jeudi 22 septembre 2011

Création d’un Etat palestinien : lettre adressée par Hugo Chavez au secrétaire général de l’ONU

Hugo CHAVEZ
 
Miraflores, le 17 septembre 2011
Son Excellence
Monsieur Ban Ki-Moon
Secrétaire général
Organisation des Nations Unies
Monsieur le Secrétaire général ;
Honorables représentants des peuples du monde,
Je m’adresse à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, à cette grande tribune où sont représentés tous les peuples de la Terre, pour réaffirmer aujourd’hui et en ce lieu l’appui total du Venezuela à la reconnaissance de l’État de Palestine, au droit de la Palestine de se convertir en un État libre, souverain et indépendant. Il s’agit là d’un acte de justice historique envers un peuple qui porte en soi depuis toujours toute la douleur et toute la souffrance du monde,
Le grand philosophe français Gilles Deleuze a dit, empruntant l’accent de la vérité, dans son ouvrage mémorable La grandeur de Yasser Arafat : La cause palestinienne est avant tout l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et continue de subir. Elle est aussi – oserai-je ajouter – une volonté de résistance permanente et irréductible qui est d’ores et déjà inscrite dans la mémoire héroïque de la condition humaine. Une volonté de résistance qui sourd de l’amour pour la terre. Mahmoud Darwish, cette voix infinie de la Palestine possible, nous parle depuis le sentiment et la conscience de cet amour :
Qu’avons-nous besoin du souvenir
le Carmel est en nous
et sur nos paupières pousse l’herbe de Galilée
Ne dis pas : Que ne courrions-nous pas comme un fleuve pour le rejoindre
Nous sommes dans la chair de notre pays
Il est en nous
Contre ceux qui soutiennent à tort que ce que le peuple palestinien a souffert n’est pas un génocide, Deleuze soutient avec une lucidité implacable : D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. C’est là - comment dire ? – le degré zéro du génocide : décréter qu’un peuple n’existe pas ; lui nier le droit à l’existence.
À ce sujet, saluons la raison le grand écrivain espagnol Juan Goytisolo lorsqu’il affirme catégoriquement : La promesse biblique de la terre de Judée et de Samarie aux tribus d’Israël n’est pas un contrat de propriété entériné par-devant notaire qui autorise à expulser de leur terre ceux qui y sont nés et qui y vivent. Aussi la solution du conflit du Moyen-Orient passe-t-elle forcément par la justice à rendre au peuple palestinien : telle est la seule voie si l’on veut conquérir la paix.
Nous souffrons et nous indignons en constatant que ceux qui ont subi l’un des pires génocides de l’Histoire se sont convertis en bourreaux du peuple palestinien ; nous souffrons et nous indignons en constatant que le legs de l’Holocauste est la Nakba. Il est simplement indignant tout court de constater que le sionisme continue de recourir au chantage de l’antisémitisme contre ceux qui s’opposent à ses sévices et à ses crimes. Israël a instrumentalisé et instrumentalise d’une façon éhontée et vile la mémoire des victimes. Et il le fait pour pouvoir agir en toute impunité contre la Palestine. Il va sans dire, au passage, que l’antisémitisme est une plaie occidentale, européenne, dont les Arabes ne sont pas partie prenante. De plus, n’oublions pas en plus que c’est le peuple sémite palestinien qui souffre de l’épuration ethnique pratiquée par l’État colonialiste israélien.
Qu’on me comprenne bien : une chose est de refuser l’antisémitisme, autre chose, et une autre, très différente, est d’accepter passivement que la barbarie sioniste impose au peuple palestinien un régime d’apartheid. D’un point de vue éthique, quiconque refuse la première doit condamner la seconde.
Qu’ils me soit permise une digression nécessaire : il est franchement abusif de confondre sionisme et judaïsme ; nombre d’intellectuels juifs, tels Albert Einstein et Erich Fromm, se sont chargés de nous le rappeler au fil du temps. Et, aujourd’hui, de plus en plus de citoyens conscients au sein même d’Israël, s’opposent ouvertement au sionisme et à ses pratiques terroristes et criminelles.
Il faut le dire clairement : le sionisme, comme vision du monde, est foncièrement raciste. Ces affirmations de Golda Meir, d’un cynisme atterrant, en sont une preuve criante : Comment pourrions-nous rendre les territoires occupés ? Il n’y a personne à qui les rendre ! Ce qu’on l’on appelle les Palestiniens n’existe pas. Ce n’était pas comme s’il y avait eu un peuple en Palestine, qui se considérait comme le peuple palestinien, et que nous étions venus, les avions jetés dehors et leur avions enlevé leur pays. Ils n’existaient pas.
Rappelons-nous : c’est dès la fin du XIXe siècle que le sionisme a parlé du retour du peuple juif en Palestine et de la création d’un État national qui lui soit propre. Cette prise de position s’imbriquait parfaitement dans le colonialisme français et britannique, comme il ferait ensuite dans l’impérialisme yankee. L’Occident a, depuis toujours, appuyé et encouragé l’occupation sioniste de la Palestine par la voie militaire.
Lisez et relisez donc ce document qui est connu historiquement comme la Déclaration de Balfour de 1917 : le gouvernement britannique s’arrogeait la faculté de promettre aux juifs un foyer national en Palestine, en dénigrant délibérément la présence et la volonté de de ses habitants. Et rappelons que chrétiens et musulmans ont vécu en paix, des siècles durant, en Terre sainte jusqu’à ce que le sionisme ait entrepris de la revendiquer comme sa propriété entière et exclusive.
Rappelons encore que, dès la deuxième décennie du XXe siècle, le sionisme, profitant de l’occupation coloniale de la Palestine par la Grande-Bretagne, a commencé à développer son projet expansionniste. Et qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le peuple palestinien verrait sa tragédie empirer par son expulsion à la fois de son territoire et de l’Histoire. La résolution 181 des Nations Unies – ignominieuse et illégale – recommanda en 1947 la partition de la Palestine en un État juif, en un État arabe et en une zone sous contrôle international (Jérusalem et Bethléem), concédant ainsi – quelle honte ! – 56% du territoire au sionisme pour qu’il y constitue son État. Cette Résolution violait de fait le droit international et bafouait d’une manière flagrante la volonté des grandes majorités arabes : le droit des peuples à l’autodétermination devenait lettre morte.
De 1948 à nos jours, l’État sioniste a poursuivi sa stratégie criminelle contre le peuple palestinien. Pour ce faire, il a toujours pu compter sur un allié inconditionnel : les États-Unis d’Amérique. Et cette inconditionnalité se traduit par un fait bien concret : c’est Israël qui oriente et fixe la politique internationale étasunienne au Moyen-Orient. Edward Saïd, cette grande conscience palestinienne et universelle, soutenait avec force raison que tout accord de paix qui se construirait sur l’alliance avec les USA, loin d’amenuiser le pouvoir du sionisme, le confortera.
Toutefois, contrairement à ce qu’Israël et les États-Unis prétendent faire croire au monde à travers les multinationales de la communication et de l’information, ce qui est arrivé et ce qu’il continue d’arriver en Palestine n’est pas – disons-le avec Saïd – un conflit religieux : c’est un conflit politique marqué du sceau du colonialisme et de l’impérialisme ; ce n’est pas un conflit millénaire : c’est un conflit contemporain ; ce n’est pas un conflit qui est né au Moyen-Orient : c’est un conflit qui est né en Europe.
Quel était et quel est encore le nœud du conflit ? Le fait qu’on privilégie dans les discussions et les analyses la sécurité d’Israël, jamais celle de la Palestine. L’histoire récente le corrobore : il suffit de rappeler la nouvelle équipée génocidaire déclenchée à Gaza par Israël à travers l’opération Plomb fondu.
La sécurité de la Palestine ne peut se réduire à la simple reconnaissance d’un auto-gouvernement et d’un auto-contrôle policier limités dans ses « enclaves » de la Rive Ouest du Jourdain et de la bande de Gaza, tout en ignorant non seulement la création de l’État palestinien dans les frontières antérieures à 1967, avec Jérusalem-Est comme capitale, les droits de ses nationaux et le droit de son peuple à l’autodétermination, mais encore le droit à la compensation et le droit au retour de la moitié de la population palestinienne dispersée dans le monde entier, aux termes de la Résolution 194.
Il n’est pas croyable qu’un pays, Israël, qui doit son existence à une résolution de l’Assemblée générale puisse mépriser à ce point les résolutions émanant des Nations Unies ! Voilà ce que dénonçait le père Miguel D’Escoto quand il réclamait la fin du massacre de la population de Gaza fin 2008 et début 2009.
Monsieur le Secrétaire général ;
Honorables représentants des peuples du monde,
On ne saurait ignorer la crise des Nations Unies. Nous avons soutenu en 2005, devant cette même Assemblée générale, que le modèle des Nations Unies était épuisé. Le fait que le débat sur la question de Palestine ait été ajourné et qu’on soit en train de le saboter ouvertement en est une nouvelle confirmation.
Washington ne cesse de répéter depuis plusieurs jours qu’il opposera son veto, au Conseil de sécurité, à ce qui sera une résolution majoritaire de l’Assemblée générale : à la reconnaissance de la Palestine comme membre de plein droit de l’ONU. Nous avons d’ores et déjà déploré, aux côtés des nations sœurs qui constituent l’Alliance bolivarienne des peuples de Notre Amérique (ALBA), dans la Déclaration de reconnaissance de l’État de Palestine, qu’une aspiration si juste soit bloquée par ce biais. L’Empire, nous le savons tous, prétend dans ce cas comme dans d’autres imposer un deux-poids-deux-mesures dans l’arène internationale : c’est là la double morale yankee qui, tout en violant le droit international en Libye, permet à Israël de faire ce qu’il lui chante, devenant ainsi le principal complice du génocide que la barbarie sioniste commet contre les Palestiniens. Je rappelle une phrase de Saïd qui met bien le doigt sur la plaie : compte tenu des intérêts d’Israël aux États-Unis, la politique de ce pays au Moyen-Orient est donc israélocentriste.
Je voudrais conclure en faisant entendre la voix de Mahmoud Darwish dans son mémorable poème Sur cette terre :
Il y a sur cette terre ce qui mérite de vivre
il y a sur cette terre,
le commencement des commencements,
la fin des fins.
On l’appelait Palestine et on l’appelle désormais Palestine.
Madame, je mérite, parce que vous êtes ma dame,
je mérite de vivre.
Elle continuera de s’appeler la Palestine. La Palestine vivra et vaincra ! Vive la Palestine libre, souveraine et indépendante !
Hugo Chávez Frías
Président de la République bolivarienne du Venezuela
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Le « printemps arabe » et les médias : maljournalisme, mensonges et mauvaise foi

Quel ennemi choisir pour cimenter l'UE?

Mercredi 21 septembre 2011
 
Moins de deux ans se sont écoulées depuis l’annonce solennelle par l’Union européenne de l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne (document qui était destiné à marquer le passage de l’UE vers un nouveau niveau d’intégration). L’un des principaux objectifs était de forger une grande Europe avec une identité politique commune. Le Vieux Continent était supposé acquérir enfin un rôle global correspondant à son immense potentiel économique. Et la prospérité économique aurait dû suivre.
Aujourd’hui, il semble étrange de s'en souvenir. L’Union européenne traverse une grave crise qui touche les principes fondamentaux de l’Europe unie. Tout a commencé par la dette publique de la Grèce, mais ce n’est qu’une manifestation partielle du problème essentiel: le déséquilibre entre le degré d’intégration politique et économique des pays membres. Le fossé entre la France et l’Allemagne, qui représentaient toujours la locomotive d’intégration de l’Europe et se trouvent actuellement du côté opposé dans le conflit libyen, a ajouté une nouvelle dimension aux circonstances actuelles. La droitisation des dispositions sociales, que l’on constate pratiquement dans toute l’Europe occidentale, conduit à la hausse de l’euroscepticisme auquel les politiciens de premier plan doivent répondre. Les Européens ont cessé de comprendre l’intérêt de l’intégration.

Finalement, la perspective autrefois impensable de l’effondrement de l’euro et même de l’Union européenne, ce dont seuls les marginaux parlaient récemment, est devenue un thème légitime. Il est toujours difficile de se l’imaginer en pratique ne fût-ce parce que l’ampleur des pertes bloquera tout profit éventuel pour certains Etats. Et il est tout à fait possible que les grandes puissances qui définissent la politique européenne trouvent rationnel de continuer à porter sur leurs épaules le fardeau, car les autres options coûteraient plus cher. Bien qu’on ignore comment y parvenir étant donné que les politiciens sont contraints de tenir compte de l'opinion publique.

Il sera impossible d’éviter les transformations radicales qui changeront probablement les principes fondamentaux de l’intégration européenne. Et tout le monde en prend progressivement conscience, bien qu’au niveau officiel on n’ose pas encore en parler. Le défaut de paiement de plus en plus probable de la Grèce devrait ouvrir les vannes, et la discussion constructive (ou peut-être paniquée) des options remplacera le silence et le semblant que tout s’arrangera.

L’une des principales composantes de la confusion dans la conscience politique européenne est le fait que l’intégration dans sa notion initiale s’est conclue par un grand succès. Le principal objectif de ce projet lancé par les politiciens de premier plan au milieu du XXe siècle était très précis: empêcher de nouvelles guerres entre la France et l’Allemagne qui transformaient à chaque fois le Vieux Continent en arène de conflits fratricides.

Aujourd’hui, aucun futurologue européen, même le plus réactionnaire et le plus alarmiste, ne peut s’imaginer une guerre franco-allemande, et ce grâce à l’intégration. Mais de manière paradoxale ce résultat érode la construction sur laquelle il repose. La crainte de la dévastation, qui guidait les leaders de l’époque précédente, a disparu depuis longtemps. Les jeunes Européens ne craignent pas une guerre – ni classique, provoquée par la rivalité des puissances continentales, ni nucléaire, qui a tenu le monde en suspens durant les années de confrontation idéologique. Ils ne croient pas en son éventualité. De plus, après le départ de l’ancienne génération d’hommes politiques (Kohl, Chirac, H. W. Bush, Andreotti, etc.), qui ont personnellement connu la Seconde guerre mondiale, le seuil de l’usage de la force s'est abaissé: depuis la fin des années 1990, les principales puissances européennes ont déjà participé à quatre grands conflits.

Aujourd’hui, la France et la Grande-Bretagne semblent être retournées 50 ans en arrière: la campagne libyenne fait penser à la revanche pour la crise de Suez. Mais à l’époque, l'échec de l’intervention franco-britannique en Afrique du Nord signifiait le déclin de leur force individuelle et la nécessité de s’unir dans un cadre paneuropéen (ce n’est pas par hasard que la Communauté européenne a été officiellement créée quelques mois plus tard). Or, le succès actuel (du moins dans l’interprétation des protagonistes) signifie, au contraire, l'abandon des méthodes paneuropéennes dans la tentative de récupérer leur statut de grandes puissances, au moins à l'échelle régionale. C’est une autre psychologie et, par conséquent, une autre politique.

A noter dans ce contexte le paradoxe dans le cas de l’Allemagne. Après la Seconde guerre mondiale, la priorité de la politique européenne des puissances victorieuses consistait à "pacifier" l’Allemagne, à lui faire oublier son bellicisme et ses ambitions. On y est parvenu grâce aux efforts conjoints: difficile de trouver un peuple aux dispositions plus pacifiques que les Allemands. Mais au lieu de protéger et de chérir ce succès, aujourd’hui les alliés de Berlin se plaignent amèrement de ne pas pouvoir l’obliger à endosser un fardeau plus lourd dans le domaine militaire, de l'Afghanistan à la Libye. Bien qu’il soit utile de se souvenir du proverbe: Il ne faut pas réveiller le chat qui dort.
La cause de la dégradation actuelle est l’épuisement du paradigme d’intégration de la seconde moitié du XXe siècle. L’Union européenne a toujours été un projet politique. Son seul aspect économique ne lui permettra pas de s’en sortir. Or, on ne distingue aucun objectif majeur et aucun ennemi commun capable de jouer un rôle unificateur. A l’exception d’un seul, mais sa conceptualisation est au contraire susceptible de détruire définitivement la structure de l’Union.
Il s’agit de "l’ennemi" interne: les communautés musulmanes qui se trouvent aujourd’hui au centre des débats tumultueux sur le multiculturalisme. Les nations européennes, effrayées par l’avalanche des changements, se concentrent sur les manifestations les plus visibles de la mondialisation. La xénophobie fait partie de la tradition européenne des Etats-nations. Et dans la situation actuelle, la xénophobie nationaliste et réactionnaire rejoint la xénophobie libérale. La première se fonde sur les notions traditionnelles du "sang et du sol", et la seconde sur la primauté des valeurs contemporaines, qui sont rejetées par les immigrants fanatiques et ultraconservateurs.
Le scénario de "l’éveil européen" basé sur la défense des valeurs du Vieux Continent contre les immigrés paraît fantastique. Il va à l’encontre du vecteur du développement intellectuel et politique des dernières décennies, est susceptible de provoquer de graves troubles sociaux et est notoirement destructeur. Toutefois, au cours des dernières années, beaucoup de choses qui paraissaient impossibles et incroyables à une époque ont commencé à prendre forme.
 
par Fedor Loukianov

mercredi 21 septembre 2011

Libye : C'est une guerre [de] TOTAL, Monsieur !

Pepe Escobar

Traduit par  Jean-François Goulon 
Edité par  Fausto Giudice فاوستو جيوديشي 

Les vainqueurs de ce machin « cinétique » en Afrique du Nord (l'administration Obama jure qu'il ne s'agit pas d'une guerre) - qui se décrivent collectivement comme the « Friends Of Libya » (FOL) [« les amis de la Libye »] - étaient d'humeur enjouée lorsqu'ils se sont réunis à Paris jeudi, sans air conditionné mais avec des odeurs puissantes de brie coulant et de roquefort, pour se réjouir de leur « opération » de changement de régime en Libye, mise en oeuvre par l'Otan et autorisée par les Nations Unies.

Appelez-la la guerre FOL, la guerre R2P (comme « responsabilité de protéger » le pillage occidental), la guerre d'Air France, la guerre [de] TOTAL. en tout cas, les amis de la Libye se sont bien marrés en racontant leur version de la victoire.

Le Grand Libérateur des Arabes, le président néo-napoléonien Nicolas Sarkozy, jubilait : « Nous nous sommes alignés avec ce peuple arabe dans son aspiration à la liberté ». Les Bahreïnis, les Saoudiens, les Yéménites, sans parler des Tunisiens et des Egyptiens, ont toutes les raisons d'être déconcertés.

Sarko a ajouté : « Des douzaines de milliers de vies ont été épargnées grâce à cette intervention ». Même les « rebelles » en rajoutent, prétendant qu'il y a eu au moins 50.000 morts dans leurs rangs, avec l'OTAN qui poursuit ses bombardements sauvages meurtriers.
L'Emir du Qatar a au moins admis que Mouammar Kadhafi, en fuite, n'aurait pas pu être renversé sans l'OTAN. Mais il a ajouté que la Ligue Arabe aurait pu faire plus - en réalité elle l'a fait, en apportant son vote bidon qui a ouvert la voie à la Résolution 1973 de l'ONU, rédigée par les Anglais, les Français et les USAméricains.

Le Premier ministre par intérim du Conseil National de Transition (CNT), Mahmoud Jibril, a affirmé : « Le monde a parié sur les Libyens et les Libyens ont montré leur courage et fait de leur rêve une réalité ». Le « monde » signifie désormais l'OTAN et une bande de monarchies régressives du Golfe Persique. Quant au reste : fermez-la !

Pourtant, le plus sinistre, parfait dans son rôle, doit avoir été le secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen : « Nous n'avons absolument aucun plan pour intervenir dans les pays de la région ». Puis est arrivé l'inévitable « mais ». Rasmussen a ajouté : « Mais, de façon plus générale, je pense que ceci pourrait établir un modèle. Nous avons démontré notre capacité à agir en soutien des Nations Unies et nous avons démontré notre capacité d'inclure des partenaires extérieurs à l'Otan dans de telles opérations ».

L'Afrique et le Moyen-Orient, sans parler de la plus grande partie des pays du Sud, ont été prévenus : l'impérialisme humanitaire, sous le voile de respectabilité du R2P, est la nouvelle loi de la terre.

Protéger le pillage

Quelques heures avant la grande fête à Paris, le quotidien français Libération publiait sur son site internet une lettre écrite seulement 17 jours après la Résolution 1973 de l'Onu. Dans cette lettre, le CNT ratifie un accord cédant à la France pas moins de 35% de la production totale libyenne de pétrole brut, en échange du soutien « humanitaire » de Sarko.[1]

Cette lettre est adressée au cabinet de l'émir du Qatar (l'intermédiaire, depuis le début, entre le CNT et la France) - avec une copie adressée au secrétaire général de la Ligue Arabe, qui était alors Amr Moussa. L'en-tête est fourni par le Front Populaire de Libération de la Libye.

La promesse correspond exactement à ce qu'un officiel d'une compagnie pétrolière dans la Cyrénaïque a dit la semaine dernière - que les « gagnants » dans ce pactole pétrolier seraient les pays qui ont soutenu dès le début le CNT.

Comme l'on s'y attendait, les réfutations se sont accumulées. Le Quai d'Orsay - le ministère français des Affaires étrangères - a déclaré qu'il n'avait jamais entendu parler d'un tel document. Pareil pour Mansour Saïd Al Nasr, l'envoyé spécial du CNT à la conférence de Paris. De son côté, l'homme du CNT en Grande-Bretagne, Gouma Al Gamaty, a ajouté que tous les contrats pétroliers futurs seraient accordés « sur la base du mérite ». Et même un géant mondial de l'énergie pétrolière comme Total, a dû intervenir : son PDG, Christophe de Margerie, a juré qu'il n'avait jamais discuté de contrats pétroliers avec le CNT.

Comme si Sarko et Total étaient des humanitaires altruistes et rousseauiens qui n'auraient jamais eu la moindre pensée au sujet des 44 milliards de barils ! Total se trouvait déjà en juin à Benghazi pour discuter affaires avec le CNT. Une féroce « guerre du pétrole » intra-européenne, entre Total et l'italien ENI a déjà commencé.

ENI - actif en Libye depuis 1959 - a déjà signé un accord avec le CNT, pour revenir dans les affaires et fournir immédiatement du carburant à la Libye - en échange d'une rétribution future en pétrole. La campagne de Total consiste à obtenir dans des futurs contrats une plus grosse part du gâteau énergétique libyen que celle dont cette société dispose déjà.

Mine de rien, une nouvelle Arabie

C'est quasiment officiel. La Libye n'est plus en Afrique. Elle a été resituée (promue ?) en Arabie. Peut-être que le Roi saoudien Abdallah l'a ordonné par décret et que personne ne l'a remarqué. Les « FOL » [les amis de la Libye] n'incluent pas les Africains. L'Union Africaine (UA) a refusé de reconnaître le CNT ; elle ne le fera que lorsqu'un gouvernement légitime sera en place.

Tandis que l'Otan y est allée à la mode Air France - libération depuis les airs, en classe affaire - l'UA a défendu depuis le début un cessez-le-feu et des négociations. Les FOL l'ont impérialement ignorée.

Peut-être les Africains ont-ils été les seuls à écouter la menace rappelant l'ère du Vietnam proférée par Ali Tarhouni, un membre du CNT - très proche du Qatar - qui a déclaré, à propos des quelques villes et régions toujours fidèles à Kadhafi : « Parfois, pour éviter une effusion de sang, on doit faire couler le sang - et plus tôt nous le ferons, moins de sang coulera ».

Peut-être les Africains ont-ils été les seuls à remarquer le nettoyage ethnique soutenu perpétré par les « rebelles » et de plus en plus rapporté (pas par les médias capitalistes), comme si personne ne savait que la population de la Cyrénaïque avait historiquement des préjugés extrêmes contre les Africains sub-sahariens.

Ou peut-être les Africains lisent-ils l'agenda des FOL comme dans un livre ouvert : le nouveau statut de la Libye comme colonie occidentale à peine déguisée, et la fable néo-orwellienne de l'impérialisme humanitaire.

Note

[1] Voir l'article de Libération : "Pétrole : l'accord secret entre le CNT et la France", par Vittorio de Filippis, Libération, jeudi 1er septembre 2011.

Merci à Questions critiques
Source: http://www.atimes.com/atimes/Middle_East/MI03Ak01.html
Date de parution de l'article original: 03/09/2011
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5738

Démocratie et dictateurs : le diable est dans les détails

19/09/2011
   
Diana Johnstone
Traduit par  Le Grand Soir 

L'idéologie actuelle qui justifie les guerres d'agression est fondée sur une dichotomie simpliste entre la démocratie et les dictateurs. Les gens qui, en Occident, soutiennent les guerres ont déplacé le centre de la loi internationale des Nations unies vers un club bien plus restreint de « démocraties » qui seules possèdent une « légitimité ». Le centre de ce club est le monde anglo-saxon, plus Israël, l'Union Européenne et le Japon. Cette « communauté internationale » de démocraties est supposée posséder le droit moral unique de décider quand le dirigeant de n'importe quel pays qui se situe en dehors de leur cénacle peut-être dénoncé comme un dictateur et renversé à l'aide d'une campagne de bombardements par l'OTAN.

Cette idéologie suppose que les démocraties respectent les droits de l'homme, alors que les dictateurs par définition sont des criminels qui violent systématiquement les droits de l'homme et envisagent même un « génocide contre leur propre peuple ». Certains détails, par exemple le fait que les États-Unis ont la plus grande population carcérale au monde à la fois en termes absolus et relatifs, et qu'ils utilisent des prisonniers comme travailleurs bon marché dans leur industrie de l'armement, ne sont pas supposés interférer avec cette vue dualiste du monde.

Les médias dominants entretiennent cette dichotomie par un biais persistant dans la façon dont ils rendent compte des pays qui sont caractérisées comme des « dictatures » - ceci peut inclure des pays dont les dirigeants sont en fait élus, tel que le Venezuela, la Russie, la Serbie sous Milosevic, la Biélorussie, mais qui tentent de suivre des politiques contraires aux diktats de la « communauté internationale » autoproclamée. Tous ces pays ne sont pas nécessairement attaqués militairement, mais l'image qui est ainsi créée rend l'attaque militaire facile à justifier si et quand celle-ci se produit.

Le reportage sélectif réduit le pays à son dictateur et à des minorités d'« opposants démocrates ». Le dictateur est décrit comme un criminel, sans aucune qualité qui pourrait peut-être expliquer un quelconque soutien populaire dans son propre pays.

Le cas de la Libye

Le cas de la Libye illustre parfaitement la façon dont cela fonctionne. Des décennies de couverture médiatique biaisée ont convaincu un public occidental dont la seule connaissance de la Libye provient de reportages médiatiques occidentaux, du fait que le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi est un criminel et un fou; par conséquent, il semble évident, aux yeux de ce public occidental, que le peuple libyen souhaite unanimement se débarrasser d'un tel dirigeant.

Il est évident qu'il y a des gens en Libye qui détestent Kadhafi et qui veulent s'en débarrasser. Ce qui n'est pas évident est ce qu'ils veulent mettre à sa place, et dans quelle mesure ils sont réellement représentatifs de la population dans son ensemble.

En Occident la principale raison de détester Kadhafi ces dernières années a été l'explosion du vol Pan Am 103 en 1988 au-dessus de Lockerbie en Écosse. Pendant deux décennies l'assertion selon laquelle le dirigeant libyen était responsable de l'explosion terroriste de Lockerbiea été entretenue dans l'esprit du public par les médias dominants.

En février de cette année, les dirigeants de la rébellion qui émergeait en Libye ont donné des interviews aux médias occidentaux, en prétendant qu'ils avaient des documents prouvant que Kadhafi avait ordonné l'attaque terroriste qui a tué 272 personnes. Mustafa Abdel Jalil, l'ex-ministre de la justice qui dirige le « Conseil National de Transition » avait déclaré au Daily Telegraph que: « les ordres ont été donnés par Kadhafi lui-même ».

Peu de gens en Occident risquent de faire remarquer que, si les dirigeants du TNC possèdent réellement une telle preuve, ils ont été complices de ce crime pendant des décennies. Et les médias occidentaux ne vont pas se poser la question de savoir pourquoi l'habile Kadhafi garderait des documents « prouvant » l'ordre de commettre un acte un acte terroriste pendant 23 ans.

Ces assertions  permettent de cimenter les liens entre les dirigeants du TNC et les puissances occidentales, principalement les États-Unis et le Royaume-Uni, et de suggérer une communauté d'intérêt dans la défense de la légalité entre eux, ainsi que contre le « criminel Kadhafi ». Cela permet de construire la fiction de « dirigeants légitimes et représentatifs du peuple libyen », dont les vues sur les droits de l'homme, la démocratie et les méfaits du méchant dictateur Kadhafi coïncident avec les attitudes occidentales, telles qu'elles sont exprimées par les politiciens et les médias occidentaux.

Par implication cela signifie que le peuple libyen aurait dû savoir depuis longtemps que leur dirigeant est un meurtrier à grande échelle. Cela doit être une bonne raison pour laquelle tous les citoyens Libyens décents veulent se débarrasser de lui. Mais est-ce que cette histoire est vraie ?
Lockerbie en Libye

Ma visite en Libye en janvier 2007, qui avait pour but d'assister à une conférence internationale sur la Cour pénale internationale, m'a donné l'occasion d'avoir des conversations privées avec un certain nombre de Libyens fort éduqués, qui manifestement en savaient beaucoup plus sur l'Occident que l'Occident n'en savait sur leur pays. J'ai été particulièrement intéressée à entendre le point de vue de citoyens libyens non officiels sur deux questions qui à ce moment-là dominaient la perception occidentale de la Libye : Lockerbie et l'affaire des infirmières bulgares. Je dois mentionner que je n’ai jamais eu le moindre contact avec Kadhafi et que la conférence était organisée par des universitaires qui avaient des opinions diverses sur des questions importantes, souvent différentes de celles du Guide, et que cela ne semblait gêner personne. Mais j'ai pu constater que, sur la question de Lockerbie, il y avait deux points sur lesquels tout le monde était d'accord.

D'une part, personne ne pensait que la Libye était responsable de la bombe de Lockerbie. Il leur paraissait évident que la Libye avait été accusée injustement pour des raisons politiques.

D'autre part, il était clair que les sanctions imposées par l'Occident pour punir la Libye de sa culpabilité supposée avaient causé des difficultés et des mécontentements. La force de l'Occident, qui consiste à pouvoir à la fois imposer des sanctions et dominer la projection d’images et l’interprétations des événements, lui donne une capacité d'ingérence très grande dans la politique intérieure des pays visés, parce que beaucoup de gens, surtout des jeunes, veulent vivre dans un pays « normal » et sont tentés de blâmer leurs propres dirigeants comme étant responsables du fait que leur pays soit traité comme un paria par l'Occident. Par conséquent il était généralement admis que Kadhafi avait finalement cédé aux pressions occidentales pour accepter la responsabilité - mais non la culpabilité - pour l'attentat de Lockerbie, uniquement de façon à ce que les sanctions impopulaires soient levées. Le fait qu'il avait accepté de livrer deux citoyens libyens à un tribunal occidental afin qu'ils soient jugés pour ce crime et qu'il ait payé plus de 2 milliards de dollars de compensations aux victimes était explicitement considéré comme n'étant pas une reconnaissance de culpabilité, mais plutôt une réponse au chantage des grandes puissances de façon à normaliser les relations avec elles et à améliorer la vie quotidienne.

Cela ne m'a pas surprise, parce que depuis des années j’avais beaucoup lu sur l'affaire de Lockerbie. Et pas mal de choses avaient été écrites pour montrer la faiblesse de l'accusation, qui était basée sur un scénario très peu plausible (une bombe pour faire sauter un vol transatlantique avait soi-disant été envoyée à travers les aéroports de Malte, Francfort et Londres), les « preuves » techniques avaient été manipulées par des agents de la CIA et un témoin avait été richement récompensé pour un témoignage qui ne s'accordait pas avec les faits. Tout cela a été raconté de nombreuses fois, par exemple dans la London Review of Books, par le juriste britannique Gareth Peirce, en septembre 2009 (“The Framing of al-Megrahi” http://www.lrb.co.uk/v31/n18/peir01_.html). Mais le fait que l'accusation a été de façon répétée démontée par une analyse soigneuse comme étant probablement une mise en scène n'a pas le moins du monde impressionné les médias dominants et les politiciens qui continuent d'attaquer Kadhafi comme étant le monstre qui a ordonné le massacre de Lockerbie.

On peut ajouter qu'au moment où l'attentat s'est produit, en 1988, il était généralement admis que l'Iran avait ordonné cette attaque pour riposter aux fait que les États-Unis avaient abattu un avion de ligne iranien au dessus du golfe persique. Quand les États-Unis, changeant d'alliance anti-iranienne avec l'Irak pour faire à la guerre contre Sadam Hussein, décidèrent d'accuser la Libye au lieu de l'Iran, aucun mobile du crime n'a été avancé. Mais quand un « dictateur » a été stigmatisé comme monstre, aucun mobile n'est nécessaire; il a commis ce crime tout simplement parce que c'est la sorte de choses que les méchants dictateurs sont supposés faire.

Les deux employés de ligne libyens qui travaillaient à Malte et qui ont été accusés ont été jugés en 2000, par trois juges écossais, sans jury, et dans un tribunal construit spécialement à cette fin aux Pays-Bas. Un des Libyens a été acquitté et l'autre, Abdel Basset al-Megrahi, a été condamné à 27 ans de prison. L'observateur des Nations unies lors de ce jugement très particulier, Hans Köchler, a déclaré la sentence « incompréhensible », « arbitraire, même irrationnelle » et a fait remarquer «qu'un air de politique de puissance internationale » entourait toute la procédure.

Le 12 novembre 2006 le Glasgow Sunday Herald a cité Michael Scharf, le conseiller juridique du département d'État qui était le conseiller du bureau des États-Unis anti-terroriste quand les deux Libyens ont été poursuivis pour l'explosion de la bombe ; il disait que l'accusation était « tellement pleine de trous qu'elle ressemblait à du gruyère », et il a dit qu'elle n'aurait jamais dû se trouver devant un tribunal. Il a affirmé que la CIA et du FBI avaient assuré aux officiels du département d'État que l'acte d'accusation contre les deux libyens était « en béton », mais, qu'en réalité, les agences de renseignement savaient fort bien, avant le procès, que leur principal témoin était « un menteur ». Mais les grandes puissances ne peuvent pas reculer. Leur sacro-sainte « crédibilité » est en jeu. Elles doivent continuer à mentir pour préserver l'illusion de leur infaillibilité.

Lorsque j'étais à Tripoli, l'équipe de juristes qui défendaient le Libyen condamné essayaient de faire appel devant une cour de justice de plus haut niveau. J'ai pu parler à une des juristes qui défendaient al-Megrahi. J'ai passé un certain temps dans son bureau, en essayant de surmonter sa réticence à parler de cette affaire. Finalement elle a été d'accord pour me parler, mais seulement à condition que la conversation reste confidentielle, de façon à ne pas risquer de faire du tort à la procédure d'appel. Mais, maintenant, les circonstances ont totalement changé.

Voici, en bref, ce qu'elle m'a dit.

Les juges écossais subissaient une énorme pression pour condamner les deux Libyens. Après tout, pendant des années, leur culpabilité avait été claironnée par les États-Unis, qui exigeaient qu'ils soient « amenés devant la justice ». Un tribunal spécial avait été mis en place dans le but évident de les faire condamner. Mais les preuves qui auraient justifié une condamnation devant un tribunal écossais normal n'existaient simplement pas. Le mieux que les juges ont osé faire a été d'acquitter un des accusés et de transférer la responsabilité de l'acquittement de l'autre vers une cour de plus haut niveau. Mais, au grand dam des défenseurs libyens, cette cour a évité d'aborder cette question dangereuse en se déclarant non qualifié pour entendre l'appel. C'est pourquoi un autre appel était en préparation, devant une autre cour d'appel, avec de nouvelles données, qui discréditaient encore plus les arguments de l'accusation.

Et, en fait, cinq mois plus tard, le 28 juin 2007 la Commission écossaise ( Scottish Criminal Cases Review Commission), qui avait analysé cette affaire depuis 2003, a recommandé d'accorder à Abdel Basset al-Megrahi un deuxième appel. La commission a dit qu'elle avait découvert six raisons indépendantes pour estimer que la condamnation pourrait avoir été une injustice. Cette annonce a provoqué une certaine sensation dans les cercles restreints qui suivaient cette affaire. Il semblait que la justice écossaise était assez courageuse pour oser s'affirmer et pour entendre des débats qui mettraient en lumière la mise en scène de la CIA.

Ce genre de choses peut se passer dans des films, mais dans le monde réel il en va autrement.

Un marchandage sordide

Ce qui s'est passé ensuite a permis la mise en route des attaques de l'OTAN contre la Libye cette année.

Tout d'abord, le temps passa. Deux ans plus tard, en avril 2009, l'appel devait finalement être entendu. Mais, en attendant, des négociations secrètes se passaient en coulisses, au milieu de fuites et de rumeurs.

Le 21 août 2009, invoquant le fait qu'il souffrait d'un cancer terminal, Abdel Basset Ali Mohmed al-Megrahi fut libéré de prison en Écosse par le ministre écossais de la justice  Kenny MacAskill afin qu'il puisse « rentrer chez lui pour mourir ».

Or, en 2007, Tony Blair s'est rendu en Libye pour négocier un accord entre la Libye et la Grande-Bretagne avec Kadhafi, accord qui couvrait les extraditions et les transferts de prisonniers. Et c'est au nom de cet accord sur le transfert de prisonniers que les autorités libyennes ont demandé que Megrahi puisse rentrer chez lui à cause de sa maladie.

Mais il y avait une attrape: cet accord de transfert de prisonniers ne pouvait être appliqué que lorsqu'il n'y avait pas de procédures légales en cours. Ainsi, afin de bénéficier de cet accord, Megrahi a dû laisser tomber son appel.

La question est encore rendue plus confuse par le fait qu'il a été libéré formellement sur base de la « compassion ». D'une façon ou d'une autre, l'accord était clair : Megrahi pouvait rentrer chez lui, mais l'appel était mort. Hans Kochler, observateur spécial nommé par les Nations unies au tribunal de Lockerbie pensait que Megrahi pouvait avoir été soumis à un chantage « moralement scandaleux » pour qu'il abandonne son appel à l'encontre de sa volonté.

L'aspect sordide de ce marchandage est qu'il a privé Megrahi du droit de sauver sa réputation, tout en permettant que la mise en scène de la CIA ne soit jamais officiellement dévoilée. Rien ne s'opposait ainsi au choeur de protestations venant de Hilary Clinton et d'autres, qui dénonçaient l'Écosse parce qu'elle avait « libéré celui qui avait placé la bombe de Lockerbie ». Deux ans plus tard, la nouvelle que Megrahi n'était pas encore mort a suscité une nouvelle indignation dans les médias occidentaux, qui ont vu là une preuve du fait que la Grande-Bretagne a « vendu le responsable de la bombe de Lockerbie pour du pétrole libyen ». Évidemment il fallait donner l'impression que l'habile dictateur libyen avait trompé des Britanniques naïfs mais cupides, qui ont trahi leurs principes pour du pétrole.
Mais il est tout aussi probable que ce soit le dictateur libyen naïf qui ait été trompé par des Britanniques sans scrupules, en pensant qu'il avait passé avec eux un “gentleman’s agreement”. Plutôt que de poursuivre un appel qui risquait de causer un embarras extrême aux autorités occidentales, Megrahi pouvait être libéré et toute l'affaire être oubliée. La joie populaire lors du retour chez lui de Megrahi a été passée sous silence en Libye, mais les médias occidentaux ont prétendu être scandalisés par le fait que ce meurtrier condamné pour un crime massif y était reçu en héros. En réalité, il fut reçu chez lui discrètement, mais en tant qu'innocent injustement condamné et non en tant que meurtrier de masse. Et dès qu'il a pu se faire entendre, il a réitéré son désir d'être réhabilité.

Les infirmières bulgares

L'autre sujet sur lequel j'ai posé des questions lorsque j'étais à Tripoli en 2007 étais le sort des infirmières bulgares. En 2004, 5 infirmières bulgares et un médecin palestinien qui travaillaient dans un hôpital de Benghazi ont été condamnés à mort pour avoir soi-disant infecté le virus IHV à des enfants. Tout le monde en Occident, moi-même y compris, supposait que cela était une extraordinaire injustice. Lorsque j'ai soulevé cette question en compagnie d'intellectuels libyens libéraux, très occidentalisés, je m'attendais à entendre des critiques sévères du dictateur, pour avoir persécuté des travailleurs de la santé sans défense. J'étais fort surprise lorsque la réaction fut quelque peu différente.

« Évidemment qu'ils sont innocents », dis-je.

L'homme à qui je parlais, que je pourrais vaguement décrire comme étant anti-Kadhafi, hocha sa tête. « Ce n'est pas si clair » répondit-il. Et c'est ainsi que j'ai commencé à apprendre ce qui fut expliqué quelques mois plus tard par Harriet Washington dans un article du New York Times, où on pouvait lire:

« Les preuves contre l'équipe médicale bulgare, telles que les fioles  contaminées avec du virus IHV découvertes dans leurs appartements, ont toujours semblé ridicules aux yeux des occidentaux. Mais le fait de rejeter les accusations libyennes de malfaisance médicale d'un revers de main nous fait rater une possibilité de comprendre pourquoi la suspicion à l'égard de la médecine est tellement répandue en Afrique. »

« L'Afrique a eu sur son sol un certain nombre de brigands médicaux occidentaux, qui ont intentionnellement administré des substances mortelles en prétendant soigner ou conduire des recherches scientifiques »
http://banthenword.org/news/publish/essays/Harriet_A_Washington_-_NYT_Op-Ed.shtml

Mes conversations en Libye une ne m'ont pas convaincue que les travailleurs de la santé bulgares étaient coupables, mais elles m'ont permis d'avoir un autre regard sur le point de vue libyen. Sur le continent africain, il est assez facile, même pour des gens très rationnels, de croire que des travailleurs de la santé étrangers pourraient avoir été payés pour infecter des enfants, soit pour des raisons expérimentales, soit pour « déstabiliser » le système de santé publique. De plus, il était évident que ce n'était pas un exemple de plus du « dictateur Kadhafi » persécutant des innocents. L'arrestation, la torture et la condamnation des infirmières bulgares ont été le fait des autorités de Benghazi. En fait, le 11 mars, un jour après que la France eut reconnu le conseil national de transition rebelle comme « seul représentant légitime du peuple libyen », le premier ministre bulgare Boyko Borisov s'est plaint lors d'un sommet européen à Bruxelles que des membres clés de ce conseil « étaient les gens qui avaient torturé les travailleurs de la santé bulgares pendant huit ans, et que cela nous a coûté près de 60 millions de dollars » de réparations pour les enfants infectés et leurs familles (http://euobserver.com/9/31976/?rk=1 ).

En janvier 2007, les gens de Tripoli m'ont assurée que la condamnation à mort des infirmières ne serait jamais mise en application. Cela était vrai. En août 2007, les travailleurs médicaux ont été libérés par la famille Kadhafi et on les a autorisés à rentrer en Bulgarie, après un voyage en Libye très médiatisé de celle qui était à l'époque la femme du président Sarkozy, Cecilia. Cette libération a été présentée comme la réconciliation finale entre la Libye de Kadhafi et l'Europe.

Conclusions

Je me suis abstenue d'écrire sur ce sujet pendant des années, parce que je pense ne pas en connaître  assez à propos de la Libye. Mais, maintenant, je vois d'autres personnes, qui en savent encore moins que moi, argumenter avec force pour que l'OTAN soutienne des rebelles dans une guerre civile dont les motifs et les conséquences réelles sont obscures.

Ma première conclusion est de faire remarquer que le simple fait qu'un pays ne soit pas une démocratie de style occidental ne signifie pas que tout ce qui s'y passe est « dicté » par un « dictateur ». Le terme « dictateur » sert à renforcer la paresse des médias et des politiciens, qui ne se donnent pas la peine d'analyser les complexités d'une société qui ne leur est pas familière.

Ma deuxième et dernière conclusion c'est que nous en Occident n'avons ni le droit ni la capacité de « réparer » ces sociétés peu familières telles que la Libye, que nous rejetons comme étant des « dictatures ». Alors que la crise financière risque d'amener le niveau de vie dans une partie de l'Occident en dessous de ce qu'il était dans la Libye de Kadhafi avant que l'OTAN n'intervienne, notre « démocratie » occidentale risque d'être graduellement réduite à n'être plus qu'une excuse idéologique pour attaquer, ravager et piller d'autres pays.

Merci à Le Grand Soir
Source: http://www.counterpunch.org/2011/08/31/gaddafis-libya-as-demon/
Date de parution de l'article original: 22/08/2011
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=5811

VIDÉO : Quand BHL se fait évincer deux fois du podium à Tripoli


BHL fait tout pour apparaitre sur la video du discours de Nicolas Sarkozy, David Cameron et Moustafa Abdel Jalil le 15 septembre à Benghazi.
Sur cette hilarante vidéo d’anthologie, on voit BHL - même revenu avec des lunettes noires - se faire évincer par deux fois du podium à Tripoli !
Peut-être les "rebelles" se sont-ils souvenus de ses déclarations selon lesquelles la Libye "nouvelle" allait se montrer amie d’Israël ? (SC)


 
 

L’art de la guerre : L’incendie est hors de contrôle (Il Manifesto)