Figure capitale de la guerre d’Algérie,
Henri Alleg, alors directeur d’Alger Républicain et militant communiste, est
enlevé par l’armée française le 12 juin 1957 et torturé avant d’être interné
dans le camp de Lodi. Il porte plainte contre ses bourreaux par cette lettre
édifiante qui narre par le menu les sévices, vexations, tortures et menaces
subis pendant sa détention. Largement répercutée dans la presse internationale,
elle est l’embryon du livre La question, censuré en France en 1958, qui
contribuera grandement à faire la lumière sur cette question décidément
fâcheuse et tue.
Monsieur le Procureur général
Près la cour d'appel d'Alger
Palais de justice
Alger juillet
1957
Monsieur le Procureur général,
J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits
suivants : j'ai été arrêté à Alger le mercredi 12 juin par les «paras» de la
10e DP (bérets bleus). (…) On m'introduisit immédiatement dans un bureau situé
au troisième ou quatrième étage. Un autre officier, que j'appellerai dans la suite
de ce récit le «deuxième lieutenant» (j'ignore son nom), s'y trouvait déjà. Le
lieutenant C. me demanda de lui dire quels étaient les noms et les adresses des
personnes qui m'avaient hébergé, avec qui j'étais en rapport, et enfin quelles
avaient été mes activités depuis le moment où j'avais quitté mon domicile.
J'indiquais que, directeur d'Alger républicain, j'avais continué à m'occuper de
la défense de mon journal, illégalement interdit depuis septembre 1955, que
tous mes efforts avaient tendu à éclairer l'opinion publique sur la nécessité
d'une presse libre en Algérie, et plus particulièrement de la reparution
d'Alger républicain, condition indispensable, selon moi, pour la recherche
d'une solution pacifique. (…) Quant à me faire le dénonciateur des personnes
qui m'avaient hébergé ou que je pouvais avoir rencontrées, je m'y refusais
absolument.
«Je vous donne une chance», me dit alors le lieutenant C.,
«voici un crayon et du papier. Ecrivez tout ce que vous avez fait en indiquant
les personnes que vous avez rencontrées». Comme je maintenais mon refus, il se
retourne vers le «deuxième lieutenant» et lui dit : «Ce n'est pas la peine de
perdre notre temps, n'est-ce pas ?» L'autre acquiesçant, il prit alors le
téléphone et demanda qu'on prépare une «équipe pour une grosse légume».
Quelques instants plus tard, un «para» m'accompagnait jusqu'à l'étage
inférieur. (…) A l'étage inférieur, on me fit pénétrer dans une pièce qui doit
normalement servir de cuisine, lorsque l'immeuble sera terminé. On m'ordonna aussitôt
de me déshabiller et de me coucher sur une planche spéciale munie aux deux
extrémités de lanières de cuir. On m'attacha alors les poignets au-dessus de la
tête et ensuite les chevilles avec ce système de lanières. Une demi-heure après
environ, le lieutenant C. entrait dans la pièce et me demandait si j'avais
réfléchi. Comme je répondais que je n'avais pas changé d'opinion, et que je
protestais contre des procédés aussi odieux, on me répondit par une bordée
d'insultes et d'obscénités et la «séance» commença.
On me transporta d'abord (toujours attaché sur la planche)
dans une pièce plus grande. «Tu connais cet appareil, tu en as entendu parler,
hein !» me dit le lieutenant C. en me montrant une magnéto. Immédiatement, un
«para» assis sur ma poitrine me brancha une électrode sur le lobe de l'oreille
droite et l'autre au doigt, et les décharges électriques se succédèrent. Pour
m'empêcher de crier, le para assis sur ma poitrine enfonça ma chemise roulée en
boule dans ma bouche en guise de bâillon. Pendant ce temps, deux autres
resserraient les lanières aux pieds et aux mains, cependant qu'installés autour
de moi, assis sur des paquetages, attendant que je parle, le lieutenant C., le
rhéostat en mains, le «deuxième lieutenant» et le capitaine D. se faisaient apporter
des bouteilles de bière, la séance se prolongeant. Après qu'ils m'eurent
successivement aspergé pour «que ça donne mieux», puis accroché les pinces
électriques sur les doigts, le ventre, la gorge, les parties sexuelles, ils me
détachèrent et me firent relever à coups de gifles et de pieds. On me fit me
rhabiller à moitié (pantalon et veste). Le «deuxième lieutenant» me fit alors
mettre à genoux et, attachant une cravate autour du cou comme une corde, se mit
à me secouer, à me serrer, à m'étrangler, cependant qu'il me frappait au visage
de toutes ses forces. Absolument fou de rage, il me hurlait dans la figure: «Tu
vas parler, salaud, tu es foutu, tu es un mort en sursis. Tu as fait des
articles sur les exactions et les tortures, eh bien maintenant, c'est sur toi
que la 10e DP les commet ! Et ce qu'on a fait ici, on va le faire en France. Ce
qu'on te fait, on le fera à ton Mitterrand, et à ton Duclos !» Continuant à me
frapper, il criait: «Ici, c'est la Gestapo ! Tu sais ce que c'est que la
Gestapo ? Tu vas disparaître. Personne ne sait que tu es arrêté, tu vas crever
et ta putain de République, on la foutra en l'air aussi !». Puis, à nouveau,
toujours à coups de gifles et à coups de pieds, on me ramena sur la planche.
A nouveau déshabillé, je subis encore le supplice de
l'électricité, les pinces branchées sur le sexe, la gorge, la poitrine. «Tu ne
sais pas nager», dit L. «on va t'apprendre». M'entourant la tête d'un chiffon,
ils me plantèrent un taquet de bois entre les mâchoires, puis portant la planche
jusqu'à l'évier de la cuisine, ils me maintinrent la tête sous le robinet
auquel était fixé un tuyau de caoutchouc. A trois reprises, ils m'amenèrent au
bord de l'asphyxie complète, me retirant in extremis pour que je puisse
reprendre haleine. A chaque passage, capitaine, lieutenants et «paras» me
martelaient le ventre à coups de poings assénés de toutes leurs forces, pour me
faire rejeter l'eau absorbée. Au quatrième passage, je m'évanouis et je ne
repris connaissance qu'allongé sur le ciment. «Tu as bien failli y passer», me
dit le lieutenant C., «mais ne crois pas que tu vas pouvoir toujours
t'évanouir. On a des médicaments pour ça. Alors, tu parles ?» Comme je restais
silencieux, on m'attacha les chevilles, puis plusieurs «paras» me soulevant à
la fois, on m'accrocha les pieds en l'air à une barre de fer de la «cuisine».
J'entendis ensuite mes bourreaux dire en riant: «Maintenant, on va le roussir.»
Avec des torches faites de journaux roulés, L. me passa alors la flamme sur le
sexe et sur les jambes. Puis avec sa cigarette, il commença à me brûler la
pointe d'un sein. Ensuite les coups reprirent, les «paras» se relayant pour me
frapper. Vers 4h30 le jeudi matin, on me détacha ; je ne tenais plus seul
debout. A coups de pied on me fit dévaler l'escalier, on m'attacha enfin les
poignets très hauts derrière le dos avec des cordelettes et on me jeta dans une
cellule vers les 8h du matin. Je changeais alors de cellule. Il s'agissait
plutôt d'un grand placard sans lumière du jour, situé près du mess (pendant la
séance de tortures qui suivirent, j'entendis souvent les disques qu'on y
jouait).
Les séances reprirent, avec des interruptions de
«récupération» jusqu'au vendredi. J'étais trop épuisé pour crier ou me
débattre, et c'est cela sans doute qui fit juger mes liens suffisants. Je ne
fus donc plus attaché sur la planche. Je ne saurais dire combien de nouvelles
séances de torture j'endurais exactement, mais la plus longue eut lieu
l'après-midi du jeudi, avec une courte interruption vers le soir, puis reprise jusque
tard dans la nuit. J'étais toujours étendu sur le ciment, les poignets sciés
par les cordelettes, constamment «branché», même entre deux séances. C'était le
lieutenant C., le «deuxième lieutenant», le capitaine D., un autre lieutenant
nommé J., et trois «paras» dont L. qui se relayaient pour tourner la manivelle
de la magnéto, que les tortionnaires dans leur argot appellent Gégène. «Il faut
lui foutre dans la bouche», dit le deuxième lieutenant. M'ouvrant la bouche de
force, ils m'enfoncèrent un fil dénudé jusqu'à la gorge. Sous les décharges
électriques, mes mâchoires étaient crispées et comme soudées entre elles. Je
sentais ma tête comme traversée d'étincelles et d'images de feu, je croyais
sentir mes yeux jaillir de leurs orbites. Sous la douleur, je me frappais la
tête de toutes mes forces contre le sol. «N'essaie pas de t'assommer, tu n'y
arriveras pas», dit le «deuxième lieutenant». Entre deux secousses, le
lieutenant C. me dit «A quoi ça te sert tout ça ? On va prendre ta femme : tu
crois qu'elle tiendra le coup comme toi ! On t'a prévenu : on ira jusqu'au
bout. Personne ne saura que tu es mort." Le «deuxième lieutenant» me
menaça de s'en prendre à mes enfants (qui résident en France). «Tu sais qu'on
enlève déjà en France. Tu le sais ? Tes gosses arrivent par avion ce soir.
Parle ou il va leur arriver un accident».
Entre deux séances d'électricité, «le deuxième lieutenant»,
s'installant sur mes jambes, se mit à me brûler la pointe des seins avec des
allumettes qu'il enflammait une à une, cependant qu'un «para» (un nouveau) me
brûlait la plante des pieds. Le vendredi, je n'étais plus capable de me tenir
assis ni de m'adosser au mur seul. J'avais les lèvres, la langue, la gorge,
secs comme du bois. Les bourreaux savent que l'électricité assèche terriblement
le corps et crée une soif insupportable. Le deuxième lieutenant me dit : «il y
a deux jours que tu n'a pas bu, tu ne crèveras pas avant quatre jours. Tu sais
ce que c'est que la soif ? Ce soir, tu lècheras la pisse. En versant de l'eau
d'un quart dans un autre, il faisait couler l'eau tantôt devant les yeux,
tantôt auprès de mes oreilles, il approchait les quarts de mes lèvres pour les
retirer aussitôt. Puis, comme devenu subitement humain, il dit : «Allons, on
n'est pas tellement vache, je vais te faire boire quand même.» Il sortit et
revint quelques minutes après avec un grand pichet en zinc. Tandis qu'un «para»
me pinçait le nez de façon à ce que je garde la bouche ouverte, il me fit
absorber le contenu du récipient, de l'eau atrocement salée.
La dernière séance d'électricité, dirigée par le capitaine
D., fut en même temps un simulacre de préparations d'exécution. «C'est ta
dernière chance», me dit-on, et, tandis qu'on me branchait à nouveau, un «para»
sortait son revolver et le posait sur mes genoux comme dans l'attente d'un
ordre.
Le vendredi enfin, je reçus la visite d'un officier qui,
sur le ton courtois, me dit : «Ecoutez, je suis l'aide de camp du général
Massu, répondez aux questions que l'on vous pose et je vous fais transporter
tout de suite à l'infirmerie. Dans huit jours, vous avez ma parole d'honneur,
vous serez en France avec votre femme. Sinon vous allez disparaître. Vous avez
36 ans, c'est jeune pour mourir». Je me souviens de la seule réponse que je lui
donnai fut : «Tant pis». Il dit alors : «Il ne nous reste plus qu'à vous
suicider. Je verrai peut-être un jour vos enfants. Voulez-vous que je leur dise
que j'ai connu leur père ? Ca me fait de la peine de vous voir dans cet état,
mais, vous savez, si vous me laissez partir, les autres vont revenir.» (...)
Durant un mois, j'ai été illégalement détenu dans une
cellule dans des conditions matérielles et morales ignobles. Toutes les nuits,
j'entendais à travers la cloison hurler les hommes que l'on torturait sans
interruption jusqu'au matin. Les premières nuits, je crus reconnaître la voix
de ma femme qui, dans l'odieux chantage qui avait été fait, était également
promise au supplice. Je fus interrogé à nouveau à deux reprises, mais sans
nouvelle torture. On me menaçait seulement périodiquement d'exécution sommaire.
Le mercredi 26 juin, un officier en civil vint me trouver et me fit remarquer
que je pouvais aisément me suicider. Il y avait en effet dans la cellule près
de 2 m de fils électriques. Le jeudi 11 juillet, je subis enfin un dernier
interrogatoire de la part du capitaine F., qui me jeta par terre d'une gifle,
«pour apprendre à ne pas répondre avec insolence». Le vendredi 12 juillet,
j'étais interné au camp de Lodi.
Je porte donc plainte entre vos mains, Monsieur le
Procureur, contre le capitaine D., les lieutenants C. et J., le «para» L. et
tous les autres dont le «deuxième lieutenant» que l'information pourra révéler,
pour torture, séquestration arbitraire, menaces de mort. Je porte également
plainte pour violences contre le capitaine F...
Veuillez agréer, Monsieur le Procureur général, l'assurance
de mes sentiments très distingués.
Henri Salem (dit Alleg), directeur d'Alger Républicain,
assigné à résidence au centre d'hébergement de Lodi.


