Combien de milliers de morts en Mer
Méditerranée ?
La compassion et la solidarité
continueront, comme toujours, de s’exprimer devant les caméras. Mais quelque
temps après, tandis que les larmes d’un jour appartiennent déjà au passé, le
rejet des demandes d’asile, la répression, la détention, l’insuffisance de
l’aide, les renvois immédiats, s’imposent de nouveau autour des frontières.

En moins d’un an, plus de trois milles migrants sont
morts en mer Méditerranée et dans l’Union européenne tandis que les demandes
d’asile ont augmenté de 24% entre les premiers semestres 2013 et 2014. Le
langage politique repris par les medias fait des raccourcis qui effacent
finalement la réalité. On insiste sur les risques que courent les migrants qui
se lancent dans une mer dangereuse sur des embarcations de fortune. Et on cache
ainsi la réalité. Tout d’abord, parce que la migration est présentée comme une
décision individuelle, comme s’il ne s’agissait pas d’une contrainte subie. Et
ensuite, parce que les causes et les conséquences sont confondues, comme si la
décision politique n’était pas responsable de l’augmentation de ces risques. Le
remarquable travail réalisé par l’APDHA remet les choses à leur place : si la
Méditerranée s’est convertie, comme le formule l’APDHA, en une « énorme fosse
commune », c’est parce que les politiques développées par l’Union européenne et
par les Etats membres visent à fermer hermétiquement les frontières d’un espace
considéré par les migrants comme leur unique espoir de survie.
Un « état de nécessité »
Pour empêcher complètement l’accès aux frontières, l’Union
européenne construit des murs, des barrières, des zones interdites et les Etats
ouvrent des centres de détention, organisent les retours forcés, multiplient
les expulsions, criminalisent des femmes et des hommes… Et pourtant les
personnes continuent de migrer !
En réalité, cette politique de l’Union
européenne-forteresse fait oublier le fait que ces personnes ont quitté leur
pays par nécessité. Les Syriens fuient la guerre et les exactions des
fondamentalistes islamiques ; les Iraquiens craignent l’horreur des crimes de
Daesh ; les Somaliens sont privés de l’ensemble de leurs ressources et de leurs
libertés publiques ; les subsahariens veulent éviter les massacres, la famine
ou la misère ; les raisons sont multiples et toutes légitimes. Face à cet « état
de nécessité » reconnu à plusieurs reprises par les législations et
juridictions nationales comme une circonstance explicative et suffisante pour
justifier une action positive, la politique d’immigration européenne est
double.
D’une part on encourage les lamentations sur la
situation de ces « pauvres gens », on verse des larmes dramatiques quand un
naufrage provoque plusieurs centaines de mort d’un coup, on ne ménage pas les
efforts pour fustiger les trafiquants et empêcher qu’ils profitent de ces « pauvres
gens », on promet de lutter contre l’utilisation inhumaine de clandestins comme
main d’œuvre qui ne dispose d’aucun droit.
Et d’autre part, on contrôle les frontières, on limite
la délivrance de visas, en temps et en durée, on refuse la grande majorité des
demandes d’asile, on multiplie les répressions policières, on construit des
murs et des prisons pour immigrants, on externalise dans les pays d’origine les
centres de concentration, lieux horrifiques où règnent « la répression, le
racisme, la mort », comme le rappelle l’APDHA.
Des mots et des chiffres
On parle parfois de « migrations », parfois de « flux
migratoires ». Et puis on remplace bien trop souvent ces expressions par
l’expression « arrivées massives de migrants ». La droite et l’extrême-droite
parlent d’ « invasion », de « clandestins », d’« illégaux », de « fraudeurs »
ou de « profiteurs » : ces qualificateurs péjoratifs justifient des mesures
contre eux. L’accent est mis sur le passage de la frontière, vu comme une
faute. Par mer ou par terre, ce moment est extrêmement dangereux pour les
personnes qui le subissent. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les
Réfugiés (HCR) souligne que durant le premier semestre 2014, 216.300 personnes
ont sollicité la protection de l’Union européenne, soit 24% de plus qu’au
premier semestre 2013. A ce rythme, on peut s’attendre à atteindre les 700.000
demandes d’asile dans les quarante-quatre pays industrialisés d’ici à la fin de
l’année. Une autre réalité : en moins d’un an, plus de trois milles personnes
sont décédées en mer. Et il s’agit là uniquement d’un recensement macabre
puisque les appels des familles des « harragas » à la recherche de leurs
enfants partis de leurs pays laissent à penser qu’ils seraient davantage, comme
le confirme le dernier rapport de l’Organisation Internationale pour les
Migrations (OIM) : les chemins terrestres pour arriver en Europe, par le Sinaï,
le Sahara, les frontières de Lybie, d’Algérie et du Maroc, forment des pièges
mortels. Parmi ces exilés, les Syriens sont désormais les plus nombreux, suivis
des Iraquiens, des Afghans et des Erythréens.
La Syrie : une situation emblématique
Depuis le début du conflit en 2011, les Etats membres
n’ont accueilli que 4% des 3,2 millions de réfugiés syriens, pour la plupart
installés dans les pays limitrophes de la Syrie. C’est seulement à la mi-août
2014 que dix-sept Etats européens se sont engagés à recevoir 26.300 Syriens
supplémentaires. Le Conseil européen avait pourtant souligné dès le mois de
décembre 2013 l’importance de ce programme de réinstallation adopté par l’Union
européenne.
Or, le nouveau système d’asile est mis à l’épreuve par
cette affluence de demandeurs. Il présente en effet certaines brèches dans
lesquelles les Etats peuvent s’engouffrer au moment de transposer le droit
européen à leur législation nationale. Et le risque est alors que les droits
des demandeurs ne soient pas respectés. Par exemple, bien qu’elle soutienne
depuis trois ans le Bureau Européen d’Appui pour l’asile (EASO), la Grèce ne
garantit pas de dignes conditions d’accueil des exilés. D’après des témoignages
d’ONG, la Grèce renvoie encore illégalement des migrants dans leurs pays
d’origine. La Bulgarie également. Ou encore, récemment à Chypre, des Syriens
ont refusé de débarquer car ils savaient qu’ils allaient être maltraités et
qu’ils ne pourraient obtenir le statut de réfugié. En Espagne, des ONG et des
parlementaires européens dénoncent le fait que les migrants ne puissent pas
solliciter la protection internationale quand ils arrivent à Ceuta et Melilla –
enclaves qui ne sont pas n’appartenant pas à l’espace Schengen-. Alors qu’on
mentionne moins ce pays que ceux du sud de l’UE, l’Espagne détient en réalité
le record de refus d’entrée : 61% des 317.340 demandeuses s’y sont vues refuser
l’entrée à l’Union européenne en 2013.
Trafics et politiques de sécurité
européenne
Les trafiquants qui ont été dénoncés lors du récent
drame le long des côtes italiennes doivent être poursuivis et condamnés. Mais
ils ne sont pas les seuls responsables de ces massacres en masse : les trafics
n’existent qu’en réponse à la politique de sécurité européenne qui profite à
ceux qui abusent de la misère des autres. Paradoxalement, ceux qui condamnent
ces trafics et réclament plus de sécurité, plus de contrôle des procédures et
des visas, semblent ignorer qu’à chaque nouvel obstacle ajouté sur la route de
l’exil, les tarifs du voyage ainsi que les risques augmentent pour les migrants
qui n’ont pourtant pas d’autre solution. Pour beaucoup d’entre eux, les dangers
d’une traversée maritime constituent la seule alternative à une vie de violences
ou à la mort, dans les pays en conflit.
La question centrale n’est donc pas de développer une
politique européenne d’asile et d’immigration. Officiellement, elle n’existe
pas. Mais pour les défenseurs des Droits de l’Homme, cette « politique » est
inacceptable parce qu’elle laisse à chaque Etat des marges d’interprétation et
la possibilité d’applications législatives toujours plus restrictives et
punitives.
De « Mare Nostrum » à « Triton »
Les 10 et 11 novembre 2014, l’Agence des droits fondamentaux
de l’Union européenne (FRA) organisait sa conférence annuelle à Rome. Certains
représentants de Frontex ont souligné que oui, il existe bien un principe de
non-refoulement et de sauvetage des personnes, mais que leur unique mission est
de garantir l’inviolabilité des frontières. « Triton » n’a rien à voir avec les
droits fondamentaux. Le futur logique de la politique d’immigration, telle
qu’elle est définie, se fera selon trois axes pour empêcher le plus possible
l’arrivée de migrants : éviter leur arrivée aux zones maritimes ou terrestres
sous contrôle européen ; restreindre les demandes d’accueil et d’asile ;
construire de plus en plus de centres de détention. Durant cette rencontre, des
membres du HCR et de l’OIM, ainsi que des représentants d’associations se sont
indignés contre ces méthodes. Parmi eux, l’AEDH a mis en évidence le lien entre
le principe de non-refoulement et le sauvetage et a dénoncé le fait que dans la
pratique, la protection des frontières signifient l’emprisonnement des migrants.
L’Union européenne « gère-t-elle » vraiment
les « flux migratoires » ?
Le 10 octobre 2014, le Conseil Justice et d’Affaires
Intérieures (JAI) du Conseil de l’Union européenne a adopté des conclusions
intitulées « Prendre des mesures en vue de mieux gérer les flux migratoires »
qui se fondent sur trois piliers :
1. la coopération avec les pays tiers, c’est-à-dire le
travail en collaboration et le renforcement d’actions destinées à lutter contre
le trafic de migrants, l’amélioration des capacités des pays tiers pour la
gestion des frontières, la participation volontaire des Etats membres en
matière de politique du retour mais également de réinstallation ;
2. le renforcement du contrôle des frontières externes
et de Frontex, particulièrement en ce qui concerne le budget de Frontex qui
connaît une augmentation régulière et la mise en route rapide de l’opération
conjointe Triton, en coordination avec les mesures prises par les autorités
italiennes (avec l’objectif de mettre fin à l’opération Mare Nostrum) ;
3. le relevé systématique des empreintes digitales par
les Etats membres pour éviter que ne s’applique le règlement EURODAC relatif au
transfert des migrants en situation irrégulière d’un Etat membre à un autre.
Nous remarquons une fois de plus que l’accent est mis
sur la sécurité plus que sur les droits des migrants. Nous déplorons que même
s’il est fait mention de la possibilité pour l’opérateur de Frontex d’ «
examiner les personnes vulnérables ou ayant besoin d’une aide sanitaire pour
des besoins basiques lors du débarquement », les conclusions du Conseil ne
prévoient pas d’authentique opération de sauvetage pour remplacer l’opération
Mare Nostrum, ni même la possibilité de satisfaire les besoins des personnes
vulnérables avant de débarquer. Et même si la volonté de favoriser la
réinstallation dans les Etas membres paraît être un point positif, la
participation des Etats membres dans ce domaine reste cantonnée à une action
volontaire et, dans les faits, très limitée.
La politique de l’Union européenne est-elle
réellement nouvelle ?
Dans une communication du 4 mars 2015, la Commission
européenne dit vouloir intensifier les efforts déployés par l’UE, améliorer
tous les instruments existants et promouvoir une meilleure coopération dans le
domaine de la gestion des flux migratoires provenant des pays tiers. On
constate que la sécurité continue d’être l’objectif principal au détriment des
droits des personnes. Quatre principes ont été fixés :
Le développement
« cohérent » à la fois du régime du droit d’asile et de la réflexion sur les «
causes profondes de l’immigration ». Celle-ci devrait « faire partie intégrante
de la conception des stratégies de développement » ;
La création
d’une « nouvelle politique européenne en matière d’immigration légale », pour
attirer les « talents nécessaires pour renforcer la compétitivité européenne au
niveau mondial ». Cela implique une « révision de la directive sur la carte
bleue européenne », afin d’atteindre une « vision plus horizontale de la
politique en matière d’immigration légale » ;
L’intensification
de la « lutte contre l’immigration illégale et l’exploitation d’êtres humains
», en privilégiant des actions dans les pays et les « itinéraires prioritaires
», en développant les « accords de réadmission » et la coopération au sujet des
« processus de Rabat, Khartoum ou Budapest » ;
La sécurisation
des frontières extérieures, « dans le plein respect des droits fondamentaux ».
Le contrôle de ces frontières a « une importance fondamentale pour tous », le
rôle le plus important étant attribué à Frontex (en termes de budget, de
moyens, de personnel) pour « répondre au mieux à l’évolution des situations
auxquelles l’Union Européenne est confrontée ». Ceci implique également de
développer « davantage les échanges entre les ressources des Etats membres », y
compris pour la mobilisation des « équipes européennes de garde-frontières ».
Finalement, les nouveautés n’existent qu’à un niveau
sécuritaire. Une fois de plus, quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le
doigt.
Combien de milliers de morts en Mer
Méditerranée ?
Protégé par les frontières étroitement surveillées par
Frontex, par le mur érigé entre la Grèce et la Turquie, par les barrières de
Ceuta et Melilla, il est clair qu’au Nord de la « frontera sur », chacun pleure
les milliers d’exilés qui ont perdu la vie sur les côtés de Lampedusa, de la
Lybie ou du Maroc.
La compassion et la solidarité continueront, comme
toujours, de s’exprimer devant les caméras. Mais quelque temps après, tandis
que les larmes d’un jour appartiennent déjà au passé, le rejet des demandes
d’asile, la répression, la détention, l’insuffisance de l’aide, les renvois
immédiats, s’imposent de nouveau autour des frontières.
Il est inacceptable qu’année après année, à cause d’une
terreur fantasmagorique de se voir un jour envahir par une “foule” d’exilés,
les leaders européens maintiennent la même politique de renforcement des
mesures de sécurité dans le périmètre de l’Eldorado formé par les vingt-huit
Etats membres : barrières, murs, déploiement de patrouilles maritimes ou
aériennes, drones pour surveiller les eaux internationales…
Mais ces drames ne concernent pas les pays pris
individuellement. Ce n’est pas le problème de Malte, de la Grèce, de l’Italie
ou de l’Espagne. C’est un sujet pour l’ensemble de l’Union européenne. C’est à
elle que revient –en plus des pays pris individuellement- la responsabilité de
la mort de milliers d’être humains sur ses côtes et frontières.
Pour répondre à la nécessité de sauver ces vies et dans
le même temps tenir compte de l’inévitabilité des migrations internationales,
phénomène historique, les gouvernements et les institutions européennes doivent
impérativement changer de paradigme.
Dominique Guibert,
président de l’Association européenne de défense des droits de l’Homme (AEDH)
Source : BELLACIO