lundi 2 juillet 2012

Le Tibet : Comment la Grande-Bretagne a créé la "QUESTION TIBETAINE"

Le « problème du Tibet » est ni plus ni moins qu'une question inventée par la Grande-Bretagne. Mais un mensonge mille fois répété finit par devenir crédible.
Le Tibet fait partie de la Chine, et le peuple tibétain est un membre important de la Nation chinoise. La soi-disant question tibétaine a été fabriquée dans le cadre des tentatives des agresseurs impérialistes pour dépecer la Chine. La Grande-Bretagne, par le biais de son implication continue, a à cet égard joué un rôle central.
Les troupes britanniques ont envahi le Tibet en 1888 et 1903, mais ont été à chaque fois repoussées par la résistance de l'armée tibétaine et des civils. Après leur échec pour transformer le Tibet en colonie par l'agression armée, les impérialistes britanniques ont commencé à apporter leur soutien aux séparatistes pro-impérialistes au Tibet, fomenté des activités ayant pour but de séparer le Tibet de la Chine et proclamé haut et fort l'« indépendance du Tibet ». En août 1907, la Grande-Bretagne et la Russie ont signé la Convention Anglo-Russe sur le Tibet. Aux termes de cette convention, la Grande-Bretagne prévoyait de transformer le Tibet en une « zone tampon » entre l'Inde et la Russie.
 
La Révolution de 1911 a renversé la dynastie des Qing (1644-1911). En 1913, le Gouvernement britannique a monté la Conférence de Simla pour inciter le représentant tibétain à proclamer pour la première fois le slogan de « l'indépendance du Tibet », prétention immédiatement rejetée par le représentant du Gouvernement central de la République de Chine. Le représentant britannique a ensuite présenté le soi-disant système du compromis, essayant de modifier la souveraineté de la Chine sur le Tibet en « suzeraineté » et de séparer le Tibet de l'autorité du Gouvernement chinois, sous prétexte d'« autonomie ». Sur instruction, le représentant du Gouvernement central chinois a refusé de signer la Convention de Simla et a fait une déclaration selon laquelle le Gouvernement de la Chine refusait de reconnaître ce genre d'accord ou de document.

A partir de 1947, avec l'indépendance de l'Inde, du Pakistan et d'autres nations de l'Asie du Sud-Est, l'empire colonial britannique a commencé à s'effondrer. En outre, reconnaissant le fait que la stature internationale de Grande-Bretagne déclinait, le Gouvernement britannique a commencé à adopter de nouvelles approches concernant le Tibet. Il a d'abord refusé de reconnaître la souveraineté de la Chine sur le Tibet et seulement reconnu que la Chine avait « une position particulière au Tibet ». Pendant de nombreuses années, la Grande-Bretagne est demeurée le seul grand pays occidental à ne pas reconnaître la souveraineté de la Chine sur le Tibet. Ensuite, elle a continué à encourager « l'indépendance ». Même après la libération pacifique du Tibet, le MI6 a envoyé des agents masqués sous l'apparence de voyageurs au Tibet. Londres est devenu le « camp de base » des organisations de soutien à l'« indépendance du Tibet ». Enfin, les politiciens britanniques n'ont jamais cessé de rencontrer le Dalaï-Lama. En 1991, le Premier Ministre d'alors, John Major, a rencontré le Dalaï-Lama, créant un précédent à suivre pour ses successeurs. Le 14 mai 2012, suivant cette soi-disant pratique commune, le Premier Ministre actuel, David Cameron, et le Vice-Premier ministre Nick Clegg ont une fois de plus rencontré le Dalaï-Lama à Londres.

Le « problème du Tibet » est ni plus ni moins qu'une question inventée par la Grande-Bretagne. Mais un mensonge mille fois répété finit par devenir crédible. C'est pourquoi il y a toujours une poignée de personnes qui pensent encore que le Tibet reste un « problème ».

Mais un mensonge est un mensonge. Le fait que le Tibet fait partie de la République Populaire de Chine ne pourra jamais être changé. La Grande-Bretagne ne pourra éviter l'isolement que si elle suit la tendance mondiale qui est de reconnaître et d'accepter ce fait. Fort heureusement, la Grande-Bretagne est progressivement en train de s'en rendre compte.

En octobre 2008, le Secrétaire au Foreign Office (service chargé des affaires étrangères au Gouvernement britannique) d'alors, David Miliband, a ainsi annoncé dans une déclaration écrite au Parlement britannique que la Grande-Bretagne ne soutenait pas « l'indépendance du Tibet », et que le Tibet faisait partie de la République Populaire de Chine.
 
Cette déclaration a résolu le dernier problème historique qui restait entre la Chine et la Grande-Bretagne. Pourtant, même ainsi, certaines personnes continuent de considérer cette décision tardive comme une perte majeure pour la Grande-Bretagne. Ces personnes doivent renoncer à leur mentalité coloniale et à leur arrogance impérialiste.
 
La Grande-Bretagne se doit de réfléchir sur son comportement et gagner la confiance du peuple chinois. Mais pour ce faire, il convient de prendre des mesures concrètes et d'envoyer les bons signaux. C'est alors seulement que le peuple chinois lui pardonnera ce qu'elle a fait au Tibet.
 
L'auteur, Chen Yanqi, est un universitaire spécialisé en relations internationales, à Beijing.
le Quotidien du Peuple en ligne

dimanche 1 juillet 2012

Colombie : Impérialisme et Violence

...la Colombie continue d’affronter une situation identique à celle du début du siècle. La question est de savoir si la Colombie va se ranger au côté des autres pays d’Amérique latine, en finir avec le militarisme impérial et emprunter un nouveau chemin de développement. Le moment est venu pour la Colombie de cesser d’être une « anomalie politique », de cesser d’être une cliente de l’impérialisme militaire. Les mouvements populaires colombiens, comme le démontre la « Marche Patriotique » sont prêts à faire leur propre révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste, et à emprunter leur propre chemin vers le socialisme du 21ème siècle....
Article qui sera présenté à la conférence nationale “Multinationales, violence, liberté syndicale et démocratie en Colombie” organisée par le syndicat international SINALTRAINAL à l’occasion de son 30 ème anniversaire, le 26 juillet 2012, à l’Université Autonome de Colombie, Bogota. Traduit de l’anglais par Silvia Arana pour Rebelion. 
Introduction
L’intervention militaire des USA en Colombie constitue la guerre de contre-insurrection la plus longue dans l’histoire mondiale récente. Elle a commencé quand le Président Kennedy a créé en 1962 les « Bérets verts » et s’est intensifiée dans ce nouveau siècle avec le programme militaire de sept millions de dollars du Président Clinton (Plan Colombie) initié en 2001, qui aujourd’hui se poursuit avec Obama, et avec l’établissement de 7 nouvelles bases militaires. La guerre que les USA mènent en Colombie dure depuis 50 ans déjà. Dix présidents étasuniens, 5 démocrates et 5 républicains, libéraux et conservateurs, se sont succédés pour conduire en avant une des plus brutales guerres de contre-insurrection jamais enregistrée en Amérique Latine. En termes d’assassinats de civils, de syndicalistes et d’activistes, de droits humains, de déplacement de paysans, l’oligarchie, appuyée par les USA, détient le douteux privilège de figurer en tête de liste des gouvernements tyrans.
Pour comprendre la sanglante histoire de l’intervention impériale des USA en Colombie, il est nécessaire d’examiner différents aspects clés du récit dans un contexte historique comparatif, qui considère les spécificités de la classe dominante de Colombie et l’importance géopolitique stratégique du pays pour l’hégémonie des USA dans l’hémisphère Sud.
Colombie : une classe dominante en quête d’hégémonie
La violence est endémique dans une société régie par une classe dominante, fermée sur elle-même, depuis les partis politiques oligarchiques du 19ème siècle (et leurs factions rivales) - sévissant durant la majeure partie du 20ème siècle et jusqu’au 21ème siècle. La Colombie diffère de la majeure partie des pays américains dans lesquels, au début du 20ème siècle, se développa la représentation de divers partis d’une classe moyenne. Dans la période postérieure à la Première Guerre Mondiale, particulièrement durant la dépression des années 30, surgissent en Amérique Latine des partis socialistes, communistes et national-populistes semblables au régime du type front populaire. Cependant la Colombie resta figée dans le passé d’un système politique fermé, dominé par deux partis de l’oligarchie, en compétition avec des balles et des votes.
Dans la période immédiatement postérieure à la seconde guerre mondiale émergea la figure nationaliste et populaire de Jorge Eliécer Gaitan, qui fut assassiné, et le pays entra dans une période de bain de sang appelée « la Violence » qui toucha toute la société. Des factions de l’oligarchie conservatrice et libérale financèrent des bandes armées pour assassiner les uns et les autres, le résultat fut de 300 000 morts. Les oligarques terminèrent la guerre en signant un accord d’alternance au gouvernement, le dit « front National » qui consolida plus que jamais le pouvoir empêchant qu’aucun nouveau mouvement politique n’obtienne la moindre représentation significative.
Y compris lorsqu’émergea une pseudo alternative, sous la direction du populiste de droite Rojas Pinilla, les masses urbaines et les pauvres des campagnes furent soumis par les armées privées des propriétaires terriens pendant que le mouvement ouvrier urbain était brutalement réprimé par les militaires et la police. Les dissidents démocrates intégraient en général une faction du parti libéral, pendant que les activistes ouvriers se regroupaient autours des syndicats militants et des partis communistes ou de petits partis socialistes clandestins ou semis légaux.
La guerre froide et la pénétration impérialiste des Etats-Unis
Avec le commencement de la guerre froide, Washington trouva dans l’alliance oligarchique bipartite un complice fort bien disposé, spécialement depuis l’élimination de Gaitan et la sauvage répression des militants syndicalistes qui travaillaient dans les complexes agricoles contrôlés par les Etats-Unis. Commençant par les accords militaires bilatéraux et multilatéraux de principes des années 50, la politique colombienne resta figée dans un schéma de subordination et de collaboration avec Washington, pendant que les USA étendaient leur pouvoir impérial depuis l’Amérique Centrale et les Caraïbes vers le reste de l’Amérique Latine.
Les similitudes entre les systèmes politiques bipartis de Colombie et des Etats-Unis et l’exclusion de quelque opposition effective, que ce soit dans les deux pays, facilita la continuité et la collaboration. Le résultat fut que l’oligarchie colombienne n’eut pas à affronter les défis qui surgirent ici et là en Argentine, Brésil, Chili et Uruguay.
La révolution cubaine et l’alliance Etats-Unis-Colombie
La Révolution Cubaine, en particulier la transition vers le socialisme et la multiplication de mouvements guérilléros en Amérique Latine, marqueront un point d’inflexion dans les relations entre les USA et la Colombie, la Colombie se transforma en un pays central pour la stratégie contre-révolutionnaire de Washington. Ce fut comme un laboratoire des USA dans la lutte contre l’essor révolutionnaire des années 60.
La Colombie fut une espèce de trampoline duquel Washington lança une contre-offensive consolidant des régimes militaires pour établir un empire de pays dépendants – clients ouverts aux intérêts économiques des USA et obéissant aux diktats de la politique extérieure de Washington.
Impérialisme étasunien et nationalisme latino-américain : Impositions et adaptations
L’empire étasunien ne surgit-il pas complètement formé à partir de la fin de la seconde guerre mondiale ? Il dut se confronter et vaincre de nombreux obstacles et défis internes et externes. A l’intérieur, à la fin de la seconde guerre mondiale, après cinq années de guerre, la majorité des citoyens des Etats-Unis exigèrent une démobilisation militaire (1945 – 1947) ce qui affaiblit la capacité d’intervention contre les nouveaux gouvernements progressistes au Guatemala, au Chili et dans d’autres pays. Cependant, avec la guerre froide et la « guerre chaude » en Corée, les USA se réarmèrent et se lancèrent en quête de l’hégémonie mondiale. Les gouvernements progressistes et leurs leaders furent expulsés du pouvoir et emprisonnés au Venezuela, au Guatemala, au Chili. Tout au long des années 50 Washington soutint la première (mais non la seule) « Ere de dictatures et de Marché Libre ». Parmi elles, étaient inclus les régimes d’Odria au Pérou, de Perez Jimenez au Venezuela, de Ospina y Gomez en Colombie, de Trujillo en République Dominicaine, de Duvalier en Haïti, de Armas au Guatemala et de Batista à Cuba.
Entre 1948 et 1960 l’empire étasunien dépendit complètement de la force brutale des dictatures et de la complicité des oligarchies agro-minières locales pour établir sa domination.
L’empire fondé dans les dictatures de droite, ne dura qu’une décennie. Initiée avec la victoire du Mouvement du 26 juillet à Cuba, commença une décade (1960-1970) d’insurrections révolutionnaires qui, sur tout le continent, défièrent le pouvoir impérial et les collaborateurs-clients de l’Empire.
L’impérialisme US, face à la disparition de ses clients dictatoriaux, se vit forcé de s’adapter à la nouvelle configuration de forces composées de partis électoraux réformistes de classe moyenne, à une nouvelles génération de radicaux et à un mouvement révolutionnaire composé d’intellectuels, de paysans et d’ouvriers inspirés par l’exemple de Cuba.
En 1962 Washington lança une nouvelle initiative stratégique appelée « Alliance pour le Progrès » (AP) pour créer la division entre les réformistes et les révolutionnaires : l’AP promettait aux régimes réformistes de classe moyenne autant une aide économique que des conseillers militaires, des armes et des forces spéciales pour détruire l’insurrection révolutionnaire. C’est dire, la violence impériale se fit plus sélective : elle était dirigée vers les mouvements révolutionnaires indépendants et englobait une meilleure participation militaire directe dans les programmes de contre-insurrection des régimes sortis des urnes.
L’exception de la Colombie : Répression avec réforme
A côté du reste de l’Amérique latine où les réformes agraires, démocratiques et nationalistes se poursuivaient, de pair avec les programmes de contre-insurrection (Chili, Equateur, Pérou, Brésil et Venezuela), en Colombie, l’oligarchie restait au pouvoir, bloquant le surgissement d’une alternative réformiste-démocratique et dépendait complètement d’une stratégie de militarisation totale et de polarisation politique entre révolution et réaction.
En Colombie, l’impérialisme étasunien n’eut pas à choisir entre un régime réformiste de classe moyenne et un mouvement révolutionnaire parce que le système oligarchique biparti dominait l’arène électorale. Les USA ne devaient pas y combiner la « carotte et le bâton » mais pouvait concentrer tous leurs efforts pour consolider le pouvoir militaire de l’oligarchie dominante.
La classe dominante colombienne écarta toute forme de réforme agraire à la différence du Chili, du Pérou et de l’Equateur pour la simple raison qu’elle était l’élite des propriétaires terriens. L’oligarchie colombienne ne subit aucune pression du nationalisme militaire pour nationaliser les industries stratégiques, comme en Bolivie (étain et gaz) ou au Pérou (pétrole et cuivre) parce que les militaires étaient sous le commandement des USA et étroitement liés à la narco-bourgeoisie émergente.
Jusqu’à la fin des années 60, la Colombie se convertit en pièce clé (le « modèle ») de la politique des USA pour l’Amérique Latine. La région passa du réformisme au nationalisme radical et au socialisme démocratique, au début des années 70, principalement dans les pays andins et les Caraïbes.
La Colombie était l’anomalie dans la région andine gouvernée par des nationalistes comme Guillaume Rodriguez en Equateur, Juan Velasco au Pérou, J.J. Torres en Bolivie et des socialistes démocratiques comme Salvador Allende au Chili. La classe gouvernante colombienne fonctionnait comme le « contrepoint » des USA dans le lancement de sa seconde et plus brutale contre-révolution qui commença avec le coup d’état au Brésil en 1964.
Par la suite, les USA envahirent et occupèrent la république dominicaine en 1965/66 et appuyèrent le renversement d’Allende, de Rodriguez, de Torres et de Velasco Alvararado dans les pays andins. Après cela, les USA appuieront les coups d’état militaires en Argentine (1976) et en Uruguay (1972).
Le Pentagone organisa des escadrons de la mort mercenaires au Salvador et au Guatemala, tuant près de 300 000 mille paysans, ouvriers, indigènes, professeurs et autres personnes. Les USA organisèrent depuis le Honduras une armée mercenaire (« les Contras ») pour détruire la révolution sandiniste au Nicaragua.
La classe gouvernante de Colombie, avec l’appui des experts en contre-insurrection des USA et d’Israël, essaya de suivre la direction contre-révolutionnaire des USA en s’engageant dans une politique de « terre brûlée » pour vaincre l’insurrection populaire. Mais les narco-présidents Turbay, Betancur, Barco, Gaviria et Samper n’obtinrent que des succès limités – ils détruirent l’Union Patriotique, une organisation légale et populaire, mais cela eu pour conséquence d’augmenter la taille, la portée et le nombre de membres de l’insurrection armée.
La seconde vague de « Dictateurs et Libre Marché » (1970-1980) – incluant Pinochet (Chili), Videla (Argentine), et Alvarez (Uruguay) – réussirent à contenir la pression populaire et à affronter les crises insolubles causées par la dette externe aux débuts des années 80. Une fois de plus, l’impérialisme US affrontait un défi et une alternative : ou bien continuer avec les dictateurs et la crise financière aigüe, ou bien instrumentaliser une « transition démocratique » qui permette de préserver l’état et une économie néolibérale.
L’Âge d’or de l’impérialisme… Néolibéralisme et élections 1990-2000 (sauf la Colombie)
La décade des années 90 fut le témoin des plus grands pillages des économies latino-américaines depuis l’époque de Pizarro et Cortès. Les présidents Menem en Argentine, Salinas y Zedillo au Mexique, Cardoso au Brésil, Sanchez de Losada en Bolivie et Fujimori au Pérou, privatisèrent et dénationalisèrent – en général via des décrets présidentiels – plus de cinq mille entreprises, mines, ressources énergétiques, banques et réseaux de télécommunications appartenant à l’état et évalués à plus de mille milliards de dollars. Dans la décade de 1990, plus de 900 mille millions de dollars sortirent d’Amérique Latine sous forme de bénéfices, royalties et paiements d’intérêts à des corporations multinationales, des banques et des spéculateurs. En Colombie, le narcotrafic se convertit en source de revenu principale pendant que l’oligarchie traditionnelle s’unit à la narco-bourgeoisie dans le blanchiment de mille millions de dollars, via des comptes « correspondants » dans les principales banques des USA à Miami, Wall Street, et Los Angeles.
La transition des dictatures militaires vers les systèmes néolibéraux autoritaires élus par votes, en Colombie, fut la transition d’un état oligarchique à un narco-état. Les escadrons de la mort paramilitaires et les militaires pillèrent des millions de paysans et affrontèrent l’insurrection armée. Il n’y eut aucune « transition démocratique », l’opposition démocratique fut assassinée. Entre 1984 et 1990 plus de 5000 membres de l’Union Patriotiques furent assassinés.
Les impérialistes des USA considérèrent le néolibéralisme latino-américain des années 90 comme le « modèle » de l’expansion à l’échelle mondiale. La formule consistait à combiner le pillage avec la privatisation en Amérique latine et l’appropriation militaire en Colombie.
La crise du modèle militariste-libéral de l’Empire : 2000 – 2012
Les bases de la suprématie impériale des USA en Amérique Latine furent construites en leur totalité sur un ciment fragile : pillage et corruption, conduisant à une profonde polarisation de classe et une crise économique qui culmina avec les insurrections populaires qui renversèrent les régimes soutenus par les USA en Argentine, en Bolivie et en Equateur. Au Brésil, en Uruguay, et au Venezuela, les présidents néo-libéraux et les gouvernements furent vaincus par des partis de centre-gauche et des partis national-populistes.
En Colombie, le rejet massif du gouvernement néo-libéral et narco-bourgeois s’exprima à travers l’abstention électorale massive (autour des 75 %), la croissance exponentielle de l’influence et de la présence de l’insurrection armée dans plus d’un tiers des municipalités, et le retrait tactique du président Pastrana qui accepta une zone démilitarisée pour la paix directe dans des négociations avec les FARC-EP.
Les bases du domaine impérial des USA, construites sur le collaborationnisme des régimes néolibéraux- clients, s’effondrèrent. Entre 2000 et 2005 les mouvements populaires sociaux mirent en échec le coup d’état contre-révolutionnaire contre Chavez et le chômage patronal (“lock-out”) au Venezuela (2002- 2003). Un président Chavez victorieux accéléra et radicalisa le processus de changement socio-économique et approfondit la politique extérieure anti-impérialiste du Venezuela. L’Argentine, le Brésil et l’Uruguay rejetèrent les accords de libre-échange des USA.
Une fois de plus, la Colombie alla à l’encontre de la vague progressiste de la région. La narco-bourgeoisie et l’oligarchie optèrent pour la militarisation totale afin de bloquer le surgissement des mouvements populaires démocratiques présents dans le reste de l’Amérique Latine. La réponse de la Colombie-USA à la révolution démocratique dans la région fut le « plan Colombie » financé par les gouvernements des USA, de Colombie et l’Union Européenne.
Plan Colombie : La réponse impérialiste au mouvement démocratique en Amérique Latine
Le Plan Colombie fut la réponse des USA à la propagation de la révolution démocratique au travers de l’Amérique Latine. Il représente le plus grand programme d’assistance militaire des USA dans toute la région et fut conçu pour accomplir divers objectifs stratégiques :
1. Ecarter la Colombie de la contagion de la révolution anti-néolibérale qui affaiblit l’accord de Libre Echange des Amériques proposé par les USA,
2. Développer la capacité de la Colombie à faire pression et menacer le gouvernement anti-impérialiste du Venezuela, et fournir aux USA de multiples bases militaires à partir desquelles lancer une intervention directe au Venezuela, au cas où se produirait un coup d’état « interne ».
3. Il comporte d’importantes fonctions politiques et économiques de caractère interne. Il fut conçu pour militariser la société et vider les campagnes : 300 000 soldats auxquelles se joignent 30 000 paramilitaires des escadrons de la mort ont forcé des millions de personnes à abandonner les territoires contrôlés par la guérilla. Les guérilleros perdirent les ressources de renseignement et d’appui logistique mais gagnèrent de nouvelles recrues. Comme résultat de la politique de la « terre brûlée » de Uribe/Santos et de la violence massive, de nouveaux secteurs économiques, essentiellement miniers, pétroliers et agro-industriels firent l’objet d’investissements étrangers, établissant les bases en 2012 pour l’accord de libre-échange signé par Obama et par Santos.
4. Il y a une connexion directe entre le Plan Colombie (2001), la militarisation de l’Etat, la répression indiscriminée et la dépossession (2002 – 2011), l’approfondissement de la libération néo-libérale et l’accord de libre-échange de 2012.
5. La Colombie a un rôle géostratégique dans la militarisation de l’empire US.
Au Moyen Orient, dans le Sud Asiatique et en Afrique du Nord, les USA ont usé du prétexte de la « guerre contre le terrorisme » pour envahir et établir un empire de bases militaires en alliance avec Israël et l’OTAN. En Amérique Latine, les USA font alliance avec la Colombie et le Mexique sous le prétexte de la guerre contre la drogue, ils ont construit des bases impériales en Amérique Centrale et dans les Caraïbes, et de manière croissante, dans le reste de l’Amérique Latine. Actuellement, les USA disposent de bases militaires en Colombie (8), Aruba, Costa-Rica, Guantanamo (Cuba), Curaçao, El Salvador, au Honduras (3), Haïti, Panama, Paraguay, Pérou, en République Dominicaine et Porto-Rico (plusieurs).
USA : un empire militarisé.
A cause du déclin relatif du pouvoir économique des USA et de l’augmentation du militarisme, aujourd’hui, l’impérialisme US est en grande partie un empire militaire en guerre perpétuelle. Les liens étroits de Washington avec la Colombie reflètent la similitude de caractéristiques structurelles de l’Etat, fortement dirigées vers les institutions militaires et de l’économie orientée vers des politiques néolibérales et de libre marché.
Une fois de plus, la Colombie représente une anomalie en Amérique latine. Cela fait presque 10 ans que l’Amérique Latine a rejeté le néolibéralisme et 8 années depuis que les gouvernements de centre-gauche ont rejeté un accord de libre-échange avec les USA. La Colombie sous la direction de Uribe-Santos a accepté le néo-libéralisme et un accord de libre-échange avec Washington.
Pour faire front à deux initiatives principales du Venezuela, le plan Caraïbe et l’ALBA, qui défient l’hégémonie US dans les Caraïbes et la région Andine, Washington a resserré ses liens avec la Colombie au moyen du traité de libre-échange.
Conclusion
L’empire US dépend de régimes collaborationnistes dans le monde entier pour défendre sa domination militaire. En Amérique Latine, la Colombie est son alliée principale et la plus active, spécialement dans la région des Caraïbes et de l’Amérique Centrale.
De même que les USA, l’Etat colombien militarisé ne s’emboite pas avec la situation en Amérique latine. Les USA manquent de nouvelles initiatives économiques pour les offrir à l’Amérique Latine, ils ont perdu une influence significative alors que se produit une diminution des échanges commerciaux, des investissements et de leur participation dans le marché. Parce que la Colombie, en tant qu’état néolibéral militarisé, complémente le projet global des USA, elle s’est convertie en un réceptacle spécial de l’aide militaire massive des USA, précisément pour éviter que s’unisse à nouveau le bloc d’états indépendants progressistes et que cela ne génère un plus grand isolement de Washington.
La dépendance colombienne croissante d’avec l’économie des USA, à travers l’accord de libre-échange, signifie le sacrifice d’un grand secteur de production agricole et des manufactures afin d’augmenter les opportunités pour l’oligarchie, et pour les investisseurs étrangers en minerais, pétrole et finances. L’accord de libre-échange augmenta les opportunités de la bourgeoisie narcotrafiquante qui blanchit plus de 20 mille millions de dollars annuels en bénéfice de la drogue, à travers les principales banques des USA et de l’Union Européenne.
La Colombie est « l’Etat modèle » de l’Empire US en Amérique Latine. C’est un pays gouverné par une triple alliance de la narco-oligarchie, la bourgeoisie néolibérale et des militaires. Le régime de Santos dépend toujours d’avantage de l’afflux de capitaux étrangers, orientés vers la production destinée aux marchés extérieurs. Les dépenses militaires, la terreur sans discrimination du régime d’Uribe, l’isolement politique des pouvoirs économiques régionaux (Venezuela, Brésil, Argentine) et les limitations d’une économie US stagnante, furent de sérieux obstacles pour le modèle néolibéral. Le président Santos essaye de réconcilier ces contradictions internes. Santos a remplacé la terreur indiscriminée par les assassinats sélectifs d’activistes clés des syndicats et des mouvements sociaux et de droits humains. Il s’est concentré vers un choix de politique électoraliste et une direction des activités des paramilitaires d’élimination des opposants populaires, dans les nouvelles régions minières et d’investissements. Il a combiné la signature d’accords économiques importants avec le Venezuela avec l’approfondissement des liens militaires avec les USA.
Les accords de Santos avec la Maison Blanche, et la stratégie de diversification de la dépendance et de libre marché, s’appuient sur un ciment d’économie locale et globale très fragile. La répression de la dissidence, les impôts régressifs, la dépréciation des standards de vie, les millions de dépossédés ruraux ont conduit à une grande augmentation des inégalités, à réprimer la demande massive et a une pression populaire croissante. Les compromis militaires avec les USA portent préjudice aux efforts commerciaux de la Colombie pour prendre place dans les marchés régionaux. L’économie des USA est stagnante : les USA sont en récession et les pronostics pour 2012 ne sont pas encourageants, spécialement pour une économie ouverte comme l’économie Colombienne.
Avec le début du 21ème siècle, les pays d’Amérique Latine affrontent une situation similaire : crise des régimes néolibéraux, décadence de l’économie des USA, et une classe gouvernante incapable de croître vers l’extérieur et de développer un marché interne. Ce qui a pour résultat de produire des révolutions démocratiques qui conduisent à la rupture partielle avec l’hégémonie US et le néolibéralisme. Une décennie plus tard, la Colombie continue d’affronter une situation identique à celle du début du siècle. La question est de savoir si la Colombie va se ranger au côté des autres pays d’Amérique latine, en finir avec le militarisme impérial et emprunter un nouveau chemin de développement. Le moment est venu pour la Colombie de cesser d’être une « anomalie politique », de cesser d’être une cliente de l’impérialisme militaire. Les mouvements populaires colombiens, comme le démontre la « Marche Patriotique » sont prêts à faire leur propre révolution populaire, démocratique et anti-impérialiste, et à emprunter leur propre chemin vers le socialisme du 21ème siècle.
James Petras
http://petras.lahaine.org/?p=1900
Traduction de l’espagnol : Anne Wolff http://les-etats-d-anne.over-blog.com/article-imperialisme-e...
URL de cet article 17110 http://www.legrandsoir.info/imperialisme-et-violence-en-colombie.html

L'auto-immolation comme protestation politique : L'auto-immolation de Ryszard Siwiec d'après le témoignage de Grażyna Niezgoda

« Le ciel restait bleu, la musique continuait de jouer. Je me souviens des colombes. Tout est revenu à la normale. »

Auto-immolation de Ryszard Siwiec le 8 Septembre 1968 à Varsovie en Pologne
En 2005, le sociologue anglais Michael Biggs a publié une analyse détaillée sur l'auto-immolation en tant que protestation politique radicale. Sa recherche commence le 11 juin 1963, le jour de l'auto-immolation de Thich Quang Duc, le premier moine bouddhiste à protester de cette façon choquante contre le régime politique au Sud-Viêt Nam. Au bout de deux mois, d’autres personnes à Saïgon ont suivi son exemple, y compris une religieuse de vingt ans. Les bouddhistes proclamaient qu'ils essayaient de toucher le cœur de leurs ennemis afin de les amener à respecter la tolérance religieuse. Ils prenaient soin de toujours décrire leur acte comme un sacrifice altruiste. D’après le scientifique français Martin Monestier, il est possible de percevoir de telles protestations comme logiques et bien raisonnées, parce qu'elles visent à provoquer une vague d’indignation, à retourner le public contre son adversaire et à forcer ce dernier à adopter les mesures revendiquées.
Toutefois, l'auto-immolation en tant que protestation politique peut aussi être rejetée par le public, traditionnellement à cause des interprétations religieuses ou culturelles du suicide. Il arrive assez fréquemment qu'apparaissent des imitations de cette protestation qui trouvent leurs origines dans des problèmes personnels ou psychologiques.
La dimension publique et médiatique de ces événements étant essentielle, les auto-immolations se déroulaient souvent sur des places animées ou dans des lieux symboliques. Les moines en feu dans les rues de Saïgon sont apparus sur les photos et les vidéos prises par des journalistes occidentaux, qui avaient été invités à l'avance. Les médias ont fait de ces bouddhistes une inspiration pour leurs successeurs issus de milieux culturels différents. Entre 1953 et 1963, il y a eu uniquement cinq auto-immolations en Europe, tandis que durant les dix années suivantes, le chiffre s'est élevé à 117. L'auto-immolation des moines bouddhistes a connu un retentissement fort dans la société américaine : dans les années 60 et 70, plusieurs personnes se sont immolées pour protester contre l'engagement de l'armée américaine dans la guerre du Viêt Nam. Michael Biggs a analysé 533 auto-immolations, suffisamment documentées, qui se sont déroulées entre 1963 et 2000 (d'après les estimations, le nombre total est d'environ 800 à 3000, y compris les tentatives). Les données montrent que la région la plus concernée par les auto-immolations a été l'Asie, où il y a une prédominance des traditions hindouistes et bouddhistes soulignant le rôle de la victime et en même temps, de graves conflits concernant la religion, les problèmes ethniques et les castes. Le nombre le plus élevé d'auto-immolations comme protestations politiques a été enregistré parmi les Kurdes vivant hors de Turquie. (voir Tableaux 1 et 2).
Les premières auto-immolations documentées dans le bloc de l'Est datent de 1968 (voir Tableau 3). Il est clair que ces événements s'inspiraient aussi des moines bouddhistes, dont les actes étaient souvent rappelés par les régimes communistes, qui les décrivaient comme des protestations contre l'impérialisme américain. Les opposants dans les pays communistes ainsi que les bouddhistes au Sud-Viêt Nam voulaient secouer la société et amplifier la résistance contre les régimes autoritaires, qu'ils qualifiaient d'occupants. Néanmoins, leurs stratégies, leurs motivations et leurs espoirs étaient souvent différents. La première personne à s'immoler dans le bloc de l'Est a été Ryszard Siwiec, un fonctionnaire polonais qui protestait contre l'invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 par cinq pays du Pacte de Varsovie. L'incident du 8 septembre 1968 n'a pas eu l'impact prévu et il est tombé dans l'oubli, entre autres suite à l'intervention des services de la police secrète. En revanche, l'auto-immolation de Jan Palach a provoqué de vives réactions en Tchécoslovaquie ainsi qu'à l'étranger. Elle a même été mentionnée dans les médias communistes du bloc de l'Est. Dans les mois qui ont suivi, plusieurs personnes ont répété l'acte de Jan Palach : certaines d'entre elles étaient tchèques (Jan Zajíc, Evžen Plocek), certaines venaient d'autres pays (Sándor Bauer, un jeune homme hongrois, Ilja Rips, un étudiant juif lituanien de vingt ans). Le 14 mai 1972, Romas Kalanta, un ouvrier de dix-neuf ans, s'est immolé à Kaunas en protestation contre l'occupation de la Lituanie, ce qui a déclenché des émeutes et toute une vague de nouveaux cas d'auto-immolation. La RDA a été bouleversée par l'acte d'Oskar Brüsewitz, un pasteur évangélique qui s'est immolé le 18 août 1976 pour protester contre l'oppression des chrétiens dans son pays et contre la collaboration des autorités religieuses avec l'État. Le 23 juin 1978, Musa Mamut, un paysan, s'est immolé pour protester contre une nouvelle déportation des Tatars de Crimée. Les autres « torches vivantes » du bloc de l'Est n'ont attiré que très peu l'attention, parfois elles ont été complétement ignorées. Il s'agissait surtout de cas isolés que les autorités essayaient de dissimuler ou de présenter comme les actes de psychopathes. Certains de ces actes n'ont été révélés qu'après l'effondrement des régimes communistes. Aujourd'hui, ces tragédies individuelles sont commémorées par des monuments et des plaques. Certains opposants ont reçu de hautes décorations de l'État.

Histoire d’un « rebelle obéissant » La prophétie explosive du biencommunisme (Il Manifesto)...L’école « pour tous », mais aussi la maison et l’eau. Et non à la guerre, excepté celle des partisans...

Il y a 25 ans, le 26 juin 1967 mourrait Don Milani, curé de Barbiana où fut rédigée, quelques mois avant sa mort, la « Lettre à une maîtresse d’école » [1]
L’école « pour tous », mais aussi la maison et l’eau. Et non à la guerre, excepté celle des partisans. Un prêtre jugé inopportun et jamais réhabilité par l’Eglise. Comme ses expériences pastorales. Peu de temps avant d’être transféré de sa paroisse de San Donato à Calenzano –un centre ouvrier textile aux portes de Florence- dans le village perdu de Barbiana –groupe de maisons éparses sur les pentes du Monte Giovi, dans le Mugello (région montagneuse au nord de Florence, NdT)- don Lorenzo Milani écrivait à sa mère une lettre passionnée : « J’ai la superbe conviction que les charges d’explosif que j’ai amassées pendant ces cinq années n’arrêteront pas de pétarader pendant au moins 50 ans sous le derrière de mes vainqueurs ».
C’était en 1954, l’affrontement Dc-Pci (Démocratie Chrétienne–Parti Communiste Italien) était âpre, le décret avec lequel le Saint Office avait en 1949 excommunié les communistes restait pleinement en vigueur, et ce jeune prêtre –qui n’était pas communiste, mais avait plusieurs fois confessé que le vote pour la DC du 18 avril 1948 avait été une erreur (« c’est le 18 avril qui a tout gâché, c’est la victoire qui a été ma grande défaite » écrit-il à Pipetta, un jeune communiste de Calenzano)- non aligné sur les ordres de la Curie, de Piazza del Gesù (siège de la Compagnie de Jésus à Rome, NdT) et de la Confindustria (le patronat italien, NdT), devait être neutralisé et rendu inoffensif : exilé dans les montagnes, curé d’une église dont la fermeture avait été décidée, « curé de 40 âmes » comme il disait lui-même.
Et pourtant, malgré le confinement imposé par l’archevêque de Florence Ermenegildo Florit, la « superbe conviction » de Milani semble s’être réalisée : les « charges d’explosif » placées sous le derrière » des vainqueurs, 45 ans après sa mort le 26 juin 1967, continuent à « pétarader ». Elles n’ont pas eu la force de subvertir le système, mais certaines intuitions, pour la plupart non réalisées, et de nombreuses dénonciations, non écoutées, conservent intactes leur caractère explosif. Et s’il est vrai que la valeur d’une aventure se mesure aussi à la capacité d’anticiper les époques de l’histoire, alors celle de Lorenzo Milani reste une expérience « prophétique » qui a encore quelque chose à dire à la société, à la politique et à l’Eglise d’aujourd’hui.
L’école demeure le lieu central de cette expérience mais pas le seul. Avec ses « jeunes » de Barbiana, il en dénonça le caractère de classe dans Lettre à une maîtresse d’école et il l’expérimenta comme praxis libératrice, autant dans l’école du soir pour les ouvriers de Calenzano, 20 ans avant les « 150 heures » conquises par le Statut des travailleurs en 1970, qu’à l’école primaire de Barbiana pour les petits montagnards du Monte Giovi. Les ministres, politiciens autant que techniciens, qui au fil des années se sont succédés à Viale Trastevere (ministère de l’Instruction, de l’université et de la recherche, NdT), à part quelque exception, se sont tous montrés très dévots de l’idée milanienne d’ « une école pour tous » -le 26 juin est au programme un énième congrès du ministère : Monter à Barbiana 45 ans plus tard- et tous sont en même temps très habiles à l’ignorer comme praxis. Eventuellement en imaginant un enseignement multimédia dans des instituts avec des classes de 30-35 élèves ou bien en inventant des prix spéciaux pour quelques étudiants apparemment méritants –la dernière idée de Profumo (actuel ministre de l’Instruction etc., NdT)- pendant qu’on supprime à tout le monde ressources, enseignants, professeurs, enseignants de soutien, et heures de cours, de façon à transformer l’école en « un hôpital qui soigne les bien portants et rejette les malades », « instrument de différentiation » plus qu’ascenseur social, comme on le lit dans Lettre à une maîtresse d’école (écrite par un groupe d’écoliers de Barbiana, en 1967, publiée quelques mois avant la mort de L. Milani, NdT). Et « si ça ne marche pas, ce sera parce que l’enfant n’est pas fait pour les études », même au CP. La langue est oubliée, « la langue qui fait l’égalité », et les langues qui, dans une visée « internationaliste », permettent aux opprimés du monde entier de s’unir : à Barbiana nous étudions « le plus de langues possibles, parce que nous ne sommes pas seuls au monde. Nous voudrions que tous les pauvres du monde étudient les langues pour pouvoir se comprendre et s’organiser entre eux. Ainsi il n’y aurait plus d’oppresseurs, ni de patries, ni de guerres ». Milani envoyait à l’étranger les très jeunes étudiants du Mugello, filles comprises, en réussissant à vaincre les peurs et les résistances des familles ; Francesco Gesualdi en est le témoignage vivant : ex élève de Barbiana, expédié en Afrique du nord à 15 ans pour apprendre l’arabe, et aujourd’hui animateur infatigable du Centro nuovo modello di sviluppo per i diritti dei popoli del Sud del mondo (Centre pour un nouveau modèle de développement pour les droits des peuples du sud du monde).
Et il n’y a pas que l’école. Mais aussi les biens communs : l’eau et la maison. Elle est peu connue, mais d’une grande signification, cette lutte menée avec les montagnards de Barbiana pour la construction d’un aqueduc qui aurait dû amener l’eau à neuf familles. Bataille perdue, parce qu’un propriétaire terrien refusa de concéder l’usage d’une source inutilisée qui se trouvait dans son champ, détruisant ainsi, écrit Milani dans une lettre publiée en 1955 par le Giornale del Mattino de Florence (dirigé à l’époque par Ettore Bernabei) « les efforts des 556 constituants », « la souveraineté de leurs 28 millions d’électeurs et de tous les morts de la Résistance », mère de la Constitution républicaine (entrée en vigueur le 1er janvier 1948, NdT). A qui la faute ? A l’ « idolâtrie du droit de propriété ». Quelle solution ? Une loi simple « dans laquelle il soit dit que l’eau est à tout le monde ».
Et la maison, avec le plan Ina-Casa de Fanfani qui aurait dû assurer un toit à tous les travailleurs, mais qui ne fut réalisé qu’a minima, tandis que continuaient les expulsions de ceux qui occupaient les villas des riches bourgeois qui avaient deux ou trois habitations, tenues fermées « pendant 11 mois de l’année ». « La propriété a deux fonctions : une sociale et une individuelle » et « la sociale doit passer avant l’individuelle à chaque fois que sont violés les droits humains », écrit Milani en 1950 sur Adesso, le journal de don Mazzolari. Ces mots « dimanche je les crierai très fort. Vous verrez, tous les chrétiens seront avec vous. Ce sera un plébiscite. Nous ferons un barrage autour de la villa. Personne ne vous jettera dehors ». Mais rien de tout cela n’arrivera, écrira Milani, qui répètera : « J’ai honte du 18 avril ».
La guerre et l’histoire, traversées par la responsabilité individuelle –« sur un mur de notre école il y a écrit en grand : I care », c’est-à-dire « ça m’importe, ça me tient à cœur. C’est l’exact contraire du mot fasciste ’ je m’en fiche’ »- sont les autres thèmes forts de l’expérience de Milani : la défense de l’article 11 de la Constitution, l’objection de conscience aux ordres injustes surtout s’ils sont militaires (« l’obéissance n’est plus une vertu, mais la plus lâche des tentations »), l’opposition à la guerre et à la guerre préventive, 40 ans avant Bush, parce que « dans la langue italienne tirer le premier s’appelle agression et non défense ».
C’est une relecture de l’histoire qui prend ses distances avec toute « utilisation publique » nationaliste et patriotarde, passant en revue les guerres italiques, toutes d’ « agression » : depuis les guerres coloniales de Crispi et Giolitti, au premier conflit mondial, jusqu’à celles fascistes de Mussolini ; en passant par le général Bava Beccaris, décoré par le roi Umberto, qui en 1898 tira au canon sur les mendiants « juste parce que les riches (alors comme aujourd’hui) exigeaient le privilège de ne pas payer d’impôts ».
Mais « il y a eu aussi une guerre juste (si une guerre juste existe). La seule qui ne fût pas une offense à d’autres Patries, mais défense de la notre : la guerre des partisans ». Ainsi écrit-il aux aumôniers militaires qui avaient appelé « vils » les objecteurs de conscience, si vous avez le droit « de diviser le monde en Italiens et étrangers alors je vous dirai que, dans votre logique, moi je n’ai pas de Patrie et je réclame le droit de diviser le monde en déshérités et opprimés d’un côté, privilégiés et oppresseurs de l’autre. Les uns sont ma Patrie, les autres mes étrangers. Et si vous avez le droit, sans être rappelés par la Curie, d’enseigner qu’Italiens et étrangers peuvent licitement voire héroïquement se massacrer mutuellement, alors moi je réclame le droit de dire que les pauvres aussi peuvent et doivent combattre les riches. Et au moins dans le choix des moyens je suis meilleur que vous : les armes que vous approuvez, vous, sont d’horribles machines à tuer, à mutiler, à détruire, à faire des orphelins et des veuves. Les seules armes que j’approuve, moi, sont nobles et sans effusion de sang : la grève et le vote ».
Milani n’a pas été un « catholique dissident » -68 était encore loin- mais un « rebelle obéissant », et peut-être justement à cause de ça regardé avec encore plus d’hostilité par l’institution ecclésiastique à qui le prêtre reprochait d’avoir perdu de vue l’Evangile afin de suivre le pouvoir : « Nous n’avons pas haï les pauvres comme l’histoire dira de nous. Nous avons seulement dormi. Et c’est dans ce demi-sommeil que nous avons forniqué avec le libéralisme de De Gasperi, avec les Congrès eucharistiques de Franco. Il nous semblait que leur prudence pouvait nous sauver » lit-on dans la visionnaire Lettre d’outre-tombe d’un « pauvre prêtre blanc de la fin du 2ème millénaire » aux « missionnaires chinois » qui à l’avenir viendront dans une Europe qui n’aura plus de prêtres, tués par les pauvres : page de conclusion de Expériences pastorales, le volume de Milani jugé « inopportun » par le Saint Office en 1958, et toujours pas réhabilité. « En enseignant aux petits catéchumènes blancs l’histoire du lointain An 2000 ne leur parlez donc pas de notre martyre. Dites-leur seulement que nous sommes morts et qu’ils en remercient Dieu. Nous avons mélangé trop de causes étrangères à celle du Christ ».
Luca Kocci
Edition de samedi 23 juin de il manifesto
http://www.ilmanifesto.it/area-abbonati/in-edicola/manip2n1/20120623/manip2pg/07/manip2pz/324765/
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio.
La Lettera a una professoressa a été traduite en français et nombreuses autres langues. Ne disposant que du texte italien, édition 1971, je joins à cet article quelques extraits de l’ouvrage comme invitation à lire ces belles pages écrites collectivement.
« Ce livre n’est pas écrit pour les enseignants, mais pour les parents. C’est une invitation à s’organiser.
A première vue il semble écrit par un seul garçon. Au contraire, nous sommes huit auteurs, huit garçons et filles de l’école de Barbiana.
D’autres camarades, qui travaillent, nous ont aidés le dimanche.
Nous devons remercier avant tout notre Prieur qui nous a éduqués, enseigné les règles de l’art et dirigé nos travaux.
Ensuite de très nombreux amis qui ont collaboré d’une autre manière :
Pour la simplification du texte, divers parents.
Pour le recueil des données statistiques, des secrétaires, enseignants, directeurs, fonctionnaires du ministère et de l’Istat, des prêtres.
Pour d’autres informations, des syndicalistes, journalistes, administrateurs communaux, historiens, statisticiens et juristes.

Première partie

L’école obligatoire ne peut pas recaler les élèves

Chère madame,
Vous ne vous souviendrez pas de mon nom. Vous en avez tellement recalés.
Moi par contre j’ai souvent pensé à vous, à vos collègues, à l’institution que vous appelez école, aux jeunes que vous « rejetez ».
Vous nous rejetez dans les champs et dans les usines et vous nous oubliez.
[…]
Barbiana quand j’y arrivai, ne me parût pas être une école […] De chaque livre, une seul exemplaire. Les enfants se serraient autour. On avait du mal à s’apercevoir qu’un d’entre eux était un peu plus grand et enseignait. Le plus vieux de ces maîtres d’école avait seize ans. Le plus jeune douze et me remplissait d’admiration. Dès le premier jour, je décidai que j’enseignerais moi aussi.
La vie est dure là-haut aussi. Discipline et histoires à faire perdre l’envie d’y retourner. Mais celui qui n’avait pas de bases, qui était lent ou sans envie de travailler se sentait le préféré. Il était accueilli comme vous accueillez, vous, le premier de la classe. On aurait dit que toute l’école n’était que pour lui. Tant qu’il n’avait pas compris, les autres ne continuaient pas.
Il n’y avait pas de récréation. Pas de vacances, même pas le dimanche.
Personne ne s’en souciait parce que le travail est pire. Mais chaque bourgeois qui venait nous voir nous faisait des histoires là-dessus. Un jour un grand professeur déclara : « Cher Révérend, vous n’avez pas appris la pédagogie. Polianski dit que le sport est une nécessité physiopsicho… »
Il parlait sans nous regarder. Ceux qui enseignent la pédagogie à l’Université n’ont pas besoin de regarder les enfants, ils les connaissent tous par cœur comme nous les tables de multiplication.
Finalement il partit et Lucio qui avait 36 vaches dans l’étable dit : « L’école sera toujours mieux que la merde ».
Cette phrase doit être gravée sur la porte de vos écoles. Des millions d’enfants paysans sont prêts à y souscrire.
C’est vous qui dites que les enfants haïssent l’école et aiment jouer. Nous paysans vous ne nous avez pas interrogés. Mais nous sommes un milliard et neuf cent millions. Six enfants sur dix pensent exactement comme Lucio. Les quatre autres on ne sait pas.
Toute votre culture est construite comme ça. Comme si le monde c’était vous. »
Extraits de Lettera a una professoressa, Scuola di Barbiana, Libreria editrice fiorentina, 1971 pour cette édition), p.9-13.
Traduction m-a p.
[1] http://www.fga.it/uploads/media/Rileggere_Lettera_Professoressa-VB_Severi.pdf
URL de cet article 17115 http://www.legrandsoir.info/la-prophetie-explosive-du-biencommunisme-il-manifesto.html

vendredi 29 juin 2012

Egypte, Tunisie, Maroc... Ce que cache la victoire des islamistes

Le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a finalement été déclaré dimanche vainqueur de la présidentielle en Egypte. Selon la commission électorale, Mohamed Morsi a obtenu 13 millions de voix contre plus de 12 millions à son rival Ahmed Chafik, ancien premier ministre de Hosni Moubarak, dans un scrutin marqué par 49 % d’abstention. 25 juin 2012 | Mediapart.fr


Après la Tunisie, l’Egypte est donc le deuxième pays du printemps arabe – et le troisième de la région si l’on tient compte du Maroc – à mettre au pouvoir un parti islamiste. Mais que peuvent ces partis face aux forces de l’ancien régime ? Ont-ils réellement les clés pour influer sur la vie politique de leur pays ? Ont-ils enclenché un vaste processus d’islamisation des sociétés qui les ont élus ? Si les Tunisiens de Ennahda paraissent les plus à même de peser sur le destin de leur nation, ils font aussi face à de nombreux obstacles, et en premier lieu leur incapacité à maîtriser l’appareil d’Etat. Dix-huit mois après le début du mouvement révolutionnaire, enquête en Egypte, au Maroc et en Tunisie.
1- Egypte : un régime militaire avec le concours des « Frères »
En Egypte, le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, a finalement été proclamé vainqueur de la présidentielle après une semaine de flottement. Cette victoire est cependant loin d’être totale pour les Frères musulmans. Car depuis la dissolution de l’Assemblée, l’armée, qui avait pris les rênes de la transition depuis le mois de février 2011, n’abandonnera pas le pouvoir, comme elle n’avait pourtant cessé de le promettre. Vu l’ampleur de la répression organisée tout au long de l’année passée, on pouvait s’en douter.
Plus surprenante a été la stratégie adoptée par les « Frères » : la confrérie a joué un rôle contre-révolutionnaire très actif, et cultivé une proximité avec l’armée à des fin électoralistes, ce qui explique pour partie les 45 % des suffrages recueillis il y a six mois lors des élections législatives. En d’autres termes, si l’armée verrouille aujourd’hui le champ politique, c’est aussi grâce aux « Frères ». Les militants de la confrérie ont certes participé au mouvement révolutionnaire de janvier-février 2011. Mais une fois le président Moubarak déchu, la direction des Frères a pris une tout autre orientation.
Deux exemples : lors des législatives, les Frères musulmans ont fait élire sur l’une de leurs listes un général, proche du Conseil supérieur des forces armées (CSFA), qui s’est hissé par la suite à la tête de la commission de défense nationale. De cette manière, l’armée a cadenassé la seule commission capable d’examiner la gestion des entreprises publiques contrôlées par les militaires.
L’autre exemple de l’allégeance de la confrérie fut évident le 25 janvier 2012 sur la place Tahrir du Caire. Pour l’anniversaire du début de la révolution, les « Frères » se sont déployés en force, couvrant avec leurs sonos les slogans hostiles au pouvoir militaire qui, avec plus de 12 000 procès en un an, a pourtant durement frappé le mouvement révolutionnaire. De même, les bâches des « Frères » ont été utilisées pour recouvrir celles des militants et les caricatures du CSFA. Pour les révolutionnaires, ce n’est pas une surprise : depuis des mois, et notamment lors de la répression sanglante de l’avenue Mohammed-Mahmoud en novembre 2011, la confrérie se refuse à condamner le pouvoir militaire, à de rares exceptions près. Et lorsque la direction des « Frères » appelle à la mobilisation, comme au lendemain du verdict du procès Moubarak lors de l’entre-deux tours de la présidentielle, c’est pour tenter de fédérer dans les urnes un mécontentement général.
« Depuis le mois de février, les Frères se sont toujours arrangés pour noyer la voix de ceux qui appelaient à la fin du pouvoir militaire, explique la chercheuse égyptienne Chaymaa Hassabo. Leur stratégie est de faire le vide autour d’eux. D’un autre côté, le pouvoir militaire a besoin d’eux, et de leur ancrage dans la société égyptienne. Pour l’armée, c’est un relais utile, essentiel même, qui explique l’origine et la persistance de ce couple que l’on jugerait a priori contre nature. »
En appelant finalement cette semaine à la fin du pouvoir militaire, les Frères s’y prennent un peu tard. Car que vaut aujourd’hui la stratégie d’allégeance des « Frères » pour l’emporter dans les urnes, alors que le parlement est suspendu, et que le futur président s’est vu déposséder de ses prérogatives ? Comme du temps de Moubarak, les « Frères » risquent une nouvelle fois de payer cher leur rôle de premier relais du pouvoir militaire.
2- Au Maroc, le PJD, jouet du palais ?
Lors des élections législatives marocaines du 25 novembre 2011, les islamistes du Parti justice et développement (PJD) ont remporté 107 sièges sur 395, contre 47 pour la précédente législature. Le PJD devance nettement le deuxième parti, l’Istiqlal, le Rassemblement national des indépendants (RNI), le PAM (Parti de l’authenticité et de la modernité), et enfin l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Officiellement, le taux de participation s’élève à 45,4 % sur 13,5 millions d’électeurs marocains inscrits sur les listes électorales. Comme le rappelle dans une note l’ONG Human Rights Watch, les élections se sont déroulées dans un contexte particulièrement troublé.
Pour les islamistes, c’est néanmoins une première. Mais l’état de grâce du nouveau gouvernement musulman conservateur est de courte durée : fin mai 2012, plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestent à Casablanca pour réclamer une amélioration de la situation sociale, dans un pays où 45 % des habitants sont analphabètes, et tenus éloignés du développement économique de la côte marocaine.
La contestation populaire n’est pas le seul souci d’un parti qui sent chaque jour la pression du Palais, de ses conseillers et du roi lui-même. Malgré l’amorce d’un processus de réforme démocratique, et le surprenant discours du 9 mars 2011 (notre analyse ici), le Palais a encore en main tous les leviers de l’action politique. Très symboliquement, c’est le roi en personne qui a nommé le premier ministre Abdelilah Benkirane, du PJD. Un an après la réforme constitutionnelle a minima voulue par Mohammed VI, et approuvée par référendum, saisir le poids réel du PJD et du gouvernement relève du casse-tête.
Pour Moulay Hicham, cousin du roi qui enseigne à l’université américaine de Stanford et donne volontiers son avis, souvent critique, sur les affaires du royaume, « le succès du PJD dépendra de sa capacité et de sa volonté à faire sauter les verrous du système ».
Pour de nombreux chercheurs, l’émergence du parti musulman conservateur s’insère dans une stratégie du palais dont on peine à dessiner les contours. « Il y a au Maroc un mouvement réformiste impulsé par le régime autoritaire, qui ne trouve pas d’écho dans la population, notamment parce que les élites qui pourraient le porter n’existent pas ou n’en sont pas capables », juge Youssef Benkirane. Doctorant en sciences politiques à l’IEP de Paris, sans lien de parenté avec le premier ministre, le jeune chercheur a choisi de consacrer sa thèse aux changements politiques au Maroc, observés à travers la « crise des élites marocaines ».
Pour lui, une partie du régime est aujourd’hui à la recherche d’une certaine « dose de réforme » : « C’est la version marocaine du paradoxe de Lampedusa : il faut que tout change pour que rien ne change, juge Youssef Benkirane. Le problème, c’est que la politique marocaine des décennies passées a complètement cassé les élites politiques : d’un côté, la vieille gauche, notamment l’USFP, a été totalement récupérée et n’a plus de crédibilité auprès de la population, et de l’autre, les islamistes, avec lesquels le pouvoir joue un jeu ambigu. »
« La politique marocaine se fait toujours au Palais »
Pour comprendre ce jeu du chat et de la souris entre le Palais et les tenants de l’islam politique au Maroc, il faut remonter aux précédentes élections législatives. En 2007, année de sa création, le parti authenticité et modernité (PAM) répond alors à une nécessité tactique du Palais. Depuis plusieurs mois, le PJD est donné large vainqueur des législatives. « Il y a eu un certaine peur au Palais que les islamistes l’emportent haut la main, car il n’y avait personne en face pour faire contrepoids, explique Youssef Benkirane. On a alors lancé en politique Fouad El Himma, l’un des deux principaux conseillers du roi. Finalement, c’est l’Istiqlal qui l’a emporté, et il a fallu rebattre les cartes, créer une force politique pour empêcher que, cinq ans plus tard, le problème du PJD ne se repose. D’où la création du PAM, qui est devenu par la suite une coquille vide, sans base. »
Fin 2011, la victoire du PJD aux élections doit beaucoup à la stratégie de Abdelilah Benkirane, qui a pris la tête du parti en 2007 en affirmant haut et fort sa volonté de diriger le prochain gouvernement. Certains spécialistes de la vie politique marocaine, tel Mohammed Tozi, évoquent depuis cette année-là un divorce entre la base militante et les dirigeants du PJD. D’autant qu’en parallèle, l’association du Cheikh Yassine, « Justice et bienfaisance », qui compte plusieurs dizaines de milliers de sympathisants, maintient la pression sur les dirigeants du PJD, et fustige leurs compromissions pour mieux capter ses militants.
Privé d’une partie de sa base, soumis à l’agenda royal, le PJD peut-il réellement peser sur la vie politique marocaine et exercer un quelconque rapport de force avec le Palais ?
Ce fut le cas lors de la nomination du ministre de la justice, Mustafa Ramid. Moins modéré que Benkirane sur le plan politique, porteur d’un discours anti-corruption très vif, son profil ne plaisait pas au Palais. Mustafa Ramid avait en outre osé demander au parlement, dès le milieu des années 2000, l’abrogation de l’ancien article 19 de la constitution, qui précise que le roi est “Commandeur des croyants”. Une position courageuse que même les partis de gauche n’osaient porter. Début 2011 enfin, Ramid s’est impliqué dans le mouvement de contestation du 20 février. Sa nomination au gouvernement est donc très symbolique. Mais c’est, à ce jour, l’unique cas de figure où le premier ministre a pu faire prévaloir sa position sur celle des conseillers du roi.
En dehors du jeu des nominations politiques, le PJD porte un discours religieux quelque peu différent du projet du Palais. Du côté du parti – qui a cependant renoncé à des mesures spectaculaires comme la fermeture des débits de boisson –, on prône une islamisation de la société, sur la ligne des Frères musulmans : utiliser les forces de l’appareil d’Etat pour susciter, peu à peu, cette islamisation. Mâtiné de soufisme, le discours du Palais est plus traditionaliste et se donne l’image d’un islam ouvert et tolérant pour plaire aux alliés occidentaux. En pratique, cet islam sert volontiers les ambitions politiques du Palais, qui fait appel aux confréries soufies pour appuyer ses initiatives, comme ce fut le cas lors du référendum en juillet 2011, pour approuver la révision de la constitution voulue par le roi.
Sur le plan économique, en revanche, le PJD et le Palais sont sur la même ligne de réforme pour libéraliser l’économie marocaine. Et le reste se décide au Palais, et non au gouvernement. « Aujourd’hui, c’est la première fois, depuis très longtemps, que notre gouvernement est constitué par des hommes politiques et non des technocrates, note le chercheur Youssef Benkirane. Mais ne vous y trompez pas : les politiques ne se décident pas pour autant au niveau des ministères. C’est la tâche notamment de l’institut royal et stratégique, et d’une série de conseillers du Palais plus ou moins bien connus. La tâche du gouvernement est davantage de gérer le rythme des réformes. »
3- En Tunisie, Ennahda face à l’ancien régime
Grand vainqueur de l’élection d’octobre 2011 avec 39 % des suffrages exprimés, Ennahda a d’abord accumulé les couacs et les coups de communication ratés, avant de progresser peu à peu dans la mise en place d’une stratégie politique. Le mouvement islamiste a d’abord laissé couler ses alliés au gouvernement, le Congrès pour la république (CPR) du président Marzouki et Ettakatol, aujourd’hui deux partis profondément divisés, et dont le maintien d’ici aux prochaines législatives, annoncées pour mars 2013, n’est pas garanti.
« Dès le départ, Ettakatol et le CPR étaient trop faibles et n’avaient aucune chance de peser sur Ennahda, juge Héla Yousfi, sociologue tunisienne et maître de conférences à l’université Paris-Dauphine. C’est ça leur erreur. Ennahda, de son côté, a évité de mater les salafistes pour maintenir une proximité avec sa base radicale, et a continué à surfer sur la légitimité populaire gagnée à travers l’élection d’octobre 2011. »
Depuis le vote du printemps 2012 – et aux deux tiers des voix du bureau politique du parti – excluant toute référence à la charia dans le projet de constitution, Ennahda semble avoir trouvé une ligne politique : « Même si au niveau local, c’est plus tendu, et notamment à Gafsa où les militants nahdaouis sont impliqués dans les luttes sociales, Ennahda cherche clairement à ne surtout pas faire peur, aux Tunisiens d’une part, mais aussi à l’opinion publique internationale, estime Amin Allal, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le Monde arabe et musulman/Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. C’est leur stratégie pour se maintenir au pouvoir, dans la perspective des prochaines élections. »
Après avoir fait preuve d’une grande clémence vis-à-vis de la frange violente des salafistes tunisiens, Ennahda a adopté un tout autre discours lors des incidents du mois de juin, il est vrai plus graves : des postes de police saccagés, une exposition vandalisée, des débits de boisson incendiés dans plusieurs villes du pays, une victime de 22 ans, tuée par balles lors de la répression des manifestations par la police... Mi-juin, plus de 150 personnes ont été arrêtées, et le dirigeant d’Ennahda, Rached Ghannouchi, n’a pas hésité à faire appel à la population pour « défendre la révolution contre les agissements des extrémistes ».
Reste le problème majeur, qui continue de brouiller les cartes de la politique tunisienne : Ennahda ne contrôle pas le ministère de l’intérieur, pas plus qu’une grande partie de l’administration régionale et judiciaire. « Ennahda et ses “alliés” n’ont pas le contrôle de l’appareil d’Etat, estime Héla Yousfi. Des militants d’Ettakatol me racontaient récemment comment ils s’étaient fait expulser de la ville de Sidi Bouzid : vous avez beau nommer des gouverneurs, comme l’a fait Ennahda, vous vous heurtez à l’administration RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique, l’ancien parti de l’ex-président Ben Ali), toujours en place, la même que sous l’ancien régime. »
« Ils sortent par la porte, et reviennent par la fenêtre »
En cet été 2012, le bras de fer politique en Tunisie n’oppose pas les laïques pacifistes d’un côté et les salafistes enragés de l’autre, mais le gouvernement Ennahda, qui tente d’asseoir son autorité sans faire de vagues, et le timide regroupement qui émerge autour de l’ex-premier ministre, Béji Caïd Essebsi, sous le nom de « L’Appel de la Tunisie ». Ancien cadre du parti Destour à l’époque du président Bourguiba, membre du RCD sous Ben Ali, Béji Caïd Essebsi a dirigé le gouvernement de transition du 27 février 2011 à la nomination du cabinet Ennahda. Agé de 84 ans, il incarne pour une partie de l’élite tunisienne l’image d’un bourguibisme certes autoritaire, mais qui saura préserver les intérêts de la bourgeoisie tunisienne face à la force militante d’Ennahda et aux revendications sociales des classes populaires.
Au passif de Béji Caïd Essebsi, son passé mais aussi son absence de vision politique : sa gestion de la période de transition n’a pas permis de faire émerger des problématiques pourtant essentielles comme le rééquilibrage économique des régions ou la justice transitionnelle. Son mouvement n’est d’ailleurs qu’embryonnaire : pourtant proche idéologiquement de cet ancien premier ministre, le parti républicain a annoncé qu’il ne rejoindrait pas son initiative.
« Béji Caïd Essebsi n’a pas de programme, pas de vision de la société, dit la sociologue Héla Yousfi. Il est aussi conservateur qu’Ennahda, considère qu’une opposition politique est inutile en Tunisie, que nous sommes tous musulmans, etc. Mais il a les réseaux économiques, eux-mêmes proches des réseaux RCD. C’est cet affrontement qui est en cours en Tunisie : Ennahda contre ex-RCD. Et quand les dirigeants d’Ennahda ont essayé de se rapprocher des réseaux RCD, la base a grondé. Ennahda n’a pas beaucoup de marge de manœuvre. »
Quoique moribonds, les alliés d’Ennahda n’ont pas tardé à réagir à l’offensive médiatique de Béji Caïd Essebsi. Début juin, en ouverture du conseil national d’Ettakatol, le secrétaire général du parti, Mustapha Ben Jaafar, a mis en garde contre le retour de forces politiques réactionnaires. « Ils sortent par la porte, et reviennent par la fenêtre », a-t-il déclaré, au lendemain de l’annonce de la création de « L’Appel de la Tunisie », la nouvelle formation politique de Béji Caïd Essebsi. Ben Jaafar a estimé que les déclarations de l’ex-premier ministre étaient de nature à « menacer la sécurité du pays ».
Plus que Béji Caïd Essebsi, le talon d’Achille d’Ennahda pourrait être les divergences au sein de son propre état-major. Début juin, lorsque les violences ont débuté, mêlant salafistes et casseurs, Rached Ghannouchi a appelé les Tunisiens à manifester, avant d’être contredit par le ministre de l’intérieur d’Ennahda, Ali Larayedh, qui a interdit toute manifestation… « La dernière crise montre qu’ils sont capables de rester soudés, deux tendances sont bien visibles, entre ceux qui sont partis à l’étranger, et ceux qui sont restés en Tunisie sous la dictature, analyse Héla Yousfi. La tendance dure est incarnée par le ministre de l’enseignement. Elle finira peut-être par pousser vers la sortie Rached Ghannouchi. Mais je ne vois pas Ennhada imploser comme ses deux alliés, du moins pas avant les prochaines élections. »
Quelle place pour les forces de la révolution dans ce duel islamistes/ancien régime ? Ce sera l’objet du second volet de cette enquête, intitulé « Où sont passés les révolutionnaires ? ».
Pierre Puchot
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

Le parti révolutionnaire...ce n’est pas d’abord un appareil de militants ni une masse d’adhérents

Le parti, ce n’est pas d’abord un appareil de militants ni une masse d’adhérents, ce n’est pas d’abord des structures organisationnelles. Ce n’est pas seulement une direction mais surtout une orientation, des analyses, des perspectives et une politique. Ces dernières ne doivent pas avoir comme critère la sauvegarde du groupe, mais d’abord les intérêts de classe. Les communistes n’ont pas d’intérêts particuliers de leur groupe à défendre, disait Marx dans « Le Manifeste Communiste ». Etre communiste, ce n’est s’isoler du reste du mouvement ouvrier mais ce n’est pas non plus mettre son drapeau dans sa poche dès qu’il y a des affrontements entre perspectives opposées. La perspective communiste est celle qui n’oublie jamais la perspective du renversement total, mondial et définitif du capitalisme, même dans une période où ce changement pourrait sembler très éloigné, même si les travailleurs eux-mêmes semblent loin d’être sensibles à cette perspective. Les communistes révolutionnaires ne se servent pas de leur particularité pour se détourner du mouvement ouvrier réel et se mettre en retrait. Mais ils ne pratiquent pas non plus l’opportunisme consistant à s’adapter pour avoir plus de succès. En somme, ni sectarisme, ni opportunisme : le chemin est étroit. La confiance en l’avenir communiste ne résulte pas de la confiance dans des leaders suprêmes mais dans les capacités que les prolétaires ont déjà montré dans l’Histoire et dans la connaissance des lois de la lutte des classes. Dans le passé, ce sont les groupes et partis révolutionnaires qui se sont souvent fait bien plus de mal que la bourgeoisie ne leur en a fait. Ce n’est pas dans les prisons, dans les tortures, face aux pelotons d’exécutions que des groupes révolutionnaires ont théorisé leurs reculs, leurs capitulations, leurs dérives ou leurs renoncements. Au contraire, c’est au plus haut sommet de leurs succès qu’ils ont cédé à la pression de la réussite. Même le parti bolchevique. C’est lorsqu’ils étaient en situation de jouer un rôle important et même décisif que les groupes communistes révolutionnaires (en tout cas qui se revendiquaient de cette perspective) ont reculé politiquement. Il ne suffit pas de dénoncer ces renonciations. Il faut aussi les analyser. Elles ne concernent pas que leurs auteurs mais tous les militants révolutionnaires. Sur ce terrain aussi, qui ne tire pas des leçons du passé sera rattrapé par lui.
La première des leçons est que le sectarisme et l’opportunisme sont des frères jumeaux.
La deuxième est que ceux qui placent l’organisation (ou sa direction) au dessus des perspectives, ceux qui renoncent à l’analyse théorique, se préparent des lendemains difficiles. Il ne suffit pas de prétendre faire d’un groupe un corps homogène, prétendument imperméable aux influences extérieures (surtout celle des autres groupes révolutionnaires) pour bâtir une cohésion politique. Il faut étudier, d’abord étudier et encore étudier… Etudier les luttes passées, les conditions des révolutions, les modes de fonctionnement de la société et de la nature. Celui qui continue à apprendre du monde en changement permanent n’est pas sujet à la maladie de l’auto-centrage. Le monde ne tourne pas autour de notre nombril. Le fixer avec admiration ou avec fascination ne peut pas être une politique. Se gargariser du mot de construction du parti n’est en rien une recette pour le construire. S’approprier la conscience des fonctionnements du monde y rapproche bien plus et permet bien plus aussi de rejoindre un jour un autre mouvement de la conscience : celui d’un prolétariat qui tirera les leçons de ses propres expériences. Les autres raccourcis ou prétendus tels mènent dans le mur…

mercredi 27 juin 2012

La démocratie contre la paix...faire de la démocratie occidentale un instrument de jouissance pour soi et de malheur pour les autres...

La démocratie est à la fois le meilleur régime et celui qui permet le mieux de faire la guerre au nom de la paix, de tuer au nom des droits de l’homme, de persécuter au nom de la liberté individuelle, de conquérir des pays au nom des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

Les preuves de l’instrumentalisation par l’Occident du terrorisme islamique à des fins géopolitiques, notamment dans les conflits libyen et syrien, s’amoncellent, et pourtant l’opinion publique occidentale continue à soutenir l’idée que nos dirigeants défendent la démocratie contre la tyrannie dans ces régions du monde. L’Occident peut ainsi s’allier ouvertement avec l’Arabie Saoudite et le Qatar, principaux pourvoyeurs de fonds aux mouvements terroristes islamistes dans le monde, leur fournir des armes, un appui logistique, des images satellites, des informations stratégiques et un soutien diplomatique sans faille, les opinions publiques refusent de voir la réalité en face et préfèrent penser que ces actions sont motivées par les valeurs démocratiques qui fondent nos sociétés.
Pour ces opinions publiques, mettre en avant le jeu pervers des Occidentaux en Orient ce n’est pas dire la vérité, c’est soutenir Assad ou Kadhafi et faire le jeu des dictatures. Ce n’est pas expliquer le monde tel qu’il fonctionne devant nos yeux avec ses complexités et ses manipulations, ses enjeux géopolitiques et les calculs cyniques de ses principaux acteurs, c’est prendre parti contre des mouvements démocratiques.
Quand les démocraties occidentales soutiennent et répandent la guerre et la terreur, comme en Libye ou en Syrie, avec les pires alliés que l’on puisse imaginer pour aller planter le drapeau de la démocratie en terres étrangères, ne faut-il pas être du côté de la paix et lutter contre les dérives de la démocratie occidentale au nom même des valeurs qu’elle est sensée représenter ? La paix n’est-elle pas un bien commun tout aussi important que cet autre bien commun qu’est la démocratie ? Quand la démocratie n’est qu’un prétexte pour des appétits prédateurs sans limite (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie), appétits qui se traduisent par des massacres de masse de populations civiles innocentes, quand la démocratie sert d’appât pour attraper un peuple à la gorge et le jeter dans un cycle de violences dont ne sortiront que la misère, le chaos et l’asservissement généralisés, ne faut-il pas prendre la défense de la paix contre la démocratie, quoiqu’il en coûte pour sa propre réputation ?
Car il ne s’agit évidemment pas de défendre des dictateurs (comme d’habiles rhéteurs aiment à le répéter), nos dirigeants le font très bien à notre place, aussi longtemps d’ailleurs que ces dictateurs financent leurs actions ou hochent de la tête au pillage des ressources naturelles de leur pays. Il s’agit de répondre au bourgeois cultivé (celui qui lit Le Monde, le Guardian ou le New York Times et croit y trouver une description de la réalité) vivant dans les beaux quartiers de Paris, de Londres ou de New York, qui ne comprend pas que l’on puisse s’horrifier des stratégies employées pour faire tomber un dictateur. Il n’a jamais eu à se battre pour la démocratie, il l’a reçue en héritage et on l’a gavé depuis sa plus jeune enfance avec des valeurs démocratiques qui sont pour lui plus une jouissance qu’un devoir ou une obligation. Pour se sentir un citoyen méritant il n’a qu’à se soumettre avec nonchalance à la société de consommation et du spectacle et à aller voter de temps à autre pour le bonimenteur le plus présentable. Il n’y a pas de mal à cela ; c’est ainsi que vont les choses en démocratie et nous ne revendiquons pas d’autre régime politique pour gouverner le troupeau de consommateurs que nous sommes.
Ce que nous souhaitons simplement souligner, c’est que les rentiers de la démocratie (dont nous faisons partie) n’ont aucun mérite particulier dans l’essor ni dans l’existence de la démocratie occidentale et de ses valeurs. Alors, quand sans aucune nuance, tel ou tel d’entre eux approuve des guerres qui apportent la ruine, la terreur et le chaos dans des pays non démocratiques, on a envie de lui dire, “va là-bas, va t’engager aux côtés des rebelles salafistes et va admirer les massacres, les haines ethno-religieuses s’élever sur le cadavre de la laïcité, va contempler les enfants se faire trancher la tête et dis-moi s’il faut nécessairement en passer par là pour mériter la démocratie” ? Car, apparemment, pour ces rentiers, pour ces enfants gâtés de la démocratie, il s’agit juste de la mériter, pas de l’avoir, ni d’en profiter.
Si seulement cette démocratie était la promesse du sang versé et des souffrances endurées, on pourrait, en effet, comprendre l’envie du bourgeois cultivé de clouer le bec aux diseurs de mauvaise fortune et autres trouble-fête ou rabat-joie qui prennent la démocratie trop au sérieux pour jouer avec elle. Mais elle n’est, comme on l’a dit, que le prétexte d’un jeu géopolitique où l’Occident s’est allié avec des islamistes radicaux financés par l’Arabie Saoudite et le Qatar pour détruire des États-nations laïques sur des bases ethno-religieuses afin, notamment, de contrer l’influence chinoise et russe et de s’assurer l’accès à un certain nombre de ressources naturelles. On ne bâtit pas la démocratie sur le sectarisme religieux, sur le démembrement des États-nations, en envahissant un pays, en ruinant son infrastructure, en y apportant le libéralisme le plus pur (comme en Irak et en Libye), en donnant le pouvoir aux légions wahhabites qui défendent un islam intolérant et moyenâgeux. C’est mensonger et criminel de le prétendre ou de feindre de l’ignorer. À la place de la démocratie nous avons installé des fosses communes dans lesquelles nous avons jeté pêle-mêle des civils innocents et le cadavre de la paix.
Créer des guerres civiles dans des pays en paix : voila en un mot la responsabilité morale du bourgeois cultivé, rentier de la démocratie qui, dans le confort de ses certitudes sans conséquences pour lui, soutient l’impérialisme humanitaire de nos grands commis. Il y a beaucoup d’irresponsabilité et de morgue dans cette attitude qui consiste à soutenir la terreur wahhabite au nom des valeurs des Lumières et à faire de la démocratie occidentale un instrument de jouissance pour soi et de malheur pour les autres.
Comment expliquer l’aveuglement volontaire des bourgeois cultivés qui forment la masse inerte de nos opinions publiques, celle dont l’élite se joue pour fabriquer le consentement général ?
Peut-être que l’explication se trouve dans ce que nous appelons “l’ambiguïté démocratique” ou le “paradoxe démocratique” : la démocratie est à la fois le meilleur régime et celui qui permet le mieux de faire la guerre au nom de la paix, de tuer au nom des droits de l’homme, de persécuter au nom de la liberté individuelle, de conquérir des pays au nom des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il semble qu’il y ait un caractère orwellien inhérent à la démocratie, en raison de l’image de vertu qui lui colle à la peau et qui permet, sans forcer les gens, de leur faire accepter l’inacceptable. La domination d’une élite y est discrète, invisible, sans violence excessive. On peut limiter la répression à quelques individus, torturer essentiellement ceux qui n’ont pas la qualité de citoyens (10 000 Musulmans étrangers torturés pour un Bradley Manning). L’élite démocratique ne dépend pas d’un tyran identifiable dont il suffirait de couper la tête pour remettre en cause l’ordre établi. En démocratie, la domination d’une minorité semble être le résultat d’un consentement général que l’on appelle souveraineté du peuple. L’oligarchie parvient à vendre à l’opinion publique son credo libéral, la financiarisation de son économie qui tue ses emplois, des guerres d’agression qui ne profitent qu’à une minorité, des explications du monde qui ne résistent pas à l’examen critique (11-Septembre, guerre contre le terrorisme), etc. La démocratie semble ainsi être, entre les mains de nos élites, l’instrument le plus efficace qui leur permet de se maintenir au pouvoir et d’accomplir des politiques contraires à l’intérêt général au nom même de cet intérêt général. Comme nous l’exposons dans La Démocratie ambiguë (1) : le sentiment commun est que la démocratie est infaillible, que les dirigeants ne nous trompent pas, que les médias ne nous manipulent pas. Nous évacuons toute pensée contraire comme ‘théorie du complot’, absurde paranoïa d’illuminés du Web. Le simple questionnement de la version officielle est synonyme de folie.
Il est quasiment impossible de démontrer aux citoyens d’un régime démocratique que leur pays peut, dans telle ou telle situation, incarner le mal. Les citoyens vivant en démocratie ne parviennent pas à être soupçonneux de leurs dirigeants ; ils sont de candides consommateurs qui ne peuvent pas admettre que la démocratie puissent faire le mal, car, si elle le faisait, ils ne vivraient plus dans cette démocratie immaculée qu’on leur vend, ils devraient, par conséquent, douter de la nature du régime dans lequel ils vivent, et cela, ils en sont psychologiquement et moralement incapables. À force de leur répéter qu’ils vivent en démocratie on leur a ôté l’appareil critique qui leur permettrait de voir les limites de cette affirmation.
L’esprit critique semble impuissant à renverser cette image trop flatteuse que nous avons de nos propres démocraties. Il faut avoir un esprit dissident, et pas seulement critique, pour ne pas se satisfaire de l’apparence démocratique et pour exiger que la chose corresponde au mot.
Ainsi, pour revenir sur le cas syrien, il est difficile pour la Russie ou la Chine de soutenir Bachar el-Assad car on assimile leur soutien à celui d’un régime dictatorial qui commet des crimes contre l’humanité. En revanche, et c’est là que le paradoxe apparaît, il est semble naturel et moral pour les États-Unis et leurs alliés occidentaux de soutenir les légions wahhabites (qui commettent également des crimes contre l’humanité - 2), car étant des démocraties, les États-Unis et leurs alliés ne pourraient pas vouloir le mal. Qu’importe que l’Occident utilise la guerre comme moyen de domination (en Afrique et au Moyen-orient par exemple) et que la Russie et la Chine aient principalement recours au développement économique, la morale semble toujours du côté de la ‘démocratie’.
Souligner la complexité d’une situation et expliquer l’instrumentalisation de l’idéal démocratique par les élites occidentales, plutôt que de proposer une vision monolithique d’un conflit, c’est faire honneur aux valeurs démocratiques de discussions et de libre réflexion. Que ceux qui se posent des questions se fassent insulter et traiter d’auxiliaires des dictateurs par les bourgeois cultivés est certainement triste, mais ne doit pas les décourager de continuer à faire des efforts de compréhension et d’explication et à défendre la paix contre les fausses promesses des apprentis sorciers de la démocratie qui promeuvent, sur le mode orwellien, la paix éternelle par des guerres perpétuelles et les vertus démocratiques par des crimes de masse.
Guillaume de Rouville
http://lidiotduvillage.org/2012/06/26/la-democratie-contre-l...