
Nous vivons une époque révolutionnaire. L’expérience
politique et économique qui a tenté d’organiser le comportement humain autour
des diktats du marché mondial a échoué. La prospérité promise qui devait élever
les niveaux de vie des travailleurs grâce aux retombées économiques, s’avère
être un mensonge. Une toute petite poignée d’oligarques disséminés à travers la
planète ont amassé une fortune obscène, tandis que la machine d’un capitalisme
corporatif débridé pille les ressources, exploite une main-d’œuvre désorganisée
et bon marché et crée des gouvernements corrompus et malléables qui abandonnent
le bien commun au nom du profit corporatiste. L’implacable course au profit de
l’industrie des énergies fossiles détruit l’écosystème, menaçant la viabilité
de l’espèce humaine. Et il n’existe plus au sein des structures de pouvoir
aucun mécanisme pouvant enclencher une véritable réforme ou mettre un terme à
l’attaque corporatiste. Ces structures ont capitulé devant le contrôle
corporatiste. Les citoyens ont perdu leur raison d’être. Ils ou elles peuvent
participer à des élections lourdement mises en scène, mais les exigences des
corporations et des banques sont prépondérantes.
L’histoire a prouvé dans une large mesure que la prise
de pouvoir par une toute petite cabale, qu’il s’agisse d’un parti politique ou
d’une clique oligarchique, mène au despotisme. Les gouvernements qui servent
exclusivement un groupe d’intérêt restreint et poussent l’appareil étatique à
favoriser les intérêts de ce groupe ne sont plus en mesure de réagir de façon
rationnelle en temps de crise. Servant aveuglément leurs maîtres, ils
approuvent le pillage des trésors de l’état servant à renflouer des sociétés
financières et des banques corrompues tout en ignorant le chômage et le
sous-emploi chroniques, ainsi que la stagnation ou la baisse des salaires, la
servitude écrasante des dettes, l’effondrement des infrastructures, et les
millions de personnes qui se retrouvent démunies et souvent sans-abri, victimes
de saisies et d’emprunts immobiliers illusoires.
Une classe libérale décadente, prônant des valeurs
qu’elle ne fait rien pour défendre, se discrédite elle-même ainsi que les
prétendues valeurs libérales d’une démocratie citoyenne en se voyant rejetée
avec ces mêmes valeurs. A ce moment-là, une catastrophe politique, économique
ou naturelle — en un mot une crise — déclenchera des troubles, mènera à
l’instabilité et verra l’état mettre en place des formes de répression
draconiennes pour maintenir « l’ordre ». Voilà ce qui nous attend.
Comme l’a écrit Friedrich Engels, nous nous dirigerons
soit vers le socialisme soit vers la barbarie. Si nous ne démantelons pas le
capitalisme nous tomberons dans le chaos hobbesien des états défaillants, des
migrations de masse — auxquelles nous assistons déjà — et de guerre sans fin.
Les populations, particulièrement dans les pays du Sud, subiront la misère et
un taux de mortalité élevé dû à l’effondrement des écosystèmes et des
infrastructures, à une échelle qui n’a pas été atteinte depuis peut-être la
peste noire. Aucun arrangement n’est possible avec le capitalisme mondial. Si
nous ne renversons pas ce système il nous broiera. Et en ces temps de crise
nous devons nous souvenir de ce que signifie être socialiste et de ce que cela
ne signifie pas.
En tout premier lieu, tous les socialistes sont sans
équivoque antimilitaristes et anti impérialistes. Ils savent qu’aucune réforme
sociale, politique, économique ou culturelle n’est possible tant que les
militaristes et leurs alliés corporatistes de l’industrie de guerre
continueront de piller le budget de l’état, provoquant la faim chez les
pauvres, la détresse des travailleurs, l’effondrement des infrastructures, le
sabrage des services sociaux au nom de l’austérité. La psychose de la guerre
permanente, qui a corrompu la classe politique après la première guerre
mondiale avec la guerre interne et externe contre le communisme, et qui s’est
muée aujourd’hui en guerre contre le terrorisme, est utilisée par l’état pour
nous dépouiller de nos libertés civiques, réorienter nos ressources vers la
machine de guerre et criminaliser la contestation démocratique. Nous avons
dilapidé des billions de dollars et de ressources en guerres futiles et
interminables, du Vietnam au Moyen-Orient, à une époque de crise écologique et
financière. La folie de la guerre sans fin est un des signes d’une civilisation
mourante. Un avion de combat F-22 Raptor coûte 350 millions de dollars. Nous en
possédons 187. Un missile de croisière Tomahawk coûte 1,41 millions de dollars.
Nous en avons lancé 161 lorsque nous avons attaqué la Libye. Cette seule
attaque de la Libye nous a coûté un quart de milliard de dollars. Nous
dépensons un total estimé à 1,7 billions de dollars par an pour l’effort de
guerre, bien plus que les 54% officiels de dépenses discrétionnaires, soit
environ 600 milliards de dollars. Aucun profond changement n’est possible sans
démanteler la machine de guerre.
Nous sommes en guerre de manière quasi ininterrompue
depuis la première guerre du Golfe en 1991, suivie par la Somalie en 1992,
Haïti en 1994, la Bosnie en 1995, la Serbie et le Kosovo en 1999, l’Afghanistan
en 2001, où nous nous battons depuis 14 ans, et l’Irak en 2003. Et nous pouvons
y rajouter le Yémen, la Libye, le Pakistan et la Syrie, ainsi que la guerre par
procuration menée par Israël contre le peuple palestinien.
Le coût humain est épouvantable. Plus d’un million de
morts en Irak. Sans compter les millions de déplacés ou de réfugiés. L’Irak ne
sera plus jamais un état unifié. Et c’est notre industrie militaire qui a créé
cette pagaille. Nous avons attaqué un pays qui ne nous avait pas menacés, et
n’avait nullement l’intention de menacer ses voisins, et nous avons détruit une
des infrastructures les plus modernes du Moyen-Orient. Nous y avons amené non
seulement la terreur et la mort — dont les escadrons de la mort Shiite que nous
avons armés et entraînés — mais aussi des pannes de courant, des pénuries
alimentaires et l’effondrement des services les plus élémentaires, du ramassage
des ordures jusqu’au traitement de l’eau et des eaux usées. Nous avons
démantelé les institutions irakiennes, dissous leurs forces de sécurité,
provoqué la crise de leur service de santé et généré une pauvreté et un chômage
massifs. Et de ce chaos ont surgi des rebelles, des gangsters, des réseaux de
kidnapping, des djihadistes et des groupes paramilitaires voyous — dont les
mercenaires que nous avons engagés, comme l’actuelle armée en Irak. Gary Leupp
dans un article de Counterpunch titrant « Comment George Bush a détruit le
temple de Baal » ne s’est pas trompé en écrivant :
« Bush a détruit la loi et l’ordre qui avaient permis
aux filles de se rendre à l’école, tête nue et vêtues à la mode occidentale. Il
a détruit la liberté des médecins et autres professionnels de faire leur
travail et a poussé un nombre considérable d’entre eux à quitter leur pays. Il
a détruit des quartiers entiers obligeant les habitants à fuir pour sauver leur
vie. Il a détruit la communauté chrétienne, qui est tombée de 1,5 millions en
2001 à peut-être 200 000 dix ans plus tard. Il a détruit le sécularisme,
idéologie qui était largement répandue, inaugurant une ère de sectarisme
âprement contesté. Il a détruit le droit de diffuser du rock’n’ roll ou de
vendre de l’alcool et des DVD.
Il a détruit la stabilité de la province d’Anbar en
semant le chaos qui a permis à Abou Moussab al-Zarqawi d’établir — pour la
première fois — une branche d’Al-Qaïda en Irak.
Il a détruit la stabilité de la Syrie lorsque »
Al-Qaïda en Mésopotamie » (que nous appelons maintenant ISIS) s’est repliée
dans ce pays voisin au cours du « soulèvement » de 2007. En créant des vacances
de pouvoir et en générant de nouvelles branches d’al-Qaïda, il a détruit la
communauté Yazidi qui avait jusque-là échappé au génocide et à l’esclavage. En
facilitant l’apparition de ISIS, il a détruit la perspective d’un « printemps
arabe » paisible en Syrie, trois ans après la fin de son mandat.
L’ouvrage le plus complet de ce joyau splendide dans un
site antique et préservé, mélangeant des influences artistiques romaine,
syrienne et égyptienne, n’est plus qu’un tas de ruines. ».
Les champs de bataille à l’étranger servent de
laboratoires aux architectes du massacre industriel. Ils perfectionnent les
instruments du contrôle et de l’annihilation sur les stigmatisés et les
indigents. Mais ces instruments finissent par regagner le cœur de l’empire.
Alors que les corporatistes et les militaristes étripent la nation,
transformant nos sites industriels en déserts et abandonnant nos citoyens à la
pauvreté et au désespoir, les méthodes d’assujettissement familières à ceux qui
se trouvent à l’autre bout du monde reviennent vers nous — surveillance
généralisée, usage inconsidéré de la force meurtrière dans les rues de nos
villes contre des citoyens non armés, privation de libertés civiques,
dysfonctionnement du système judiciaire, drones, arrestations arbitraires,
détentions et incarcérations de masse. L’empire finit par s’imposer à lui-même
la tyrannie qu’il impose aux autres, nous rappelle Thucydide. Ceux qui tuent en
notre nom à l’étranger tuent bientôt en notre nom sur le sol national. La
démocratie est anéantie. Comme le déclarait le socialiste allemand Karl
Liebknecht lors de la première guerre mondiale : « L’ennemi principal est dans notre
pays ». Si nous ne détruisons pas les machines de la guerre sans fin et ne
neutralisons pas ceux qui en tirent profit, nous en serons les prochaines
victimes ; de fait, nombre de ceux qui appartiennent à nos communautés
marginales le sont déjà.
Vous ne pouvez pas être socialiste et impérialiste.
Vous ne pouvez pas, ainsi que Bernie Sanders l’a fait, soutenir les guerres de
l’administration Obama en Afghanistan, en Irak, en Libye, au Pakistan, en
Somalie et au Yémen et être socialiste. Vous ne pouvez pas, ainsi que Sanders
l’a fait, voter pour tous les budgets alloués à la défense, y compris des
projets de loi et des résolutions habilitant et autorisant Israël à se livrer
au lent génocide du peuple palestinien, et être socialiste. Et vous ne pouvez pas
glorifier les entrepreneurs militaires, ainsi que Sanders l’a fait, sous
prétexte qu’ils génèrent des emplois dans votre État. Il est possible que
Sanders possède parfaitement la rhétorique de l’inégalité, mais il est membre à
part entière du Caucus démocrate, qui s’agenouille devant l’industrie de guerre
et ses lobbyistes. Et aucun mouvement populaire authentique ne naîtra jamais
dans les entrailles du Parti démocrate qui tente actuellement de faire taire
Sanders afin de s’assurer que son favori accède à l’investiture. Aucun élu
n’ose défier aucun système d’armement même s’il est coûteux et superflu. Et
Sanders qui vote avec les démocrates à 98 %, évite de se confronter au maître
de la guerre.
Sanders, bien entendu, comme tous les élus, profite de
ce pacte faustien. La direction du Parti démocrate du Vermont, en échange de sa
soumission, n’a appuyé la candidature d’aucun candidat contre Sanders depuis
1990. Sanders soutient des candidats démocrates quelle que soit la dose de
néolibéralisme qu’ils tentent de nous imposer, y compris Bill Clinton et Barack
Obama. Et Sanders, de mèche avec les démocrates, est le premier obstacle à
l’édification d’un troisième parti dans le Vermont.
Il existe une raison pour laquelle aucun membre de la
classe politique dominante, Sanders inclus, n’ose dire un mot contre
l’industrie de la guerre. Si vous le faites, vous finissez comme Ralph Nader,
rejeté dans un désert politique. Nader n’avait pas peur de dire la vérité. Et
je crains que ce ne soit dans le désert que résident en ce moment les vrais
socialistes. Les socialistes comprennent que si nous ne démantelons pas
l’industrie de la guerre, rien, absolument rien, ne changera ; en effet, les
choses ne feront qu’empirer.
La guerre n’est qu’un business. Les guerres
impérialistes s’emparent des ressources naturelles pour le compte des
corporations et garantissent les profits de l’industrie des armes. Ceci est
aussi vrai pour l’Irak que ce le fut lors de nos campagnes de génocide contre
les Indiens. Et, ainsi que l’avait déclaré A. Philip Randolph, c’est seulement
lorsqu’il est impossible de tirer profit de la guerre que les guerres sont
considérablement écourtées, lorsqu’elles ne sont pas complètement arrêtées.
Aucun de ceux qui siègent au conseil d’administration de General Dynamics
n’espère la paix au Moyen-Orient. Personne au Pentagone, particulièrement les
généraux qui construisent leurs carrières en livrant et en dirigeant des
guerres, ne prie pour une cessation des hostilités.
La guerre, camouflée par le langage hypocrite du nationalisme
et par l’euphorie qui accompagne la célébration fanatique de la puissance et de
la violence, est utilisée par les élites au pouvoir pour contrecarrer et
détruire les aspirations des hommes et des femmes qui travaillent et pour
détourner notre attention de notre aliénation.
« A travers l’histoire, les guerres ont toujours été
menées pour la conquête et le pillage... Voilà en quoi consiste la guerre, en
un mot », déclarait pendant la première guerre mondiale le socialiste Eugene V.
Debs (cinq fois candidat à l’élection présidentielle). Les maîtres ont toujours
déclaré les guerres ; les classes asservies les ont toujours menées.«
Debs, qui avait obtenu un million de voix en 1912, a
été condamné à 10 ans de prison pour cette déclaration. Le juge qui le condamna
dénonça « ceux qui tentent d’arracher l’épée des mains de leur nation alors
qu’elle est en train de se défendre contre une puissance étrangère et brutale.
»
« J’ai été accusé de faire obstruction à la guerre »,
déclara Debs au tribunal. « Je le reconnais. J’abhorre la guerre. Je
m’opposerais à la guerre même si je devais être le seul à le faire ».
Debs, qui devait passer 32 mois en prison, jusqu’en
1921, a aussi prononcé un credo socialiste au moment de sa condamnation après
avoir été reconnu coupable de violation de l’ « Espionage Act. »
« Votre honneur, il y a des années de cela, j’ai
reconnu mon affinité avec tous les êtres vivants, et je fus convaincu que je
n’étais pas meilleur d’un iota du plus misérable sur Terre. Je dis alors, et je
le dis maintenant, que tant qu’il y aura une classe inférieure, j’en suis, et
tant qu’il y aura un élément criminel, j’en suis, et tant qu’il y aura une âme
en prison, je ne serai pas libre ».
La classe capitaliste et ses semblables dans
l’establishment militaire a réalisé ce que John Ralston Saul nomme un coup
d’état au ralenti. Les élites utilisent la guerre, ainsi qu’elles l’ont
toujours fait, comme soupape de sécurité en cas de lutte de classes. La guerre,
d’après W.E.B Du Bois, crée entre les oligarques et les pauvres une communauté
artificielle d’intérêt qui détourne ces derniers de leurs centres d’intérêts
naturels. La réorientation des émotions et des frustrations d’ordre national
vers la lutte contre un ennemi commun, le jargon du patriotisme, le racisme
endémique qui alimente toutes les idéologies qui soutiennent la guerre, les
liens fallacieux noués par le sens de la camaraderie, tout cela séduit ceux qui
se situent en marge de la société. En temps de guerre, ils éprouvent un
sentiment d’appartenance. Ils ont l’impression de posséder un endroit à eux. On
leur offre la possibilité de devenir des héros. Et les voilà partis, comme des
moutons menés à l’abattoir. Le temps qu’ils comprennent, il est trop tard.
« Le totalitarisme moderne peut intégrer les masses
dans la structure politique d’une manière si complète, à travers la terreur et
la propagande, qu’elles deviennent les architectes de leur propre
asservissement », écrivait Dwight Macdonald. « Cela n’amoindrit pas l’esclavage
mais l’accentue bien au contraire — un paradoxe qu’il serait trop long de
développer ici. Le collectivisme bureaucratique, et non le capitalisme, est
l’ennemi futur le plus dangereux du socialisme. »
« La guerre », ainsi que l’écrivait Randolph Bourne, «
est la santé de l’état ». Elle autorise l’état à s’arroger un pouvoir et des
ressources qu’une population ne permettrait jamais en temps de paix. C’est la
raison pour laquelle l’état de guerre doit s’assurer que nous ayons toujours
peur. Seule la violence constante produite par la machine de guerre, nous
affirme-t-on, peut assurer notre sécurité. La moindre tentative de mettre un
frein aux dépenses et à l’extension du pouvoir profitera à l’ennemi.
Ce sont les militaristes et les capitalistes qui, à la
fin de la deuxième guerre mondiale, ont comploté pour réduire les acquis de la
population active sous le New Deal. Ils ont recouru à la rhétorique de la
guerre froide pour mettre en place une économie axée sur la guerre totale, même
en temps de paix. Cela a permis à l’industrie de l’armement de continuer à
fabriquer des armes, avec des profits garantis par l’état, et cela a permis aux
généraux de continuer à régner sur leurs fiefs. Grâce aux relations
incestueuses entre les corporatistes et les militaristes, des généraux et des
officiers à la retraite se sont vus proposer des postes lucratifs dans
l’industrie de guerre.
Aujourd’hui, la principale activité de l’état consiste
à fabriquer des systèmes d’armement et à livrer des guerres. Cette activité
n’est plus un moyen parmi d’autres de promouvoir l’intérêt national, comme l’a
souligné Simone Weil, mais est devenue le seul et unique intérêt national.
Ces corporatistes et ces militaristes sont les ennemis
des socialistes. Ils ont financé et mis sur pied des mouvements, au début du
XXe siècle, qui exigeaient la mise en œuvre de réformes au sein même de ces
structures capitalistes — et qui s’exprimaient avec le langage de la «
politique du productivisme » en éludant le langage de la lutte des classes et
en ne parlant que de croissance économique et de partenariat avec la classe
capitaliste. La NAACP, par exemple, a été créée pour éloigner les
Afro-Américains du parti communiste, la seule organisation radicale au début du
XXe siècle qui ne pratiquait pas de discrimination. L’AFL-CIO (American
Federation of Labour and Congress of Industrial Organizations) [ le principal
regroupement syndical des Etats-unis] a été achetée (plus tard) par la CIA pour
pousser à écraser et à supplanter les syndicats radicaux au plan national et
international. L’AFL-CIO est aujourd’hui, comme la NAACP, victime de sa propre
corruption et de sa sénilité bureaucratique. Ses leaders touchent des salaires
mirobolants tandis que sa base qui s’amenuise est dépouillée de ses avantages
et de toute protection. Les capitalistes n’ont plus besoin de ce qu’on
qualifiait autrefois de syndicalisme « responsable » — ce qui revenait à dire
syndicalisme malléable. Et après que les capitalistes et les militaristes aient
éliminé les mouvements radicaux et les syndicats, ils ont achevé ceux qui les
avaient naïvement aidés à le faire. C’est pour cette raison que moins de 12 %
de la population active de notre pays sont syndiqués et que nous avons des
disparités de revenu si considérables et une situation de chômage et de
sous-emploi chroniques. L’excédent de main-d’œuvre cherchant désespérément du
travail et peu disposée à s’opposer aux patrons pour conserver un emploi est le
rempart du capitalisme.
Les radicaux, tels que le syndicat « Industrial Workers
of the World » (IWW), ou Wobblies, fondé en 1905 par Mother Jones et Big Bill
Haywood, ont été détruit par l’état. Des agents mandatés par le ministère de la
Justice ont effectué des descentes simultanées à travers le pays sur 48 lieux
où se réunissaient des IWW et ont procédé à l’arrestation de 165 leaders
syndicaux de l’IWW. Cent un d’entre eux ont été traduits en justice, dont Big Bill
Haywood, et ont témoigné pendant trois jours. L’un des leaders s’est adressé à
la cour en ces termes :
« Vous me
demandez pourquoi l’IWW ne fait pas preuve de patriotisme envers les
Etats-unis. Si vous étiez un clochard sans couverture, si vous aviez quitté
votre femme et vos gosses pour aller chercher du boulot dans l’Ouest et que
vous n’aviez jamais retrouvé leur trace ; si votre boulot n’avais jamais duré
suffisamment de temps pour que vous soyez habilité à voter ; si vous dormiez
dans une taudis infecte et peu accueillant, et que vous arriviez à vous en
sortir en mangeant la nourriture la plus infâme qui soit ; si des shérifs
criblaient de balles vos boîtes de conserves et renversaient votre bouffe par
terre ; si les patrons baissaient votre salaire à chaque fois qu’ils pensaient
vous avoir soumis ; si il y avait une loi pour Ford, Suhr et Mooney et une
autre pour Harry Thaw ; si chaque représentant de la loi, de l’ordre et de la
nation vous tabassait, vous expédiait en prison, et que les bons chrétiens
applaudissaient et les encourageaient, comment pourriez-vous imaginer qu’un
homme subissant tout cela puisse faire preuve de patriotisme ?
Cette guerre
est une guerre de businessman et nous ne voyons pas pourquoi nous irions nous
faire descendre dans le but de sauvegarder la charmante situation dont nous
jouissons actuellement. »
Il fut un temps où les Wobblies organisaient des grèves
réunissant des centaines de milliers de travailleurs et où ils prêchaient une
doctrine de lutte des classes sans compromis. Il ne reste rien de tout cela. En
1912, le parti socialiste comptait 126 000 membres, 1200 postes administratifs
dans 340 municipalités, 29 hebdomadaires en anglais et 22 dans d’autres langues
ainsi que trois quotidiens en anglais et six dans d’autres langues. Dans ses
rangs, on trouvait des métayers, des employés de l’industrie vestimentaire, des
cheminots, des mineurs, des personnes travaillant dans l’hôtellerie, des
dockers et des bûcherons. Lui aussi a été liquidé par l’état. Les leaders socialistes
ont été emprisonnés ou expulsés. Les publications socialistes telles que « The
Masses » et « Appeal to reason » furent interdites. L’assaut, renforcé plus
tard par le Maccarthysme, nous a dessaisis du vocabulaire dont nous avons
besoin pour comprendre cette réalité qui est la nôtre, pour décrire la guerre
des classes que mènent contre nous nos oligarques corporatistes.
Nous renouerons avec ce militantisme, cet engagement
sans faille envers le socialisme, sinon, le système que le philosophe politique
Sheldon Wolin nomme « totalitarisme inversé » établira l’état sécuritaire et de
surveillance le plus efficace de l’histoire de l’humanité, une sorte de
néo-féodalisme. Nous devons cesser de dépenser notre énergie dans les campagnes
de la politique dominante. Le jeu est truqué. Nous reconstruirons nos
mouvements radicaux ou nous deviendrons les otages des capitalistes et des
industries de guerre. La peur est le seul langage que comprend l’élite au
pouvoir. Il en est ainsi de la sombre réalité de la nature humaine. C’est
pourquoi Richard Nixon fut notre dernier président libéral. Nixon n’était pas
un libéral [personnellement]. Il était dénué d’empathie et dépourvu de
conscience. Mais il avait peur des mouvements. On n’effraie pas l’ennemi en se
vendant. On effraie l’ennemi en refusant de se soumettre, en se battant pour sa
vision et en s’organisant. Il ne nous appartient pas de prendre le pouvoir. Il
nous appartient de construire des mouvements pour contrôler l’exercice du
pouvoir. Sans ces mouvements, rien n’est possible.
« Vous obtiendrez la liberté en faisant savoir à votre
ennemi que vous feriez tout ce qui est en votre pouvoir pour obtenir votre
liberté ; ce n’est qu’alors que vous l’obtiendrez », disait Malcom X. « Si vous
agissez ainsi, ils vous traiteront de « Negro enragé » ou plutôt de « Noir
enragé », car ils ne disent plus « Negro ». Ou bien ils vous qualifieront
d’extrémiste ou de révolutionnaire ou de traître ou de rouge ou de radical.
Mais si vous êtes suffisamment nombreux et que vous restez radicaux
suffisamment longtemps, vous obtiendrez votre liberté. Ne cherchez donc pas à
vous faire les amis de ceux qui vous privent de vos droits. Ce ne sont pas vos
amis, non, ce sont vos ennemis. Traitez-les comme tels et combattez-les, et
vous obtiendrez votre liberté ; et quand vous aurez obtenu votre liberté, votre
ennemi vous respectera. Et je dis cela sans haine. Il n’y a pas de haine en
moi. Je n’ai pas la moindre haine pour qui que ce soit. Mais j’ai du bon sens.
Et je ne laisserai pas un homme qui me hait me dire de l’aimer ».
Le New Deal qui, selon les dires de Franklin Delano
Roosevelt, membre fondateur de la classe oligarchique, a sauvé le capitalisme,
a été mis en place en raison de la menace sérieuse que représentaient les
socialistes qui étaient alors puissants. Les oligarques avaient compris qu’avec
la chute du capitalisme — un état de fait que nous connaitrons, je le pense, de
notre vivant — une révolution socialiste était vraiment possible. Ils étaient
terrifiés à l’idée de perdre leur richesse et leur pouvoir. Roosevelt, dans une
lettre à un ami en 1930, avait déclaré qu’il n’y avait « aucun doute pour moi
qu’il soit temps que dans ce pays nous devenions plutôt radicaux pour au moins
une génération. L’histoire montre que lorsqu’un tel phénomène se produit, les
nations échappent aux révolutions ».
En d’autres termes, Roosevelt est allé voir ses amis
oligarques et leur a demandé de lui remettre un peu de leur argent s’ils ne
voulaient pas perdre tout leur argent dans une révolution. Et ses amis
capitalistes se sont exécutés. Et c’est ainsi que le gouvernement a créé 15
millions d’emplois, la sécurité sociale, les allocations chômage et les projets
de travaux publics.
George Bernard Shaw l’avait bien compris dans sa pièce
« Major Barbara ». Le plus grand des crimes c’est la pauvreté. C’est le crime
que tout socialiste est en devoir d’éradiquer. Ainsi qu’écrivait Shaw :
« Tous les
autres crimes sont des vertus en comparaison ; tous les autres déshonneurs ne
sont que galanterie à côté. La pauvreté ravage toutes les villes, répand de
terribles pestilences, foudroie l’âme même de quiconque s’en approche de
suffisamment près pour la voir, l’entendre et la sentir. Ce que vous appelez
crime n’est rien : un meurtre par ci et un larcin par-là, un coup par ci et une
malédiction par là. Quelle importance ont-ils ? Ce ne sont là que des accidents
et des troubles courants de l’existence ; Il n’y a pas cinquante véritables
criminels à Londres. Mais il existe des millions de gens pauvres, de gens
pitoyables, de gens sales, mal nourris et mal vêtus. Ils nous empoisonnent
moralement et physiquement ; ils tuent le bonheur de la société ; ils nous
contraignent à supprimer nos propres libertés et à élaborer des cruautés contre
nature de peur qu’ils ne se soulèvent contre nous et qu’ils ne nous entraînent
au fond de leur abîme. Seuls les idiots craignent le crime ; nous craignons
tous la pauvreté ».
Nous devons cesser de compter pour notre salut sur des
dirigeants forts. Les gens forts, comme l’a dit Ella Baker, n’ont pas besoin de
dirigeants forts. Les hommes politiques, même les bons, jouent le jeu du
compromis et sont trop souvent séduits par les privilèges du pouvoir. Sanders,
autant que je sache, a débuté sa vie politique en tant que socialiste dans les
années 60, alors que cela constituait à peine une position politique
audacieuse, mais s’est rapidement aperçu qu’il n’allait pas bénéficier d’un
siège s’il demeurait socialiste. Il veut son ancienneté au Sénat. Il veut sa
présidence du comité. Il veut pouvoir conserver son siège sans être contesté.
C’était un calcul judicieux sur le plan politique. Mais ce faisant, il nous a
sacrifiés.
Jeremy Corbyn, le nouveau chef du parti travailliste
[britannique], nous offre exemple différent. Il a été marginalisé au sein de
son propre parti pendant trois décennies parce qu’il est resté fidèle aux
principes centraux du socialisme. Et tandis que le mensonge du néolibéralisme,
défendu par les deux partis dirigeants, devenait apparent, les gens ont su à
qui ils pouvaient accorder leur confiance. Corbyn n’a jamais manoeuvré pour
faire évoluer sa carrière. Et c’est pourquoi l’establishment a si peur de lui.
Ils savent qu’il ne leur est pas possible de suborner Corbyn, pas plus qu’il
n’était possible de suborner Mother Jones ou Big Bill Haywood. L’intégrité et
le courage sont des armes puissantes. Nous devons apprendre à les utiliser.
Nous devons défendre ce en quoi nous croyons. Et nous devons accepter les
risques voire le ridicule qui accompagnent cette prise de position. Nous ne
nous imposerons d’aucune autre manière.
En tant que socialiste je ne me préoccupe pas de ce qui
est opportun et de ce qui est populaire. Je me préoccupe de ce qui est juste.
Je me préoccupe de rester fidèle aux idéaux fondamentaux du socialisme, ne
serait-ce que pour préserver la pérennité de cette option pour les générations
futures. Et ces idéaux sont les seuls qui rendront possible l’avènement d’un
monde meilleur.
Si vous n’appelez pas à un embargo sur les armes ainsi
qu’au boycott, au désinvestissement et aux sanctions contre Israël, vous n’êtes
pas socialiste. Si vous n’exigez pas le démantèlement de notre establishment
militaire, qui orchestre la surveillance systématique par le gouvernement de
chaque citoyen et stocke toutes nos données personnelles à perpétuité dans les
banques informatiques du gouvernement, et si vous n’abolissez pas l’industrie
de l’armement tournée vers le profit, vous n’êtes pas socialiste. Si vous
n’appelez pas à la poursuite judiciaire de ces leaders, y compris George W.
Bush et Barack Obama, qui s’engagent dans des actes agressifs de guerre
préventive, ce qui constitue un acte criminel au regard des lois de Nuremberg,
vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne vous tenez pas aux côtés des opprimés à
travers le monde vous n’êtes pas socialiste. Les socialistes ne trient pas sur
le volet qui, parmi les opprimés, il est de bon ton de soutenir. Les
socialistes comprennent que vous devez vous tenir aux côtés de tous les
opprimés ou d’aucun d’eux, qu’il s’agit là d’un combat à l’échelle mondiale
pour la survie contre une tyrannie corporatiste à l’échelle mondiale. Nous
vaincrons lorsque nous serons unis, que nous percevrons le combat des
travailleurs de Grèce, d’Espagne et d’Égypte comme étant notre propre combat.
Si vous n’exigez pas le plein emploi et la
syndicalisation des milieux professionnels vous n’êtes pas socialiste. Si vous
n’exigez pas un système de transports collectifs peu coûteux, particulièrement
dans les quartiers pauvres, vous n’êtes pas socialiste. Si vous n’exigez pas un
système de santé universel à payeur unique et l’interdiction des corporations
de soins de santé à but lucratif, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne portez
pas le salaire minimum à 15 dollars de l’heure vous n’êtes pas socialiste. Si
vous n’êtes pas disposé à accorder un revenu hebdomadaire de 600 dollars aux
chômeurs, aux handicapés, aux parents au foyer, aux personnes âgées et à ceux
qui ne sont pas en mesure de travailler vous n’êtes pas socialiste. Si vous
n’abrogez pas les lois anti-syndicales, comme le « Taft-Hartley Act »(loi de
1947 qui régit les relations entre syndicat et patronat), et les accords de
libre-échange internationaux comme le TAFTA, vous n’êtes pas socialiste. Si
vous ne garantissez pas une pension de retraite à tous les américains, vous
n’êtes pas socialiste. Si vous n’appuyez pas l’octroi d’un congé maternité de
deux ans, ainsi que la réduction de la semaine de travail sans perte de salaire
et d’avantages sociaux, vous n’êtes pas socialiste.
Si vous ne supprimez pas le « Patriot Act » et la
section 1021 du « National Defense Authorization Act » (loi sur l’autorisation
de défense nationale) ainsi que l’espionnage des citoyens par le gouvernement
et l’incarcération de masse, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne mettez pas
en place des lois interdisant toute forme de violence masculine contre les
femmes et qui criminaliseraient le proxénétisme et la traite des prostituées
sans criminaliser les victimes exploitées, vous n’êtes pas socialiste. Si vous
n’êtes pas pour le droit des femmes de contrôler leur propre corps, vous n’êtes
pas socialiste. Si vous n’êtes pas pour l’égalité totale de notre communauté
LGBT, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne déclarez pas que le réchauffement
climatique est une urgence nationale et mondiale et que pour sauver la planète,
il faudra réinvestir dans les énergies renouvelables à travers des
investissements publics et mettre un terme à notre dépendance aux énergies
fossiles, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne nationalisez pas les services
publics, dont les chemins de fer, les compagnies énergétiques et les banques,
vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne soutenez pas des aides financières
gouvernementales pour les arts et la radiodiffusion publique en vue de créer
des lieux où la créativité, l’expression libre et les voix dissidentes puissent
être vues et entendues, vous n’êtes pas socialiste.
Si vous n’annulez pas notre programme d’armement
nucléaire pour construire un monde sans nucléaire, vous n’êtes pas socialiste.
Si vous ne démilitarisez pas notre police, c’est-à-dire que la police ne
portera plus d’armes lorsqu’elle patrouillera dans nos rues mais dépendra
d’unités spéciales armées qui n’interviendront qu’au cas par cas, vous n’êtes
pas socialiste. Si vous ne soutenez pas des programmes de formation et de
réhabilitation gouvernementaux destinés aux pauvres et aux prisonniers, ainsi
que l’abolition de la peine de mort, vous n’êtes pas socialiste. Si vous
n’accordez pas la pleine citoyenneté aux travailleurs sans papiers, vous n’êtes
pas socialiste. Si vous ne décidez pas un moratoire sur les saisies immobilières,
vous n’êtes pas socialiste. Si vous n’offrez pas la gratuité scolaire de la
petite enfance à l’université et que vous n’effacez pas toutes la dette
étudiante, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne fournissez pas de soins
psychiatriques gratuits et gérés par l’état, particulièrement à ceux qui sont
enfermés dans nos prisons, vous n’êtes pas socialiste. Si vous ne démantelez
pas notre empire et que vous ne rapatriez pas nos soldats et nos Marines, vous
n’êtes pas socialiste.
Les socialistes ne sacrifient pas les faibles et les
vulnérables, surtout les enfants, sur l’autel du profit. Et la mesure d’une
société prospère pour un socialiste ne se fait pas en fonction du PNB ou des
hausses de la Bourse mais du droit de chacun, surtout des enfants, de ne jamais
se coucher le ventre vide, de vivre en sécurité, d’être nourri et instruit et
de grandir pour s’épanouir.
Le travail n’est pas uniquement une question de
salaire. C’est aussi une question de dignité et d’estime de soi.
Je ne fais pas preuve de naïveté quant aux forces
déployées contre nous. Je connais la difficulté de notre lutte. Mais nous ne
réussirons jamais si nous tentons de composer avec les structures du pouvoir
actuelles. Notre force réside dans notre fermeté et notre intégrité. Elle réside
dans notre aptitude à nous tenir à nos idéaux ainsi qu’à notre détermination à
nous dévouer pour ces idéaux. Nous devons refuser de coopérer. Nous devons
marcher au son d’une musique différente. Nous devons nous rebeller. Et nous
devons comprendre que la rébellion ne s’effectue pas pour ce qu’elle accomplit
mais pour qui elle nous permet de devenir. La rébellion, dans cette sombre
époque, nourrit l’espoir et la capacité d’aimer. La rébellion doit devenir
notre vocation.
« Vous ne devenez pas « dissident » uniquement parce
que vous avez un beau jour décidé de vous engager dans cette voie fort insolite
», disait Vaclav Havel quand il combattait le régime communiste en
Tchécoslovaquie. Vous y êtes amené par votre sens des responsabilités conjugué
à un ensemble complexe de circonstances extérieures. Vous êtes banni des
structures existantes et placé dans une position de conflit vis-à-vis de ces
mêmes structures. Cela commence par une tentative de faire votre travail
correctement et puis vous finissez par être considéré comme un ennemi de la
société. ...Le dissident ne joue absolument aucun rôle dans le domaine du
pouvoir proprement dit. Il ne recherche pas le pouvoir. Il n’a nullement
l’intention de briguer un poste et de recueillir des voix. Il ne cherche pas à
séduire le public. Il n’offre rien et ne promet rien. Il peut offrir — à tout
le moins — sa propre peau et cela uniquement parce qu’il ne dispose pas d’un
autre moyen de faire entendre la vérité qu’il défend. Ses actions ne font
qu’articuler sa dignité en tant que citoyen, quel que soit le prix à payer. »
Ces forces néolibérales sont en train de détruite la
terre à toute vitesse. Les calottes polaires et les glaciers fondent. Les
températures et le niveau des mers s’élèvent. Des espèces disparaissent. Des
inondations, des ouragans monstrueux, des méga-sécheresses et des incendies de
forêts ont commencé à dévorer la planète. Les grandes migrations de masse
prévues par les scientifiques ont commencé. Et même si nous mettions fin à
toutes les émissions de CO2 aujourd’hui, nous subirions quand même les
conséquences catastrophiques du changement climatique. Et surgissant de ce
monde en désintégration, apparaît la violence nihiliste caractéristique des
sociétés qui s’effondrent — des tueries de masse sur notre sol et des
persécutions religieuses, des décapitations et des exécutions commises par des
individus que le néolibéralisme et la mondialisation ont diabolisés, attaqués
et réduits à l’état de déchets humains.
Je ne peux vous promettre que nous allons gagner. Je ne
peux même pas vous promettre que nous allons survivre en tant qu’espèce. Mais
je peux vous promettre que défier ouvertement et de manière constante le
capitalisme mondial et les marchands de la mort, tout en construisant un
mouvement socialiste, constitue notre seul espoir. Je suis parent, comme
beaucoup d’entre vous. Nous avons trahi nos enfants. Nous avons gâché leur
avenir. Et si nous nous soulevons, même si nous échouons, les générations
futures, particulièrement ceux qui nous sont chers, pourront dire que nous
avons essayé, que nous nous sommes dressés et que nous nous sommes battus pour
leur survie. L’appel à la résistance, qui ne se fera pas sans désobéissance
civile et sans emprisonnement, est finalement un appel à la moralité. La
résistance ne réside pas dans ce que nous accomplissons mais dans ce qu’elle
nous permet de devenir. Finalement, je ne combats pas les fascistes parce que
je vais les vaincre. Je combats les fascistes parce que ce sont des fascistes.
Chris Hedges
Christopher Lynn Hedges (né le 18 septembre 1956 à
Saint-Johnsbury, au Vermont) est un journaliste et auteur américain.
Récipiendaire d’un prix Pulitzer, Chris Hedges fut correspondant de guerre pour
le New York Times pendant 15 ans. Reconnu pour ses articles d’analyse sociale
et politique de la situation américaine, ses écrits paraissent maintenant dans
la presse indépendante, dont Harper’s, The New York Review of Books, Mother
Jones et The Nation. Il a également enseigné aux universités Columbia et
Princeton. Il est éditorialiste du lundi pour le site Truthdig.com.
Traduction : Héléna Delaunay
http://partage-le.com/2015/10/2293/