mercredi 20 mai 2015

Lettre d’Henri Alleg au procureur général sur la torture en Algérie



Figure capitale de la guerre d’Algérie, Henri Alleg, alors directeur d’Alger Républicain et militant communiste, est enlevé par l’armée française le 12 juin 1957 et torturé avant d’être interné dans le camp de Lodi. Il porte plainte contre ses bourreaux par cette lettre édifiante qui narre par le menu les sévices, vexations, tortures et menaces subis pendant sa détention. Largement répercutée dans la presse internationale, elle est l’embryon du livre La question, censuré en France en 1958, qui contribuera grandement à faire la lumière sur cette question décidément fâcheuse et tue.

Monsieur le Procureur général
Près la cour d'appel d'Alger
Palais de justice
Alger  juillet 1957
Monsieur le Procureur général,
J'ai l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants : j'ai été arrêté à Alger le mercredi 12 juin par les «paras» de la 10e DP (bérets bleus). (…) On m'introduisit immédiatement dans un bureau situé au troisième ou quatrième étage. Un autre officier, que j'appellerai dans la suite de ce récit le «deuxième lieutenant» (j'ignore son nom), s'y trouvait déjà. Le lieutenant C. me demanda de lui dire quels étaient les noms et les adresses des personnes qui m'avaient hébergé, avec qui j'étais en rapport, et enfin quelles avaient été mes activités depuis le moment où j'avais quitté mon domicile. J'indiquais que, directeur d'Alger républicain, j'avais continué à m'occuper de la défense de mon journal, illégalement interdit depuis septembre 1955, que tous mes efforts avaient tendu à éclairer l'opinion publique sur la nécessité d'une presse libre en Algérie, et plus particulièrement de la reparution d'Alger républicain, condition indispensable, selon moi, pour la recherche d'une solution pacifique. (…) Quant à me faire le dénonciateur des personnes qui m'avaient hébergé ou que je pouvais avoir rencontrées, je m'y refusais absolument.
«Je vous donne une chance», me dit alors le lieutenant C., «voici un crayon et du papier. Ecrivez tout ce que vous avez fait en indiquant les personnes que vous avez rencontrées». Comme je maintenais mon refus, il se retourne vers le «deuxième lieutenant» et lui dit : «Ce n'est pas la peine de perdre notre temps, n'est-ce pas ?» L'autre acquiesçant, il prit alors le téléphone et demanda qu'on prépare une «équipe pour une grosse légume». Quelques instants plus tard, un «para» m'accompagnait jusqu'à l'étage inférieur. (…) A l'étage inférieur, on me fit pénétrer dans une pièce qui doit normalement servir de cuisine, lorsque l'immeuble sera terminé. On m'ordonna aussitôt de me déshabiller et de me coucher sur une planche spéciale munie aux deux extrémités de lanières de cuir. On m'attacha alors les poignets au-dessus de la tête et ensuite les chevilles avec ce système de lanières. Une demi-heure après environ, le lieutenant C. entrait dans la pièce et me demandait si j'avais réfléchi. Comme je répondais que je n'avais pas changé d'opinion, et que je protestais contre des procédés aussi odieux, on me répondit par une bordée d'insultes et d'obscénités et la «séance» commença.
On me transporta d'abord (toujours attaché sur la planche) dans une pièce plus grande. «Tu connais cet appareil, tu en as entendu parler, hein !» me dit le lieutenant C. en me montrant une magnéto. Immédiatement, un «para» assis sur ma poitrine me brancha une électrode sur le lobe de l'oreille droite et l'autre au doigt, et les décharges électriques se succédèrent. Pour m'empêcher de crier, le para assis sur ma poitrine enfonça ma chemise roulée en boule dans ma bouche en guise de bâillon. Pendant ce temps, deux autres resserraient les lanières aux pieds et aux mains, cependant qu'installés autour de moi, assis sur des paquetages, attendant que je parle, le lieutenant C., le rhéostat en mains, le «deuxième lieutenant» et le capitaine D. se faisaient apporter des bouteilles de bière, la séance se prolongeant. Après qu'ils m'eurent successivement aspergé pour «que ça donne mieux», puis accroché les pinces électriques sur les doigts, le ventre, la gorge, les parties sexuelles, ils me détachèrent et me firent relever à coups de gifles et de pieds. On me fit me rhabiller à moitié (pantalon et veste). Le «deuxième lieutenant» me fit alors mettre à genoux et, attachant une cravate autour du cou comme une corde, se mit à me secouer, à me serrer, à m'étrangler, cependant qu'il me frappait au visage de toutes ses forces. Absolument fou de rage, il me hurlait dans la figure: «Tu vas parler, salaud, tu es foutu, tu es un mort en sursis. Tu as fait des articles sur les exactions et les tortures, eh bien maintenant, c'est sur toi que la 10e DP les commet ! Et ce qu'on a fait ici, on va le faire en France. Ce qu'on te fait, on le fera à ton Mitterrand, et à ton Duclos !» Continuant à me frapper, il criait: «Ici, c'est la Gestapo ! Tu sais ce que c'est que la Gestapo ? Tu vas disparaître. Personne ne sait que tu es arrêté, tu vas crever et ta putain de République, on la foutra en l'air aussi !». Puis, à nouveau, toujours à coups de gifles et à coups de pieds, on me ramena sur la planche.
A nouveau déshabillé, je subis encore le supplice de l'électricité, les pinces branchées sur le sexe, la gorge, la poitrine. «Tu ne sais pas nager», dit L. «on va t'apprendre». M'entourant la tête d'un chiffon, ils me plantèrent un taquet de bois entre les mâchoires, puis portant la planche jusqu'à l'évier de la cuisine, ils me maintinrent la tête sous le robinet auquel était fixé un tuyau de caoutchouc. A trois reprises, ils m'amenèrent au bord de l'asphyxie complète, me retirant in extremis pour que je puisse reprendre haleine. A chaque passage, capitaine, lieutenants et «paras» me martelaient le ventre à coups de poings assénés de toutes leurs forces, pour me faire rejeter l'eau absorbée. Au quatrième passage, je m'évanouis et je ne repris connaissance qu'allongé sur le ciment. «Tu as bien failli y passer», me dit le lieutenant C., «mais ne crois pas que tu vas pouvoir toujours t'évanouir. On a des médicaments pour ça. Alors, tu parles ?» Comme je restais silencieux, on m'attacha les chevilles, puis plusieurs «paras» me soulevant à la fois, on m'accrocha les pieds en l'air à une barre de fer de la «cuisine». J'entendis ensuite mes bourreaux dire en riant: «Maintenant, on va le roussir.» Avec des torches faites de journaux roulés, L. me passa alors la flamme sur le sexe et sur les jambes. Puis avec sa cigarette, il commença à me brûler la pointe d'un sein. Ensuite les coups reprirent, les «paras» se relayant pour me frapper. Vers 4h30 le jeudi matin, on me détacha ; je ne tenais plus seul debout. A coups de pied on me fit dévaler l'escalier, on m'attacha enfin les poignets très hauts derrière le dos avec des cordelettes et on me jeta dans une cellule vers les 8h du matin. Je changeais alors de cellule. Il s'agissait plutôt d'un grand placard sans lumière du jour, situé près du mess (pendant la séance de tortures qui suivirent, j'entendis souvent les disques qu'on y jouait).
Les séances reprirent, avec des interruptions de «récupération» jusqu'au vendredi. J'étais trop épuisé pour crier ou me débattre, et c'est cela sans doute qui fit juger mes liens suffisants. Je ne fus donc plus attaché sur la planche. Je ne saurais dire combien de nouvelles séances de torture j'endurais exactement, mais la plus longue eut lieu l'après-midi du jeudi, avec une courte interruption vers le soir, puis reprise jusque tard dans la nuit. J'étais toujours étendu sur le ciment, les poignets sciés par les cordelettes, constamment «branché», même entre deux séances. C'était le lieutenant C., le «deuxième lieutenant», le capitaine D., un autre lieutenant nommé J., et trois «paras» dont L. qui se relayaient pour tourner la manivelle de la magnéto, que les tortionnaires dans leur argot appellent Gégène. «Il faut lui foutre dans la bouche», dit le deuxième lieutenant. M'ouvrant la bouche de force, ils m'enfoncèrent un fil dénudé jusqu'à la gorge. Sous les décharges électriques, mes mâchoires étaient crispées et comme soudées entre elles. Je sentais ma tête comme traversée d'étincelles et d'images de feu, je croyais sentir mes yeux jaillir de leurs orbites. Sous la douleur, je me frappais la tête de toutes mes forces contre le sol. «N'essaie pas de t'assommer, tu n'y arriveras pas», dit le «deuxième lieutenant». Entre deux secousses, le lieutenant C. me dit «A quoi ça te sert tout ça ? On va prendre ta femme : tu crois qu'elle tiendra le coup comme toi ! On t'a prévenu : on ira jusqu'au bout. Personne ne saura que tu es mort." Le «deuxième lieutenant» me menaça de s'en prendre à mes enfants (qui résident en France). «Tu sais qu'on enlève déjà en France. Tu le sais ? Tes gosses arrivent par avion ce soir. Parle ou il va leur arriver un accident».
Entre deux séances d'électricité, «le deuxième lieutenant», s'installant sur mes jambes, se mit à me brûler la pointe des seins avec des allumettes qu'il enflammait une à une, cependant qu'un «para» (un nouveau) me brûlait la plante des pieds. Le vendredi, je n'étais plus capable de me tenir assis ni de m'adosser au mur seul. J'avais les lèvres, la langue, la gorge, secs comme du bois. Les bourreaux savent que l'électricité assèche terriblement le corps et crée une soif insupportable. Le deuxième lieutenant me dit : «il y a deux jours que tu n'a pas bu, tu ne crèveras pas avant quatre jours. Tu sais ce que c'est que la soif ? Ce soir, tu lècheras la pisse. En versant de l'eau d'un quart dans un autre, il faisait couler l'eau tantôt devant les yeux, tantôt auprès de mes oreilles, il approchait les quarts de mes lèvres pour les retirer aussitôt. Puis, comme devenu subitement humain, il dit : «Allons, on n'est pas tellement vache, je vais te faire boire quand même.» Il sortit et revint quelques minutes après avec un grand pichet en zinc. Tandis qu'un «para» me pinçait le nez de façon à ce que je garde la bouche ouverte, il me fit absorber le contenu du récipient, de l'eau atrocement salée.
La dernière séance d'électricité, dirigée par le capitaine D., fut en même temps un simulacre de préparations d'exécution. «C'est ta dernière chance», me dit-on, et, tandis qu'on me branchait à nouveau, un «para» sortait son revolver et le posait sur mes genoux comme dans l'attente d'un ordre.
Le vendredi enfin, je reçus la visite d'un officier qui, sur le ton courtois, me dit : «Ecoutez, je suis l'aide de camp du général Massu, répondez aux questions que l'on vous pose et je vous fais transporter tout de suite à l'infirmerie. Dans huit jours, vous avez ma parole d'honneur, vous serez en France avec votre femme. Sinon vous allez disparaître. Vous avez 36 ans, c'est jeune pour mourir». Je me souviens de la seule réponse que je lui donnai fut : «Tant pis». Il dit alors : «Il ne nous reste plus qu'à vous suicider. Je verrai peut-être un jour vos enfants. Voulez-vous que je leur dise que j'ai connu leur père ? Ca me fait de la peine de vous voir dans cet état, mais, vous savez, si vous me laissez partir, les autres vont revenir.» (...)
Durant un mois, j'ai été illégalement détenu dans une cellule dans des conditions matérielles et morales ignobles. Toutes les nuits, j'entendais à travers la cloison hurler les hommes que l'on torturait sans interruption jusqu'au matin. Les premières nuits, je crus reconnaître la voix de ma femme qui, dans l'odieux chantage qui avait été fait, était également promise au supplice. Je fus interrogé à nouveau à deux reprises, mais sans nouvelle torture. On me menaçait seulement périodiquement d'exécution sommaire. Le mercredi 26 juin, un officier en civil vint me trouver et me fit remarquer que je pouvais aisément me suicider. Il y avait en effet dans la cellule près de 2 m de fils électriques. Le jeudi 11 juillet, je subis enfin un dernier interrogatoire de la part du capitaine F., qui me jeta par terre d'une gifle, «pour apprendre à ne pas répondre avec insolence». Le vendredi 12 juillet, j'étais interné au camp de Lodi.
Je porte donc plainte entre vos mains, Monsieur le Procureur, contre le capitaine D., les lieutenants C. et J., le «para» L. et tous les autres dont le «deuxième lieutenant» que l'information pourra révéler, pour torture, séquestration arbitraire, menaces de mort. Je porte également plainte pour violences contre le capitaine F...
Veuillez agréer, Monsieur le Procureur général, l'assurance de mes sentiments très distingués.
Henri Salem (dit Alleg), directeur d'Alger Républicain, assigné à résidence au centre d'hébergement de Lodi.

Lettre d’adieu du Che Guevara à Fidel Castro. Jusqu'à la victoire, pour toujours.



En 1965
Fidel,
Je me souviens en ce moment de tant de choses : du jour où j'ai fait ta connaissance chez Maria Antonia, où tu m'as proposé de venir et de toute la tension qui entourait les préparatifs. Un jour, on nous demanda qui devait être prévenu en cas de décès, et la possibilité réelle de la mort nous frappa tous profondément. Par la suite, nous avons appris que cela était vrai et que dans une révolution il faut vaincre ou mourir (si elle est véritable). De nombreux camarades sont tombés sur le chemin de la victoire. Aujourd'hui, tout a un ton moins dramatique, parce que nous sommes plus mûrs ; mais les faits se répètent.
J'ai l'impression d'avoir accompli la part de mon devoir qui me liait à la Révolution cubaine sur son territoire, et je prends congé de toi, des compagnons, de ton peuple qui est maintenant aussi le mien. Je démissionne formellement de mes fonctions à la Direction du Parti, de mon poste de ministre, je renonce à mon grade de commandant et à ma nationalité cubaine. Rien de légal ne me lie plus aujourd'hui à Cuba en dehors de liens d'une autre nature qu'on n'annule pas comme des titres ou des grades. En passant ma vie en revue, je crois avoir travaillé avec suffisamment d'honnêteté et de dévouement à la consolidation du triomphe révolutionnaire. Si j'ai commis une faute de quelque gravité, c'est de ne pas avoir eu plus confiance en toi dès les premiers moments dans la Sierra Maestria et de ne pas avoir su discerner plus rapidement tes qualités de dirigeant d'hommes et de révolutionnaire. J'ai vécu des jours magnifiques et j'ai éprouvé à tes côtés la fierté d'appartenir à notre peuple en ces journées lumineuses et tristes de la Crise des Caraïbes. Rarement, un chef d'Etat fut aussi brillant dans de telles circonstances, et je me félicite aussi de t'avoir suivi sans hésiter, d'avoir partagé ta façon de penser, de voir et d'apprécier les dangers et les principes.
D'autres terres du monde réclament le concours de mes modestes efforts. Je peux faire ce qui t'est refusé, en raison de tes responsabilités à la tête de Cuba et l'heure est venue de nous séparer. Je veux que tu saches que je le fais avec un mélange de joie et de douleur; je laisse ici les plus pures de mes espérances de constructeur et les plus chers de tous les êtres que j'aime... et je laisse un peuple qui m'a adopté comme un fils. J'en éprouve un déchirement. Sur les nouveaux champs de bataille je porterai en moi la foi que tu m'as inculquée, l'esprit révolutionnaire de mon peuple, le sentiment d'accomplir le plus sacré des devoirs : lutter contre l'impérialisme où qu'il soit ; ceci me réconforte et guérit les plus profondes blessures.
Je répète une fois encore que je délivre Cuba de toute responsabilité, sauf de celle qui émane de son exemple. Si un jour, sous d'autres cieux, survient pour moi l'heure décisive, ma dernière pensée sera pour ce peuple et plus particulièrement pour toi. Je te remercie pour tes enseignements et ton exemple ; j'essaierai d'y rester fidèle jusqu'au bout de mes actes. J'ai toujours été en accord total avec la politique extérieure de notre Révolution et je le reste encore. Partout où je me trouverai, je sentirai toujours peser sur moi la responsabilité d'être un révolutionnaire cubain, et je me comporterai comme tel. Je ne laisse aucun bien matériel à mes enfants et à ma femme, et je ne le regrette pas ; au contraire, je suis heureux qu'il en soit ainsi. Je ne demande rien pour eux, car je sais que l'Etat leur donnera ce qu'il faut pour vivre et s'instruire. J'aurais encore beaucoup à te dire, à toi et à notre peuple, mais je sens que c'est inutile, car les mots ne peuvent exprimer ce que je voudrais, et ce n'est pas la peine de noircir du papier en vain.
Jusqu'à la victoire, toujours.
La Patrie ou la Mort !
Je t'embrasse avec toute ma ferveur révolutionnaire
Ernesto Che Guevara

Lettre de Karl Marx à son père



Le 10 novembre 1837
Cher père,
Il y a des moments, dans la vie d’un homme, qui sont des postes- frontières marquant la fin d’une période et indiquant clairement une nouvelle direction. En de tels moments de transition, on se sent obligé de regarder le passé et l’avenir avec des yeux d’aigle pour être conscient de la réalité. En vérité, l’histoire du monde elle-même aime à regarder ainsi en arrière, à faire le bilan, ce qui donne parfois un sentiment de recul ou de stagnation, alors qu’il s’agit simplement de s’asseoir dans un fauteuil pour se comprendre soi- même et embrasser intellectuellement toute l’activité de son propre esprit. En de tels moments de mutation, chacun peut céder au lyrisme, car toute métamorphose est en partie comme un chant du cygne, en partie comme l’ouverture d’un ample et nouveau poème. Chacun a alors le sentiment qu’il doit élever un mémorial à ce qu’il a vécu, de telle façon que l’expérience retrouve dans les émotions ce qui a été oublié de l’action. Il n’y a pas meilleur lieu pour élever un tel mémorial que le cœur d’un père, le plus indulgent, leplus empathique, dont le soleil de l’amour réchauffe toutes nos actions. Et quel meilleur pardon espérer pour ce qui est blâmable que de tenter de le faire reconnaître comme la manifestation d’une nécessité ? Et comment faire au moins admettre que ce qui vient, pour l’essentiel, du hasard ou d’erreurs intellectuelles ne mérite pas d’être critiqué comme résultant de l’action volontaire d’un cœur perverti ? A la fin d’une année passée ici, je regarde en arrière, mon cher père, et permettez-moi de regarder ma vie comme je regarde la vie en général, c’est-à-dire comme l’expression d’une activité intellectuelle se développant dans toutes les directions, en sciences, en arts et dans la sphère privée. Attristé par la maladie de Jenny et par mes vains efforts intellectuels pour échapper à l’idolâtrie qui m’animait pour une pensée que maintenant j’exècre, je suis tombé malade, comme je te l’ai déjà écrit, mon cher père. Quand j’ai été mieux, j’ai brûlé mes poèmes et mes débuts de romans, pensant à renoncer totalement, car, jusqu’à aujourd’hui, rien ne me permet de penser qu’il existe la moindre preuve de mon talent. Et même mon séjour à Berlin, qui aurait dû me plaire infiniment, m’inciter à contempler la nature, m’a laissé indifférent car, finalement, aucune œuvre d’art n’est aussi belle que Jenny. Mais mon cher, très cher père, ne serait-il pas possible d’en parler avec vous personnellement ? La santé de mon frère, de ma chère maman, votre propre maladie (que j’espère peu sérieuse), tout cela me fait désirer me précipiter vers vous, et cela en fait presque une nécessité. Je serais déjà là si je n’avais douté de votre permission de me voir quitter Berlin. Croyez-moi, mon cher, cher père, je ne suis animé par aucune intention égoïste (même si ce serait une bénédiction pour moi de revoir Jenny) ; mais il est une pensée qui m’émeut et que je n’ai pas le droit d’exprimer. Et, bien qu’il soit difficile de l’admettre, comme me l’écrit ma chère Jenny, ces considérations sont sans valeur, comparées à l’accomplissement de devoirs sacrés. Je vous supplie, cher père, quoi que vous décidiez, de ne pas montrer cette page de ma lettre à ma mère : mon arrivée à l’improviste pourrait aider cette femme si magnifique à se rétablir, tout en espérant que s’éloigneront les nuages qui se sont assemblés sur la famille, et qu’il me sera donné de souffrir et de pleurer avec vous, peut-être aussi de vous donner des preuves de mon amour profond et démesuré que j’exprime en général si mal. Dans l’espoir que vous aussi, cher, très aimé père, vous preniez en compte l’état de trouble de mon esprit, et que vous recouvrirez vite votre santé en sorte que je puisse vous serrer dans mes bras et vous dire toutes mes pensées. Votre fils à jamais aimant.
PS : S’il vous plaît, cher père, excusez mon mauvais style et mon écriture illisible. Il est presque quatre heures du matin, la chandelle arrive à sa fin, mes yeux sont fatigués, une excitation extrême a pris possession de moi et je ne saurai calmer ces spectres turbulents avant d’être avec vous, qui m’êtes si chers. S’il vous plaît, faites part de mes pensées à ma douce et merveilleuse Jenny. J’ai lu sa dernière lettre douze fois et j’y découvre chaque fois de nouvelles délices, y compris de style. C’est à mon avis la plus belle lettre jamais écrite pas une femme.

Palestine : Le comble de l'humiliation



Mercredi 20 mai 2015
Ils sont venus en envahisseurs, ils ont tué et massacré des milliers de paysans et de citadins autochtones, vivant dans leur pays et sur leur terre, ils ont expulsé les deux tiers du peuple vers d’autres régions, ils ont pris leurs maisons, leurs propriétés, leurs terres, leurs biens et ils ont proclamé que la terre était à eux et que les Palestiniens qui y vivent doivent partir. Ils furent aidés par l’occupant britannique, qui s’était partagé la région avec l’impérialisme français. En 1948, ils proclament la naissance de leur Etat sur la terre meurtrie de Palestine, proclamation aussitôt approuvée par les puissances impérialistes. C’est ainsi qu’a été fondée l’entité coloniale sioniste sur la terre de Palestine : sur des massacres, des expulsions, des vols, des répressions, des destructions. Cela se poursuit jusqu’à présent, mais le « monde libre » ne veut ni voir ni entendre.
Aujourd’hui, au moment où les Palestiniens, qu’ils soient réfugiés ou vivant sur leur terre occupée et colonisée, célèbrent la commémoration de la Nakba, processus de nettoyage ethnique et religieux mené par des colons venus d’ailleurs, tombe l’information, largement commentée, parlant d’une nouvelle mesure des colons sionistes visant à empêcher les travailleurs palestiniens des territoires occupés en 1967 de se rendre dans l’entité coloniale fondée en 1948 sur la terre palestinienne, dans des bus coloniaux, avec les colons. Il y aurait, semble-t-il, des bus spécifiques pour ces travailleurs palestiniens. Mais cette mesure a été gelée par le premier ministre sioniste Netanyuahu, par crainte de voir son entité accusée d’apartheid, par ce même « monde libre » qui a fondé son entité.
Le pire, ce n’est pas la mesure coloniale des sionistes, mais la réaction à cette mesure et sa dénonciation par une opinion publique jugée pro-palestinienne. La mesure coloniale ne fait que poursuivre ce qui a déjà été commencé en 1948, et même avant la proclamation de l’entité sioniste, car la séparation d’avec les Palestiniens et les Arabes, ou bien les « non-juifs » comme le dit si bien la littérature britannique de l’époque, est au fondement de la naissance et du maintien de la colonie. Dénoncer un nouvel acte de séparation (des travailleurs palestiniens d’avec les colons envahisseurs) ne devrait se faire qu’en dénonçant la présence même de ces colons, en questionnant la légitimité de leur présence en Palestine, mais non en réclamant que ces travailleurs palestiniens, dont les terres ont été pillées par ces colons, et à qui il ne reste plus qu’à vendre leur force de travail aux entreprises coloniales, pour nourrir leurs familles (à cause des contrats passés entre l’entité coloniale et l’Autorité palestinienne, sous l’égide du Quartet et autres puissances impériales), soient acheminés comme du bétail vers leurs lieux de travail, au jour le jour, par ceux qui les ont pillés, et aux côtés de ceux qui se sont implantés sur leurs terres..
Certains y ont vu une preuve de l’apartheid pratiqué par l’entité sioniste envers les Palestiniens, et cela a conforté leur vision, ayant assimilé la question palestinienne à l’Afrique du Sud. Mais en Palestine, ce n’est pas l’apartheid, c’est une colonisation de peuplement, où les colons ont expulsé les Palestiniens et poursuivent leurs tentatives de les expulser hors du pays. Les Palestiniens poursuivent leur résistance, non pour s’opposer au système d’apartheid, mais pour demeurer dans leur pays et le libérer de la présence de ces mêmes colons sionistes. Car s’en tenir au thème de l’apartheid pour décrire l’enfer vécu par les Palestiniens sous la botte des envahisseurs signifie en fin de compte pouvoir régler la question, en le supprimant, sans supprimer ni colons ni colonisation, sans récupérer la terre volée, ni les biens confisqués. Cela signifie également réclamer l’égalité des colons et des colonisés, sans remettre en cause ce qui a fondé cette entité, c’est-à-dire la colonisation, l’expulsion, le racisme ou la haine du « non-juif » et l’expansionnisme. C’est en fin de compte demander au travailleur palestinien de monter dans un bus militarisé aux côtés des assassins de son peuple, après avoir été humilié par des fouilles corporelles et les regards arrogants des colons. C’est réclamer que le Palestinien accepte son humiliation pour pouvoir nourrir sa famille, et ne présenter comme criminelle que la mesure qui le sépare de son assassin.
Qu’est-ce qui est criminel ? La séparation du Palestinien d’avec le colon ou la présence même du colon sur la terre de Palestine ? Que les sionistes veulent vivre séparés, soit, qu’ils s’enferment dans leur entité autant qu’ils le peuvent et qu’ils y étouffent. Les Palestiniens n’ont jamais réclamé, sauf une minorité rattachée au monde occidental et à ses fantasmes, de vivre avec les colons, de monter en bus avec eux, de partager leurs lieux de débauche ou autres. Ce sont les sionistes qui ont tout pris, et les Palestiniens sont contraints, parce qu’ils vivent sous occupation, de les côtoyer. Mais est-ce leur choix ? Est-ce leur désir ? Les millions de réfugiés répondront par la négative. Ils ne veulent pas partager leur pays avec les colons venus d’ailleurs. Ils veulent libérer la Palestine et y retourner, récupérer leurs terres, faire revivre leurs villages, même s’ils ont été détruits : « tant que la terre est là, et elle le restera, les maisons peuvent être reconstruites » dira un réfugié du village de Alma, dans la province de Safad. Il ne s’agit pas d’apartheid, mais de colonisation de peuplement. Les réfugiés palestiniens sont toujours là pour le rappeler.
Source : Fadwa Nassar