alors
on pourra traiter la question du droit au retour qui est « un droit
fondamental qui ne peut être nié à notre époque »
En fait « la solution du problème des réfugiés coïncidera avec
l’établissement de l’Etat de Palestine ».
Le principe « deux états pour deux peuples » est la base du
compromis historique martèle Avnery et il s’impose à la règle du libre choix.
« Il est clair que le retour de millions de réfugiés palestiniens dans
l’état d’Israël changerait complètement le caractère de l’Etat contrairement
aux intentions de ses fondateurs et de la plupart de ses citoyens… »
Uri Avnery et l’organisation qu’il dirige, Gush Shalom, conviennent que
cette solution « n’est pas vraiment juste ».Mais, ajoutent-ils,
« elle présente l’avantage de pouvoir être adoptée par une majorité
d’Israéliens et par une majorité de Palestiniens » !
On retrouve cette approche assez cynique chez de nombreux autres
« promoteurs de la paix ».
C’est le cas au Parlement européen, si souvent appelé à la rescousse par
ceux qui prétendent que la voix de l’Europe dans le conflit est quand même plus
progressiste et équilibrée que celle des Etats Unis …
Dans une résolution votée en octobre 2003, le Parlement “ demande aux
autorités palestiniennes d’affronter avec réalisme la délicate question du
droit au retour des réfugiés, qui touche actuellement non moins de quatre
millions et demi de personnes, de façon à pouvoir convenir entre les parties
d’une solution juste et équilibrée qui tienne compte du fait que tous les
réfugiés palestiniens ne pourront pas retourner vers leurs lieux d’origine et
qu’il faut également prendre en considération les préoccupations démographiques
d’Israël ” [12]
Ce texte ignoble, qui dans un même paragraphe, liquide les exigences du
respect de la légalité internationale et entérine la conception d’un état
ethniquement pur, a recueilli le soutien de tous les parlementaires européens
qui s’autoproclamaient à l’époque « amis des Palestiniens », y
compris les membres de la Gauche Unitaire Européenne. [13]
Depuis, Luisa Morgantini, figure de proue des parlementaires européens
toujours « amis des Palestiniens », a largement confirmé que cette
position n’était pas une « concession tactique pour faire passer une
résolution dans une enceinte majoritairement hostile aux Palestiniens »
[14]
Dans un article publié sous sa seule signature en avril 2007, elle écrit
« …le mieux serait d’entériner le retour des réfugiés sur leurs propres
terres : les territoires palestiniens occupés » [15]
Le droit au retour des réfugiés palestiniens est le
moment de vérité de toute solidarité.
Pour en revenir à la citation qui ouvre ce texte, on doit hélas constater
qu’un cinquième ingrédient est venu se rajouter aux quatre précédemment nommés
par Rosemary Sayigh.
Dans le sillage d’Oslo, on a vu naître beaucoup d’initiatives visant à
« promouvoir le dialogue entre les partenaires israéliens et palestiniens
oeuvrant pour la paix », affirmant un engagement « en faveur d’une
paix juste et durable pour les deux peuples » et allant même parfois
jusqu’à apporter leur « soutien aux droits légitimes du peuple
palestinien ».
Noble ambition en vérité, à ceci près qu’un bon nombre de ces initiatives,
des coalitions qui les portent et des organisations qui les soutiennent se sont
autorisées à reformuler « les droits légitimes des Palestiniens »,
contribuant ainsi à leur imposer une solution qu’ils n’ont pas choisie !
On peut en effet constater que « le droit au retour des réfugiés dans
leurs foyers et leurs propriétés » est décliné de manière diverse mais
rarement dans sa forme originale revendiquée par les réfugiés.
On passe de la « juste solution, fondée sur la légalité
internationale, à la question des réfugiés » [8], au « soutien au
principe du droit au retour et à indemnisation dont les modalités doivent être
négociées entre les parties » de la LDH [16] et on aboutit aujourd’hui à
la pitoyable et tragique formule de l’appel récent de la plateforme des ONG
« une solution juste du problème des réfugiés fondée sur la reconnaissance
du tort qu’ils ont subi et des droits qui en découlent ».[17]
Quelques larmes et un chèque pour oublier et pour se soumettre !
Quand on sait que le Mouvement de la Paix, membre influent de la plate
forme et signataire de l’appel pré cité, est aussi membre fondateur du
collectif « 2 peuples 2 états » qui reconnaît que « l’Etat
d’Israël est l’état du peuple juif » et qui demande « une résolution
digne et réaliste de la question des réfugiés palestiniens conditionnée au
respect de la souveraineté israélienne »…on a des raisons d’être inquiets
sur le sens exact qu’il convient de prêter à la formulation employée dans
l’appel de la plateforme.
On a aussi des raisons d’être surpris par l’emploi d’une formulation en recul
sur celle adoptée par « le Collectif National » en novembre 2007. Une
déclaration mentionnait l’exigence de l’application du droit international,
dont le droit au retour des réfugiés. [18] C’était un progrès puisque les bases
constitutives du « Collectif national » ne comprenaient pas la
revendication du Droit au retour. [19]
Le refus de défendre le droit au retour des réfugiés serait-il
l’explication de la primauté subitement accordée à la plate-forme des ONG pour
l’organisation du rassemblement du 17 mai, sur la base d’un appel qui nie le
droit au retour des réfugiés, qui ne dit pas un mot de l’oppression, des
discriminations et des menaces subies par les Palestiniens résidant en Israël
et qui réduit l’action à un « appel » au gouvernement français ?
[20] Les militants du mouvement de solidarité ne s’interrogent-ils pas sur les
raisons de ce changement simultané à l’abandon de la revendication du droit au
retour ?
Les organisations politiques et les comités de solidarité avec la Palestine
vont-ils accepter de se rallier à un tel appel après sa publication ?
Combien de temps les militants de la solidarité resteront-ils aveugles aux
changements survenus sur le terrain et sourds aux appels des militants
palestiniens qui luttent pour sortir de la situation catastrophique où les ont
menés leurs dirigeants avec Oslo ? Ces militants palestiniens ont affirmé
de plus en plus clairement que, face à la stratégie sioniste et impérialiste de
fragmentation forcée du Peuple palestinien, il fallait renforcer la lutte
globale des Palestiniens pour leur libération, pour fédérer et structurer les
combats que chacun menait dans son contexte : contre l’occupation en
Cisjordanie et à Gaza, pour le retour de ceux en exil et pour défendre
l’existence même des Palestiniens résidant sur les terres de 1948.
Mais tandis que de plus en plus de Palestiniens prenaient en compte la
réalité de la colonisation sioniste à outrance des terres palestiniennes
occupées après juin 1967, le renforcement du système de discrimination raciale
à l’égard des Palestiniens d’Israël et affirmaient en conséquence la nécessité
d’en revenir aux constantes de la lutte nationale et notamment le droit au
retour des réfugiés, la majorité des forces « solidaires » du Peuple
palestinien s’est désespérément accrochée aux lambeaux de l’illusion d’un
« Etat palestinien indépendant » en évitant de poser la question des
Palestiniens de 48, la question du retour des réfugiés et de reconnaître enfin
que la question qui nous est posée est celle de nous déterminer clairement en
soutien à une lutte de libération nationale.
C’est ainsi que le mouvement de solidarité a ignoré l’appel BDS des 170 ONG
palestiniennes [21]
Pourtant ces militants palestiniens nous interpellent de plus en plus
explicitement sur la nécessité de clarifier les bases de notre solidarité.
Ils écrivent :
« Même si le récent « Appel de la société civile » publié
par des associations suisses, en solidarité avec la Palestine, fait sienne la
philosophie des pressions, il ignore des dimensions fondamentales de
l’oppression israélienne, et en particulier son déni persistant des droits des
réfugiés palestiniens et sa discrimination raciale à l’encontre de ses propres
citoyens palestiniens » [22]. » [23]
« Nous affirmons l’unité du Peuple palestinien et l’unité de sa cause
nationale et nous exigeons que tout accord touchant à des questions affectant
le destin national reflète la volonté générale de tous les Palestiniens et
représente l’ensemble de ce peuple, qu’il vive sur ses terres -Cisjordanie et
Bande de Gaza-, sur celles de 1948, qu’il soit réfugié ou dans la diaspora
« A ce titre, nous insistons sur l’adoption des stratégies et
dispositifs suivants : Développer les partenariats avec les mouvements de
solidarité et étendre leur champ d’action afin d’inclure tout le peuple
palestinien, où qu’il se trouve » [23]
Ils écrivent encore :
« Par conséquent, nous considérons que toute reconnaissance de
cette nature (la reconnaissance d’Israël en tant qu’Etat juif) équivaut à une
concession du droit au retour, ce qui conforterait l’exil et la dépossession de
notre peuple et mettrait fin à notre cause. Quiconque envisage de prendre cette
voie portera la responsabilité historique qui en résultera. » [24]
Qui, 60 ans après les évènements de la Naqba de 1948, est d’accord pour
abandonner l’exigence du droit au retour et partager ainsi la responsabilité
historique d’une autre Naqba ?
Pierre-Yves Salingue, 22/02/08