L’exil de 4 millions de syriens errant depuis plusieurs
années dans les pays du Proche-Orient vient de toucher les consciences
européennes suite à la publication d’images de détresse et de désespoir,
notamment avec l’image atroce du corps échoué d’un enfant, Aylan Kurdi, sur la
plage de Bodrum. Un débat de plusieurs semaines a alors eu lieu sur l’accueil
des réfugiés en Europe[1], sur les marchands de la mort, sur « l’humanisme
européen » et sur la guerre en Syrie.
Malgré des semaines d’agitation médiatique et
institutionnelle autour de ces thèmes, la lumière n’a pas été faite sur
l’origine des drames humains, sur les responsabilités des centres impérialistes
comme la France et sur les façons de combattre ce qui a causé le départ forcé
de millions d’êtres humains. Avec ou sans décision parlementaire, les pays
européens ont décidé de répondre à l’arrivée plus importante de « migrants »
par le bombardement de la Syrie. Les puissances européennes et en particulier
la France alimentent un feu qu’elles ont fait naître. Mais ce qui est tout
aussi remarquable, c’est l’absence de position anti-impérialiste et par
conséquent de mobilisation contre les guerres du chaos. L’immobilisme règne
parmi les mouvements se réclamant de la contestation sociale. D’où vient cette
apathie et comment en sortir ?
Sur la question des réfugiés, des tombereaux de
théories et d’analyses se sont répandues dans les médias mainstream et sur
Internet. Mais ce qui importe, ce n’est pas ce qui est dit mais au contraire ce
qui est occulté. La première et principale occultation concerne l’origine des
déplacements forcés de populations. La « crise des réfugiés » est une
excroissance directe de la guerre que les puissances impérialistes, en premier
lieu celles de l’OTAN, mènent contre les peuples opprimés en Afrique et en
Asie.[2] Les guerres menées par des coalitions impérialistes en Afghanistan, en
Libye et en Irak la destruction par procuration de la Syrie ont créé la
situation de chaos et d’effondrement d’Etats entiers. Ces guerres créent des
réfugiés. C’est pourquoi l’utilisation de la « crise des réfugiés » pour lancer
de nouvelles opérations guerrières est non seulement cynique mais elle produit
de surcroît ce qu’elle prétend combattre. Les bilans des guerres deviennent
effroyables lorsqu’il y a des interventions étrangères. Ainsi, en Libye, en
2011, la France a mené la coalition qui a bombardé le pays, avec des
conséquences dramatiques. Selon The Guardian, le nombre de victimes se situait
entre 1 000 et 2 000 avant l’intervention « humanitaire ». Quelques mois après
l’intervention, on parlait de 10 000 à 50 000 victimes.
Devant ces faits, on pourrait s’attendre à ce qu’existe
un fort courant d’opposition aux guerres menées par les centres impérialistes.
La vigilance sur le sort des réfugiés ne doit pas concerner uniquement la lutte
contre la montée des politiques racistes en Europe, contre la vision
conservatrice d’une Europe assiégée et menacée par un « essaim » de barbares.
La vigilance ne peut se limiter à la nécessaire démystification d’une Europe
humaniste. Ce qui manque le plus cruellement aujourd’hui, c’est une grande
clarté sur l’utilisation du sort des plus démunis pour renforcer les mots
d’ordre et les campagnes militaires de l’impérialisme. Que le prétexte soit
Daesh, Boko Haram, Bachar El Assad ou la lutte pour la Démocratie.
Rappelons-nous que le partage colonial de l’Afrique à Berlin en 1885 s’est fait
au nom de la noble lutte contre l’esclavage pratiqué par des rois africains. On
dit que l’expérience est le plus grand éducateur. L’indignation la plus vive
devrait alors se manifester face aux prétextes des nouveaux partages et
repartages du monde.
Or c’est sur ce point précis que les consciences sont
démissionnaires en France. Le soutien aux guerres menées par la France est
quasi-total. Les faits sont têtus comme disait Lénine. 15 ans de « guerre
contre le terrorisme » devraient pourtant suffire à repousser tout alignement
sur les guerres de l’Europe et des Etats-Unis. A plus forte raison si on se
réclame de courants politiques anticapitalistes dont les principes en la
matière sont des plus clairs et inscrits dans l’histoire glorieuse de
l’internationalisme prolétarien : 1. L’opposition à la bourgeoisie impérialiste
(« l’ennemi principal est dans notre pays » selon la phrase de Karl Liebknecht
compagnon d’armes de Rosa Luxembourg), 2. Dire la vérité sur les opérations
humanitaires de l’impérialisme (« Il ne faut faire jamais faire confiance à
l’impérialisme, jamais » disait Che Guevara). 3. Enfin , un principe
élémentaire des révolutionnaires face à l’impérialisme c’est la défense du
droit des peuples à l’auto-détérmination. Les réfugiés sont des victimes des
guerres de l’impérialisme mais ils sont aussi utilisés à tout point de vue
comme main-d’œuvre.
La seule solution c’est la lutte
anti-impérialiste dans une perspective socialiste, pour le droit à la
souveraineté et au maintien des richesses dans les pays pillés.
Mais aucun de ces principes internationaliste n’est
maintenu. Le libéralisme bourgeois règne dans la plupart des forces qui se
réclament de l’anticapitalisme en France. L’analyse se limite à présenter un
pays opprimé, un pays semi-colonial, semi-féodal, de façon libérale bourgeoisie
c’est-à-dire comme un pays dirigé par un despote oriental qui opprime une
population aspirant à la démocratie à la sauce européenne. Cette petite musique
propagandiste « oublie » toute analyse de classe, elle oublie l’impérialisme,
pour ne rien dire des objectifs de la révolution dans un pays opprimé qui ont
peu de rapport avec le parlementarisme de Westminster. La posture la plus
courante consiste à affirmer par exemple que le problème syrien vient
exclusivement ou principalement de Bachar El-Assad ou de Daesh. Cela revient
précisément à occulter que la bourgeoisie impérialiste dirige d’une main de fer
l’ordre du monde. Cela revient à dédouaner ceux qui ont fait du Moyen-Orient
l’enjeu immédiat d’un repartage des zones d’influence et un laboratoire du «
chaos constructif ».
Or, c’est exactement ce que font les forces « radicales
» ou nominalement « anti-capitalistes » depuis 2011 lorsqu’elles se
positionnent en conseils des impérialistes par leurs demandes répétées «
d’armer les rebelles en Syrie »[3]. Cette position se pare d’un alibi en béton
: la défense des « révolutionnaires » du défunt Printemps arabe. On assiste
alors à la diffusion de la fable d’une rébellion syrienne démocratique et
révolutionnaire. En fait, tout cela correspond mot pour mot au storytelling des
impérialistes qui affirment eux aussi défendre les « bons rebelles »,
c’est-à-dire ceux qui n’échappent pas à leur influence.
Depuis 2012, la France, ainsi que la CIA, ont justement
armé et soutenu la « bonne » rébellion[4]. Les alliés « islamistes » des
impérialistes européens et américains dans la région, c’est-à-dire les pays du
Golfe et la Turquie mènent eux aussi une guerre par procuration contre le
régime syrien. Depuis 2005, le Département d’Etat américain fait de Bachar El
Assad une cible prioritaire en tant que soutien au Hezbollah et à l’Iran.
Aujourd’hui, les masques tombent alors que la Russie intervient militairement
pour des raisons tout aussi impérialistes mais avec une alliance inverse à
celle des « Occidentaux ». Les langues se délient et toutes les autorités
reconnaissent tout à fait ouvertement leur implication dans le conflit depuis
des années.
L’alignement sur le discours et les objectifs de
l’impérialisme français n’est pourtant pas l’unique difficulté subjective de la
situation politique en France. Dans les milieux nominalement anti-impérialistes
deux conceptions font des ravages : celle dont nous avons parlé jusqu’ici qui
partage les cibles désignées par l’impérialisme et celle du récit fasciste
d’une conspiration obscure contre les nations.
L’influence de ce dernier « anti-impérialisme »
ultraréactionnaire est pernicieux et particulièrement développé. Son idéologie
se manifeste dans de vielles théories relookées de la conspiration
réactionnaire dans lesquelles les cabales des juifs, des jésuites, les
francs-maçons, ou des « reptiliens » et autres « illuminatis » conspirent pour
détruire la chrétienté blanc ou toute nation ou toute communauté traditionnelle
au profit d’une gouvernance mondiale des apatrides. Dans le bourbier des médias
sociaux et de l’activisme en ligne, cette idéologie s’est répandue en répondant
à l’aspiration profonde de comprendre les soubresauts d’un monde en plein
bouleversement. Selon la bouffonnerie la plus présente sur Internet, presque
tous les développements politiques et les conflits dans le monde correspondent
à un plan de maîtrise totale adopté il ya plusieurs générations par une groupe
secret (en général les banquiers juifs pour la version antisémite). Autrement
dit, selon cette théorie, les malheurs du monde social ne viennent pas d’une
domination de classe et du fonctionnement normal, et anormal pendant les
crises, du système capitaliste. Le but ne peut pas alors être la révolution
sociale qui renverse la domination mais la défense des « identités » menacées.
Pas besoin de l’économie politique de Marx, pas besoin de stratégie
révolutionnaire. Des montages vidéos sur le complot suffiront. Si les conflits
ne viennent pas des contradictions inter-impérialistes et si les crises
économiques ne viennent pas de la baisse tendancielle du taux de profit mais que
tous ces problèmes viennent d’un groupe plus ou moins caché à la Bilderberg, la
lutte révolutionnaire est inutile. Voilà le fin mot de cette théorie «
anti-impérialiste ».
Au final, que ce soit sur la crise des réfugiés ou sur
une autre question, l’anti-impérialisme est actuellement assiégé par des
conceptions petites bourgeoises. Ces conceptions désarment les masses
populaires face à ses ennemis les plus mortels. Il est donc nécessaire d’avoir
une conception communiste des conflits actuels, de la domination capitaliste et
de la façon de lutter contre cette domination. C’est avec cet objectif que le
Comite Anti-Impérialiste pense et agit.
[1]. Il y a 20 millions de réfugiés dans le monde à
l’heure actuelle selon le HCR. Une petite partie d’entre eux tente de venir en
Europe. Cela suffit à créer une panique générale, des mesures inhumaines de
tri, de brutalités, de constructions de murs et de plans européens pour
conjurer le « péril » que constitue l’arrivée en Europe de moins de 0,1% des
damnés de la terre.
[2]La question des réfugiés est bien entendu beaucoup
plus vaste que les conséquences des guerres de l’OTAN en Libye et en Syrie. En
effet, les réfugiés sont venus de pays qui ont été directement touchés par d’autres
politiques impérialistes, comme la guerre économique en cours contre
l’Érythrée. Comme câbles de WikiLeaks l’ont révélé, il ya eu un effort concerté
de la part des États-Unis pour promouvoir et faciliter la migration de la
jeunesse érythréenne à l’Ouest en utilisant l’attrait de « possibilités de
formation », financé par le gouvernement américain. Beaucoup de ces jeunes
Erythréens sont alors malheureusement pris dans les mêmes réseaux de traite des
êtres humains.
[3] C’est la position consternante mais logique de
groupes trotskystes comme le NPA et LO. Mais ce sont loin d’être les seuls à
affabuler sur un « processus révolutionnaire de masse » tout en s’alignant de
facto sur les campagnes idéologiques lancées par la bourgeoisie impérialiste.
Le communiqué du NPA du 27 septembre 2015 s’oppose aux frappes «
contre-productives » de la France en Syrie et maintient que l’essentiel est de
soutenir les bons rebelles et l’armée syrienne libre même si ces derniers sont
devenus les mercenaires des régimes réactionnaires du Golfe ou de la Turquie.
Les rares expressions de « l’extrême-gauche » qui échappent à cette supercherie
ne valent pas mieux : elles sont souvent des soutiens à « l’autre impérialisme
», c’est-à-dire aux groupes impérialistes russes et chinois.
[4] Une source parmi des dizaines d’autres : Le
Monde, 20 aout 2014, « François Hollande confirme avoir livré des armes aux
rebelles en Syrie »



