vendredi 19 août 2011

L'ALGERIE EST AUSSI ET SURTOUT AFRICAINE.

Vendredi 19 août 2011
 
«Il faut un recto à la feuille sinon le verso n'a pas de sens, il faut un avers à la pièce sinon le revers n'a pas de sens, il faut une nuit au jour sinon...» Michel Onfray, philosophe français
L'Algérie est africaine. Qui dirait le contraire? Plus personne puisque cela saute aux yeux même si la tendance générale dans notre pays vacille légèrement et penche pour un autre destin au-delà de la Mare Nostra « La Méditérranée». Pourquoi choisit-on ce thème en ce moment révolutionnaire sans parallèle historique? La réponse est un peu naïve mais un tantinet pleine d'enseignements: En Algérie, on a oublié qu'on est avant et après tout des africains du sang et d'esprit. Tant de silence et trop de mutisme ont fini par faire éclater le pot aux roses: le printemps arabe est essentiellement et primordialement un printemps africain car la Tunisie rebelle et l' Égypte héroïque sont bel et bien des contrées africaines. Mais pourquoi a-t-on mis à la marge cette réalité? Y-a-t-il une raison valable de dénier à «Mama Africa» son droit d'aînesse en matière des révolutions? Serait-on tellement avares au point de faire une ponction malhonnête de son répertoire de prouesses historiques?
   
C'est à ce tas d'interrogations et tant d'autres auxquelles cet article s'attelle à y apporter un éclairage succinct, synthétique et global. Pourquoi le silence? C'est tout simple: le silence est une musique pour peu que l'on sache prendre soin de sa symphonie. Voilà ce que la sagesse de la grande sommité morale et intellectuelle de l'Afrique noire Anta Diop (1923-1986) nous a léguée comme le plus inestimable des trésors. Cette sagesse nous enseigné également que notre continent est à la traîne en matière de technologie mais en avance dans tout ce qui a trait au domaine du patrimoine immatériel de l'humanité (l'oralité, les chants, contes et légendes). Au regard de l'homme africain, le bruit tout autant que le silence sont deux variantes diamétralement opposées mais intrinsèquement imbriquées l'un à l'autre dans le fond de sa pensée dans la mesure où il est profondément méditatif sur son sort, contemplatif de sa nature et vivant en symbiose avec elle. Autant dire, l'africain est un homme naturel qui est aux antipodes de l'homme artificiel qu'ont forgé et modelé à leur guise les sociétés occidentales postindustrielles.

Ces dernières notions, convient-il de la rappeler, sont empruntées au philosophe et révolutionnaire cubain José Marti (1853-1895). Lesquelles sont méticuleusement analysées dans ses différents écrits littéraires et philosophiques où il avait stigmatisé ce genre de pensée nombriliste, eurocentriste et surannée des élites occidentales. Mais qu'est-ce donc qu'être un homme naturel?

 
Est-ce vraiment une solution salvatrice ou un problème inextricable pour enfourcher le cheval du progrès? En termes plus lucides, l'homme africain est-il ce troglodyte qui habite en dehors des canons de l'histoire tout en suscitant ce fol exotisme chez l'homme moderne comme le prétendent certains politiques nombrilistes ou c'est, au contraire, quelqu'un qui pénètre de plain-pied dans les mystères de l'humaine condition? Autrement dit, où s'arrête la nature et où commence l'histoire?

Certes, l'artificialité est fonction de modernité puisque l'être humain tombe dans le piège du conformisme le plus béat dès qu'il commence à s'essayer aux mirages de la rénovation statique et du mimétisme rénovateur. Chemin faisant, il devient, à force du temps, peu curieux, individualiste et conformiste. En un mot, il incarnerait ce que les sociologues modernes qualifient de « light man», c'est-à-dire un homme léger qui ne pense qu'à l'immédiateté de son environnement tout en négligeant la profondeur de son esprit. Ainsi la perméabilité de ce dernier, c'est-à-dire l'homme soidisant moderne va-t-elle crescendo jusqu'à épuisement de ses sources d'auto-défense et d'immunité contre les flux et reflux de la société de consommation.
 
Néanmoins, l'homme africain a nettement approfondi sa spiritualité dès qu'il est revenu à sa base et à sa source naturelle car sa personnalité s'est positivement fortifié en s'immergeant dans son bain et osmose originels. En ce sens, la nature et l'histoire sont pour le commun des mortels un levain spirituel aussi bien substantiel que vital qu'il ne faut nullement dégrader ni détruire afin de pouvoir s'accrocher aux esses de la modernité. Car être civilisé, c'est décidément se retremper dans les embruns de sa nature. Ces petits prolégomènes sur la nature et l'histoire nous plongent d'ores et déjà et de façon directe dans le vif de notre sujet: pourquoi l'Algérie a-t-elle négligé depuis fort longtemps la dimension africaine de son identité? Cette omission est-elle intentionnelle de la part des autorités politiques de notre pays ou purement une stratégie afin de se décharger des poids accumulés de ses multiples appartenances à différentes aires civilisationnelles?
 
La culture africaine est-elle réellement un frein au développement de l'Algérie, qui est de nature à la faire maintenir dans cet état stationnaire de régression protéiforme? Bref, il n'est plus sans intérêt de rappeler ici que les auteurs de la déclaration du 1 novembre 1954 auraient insisté de façon très forte sur le cadre africain de la révolution algérienne. Mais cette mise en exergue claire et solennelle a demeuré cependant fort nuancée durant les divers soubresauts ayant caractérisé les années de la postindépendance.
   
En conséquence, tout ce qui nous lie à l'africanité est mis sous l'éteignoir de l'oubli et l'Algérien se sent dépossédé d'une part de son être car on le considère plus oriental ou occidental qu'africain. Pire, l'Algérie est partagée dans une confusion de repères générale et généralisée comme un faisceau horaire entre un Orient mythique et un Occident pathétique mais elle ne semble plus attachée à son africanité matricielle, naturelle et transcendantale. Cette négligence a coûté cher à notre pays puisqu'au lieu de se concentrer sur l'unité africaine, il a cherché partout des alliances contre-nature avec des ensembles qui sortent carrément de son cadre géopolitique ou géographique dans le seul dessein de mettre en évidence son marquage historique propre, sachant que, pour construire un destin commun , le partage d'une langue unique, des mêmes rites et traditions ne suffit guère quand l'élément «espace» fait cruellement défaut. C'est dire que la modernité est une notion spatio-temporelle inhérente à l'histoire et à la nature humaine. C'est en fait dans cette stricte grille de lecture qu'il faille pratiquement insérer la concomitance des deux insurrections populaires tunisienne et égyptienne. Lesquelles sont d'abord africaines avant qu'elles soient arabo-musulmanes.
   
Cela dit, l'africanité des deux révolutions est un fait avéré au regard de la contagion phénoménale de la flamme de révolte aux pays du Sahel. Aussi serait-il extrêmement important de mettre en relief le fait que l'occultation de cette donnée primordiale a, en partie, empêché la bonne compréhension de la lame de fond insurrectionnelle qui a titillé la fibre sensible des peuples du Maghreb en particulier et du reste des pays arabes par la suite. L'africanité est, semble-t-il, théoriquement une notion trop abstraite mais elle est immanquablement l'unique chaînon manquant à même de décortiquer l'entrelacs complexe de la chronique révolutionnaire bouillonnante en temps actuels.

C'est pourquoi, il est loisible de dire que ce concept d'africanité défraye actuellement la chronique. Tout au plus est-il plus que jamais remis au goût du jour à la faveur de ce changement historique sans précédent dans cette partie névralgique du monde. En Algérie, au plus fort des années 70, l'africanité est considérée comme la colonne vertébrale de la nation. L'engagement de notre pays en faveur des causes justes a longtemps été une source de fierté nationale, les autorités politiques de l'époque ont pris faits et cause pour le continent africain, le foisonnement de mouvements indépendantistes y a fait cristalliser en retour la revalorisation du destin partagé et du patrimoine culturel immatériel d'une Afrique démembrée, appauvrie et écartelée entre l'ambivalence des deux blocs belligérants de l'époque «le communisme soviétique» et le «capitalisme occidental».

Le récit épique du leader charismatique sud-africain «Nelson Mandela» et son étroite collaboration avec les les dirigeants algériens afin de mettre un terme à l'hydre de l'Apartheid qui aurait infesté son pays en est la plus parfaite illustration. Il est intéressant à cet effet de préciser que l'idée de l'union entre les pays africains a germé presque bien avant celle de l'union européenne. En ce point, on pourrait affirmer que les africains sont vraiment des précurseurs. Néanmoins, en raison d'une part du problème des frontières hérités de l'époque coloniale dont pâtissent les naissantes dictatures, toutes les tentatives des vieilles gardes nationalistes se sont soldées par un échec cuisant. D'autre part, il existe cette forme de division symptomatique et très subtile entretenue par les pays occidentaux entre une Afrique dite «blanche» et une autre surnommée «noire». Celle-ci est également à son tour confinée dans une sorte de confusion notionnelle et un terrible réductionnisme sociologique puisque les américains utilisent à volonté le terme de «l'Afrique subsaharienne» pour désigner tout cet ensemble qui s'étale depuis les frontières australes du Maghreb jusqu'au «Cap de Bonne Espérance» et les français gardent le concept colonialiste de «l'Afrique noire». Dénominations qui, au demeurant, mènent au même objectif de récupération idéologique de territoires anciennement colonisés tant il est vrai qu'elles sont conçues dans le seul dessein de séparer la partie méridionale du continent de celle qui est australe.

Aujourd'hui, il paraît clairement qu'évoquer l'avenir de l'Algérie, c'est parler du destin de l'Afrique, les deux entités sont intimement liées. En ce sens, le printemps des peuples qui y a élu domicile a fait braquer tous les regards en redonnant du dynamisme à la roue civilisationnelle. Certes, le problème de l'Afrique est fondamentalement économique mais il est aussi et surtout de l'ordre de la reconnaissance de ses blessures aussi bien symboliques qu'historiques telles que: l'esclavage, la colonisation, l'accaparement de richesses, le pompage de sa matière grise «les élites» ainsi que le viol plus que ostentatoire de son identité. Le monstre colonial, pour reprendre le terme du poète mexicain, prix Nobel de littérature Octavio Paz(1914-1998) est passé du stade de la méconnaissance à celui de la connaissance sans jamais avoir le moindre courage de frôler l'étape de la reconnaissance. L'Algérie à l'instar des autres pays africains en a souffert atrocement et continue encore d'en pâtir car les contrecoups de ces injustices transparaissent de façon éloquente dans les retards enregistrés sur tous les plans ( économique, politique, et social). En dépit de sa situation stratégique à la devanture de la Méditerranée et de son poids économique en tant que première puissance «rentière» du continent, attributs qui pourraient lui donner, le cas échéant, des ailes solides afin d'être le parrain de la locomotive du développement, notre pays semble être toujours à la traîne par rapport aux défis de son avenir.
 
Le processus euro-méditéranéen de «Barcelone» initié en 1995 par presque tous les pays riverains de la Méditerranée dans le but de préparer le climat économique et politique à de bonnes relations bilatérales entre plus de 15 États membres de l'union européenne et les 14 autres proches du pourtour méditerranéen, pays maghrébins compris, ainsi que le projet du nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique( N.E.P.A.D), lancé au début des années 2000 à l'initiative des présidents nigérien Oubasanjo, algérien Bouteflika, sud-africain Thabo Mbeki, et malien Abdoulaye Wade afin de combler l'écart entre les pays développés du nord et ceux très pauvres du Sud furent des pas osés pour faire sortir l'Afrique de sa douce euthanasie s'ils étaient vraiment nourris de bons plans de mise en oeuvre car la faille demeure toutefois dans la terrible défaillance en matière de bonne gouvernance, du militarisme excessif des élites dirigeantes et du pullulement pléthorique de politiques anarchique, improvisée et désordonnée qui sont en total déphasage avec la réalité du terrain.
 
La flegme despotique qui s'est manifesté en un mélange inédit de troubles sociaux et de démission politique des sphères gouvernantes a ravagé l'ensemble des régimes africains. Ce qui est surprenant est que l'Algérie, contrairement à la Libye par exemple, s'est pendant très longtemps, recroquevillée dans une certaine posture de méfiance à l'égard des enjeux africains, la guerre civile l'a malheureusement isolé de la scène diplomatique internationale jusqu'à pratiquement 99 et la résolution du conflit qui a secoué l'Érythrée et l'Éthiopie en juin 2000 sous le patronage du président Bouteflika. Le retour intempestif de la dimension africaine dans les préoccupations du régime algérien pourrait être interprété comme un recentrage pragmatique de son axe baliseur en matière de politique étrangère après de longues années de négligence et d'indifférence.
 
A dire vrai, l'Algérie n'a pas su réellement puiser dans sa véritable source d'inspiration pour consacrer définitivement son élan moderniste attendu qu'elle a mis de côté une partie importante de son patrimoine africain.
 
Encore serait-il fort illustratif de rappeler que la modernité et l'authenticité sont des valeurs sûres en temps de crispations identitaire et civilisationnelle en tout genre vu qu'elles sont des paradigmes souples s'appuyant généralement sur l'éducation et la culture si tant qu'il en existe une efficacité et une pertinence des programmes scolaires. Ces deux facteurs là, c'est-à-dire, l'éducation et la culture sont deux succédanés efficaces contre l'analphabétisme et le despotisme. En un mot, la modernité et l'authenticité sont des notions fortement connotatives, sujettes aux aléas du temps, réactualisable et renouvelable au gré des circonstances. Sur un autre aspect, il va sans dire que l'absence d'oeuvres d'écrivains africains tels que le penseur encyclopédiste malien Hampaté Bâ, des écrivains sénégalais Sédar Senghor et Anta Diop, du nigérian, prix Nobel de littérature Wole Soyinka dans les manuels scolaires et les cursus éducatifs en Algérie a eu de graves inconvénients sur le niveau de conscience des nouvelles élites de la réalité du continent africain. C'est pourquoi, les us, traditions et coutumes de cette partie méridionale de l'Afrique nous semblent étrangement exotiques.
 
L'absence peu honorable d'une prospection anthropologique des profondeurs et des syncrétismes extrêmement riches de notre continent a malheureusement été facilitée par une surmédiatisation occidentale envahissante alors que les passerelles qui la relient à l'Algérie sont coupées. L'Afrique est devenue cette sorte de «terre incognita» dont l'Algérie a oublié les racines et les ramifications. D'où cette volonté de son occidentalisation effrénée et cette tendance à son orientalisation zélée par des élites dirigeantes cognitivisée et déroutée alors que son africanité ou africainisation tend de plus en plus a disparaître à la faveur de ce train ravageur de la mondialisation-laminoir. Autrement dit, l'Algérie a lâché ses amarres matriciels dans le vent des incertitudes et opté pour des chemins de traverse et des raccourcis qui l'ont éloigné de sa sève nourricière. Le progrès de l'Algérie est une question d'adaptation et d'adaptabilité, de malléabilité et de souplesse mais il est également et surtout un besoin de ressourcement dans les fonts baptismaux de l'africanité et un retour certain aux racines.
 
Songeons un peu à l'union européenne qui a ébauché son armature génératrice par le biais d'une petite communauté économique de six pays pour atteindre au jour d'aujourd'hui une constellation d'États qui dépasse de loin les 27 pays, économiquement solidaires et politiquement coopératifs. La crise de la dette dont la Grèce a subi les conséquences n'a pu être traitée et analysée que grâce à la supervision tatillonne de l'union européenne. De même constate-t-on la cohérence et la solidité de toutes les politiques européennes engagées à titre collectif car face au déluge de la crise économique mondiale, l'action des États in solo semble être moins bénéfique que la réaction d'ensembles politiques structurés et hiérarchisés. Ces rappels de l'efficacité collective nous renseignent sur la nécessité plus qu'impérieuse de redonner un souffle de vie à la concertation de l'Algérie avec le reste des pays africains afin de trouver une voie de salut de nature à désengorger ce continent meurtri du malaise multidimensionnel dont souffrent les populations à l'image de: l'émigration clandestine, le destin plus que tragique des Harragas, le chômage de la jeunesse, l'endettement, la pauvreté ganglionnaire qui menace des pans entiers des classes sociales et le drame suprême qu'est la mauvaise gouvernance, cancer de tous les temps.

Kamal Guerroua
Le Quotidien d'Oran

Tunisie : Que la révolution commence…


Francine Mestrum est représentante du Conseil international du FSM, et par ailleurs membre du CA du CETRI. Elle revient d’un voyage de trois jours à l’invitation du syndicat UGTT en Tunisie. Elle nous rapporte : “Qu’on ne s’y trompe pas. La lutte continue. Ce que nous voulons c’est la justice, la dignité, le respect.”

Voilà ce que l’on nous a dit tout au long de ce voyage de trois jours . Nous étions avec une délégation de vingt-cinq personnes environ du Conseil international du FSM, invitée par le syndicat UGTT. Le voyage nous a amené à Tunis, à Kasserine et à Sidi Bouzid. Le dernier jour était consacré à une visite aux camps de réfugiés près de la frontière libyenne. A l’issue de ce voyage, je n’ai pas de position claire. Je reviens avec davantage de questions que je n’en avais déjà au début. Ce que j’ai vu et entendu, ce que je n’ai pas vu ni entendu me trouble.
Une chose est sûre : la révolution ne fait que commencer. Le dictateur est parti, la grande corruption a pris fin mais le système dictatorial n’a pas disparu. Il y a toujours des prisonniers politiques, il y a toujours des arrestations arbitraires, il y a toujours la torture, la police politique est toujours en fonction. A Kasserine, quand nous nous sommes arrêtés à la Place des Martyrs, une femme est venu nous voir en nous suppliant de l’accompagner à l’hôpital où est soigné son fils. Que s’était-il passé ?
Quelques jours auparavant, un de ses fils avait été arrêté et torturé pour en savoir plus de ce qui se tramait parmi les jeunes. Sa mère était allée se renseigner au bureau de police où elle aussi avait été maltraitée et blessée. On lui dit que son fils risquait vingt ans de prison. En désespoir de cause, un autre fils s’est immolé… Les immolations sont fréquentes en Tunisie et dans quelques autres pays nord-africains, mais les quotidiens européens n’en parlent pas. Cependant, à Sidi Bouzid, une immolation fut l’étincelle qui mit le feu aux poudres.
Nous avons toujours combattu la dictature, nous a-t-on répété tout le temps. Mais la vraie révolte a commencé en 2008 dans le bassin minier (mines de phosphate). Ce soulèvement fut écrasé, mais la paix n’est jamais revenu. Le régime était très répressif. Les ‘Femmes démocrates’ à Tunis ne pouvaient pas se permettre de se rencontrer dans un café ou un restaurant, elles étaient connues et repérées par la police, elles risquaient à tout moment une arrestation.
Dès qu’il y avait quelque part un début de manifestation ou de protestation, la police intervenait avec le gaz lacrymogène. L’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid a provoqué la colère de milliers de jeunes qui sont descendus dans la rue. Immédiatement, la police comprit que cette protestation était différente, plus importante et elle augmenta la dose de lacrymogène. Mais les jeunes ont continué, ils ont vu tomber leurs camarades, blessés et tués par des ‘snipers’ sur le toit des maisons. Ils comprirent qu’ils n’avaient plus le choix, qu’ils devaient persister. A Kasserine, début janvier, 70 jeunes furent tués !
Le soulèvement a d’abord été le fait des jeunes, des étudiants et des chômeurs diplômés. A Kasserine, une ville d’à peine 100.000 habitants, 13.500 jeunes qualifiés sont au chômage. Quand nous y étions, un ‘sit-in’ venait d’être organisé avec une grève de la faim. Les jeunes avaient étalé tout autour des tentes dans lesquelles ils s’étaient installés leur diplômes d’enseignants, d’informaticiens, de docteurs … Des personnes plus âgées vinrent nous voir pour nous expliquer ce qu’ils gagnaient, sans contrat, sans statut, trop peu pour s’acheter du pain.
Et ce fut effectivement une révolution ‘facebook’ et téléphone mobile. Dès que la police intervint quelque part, des mots d’ordre étaient donnés pour se réunir ailleurs et pour détourner l’attention. Chaque soir, les mots d’ordre étaient donnés sur ‘facebook’. La révolution était vraiment mobile et les manifestations se déplaçaient d’un quartier à l’autre. Mais le soir personne ne savait s’il allait être vivant le lendemain. Le matin, personne ne savait s’il allait pouvoir rentrer le soir.
Briser le mur de la peur
Le plus douloureux étaient les récits des familles des victimes de Kasserine. Des hommes et des femmes se présentaient avec des photos de leurs enfants morts. Des hommes qui avaient perdu une jambe, des femmes blessées par balle … Tous n’avaient qu’une seule revendication : que les ‘snipers’ – dont on avait les noms – soient poursuivis. Leurs avocats ont déposé plaine, mais aucune suite n’y a été donné jusqu’à présent. Ils sont allés voir le gouverneur, mais n’ont pas été entendus. A Kasserine règnent le désespoir et la colère. Certains ont reçu des compensations financières mais ces gens ne veulent pas d’argent, ils ne veulent que la reconnaissance de leur douleur et de leurs sacrifices.
Ce qui frappait était que les organisations pour la défense des droits humains ne se sont apparemment pas encore mis au travail pour inventorier tous les faits, pour établir des dossiers sur les morts, les blessés, les torturés. Certes, les avocats font leur travail, mais eux aussi sont relativement impuissants. Que doivent faire les victimes ?
Au niveau politique, les organisations font défaut. A Tunis, un travail important a commencé pour créer des partis et pour préparer l’élection du 24 juillet d’une assemblée constitutionnelle. Mais à l’intérieur du parti, personne n’est disponible pour aider, accompagner, encadrer la population. Le syndicat n’a pas toujours la confiance de tous.
Il est vrai que l’UGTT n’était pas au premier rang les premiers jours du soulèvement et qu’une partie de ses dirigeants était proche du régime dictatorial même si, dans l’organisation, la dissidence était importante. Mais la population a bonne mémoire et malgré les efforts importants des syndicalistes aujourd’hui, on nous dit à maintes reprises que le syndicat ne pouvait pas récupérer ‘leur’ révolution. Cependant, l’UGTT a au moins une organisation et un potentiel réel de mobiliser les gens.
En fait, le soulèvement a commencé de façon relativement spontanée et apolitique par des jeunes en quête d’avenir. Ils ont convaincu leurs parents et leurs aînés de l’utilité des réseaux sociaux. Ils ont réussi à impliquer les autres organisations de la société civile à leurs protestations. Ce n’est qu’au moment où la révolte gagna les quartiers populaires de Tunis et que des grèves furent organisées que le régime comprit que la répression n’était plus possible. Tout comme les manifestants comprirent qu’il n’y avait pas de recul possible, en cas d’échec les représailles auraient été trop dures. On comprit qu’il fallait aller jusqu’au bout, qu’il fallait briser le mur de la peur.
‘Cette révolution’, nous dit un jeune, ‘m’a fait redécouvrir les valeurs de mon peuple : la solidarité, la fraternité, le dévouement’. Un exemple magnifique en fut donné quand les premiers réfugiés arrivèrent de la Libye voisine. Les Tunisiens accoururent avec du café, de l’eau, du pain. Ils vidaient les magasins pour acheter ce dont avaient besoin les étrangers. Quel contraste avec le sort réservé en Europe aux migrants tunisiens !
Un avenir incertain
Et maintenant ? Toutes les personnes avec qui nous avons parlé nous disaient que jusqu’à présent rien de fondamental n’avait changé. Le gouvernement actuel n’est pas perçu comme étant légitime. Dans la capitale, du travail est fait pour créer des espaces politiques démocratiques. Des partis politiques sont créés mais il n’est pas toujours très clair quels groupes se cachent derrière les nouveaux sigles. Le risque d’un recul politique n’est pas qu’imaginaire.
La contre-révolution est en cours. Les fondamentalistes se font entendre. Ceux qui aujourd’hui, ont les moyens pour organiser les gens à l’intérieur du pays pour les organiser et les mobiliser, peuvent engranger des avantages énormes. Le manque actuel de perspectives est criant et risque de provoquer une radicalisation.
Il est évident que les quelques mois qui nous séparent des révoltes du début de l’année ne suffisent pas à entamer de vraies réformes sociales et économiques. Mais le peuple est impatient. Il veut des emplois. C’est ce qui explique le départ massif des jeunes pour l’Europe.
Les revendications les plus importantes qui nous ont été communiquées par les organisations de la société civile sont avant tout une autre politique européenne d’immigration, un audit de la dette extérieure afin d’annuler les dettes illégitimes, une reformulation des accords commerciaux et enfin des emplois, des emplois et des emplois.
Que la révolution commence…
Dans toutes nos conversations avec les syndicats, les organisations pour la défense des droits humains, les avocats, les femmes, les jeunes et les victimes, pas une seule fois n’est tombé le mot ‘socialisme’. L’impression que j’ai eu, avec quelques-uns de mes camarades, était que ce soulèvement a été le fait de jeunes dont la dignité a été ignorée, de jeunes sans perspectives d’avenir. Ils étaient en grande partie apolitiques, mais ils ont vu mourir leurs camarades et ils se sont vite politisés. Les organisations qui ont rejoint les protestations les ont aidés.
Cette révolution est politique et socio-économique. Les revendications politiques concernent la démocratie, le respect des droits humains et la participation. Il y a des chances réelles que cela se concrétisera. Une démocratie libérale sera instaurée avec un système multipartite et des élections régulières. Les revendications socio-économiques seront plus difficiles à réaliser car elles supposent la fin des politiques néolibérales.
La Tunisie donne l’image d’un pays développé, il n’y a point de situations ‘tiers-mondistes’. Tout est bien entretenu, des immeubles modernes dans les villages et les villes, routes asphaltées, des commerces multiples. Mais dans les quotidiens, on lit des histoires sur des villages où les femmes n’ont encore jamais vu de médecin…
En 2008, la Tunisie avait un revenu national de 3290 $ par habitant, ce qui est la moyenne d’un pays à revenu moyen. La pauvreté monétaire y est particulièrement peu élevé, à peine 6,5 % selon le seuil de pauvreté de la Banque mondiale de 2 $/jour et 7,5 % selon le seuil de pauvreté national. La croissance économique a été en moyenne de 3,3 % de 1990 à 2005, mais le chômage officiel s’élève à 14%. Un quart de la population a moins de 15 ans. Selon le Forum économique de Davos, la Tunisie est un des pays les plus compétitifs d’Afrique. Selon le rapport ‘Doing Business’ de la Banque mondiale, la Tunisie est une des pays les mieux classés. Le Président Ben Ali avait commencé un programme de libéralisation néolibérale, avec beaucoup de corruption et une inégalité croissante.
Voilà donc l’histoire typique d’un modèle de développement qui a effectivement du ‘succès’ et qui donne naissance à une classe moyenne. Les jeunes peuvent faire des études mais restent au chômage. Certaines régions ne sont pas concernées par ce développement tandis qu’une élite s’enrichit de façon scandaleuse. En d’autres mots, une fois de plus, on constate que ce n’est pas la pauvreté qui est à l’origine des révoltes, mais l’inégalité et le sentiment d’injustice quant une partie du pays et de la population s’enrichit et qu’une autre partie est ignorée.
Ce sentiment d’injustice se nourrit lentement, le peuple développe des ‘discours dissimulés’ de résistance, des instruments discursifs mais politiques qui seront accumulés et mobilisés dès que le moment de la révolte est arrivé. Mais les révoltés d’Afrique du Nord doivent savoir que leur révolution ne fait que commencer, qu’ils n’obtiendront rien si le système économique ne change pas, si le développement se concentre sur l’exportation au lieu de la demande intérieure, si le système social ne connaît que la ‘pauvreté’ et ignore l’inégalité.
La révolte tunisienne est bel et bien un conflit de classe, même si ce nom ne lui sera peut-être jamais attribué. Elle en porte toutes les caractéristiques. Ce que demande le peuple c’est la liberté, la reconnaissance de leur dignité et la justice sociale. Le chemin à parcourir sera long et nous ne pouvons qu’espérer que le courage ne manquera pas. Le soutien international des syndicats, des mouvements et des partis qui partagent ces idéaux sera plus que bienvenu. Le peuple tunisien a donné un exemple magnifique et mérite un avenir meilleure. ‘Notre révolution est universelle’, nous dit un jeune, à très juste titre.
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE

Répression et résistance à Bahreïn


Assassinats, torture, loi martiale, condamnations à mort de manifestants, censure et poursuite des journalistes, licenciements massifs d’ouvriers, prisonniers politiques par centaines, répression sauvage des manifestations, voilà comment la dynastie des Al Khalifa veut se maintenir, vaille que vaille, au pouvoir.

Mais malgré cette répression sans précédent dans ce petit royaume, le peuple de Bahreïn résiste et continue à se battre, d’une manière différente, pour la démocratie et la dignité. Il s’agit d’un combat exemplaire mené par un peuple, armé de sa détermination et de son courage, contre une dictature cruelle utilisant les engins de mort les plus sophistiqués. Dans ce combat inégal et injuste, le régime est soutenu par les États du Golfe et surtout par l’impérialisme américain et européen (1). Les révoltes des peuples arabes ont démontré d’une manière éclatante, une fois encore, la complicité directe ou indirecte des États-Unis et de l’Europe avec les dictatures les plus féroces.
Les crimes et les atrocités commis par la dynastie des Al Khalifa contre le peuple de Bahreïn n’ont pas de limites. Même les médecins et les infirmières, qui ont eu le tort de tenter de sauver des vies humaines et de soigner les blessés, n’échappent pas à cette folie répressive. Au mépris de toutes les conventions internationales notamment celle de Genève, les manifestants blessés, ne méritent aucun soin ! Ainsi l’assistance médicale est refusée à tous les blessés ! La dictature pense aussi que les médecins et l’ensemble des soignants, qui sont parfois arrêtés par l’armée à l’intérieur même de l’hôpital,disposent « de preuves des atrocités commises par les autorités, les forces de sécurité et la police anti-émeute » (2).
Les mosquées ne sont pas épargnées non plus. Toute une campagne de destruction de ces lieux de culte est menée par les autorités (3). Le monument de la place de la Perle, haut lieu de la contestation populaire, a été détruit. La dictature veut effacer tous les symboles de la résistance. Cette place rappelle également la fameuse place Attahrir du Caire témoin éloquent de la chute d’une autre dictature, celle de Moubarak.
Les journalistes qui tentent de dénoncer la répression sont arrêtés et traduits devant les tribunaux, lorsqu’ils sortent vivant de la détention ! Karim Fakhrawi, membre du parti d’opposition Al-Wefaq et du directoire du quotidien Al-Wasat, est mort en détention après son arrestation. Les circonstances de son décès n’ont jamais été élucidées. Le correspondant de l’Agence Reuters Frederik Richter a été expulsé. Il faut que cette féroce répression se déroule à huis clos.
Après les arrestations et les tortures dans les centres clandestins du régime où quatre personnes ont déjà trouvé la mort, les tribunaux militaires prennent la relève pour juger des civils. Les procès expéditifs qui vont parfois jusqu’à la condamnation à mort des manifestants pacifiques, ont brisé des familles entières (4).
Cette répression et cette brutalité contre une population qui manifeste pacifiquement sont pratiquées sous le regard bienveillant des États-Unis et de l’Europe. Le silence des médias bourgeois sur ces exactions dans l’occident civilisé, n’a d’égal que le bruit assourdissant de la propagande qu’ils distillent chaque jour comme un venin dans les cerveaux des citoyens sur les droits de l’homme, la démocratie, la liberté etc.
Pour les États-Unis comme pour l’Europe, la liberté, la démocratie, la dignité etc. ne sont que des mots vides de tout sens ; mais qu’ils utilisent comme instruments de propagande pour mieux servir leurs propres intérêts. Faut-il rappeler que c’est à Bahreïn que se trouvent le quartier général de la Ve flotte et le port d’attache des bâtiments de guerre américains, et que l’Arabie Saoudite est le chien de garde local des intérêts des États-Unis dont elle représente un élément clé de leur sécurité énergétique ?
Les dynasties locales qui règnent depuis des siècles sur cette région « bourrée » de pétrole utilisent toutes leurs forces pour briser la moindre velléité de changement qui risque d’emporter leurs immenses privilèges. L’Arabie Saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Koweït, Oman et Qatar regroupés au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) tentent d’écraser directement ou indirectement tout soulèvement populaire non seulement dans la région du Golfe mais aussi dans tout le monde arabe ; c’est la contre-révolution coalisée. Le Conseil cherche à attirer d’autres pays. La Jordanie et le Maroc feront peut-être bientôt partie de ce riche ensemble puisque les discussions sur leur adhésion sont en cours.
Le peuple de Bahreïn a été puni pour avoir osé relever la tête et réclamer un État moderne et démocratique. Le châtiment qui lui a été infligé, montre jusqu’à quel degré de cruauté dans la vengeance ces dictatures peuvent s’élever.
Cette folle cruauté dans la répression a nettement affaibli la lutte du peuple de Bahreïn, mais elle ne l’a pas écrasée. Tant que la contestation se poursuit, les forces du Conseil de coopération du golfe, dirigées par l’Arabie Saoudite, resteront à Bahreïn a déclaré le chef des armées du royaume. La population continue en effet, dans des conditions extrêmement difficiles, à s’opposer à la dictature. La résistance a pris d’autres formes. Tous les soirs à 22 heures, la population scande sur les toits des slogans contre l’intervention militaire saoudienne et pour le changement du régime. Les manifestations se déroulent souvent la nuit loin de Manama la capitale totalement quadrillée par les forces de « sécurité ».
Le soulèvement populaire à Bahreïn est le produit de décennies d’injustices, d’oppression et d’humiliations. On peut le réprimer, voire l’écraser, mais il renaîtra, tel un phénix, de ses cendres. Car il est né et a grandi sur le sol du despotisme et de l’arbitraire. Pour l’éradiquer, il faut que les gouvernements extirpent le despotisme et l’arbitraire qui sont les conditions qui leurs permettent de régner.
Mohamed Belaali

Les insurrections révolutionnaires dans la région Maghreb-Machrek. Cinq premières leçons

Les révolutions arabes, au-delà de leurs différentes appellations, nous ont déjà beaucoup apporté. Elles constituent un événement, au sens fort du terme, difficilement prévisible, sauf à posteriori, et qui ouvre de nouveaux avenirs. Proposons de mettre en évidence cinq leçons que nous pouvons déjà en tirer.
La première leçon est que la situation peut-être qualifiée de révolutionnaire. Nous savions déjà que nous étions en situation de crise : crise du néolibéralisme en tant que phase de la mondialisation capitaliste ; crise des fondements du système capitaliste ; crise de la civilisation occidentale et de son hégémonie. Les insurrections des peuples de la région du Maghreb et du Machrek montrent qu’il ne s’agit pas simplement d’une crise. Au sens que donnaient Lénine et Gramcsi à la définition d’une situation révolutionnaire ; « quand ceux d’en bas ne veulent plus être gouvernés et quand ceux d’en haut ne peuvent plus gouverner ».

La deuxième leçon est l’affirmation des revendications majeures : la question sociale ; le refus de la corruption ; les libertés ; l’indépendance . Il s’agit d’une confirmation des contradictions de la situation actuelle : la prédominance des contradictions sociales entre les couches populaires et les oligarchies, l’explosion des inégalités sociales et de la corruption ; les contradictions idéologiques autour de la question primordiale des libertés ; les contradictions géopolitiques liées à l’hégémonie occidentale. Les contradictions écologiques ne sont pas absentes, notamment autour des questions des matières premières, de la terre et de l’eau, mais elles sont moins explicitement présentes que dans d’autres mouvements en Amérique Latine ou en Asie.
Les insurrections mettent en lumière l’évolution des contradictions sociales. Elles révèlent que les oligarchies ont divisé les classes dominantes. Dans la région, elles se sont réduites à des clans affairistes qui se sont appuyées sur les polices, les milices et les services secrets pour s’autonomiser par rapport aux armées qui les avaient mis au pouvoir. Elles soulignent que la corruption, résultat de la concentration de montants fabuleux dans les mains de l’oligarchie, est la résultante structurelle du néolibéralisme et qu’elle gangrène l’économie et la politique mondiale.
La troisième leçon est qu’en se révoltant à sa manière, une nouvelle génération a repris le flambeau révolutionnaire . Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la démographie scolaire qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Les résultats sont certes contradictoires mais réduisent l’isolement et l’enfermement. Les chômeurs diplômés construisent une nouvelle alliance entre les enfants des couches populaires et ceux des couches moyennes.
Cette nouvelle génération construit une nouvelle culture politique. Elle modifie la manière de relier les déterminants des structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, les tentatives d’auto-organisation et d’horizontalité. Elle tente de définir, dans les différentes situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques. Par ses exigences et son inventivité, elle nous rappelle la forte phrase de Frantz Fanon : « chaque génération doit découvrir sa mission, pour la remplir ou pour la trahir ».
La quatrième leçon est que l’enjeu est celui de la démocratisation à l’échelle de la région Maghreb-Machrek. A partir des situations nationales, du détonateur tunisien et de la conflagration égyptienne, l’insurrection s’est déployée avec ses spécificités sur la Région. Il faut essayer de comprendre comment, à un moment donné, un peuple n’a plus peur de se révolter. C’est à l’échelle de la Région que les peuples se sont révoltés. Ils ont dévoilé la nature des dictatures en remettant en question le rôle qui leur était dévolu par l’hégémonie occidentale. Ils ont montré la réalité des quatre fonctions que remplissaient ces dictatures : la garantie de l’accès aux matières premières ; la garantie des accords militaires et notamment des traités avec Israël ; le « containment » de l’islamisme ; le contrôle des flux migratoires. La révolte des peuples se traduit par un dévoilement et une prise de conscience, elle participe de l’abolition des impossibilités. Une nouvelle approche est indispensable et devient possible.
La démocratisation se déploie à l’échelle des régions géoculturelles comme on a pu le voir dans d’autres régions. Les situations spécifiques sont nationales et ne sont pas abolies par l’échelle de la Région. C’est à l’échelle nationale que se définissent les rapports aux Etats et aux institutions et aux instances politiques, que se nouent les alliances et que se dénouent les situations, que se construisent les transitions. Pour autant, l’échelle de la Région est d’un grand intérêt. Comme un peuple se construit par l’histoire de ses luttes, une région se construit aussi à partir de ses transformations et de la convergence de l’action de ses peuples. C’est la construction d’une région Maghreb Machrek qui est en cours.
Il n’est pas inintéressant de se référer à l’exemple de l’Amérique Latine qui était il y a encore trente ans un continent couvert de dictatures. Les révolutions populaires les ont renversés. Des démocraties leur ont succédés. Elles ont été contrôlées par des bourgeoisies qui ont mis en place des régimes de croissance néolibérale, correspondant à la logique dominante de la période. Il en est résulté un peu de démocratisation et beaucoup de luttes sociales. Les Etats-Unis ont fait évoluer leur domination en apprenant à passer du contrôle des dictatures au contrôle des démocraties. Mais, dans ce processus, de nouveaux mouvements sociaux et citoyens se sont développés en Amérique Latine, modifiant la situation dans de nombreux pays et dans la Région. L’évolution n’est pas à envisager sur quelques mois, mais à l’échelle d’une génération. Dans la Région Maghreb Machrek, quels sont les nouveaux mouvements sociaux et citoyens qui vont émerger ?
La cinquième leçon est que la nouvelle période ouvre la possibilité d’une nouvelle phase de la décolonisation . Le néolibéralisme a commencé par une offensive contre la première phase de la décolonisation ; une entreprise de recolonisation construite par le G7, qui était alors un G5, club des anciennes puissances coloniales, arcboutées sur le contrôle des matières premières et la domination du marché mondial. Cette offensive a été construite autour de la gestion de la crise de la dette, des plans d’ajustement structurels, des interventions du FMI, de la Banque Mondiale, de l’OMC, sans compter les interventions militaires. Cette recolonisation s’est appuyée sur les régimes répressifs et oligarchiques des pays décolonisés, nés de la rupture des alliances de libération nationale entre les peuples et les élites. Cette remise au pas des peuples du Sud a précédé l’ajustement au marché mondial des capitaux des travailleurs des pays du Nord autour des politiques de chômage, de précarisation et de remise en cause des protections sociales et des services publics.

La nouvelle phase de la décolonisation correspondrait au passage de l’indépendance des Etats à l’autodétermination des peuples. Comme le précisait dès 1976 la Charte des droits des peuples, chaque peuple a droit à l’autodétermination externe contre toute forme de dépendance extérieure. Il a droit aussi à l’autodétermination interne, c’est-à-dire à un régime démocratique, au sens d’un régime qui garantisse les libertés individuelles et collectives. Cette nouvelle phase de la décolonisation nécessite une nouvelle avancée de la solidarité internationale. Cette solidarité se construit dans la convergence vers un autre monde possible. Elle commence par la convergence des mouvements Il s’agit des mouvements ouvriers, de salariés, paysans, des femmes, pour les droits humains, de jeunes, des peuples indigènes, écologistes, des peuples sans états, des migrants et des diasporas, des habitants, etc. Cette convergence a progressé dans l’espace des Forums sociaux mondiaux autour d’une orientation stratégique : inventer l’égalité des droits pour tous à l’échelle mondiale et affirmer l’impératif démocratique. De nombreux mouvements de la Région Maghreb Machrek participent activement à ces convergences. Ce qu’apportent de nouveau les révolutions de la Région, c’est l’actualité et l’importance de la convergence des peuples en mouvement.
Intervention au Meeting de Solidarité avec les Révolutions dans le monde arabe, le 2 Mai 2011 - Bourse du travail - Paris diffusé par l’Agence im-média sur la page Facebook de l’Inter-collectif de Solidarité avec les luttes des peuples du monde arabe et sur http://egyptesolidarite.org/

Campagne BDS contre Israël : L’appel au boycott est légal


En tant qu’outil d’expression citoyenne pour l’application du Droit international, la campagne BDS est non seulement légale, mais lutte contre l’illégalité de la politique israélienne. C’est une évidence qu’il faut pourtant parfois rappeler. Ce texte de BDS France vous en fournit un argumentaire factuel et juridique très documenté.

Un peu d’histoire
On en arrive presque à l’oublier : La Palestine préexistait à Israël, même si c’était la Palestine colonisée, à une époque qui niait le principe d’autodétermination des peuples.
A l’issue de la Première Guerre Mondiale, la Société des Nations ( SDN) a donné mandat au Royaume Uni d’administrer la Palestine. Un simple mandat, car la Palestine n’appartenait ni à la SDN, ni au Royaume Uni. En 1947, le Royaume-Uni a annoncé qu’il entendait mettre fin à son mandat, et l’Assemblée générale a adopté la résolution 181 (II) recommandant un plan de partage, soit une solution à deux Etats. Cette recommandation n’avait pas de force créatrice, car l’ONU ne pouvait pas « donner » une terre qui ne lui appartenait pas.
Le 14 mai 1948, le Royaume-Uni a mis fin à son mandat et le même jour, l’Agence juive a proclamé la création de l’État d’Israël sur le territoire qui lui avait été réservé par le plan de partage. Des hostilités éclatèrent immédiatement, et Israël, par des succès militaires, a contrôlé une partie du territoire qui était destinée à l’État arabe dans le plan de partage, avec la clé les destructions, les morts, et les réfugiés en grand nombre.
Le 11 décembre 1948, l’ONU a adopté la résolution 194 (III) affirmant le droit au retour des réfugiés. Des conventions d’armistice ont été conclues en 1949 entre Israël et les Etats voisins, avec définition d’une ligne de démarcation, la « Ligne Verte ». Le 11 mai 1949, Israël est devenu membre de l’Organisation des Nations Unies, après s’être engagé au respect des résolutions 181 (II) de 1947 et 194 (III) de 1948. La question de la Palestine est demeurée en suspens, et s’est instaurée une paix précaire.
Le 5 juin 1967, les hostilités éclatèrent entre Israël, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. Lorsque le cessez-le-feu prit effet, Israël occupait tout l’ancien territoire de la Palestine. Dans la foulée, a commencé le phénomène de colonisation, avec l’appropriation des biens et les transferts de populations. L’occupation et l’exploitation économique des territoires occupés
Droit international humanitaire. Le Règlement de la Haye de 1907, qui régit l’occupation, indique en son article 46 que « la propriété privée ne peut pas être confisquée » et en son article 55 que « L’Etat occupant ne se considérera que comme administrateur et usufruitier ». La IV° convention de Genève de 1949 précise en son article 49 que « la puissance occupante ne pourra procéder à la déportation ou au transfert d’une partie de sa propre population civile dans le territoire occupé par elle ».
Cour Pénale Internationale. Le statut de la CPI (1998) qualifie de crimes de guerre « l’appropriation de biens, non justifiées par des nécessités militaires et exécutées sur une grande échelle de façon illicite et arbitraire » (Art. 8, 2, a, iv) et « le transfert par la puissance occupante d’une partie de sa population civile dans le territoire qu’elle occupe » (Art. 8,2, a, viii).
La Cour Internationale de Justice (CIJ). Dans son avis du 9 juillet 2004, la plus haute instance internationale, la CIJ a dit que l’ensemble des territoires de Palestine étaient occupés par Israël, et restaient sous la protection de la IV° Convention de Genève. L’implantation de colonies, notamment par la construction du mur, est un acte illicite qui met en jeu la responsabilité de l’État et la responsabilité pénale des auteurs.
Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE). Le droit européen confirme cette analyse. Dans un arrêt Brita rendu le 25 février 2010, la CJUE a dit que les produits « obtenus dans des localités qui sont placées sous administration israélienne depuis 1967 », c’est-à-dire l’ensemble des territoires occupés, ne peuvent pas être exportés sous certificat d’origine israélien. Israël ignorant cette règle, délivre des certificats de manière indifférenciée, et ces certificats ne sont pas fiables. La campagne BDS défend la légalité
La loi ne peut apporter sa protection à des produits illicites. Or si les effets sont différenciés, la cause est unique : la politique d’Israël, c’est la colonisation, c’est-à-dire imposer l’apartheid par la force armée.
Les produits des colonies
Il s’agit des produits issus des terres qu’Israël s’est appropriées depuis 1967. La CIJ décrit le processus dans l’affaire du Mur. Le droit international ne peut légitimer l’acquisition de territoires par la force armée. Ces produits issus des colonies sont le fruit d’un crime de guerre, et comme tels, ils sont illicites.
Les produits des territoires occupés
Israël n’a aucun droit pour certifier d’origine des produits issus des territoires occupés, de Cisjordanie comme de Gaza, car la seule frontière opposable est celle de 1949 (Arrêt Brita). Ces produits sont palestiniens, et ne peuvent être exportés que sous certificat palestinien, dans le cadre de l’accord passé entre l’Union européenne et l’Autorité Nationale Palestinienne, en 1997.
Les produits en général
Tout part du mépris du droit international par Israël. Son choix politique central est la colonisation, qui passe par trois volets indissociables : la mainmise sur les territoires occupés, y compris Jérusalem-Est, le statut de seconde zone pour les Palestiniens vivant en Israël, et le refus du droit au retour pour les réfugiés. C’est bien un politique globale. L’aspect le plus flagrant est celui des colonies. Mais la racine est plus profonde : c’est une pratique d’apartheid vis-à-vis des Palestiniens.
S’agissant des produits, deux points imposent le boycott global :
D’abord, Israël délivre de manière indifférenciée des certificats d’origine pour l’ensemble des exportations, il n’est pas possible depuis l’Europe de faire la distinction.
Ensuite, tous les mécanismes politiques et économiques israéliens sont asservis au but de l’appropriation des richesses palestiniennes. Il est impossible de se limiter à une réaction qui viserait l’exécution du crime de colonisation, mais laisserait intacte sa conception, au motif qu’elle se tiendrait à l’intérieur des frontières de 1948.
Il est du devoir des Européens d’imposer cette lecture du droit, la seule réaliste, car il s’agit de combattre le crime au plus près de sa source, et pas seulement dans ses effets.
C’est dire aussi que la question de la culpabilité pénale des dirigeants israéliens pour le processus de colonisation ainsi analysé est posée, et devra au plus tôt être portée devant la Cour Pénale Internationale.
Depuis la loi du 9 aout 2010, le Code pénal sanctionne ces faits sous l’angle de la compliocté de crime de colonisation par les personnes morales que sont les entreprises.
L’infraction de discrimination économique est inapplicable
La loi ne peut accorder sa protection à des produits illicites. Ainsi, lorsque les militants découvrent de tels produits, ils doivent déposer plainte auprès de douanes et du procureur pour tromperie. Si par malheur des poursuites étaient engagées à leur encontre, le tribunal devrait avant toute chose se prononcer sur l’origine des produits et la validité des certificats. C’est un préalable, car un tribunal ne peut envisager de protéger le fruit de crimes de guerre.
En toute hypothèse, cette action relève de la liberté d’expression, alors que l’infraction de discrimination économique ne concerne que les acteurs économiques. C’est la portée de l’arrêt Willem de la CEDH du 16 juillet 2009. Dans cette affaire, la question de la licéité des exportations n’avait pas été posée au tribunal, le maire s’étant cantonné au terrain de la liberté d’expression.
Qu’a dit la Cour ? « Au-delà de ses opinions politiques, pour lesquelles il n’a pas été poursuivi ni sanctionné, et qui entrent dans le champ de sa liberté d’expression, le requérant a appelé les services municipaux à un acte positif de discrimination, refus explicite et revendiqué d’entretenir des relations commerciales avec des producteurs ressortissants de la nation israélienne ».
Juridiquement, les choses sont claires
Politiquement, il reste tant à faire
Source : PRESSE-TOI A GAUCHE !

jeudi 18 août 2011

Résistance au Royaume-Uni : Pourquoi laissons-nous à nos enfants le soin de demander des comptes à la police et de redistribuer la richesse ? (The Rebel Griot)

Les émeutes et le pillage n’ont pas été les seules violences perpétrées par les Anglais dimanche soir. Quelques heures avant que Cameron n’apparaisse à la télévision et ne jure de se venger des jeunes Britanniques qui s’étaient soulevés, les pilotes de ses bombardiers revenaient d’une opération qui avait causé la mort de 33 enfants, 32 femmes et 20 hommes libyens à Zlitan un village près de Tripoli. Cameron et les dirigeants de la France et des Etats-Unis essaient désespérément d’enrayer la déroute économique de la même manière que d’habitude, en massacrant un peuple du tiers-monde et en lui volant ses ressources.
C’est le contexte dans lequel il faut replacer ces émeutes. Notre mode de vie occidental est fondé sur la violence et le pillage. Ceux qui ne s’en rendent pas compte n’ont qu’à regarder comment les forces d’occupation occidentales ont transformé l’Afghanistan en un gigantesque champ de pavots à héroïne avec l’une des espérances de vie les plus basses de la planète, comment elles ont fait de l’Irak un enfer pour ses habitants dans le seul but de lui voler son pétrole, comment elles préparent l’invasion de la Syrie qui servira de prélude à la "solution finale" du "problème" palestinien et comment elles volent déjà les revenus du pétrole de la Libye que Kadhafi avait destinés au développement de l’Afrique mais qui à la place iront tout droit dans les caisses des usines d’armement occidentales pour acheter des armes aux rebelles racistes. Et je ne mentionne même pas l’extorsion du remboursement des prêts d’aide octroyés par l’Occident aux pays du tiers-monde dont les intérêts multiplient par 13 les sommes empruntées.
Nos jeunes ont été témoins de tout cela en grandissant. Ils voient très bien que l’Occident s’enrichit par de violents pillages. Ils voient bien aussi que plus de la moitié de leurs soi-disant "représentants" au Parlement ont systématiquement volé des télévisions, des produits électroniques, des vêtements et tout ce qu’ils croient pouvoir voler sans se faire prendre, en se livrant à des fraudes de grande envergure. Ils savent que la police tue des gens en toute impunité et que leurs communautés sont en permanence humiliées et harcelées par la police. Ils savent que les banquiers qui ont détruit les moyens d’existence de millions de personnes continuent à se verser des bonus prélevés sur les deniers publics.
Ils savent aussi qu’aucune de ces personnes ne sera sans doute jamais amené devant la justice pour y répondre d’un délit. La plupart des Membres du Parlement coupables de fraude sont toujours en place ou ont obtenu des postes lucratifs dans des entreprises à qui ils ont rendu des services quand ils étaient parlementaires. La police enquête sur elle-même et ne se trouve aucune faute. L’armée enquête sur elle-même et ne se trouve aucune faute. Tony Blair enquête sur lui-même et ne se trouve aucune faute. Les riches et les puissants démontrent aux jeunes jour après jour que pour réussir il faut voler, frauder et se montrer violent. C’est le monde dans lequel ils sont nés. C’est la moralité dans laquelle ils baignent. C’est l’air qu’ils respirent.
En comparaison de leurs modèles, la vaste majorité des jeunes émeutiers se sont très bien conduits. Les attaques sur les petits commerces, les maisons et les civils ont été des exceptions et non la règle ; les principales activités ont été de piller des supermarchés appartenant à de grands groupes et d’assiéger les commissariats. En faisant cela, les jeunes ont réussi à faire ce que personne d’autre n’a pu faire : mettre la police et les multinationales devant leurs responsabilités. Le message à la police a été très clair : vous ne pouvez pas tuer, battre et humilier en toute impunité. Plusieurs commissariats ont été complètement incendiés et les vacances d’été de toute la police de Londres ont été annulées. Quand des incidents comme le meurtre de Mark Duggan se produisent, ce n’est jamais dû à une "pomme pourrie" ; le parti pris de couvrir les fautes est systématique et provient d’une collusion à tous les niveaux. Quelques officiers de police vont peut-être y réfléchir à deux fois avant de se laisser entraîner dans des affaires douteuses à l’avenir.
Quant aux multinationales, l’efficacité de leur exploitation et de leur esclavagisation du tiers-monde a crée une telle pauvreté sur toute la planète que les gens sont de plus en plus incapables d’acheter ce qu’ils produisent. C’est la principale cause systémique de la crise économique. Ils ne le savent peut-être pas mais les multinationales que nos enfants ont attaquées sont bien la cause principale de leur pauvreté. Qui plus est, ces firmes emploient des techniques publicitaires qui ciblent impitoyablement nos enfants et véhiculent le message cruel selon lequel leur statut social dépend de l’acquisition de marchandises ; ils ne devraient pas faire semblant d’être surpris que nos enfants essaient aussi de les acquérir.
Avec leurs "pillages irresponsables" les jeunes privés de tout se sont en fait livrés à une forme primitive de redistribution de la richesse. Ce qu’ils ont fait d’une manière anarchique et spontanée est exactement ce que nous devrions faire d’une manière systématique et organisée. Nous avons besoin de créer des organismes qui se donneraient vraiment pour mission de mettre en place "un socialisme par la base" -en prenant le contrôle des usines, des chaînes de magasins et de terrains pour répondre aux importants besoins sociaux que le capitalisme est incapable de satisfaire. C’est cela la vraie Grande Société - celle qui fait si peur à Cameron et à sa clique.
Je ne blâme pas Cameron, ni les politiciens, ni les médias. Ce sont nos ennemis. Ils sont fidèles à leur classe sociale. Ils nous exploitent et nous mentent avec beaucoup de talent et d’efficacité. Ils font leur travail parfaitement bien. Je blâme ceux d’entre nous qui s’intéressent aux autres et qui veulent mettre fin aux privilèges de classe, au racisme et à l’impérialisme. Nous devrions nous lever, nous organiser et élire un leader et tant que nous ne le ferons pas, il sera vain et hypocrite de critiquer la jeunesse. Si nous nous déchargeons sur nos enfants de la tâche de rendre la police responsable de ce qu’elle fait et de répartir les richesses, il ne faudra pas s’étonner que, sans personne pour les guider et les conseiller, ils ne fassent pas du bon boulot.
Pour consulter l’original : http://rebelgriot.blogspot.com/2011/08/why-are-we-leaving-it...
Traduction : Dominique Muselet pour LGS
URL de cet article 14388 http://www.legrandsoir.info/pourquoi-laissons-nous-a-nos-enfants-le-soin-de-demander-des-comptes-a-la-police-et-de-redistribuer-la-richesse-the-rebel-griot.html

mercredi 17 août 2011

Syrie : la guerre d’usure du régime

Le régime syrien a répondu aux protestations par la violence, mais cette tactique le conduit-il vers son suicide final ?
 

 
On estime à 2000 le nombre de victimes civiles et à 400 celui des membres des services de sécurité[EPA]
 
Le groupe international de crise a récemment caractérisé la réaction du régime syrien devant cinq mois de soulèvement populaire comme un « suicide au ralenti », résultat d’un mélange de brutalité sans frein, de manipulation sectaire, de propagande grossière et de concessions accordées à contrecœur.
Le régime a opté pour une stratégie de survie : répondre par la violence et menacer la population de chaos et de guerre civile au cas où il viendrait à disparaître. Son objectif était de lancer une guerre d’usure en comptant que le temps épuiserait toute révolte interne. Il a toutefois fait le mauvais choix en combinant une répression brutale avec des concessions graduelles. Il en est résulté une crise de confiance trop profonde pour être surmontée à coups d’appels au dialogue national et de réformes.
On estime à 2000 le nombre de victimes civiles (dont plus de 100 enfants) et à 400 celui des membres des services de sécurité. La situation est maintenant dans l’impasse. Aucun des deux côtés ne semble pouvoir l’emporter sur l’autre. Ces dernières semaines, les manifestations gagnent les grands centres urbains et culturels notamment Damas et Alep.
Les meetings se poursuivent à Hama, Homs, Latakieh, la province d’Idlib, et la riposte militaire reste massive de même que les arrestations opérées de maison en maison. Les forces armées du régime ont brutalement assiégé les villes de Homs, Hama et Deir ez-Zor faisant des centaines de victimes civiles depuis le début du mois de Ramadan. À Deir ez-Zor, le régime s’est heurté à une forte résistance de la part des tribus locales, notamment l’importante tribu Baqqara, qui a rejoint les mouvements de l’opposition.
Le 17 juillet, la conférence de salut national tenue à Istanbul a rassemblé 450 personnalités de l’opposition qui ont lancé un appel à la désobéissance civile dans tout le pays. Les partisans de la survie du régime croyaient assez naïvement qu’ils feraient pendant à la conférence qui s’était réunie à Damas le 27 juin avec d’importantes figures de l’opposition à l’hôtel Semiramis. Le régime a tenu la conférence du prétendu « dialogue national » le 10 juillet qui rassemblait quelques personnalités intellectuelles et publiques triées sur le volet et sommées de contribuer à l’amendement de la constitution et aux réformes politiques. La stratégie consistait à diviser l’opposition et à maintenir le statu quo. L’opposition a toutefois rejeté fermement tout dialogue mené sous la répression.
Il reste peu de cartes à jouer
Dans sa lutte pour la survie, le régime à quelques cartes dans son jeu. Les Syriens se préoccupent maintenant beaucoup de la fragilité de leur pays et des dangers qui le menacent. Se trouvant dans une toile de réseaux stratégiques, l’instabilité et l’insécurité en Syrie pourraient avoir des effets de longue portée. Les événements peuvent conduire n’importe où et le prochain mois sera capital.
Une vision à long terme et responsable est nécessaire à ce stade pour préparer une transition durable et pacifique. Des appels ont été lancés dans les groupes de réflexion néoconservateurs aux USA en faveur de sanctions frappant le pétrole et le gaz afin d’étrangler et d’affaiblir le régime de Assad. De telles sanctions sont peu judicieuses car elles puniraient collectivement une population qui vit déjà dans une situation économique et politique très dure.
Il est parfois fait appel à de tierces parties pour sortir de l’impasse. Dans ce cas, le problème serait de trouver un médiateur impartial n’ayant pas de programme propre et qui serait reconnu et accepté par les deux parties. L’éventuel médiateur devrait également pouvoir faire pression sur le régime pour qu’il cède le pouvoir lors de la phase de transition vers une représentation démocratique.
Le ministre turc des affaires étrangères , Ahmet Davutoglu, célèbre pour son approche du « problème zéro » dans les pays voisins, a été envoyé à Damas apparemment pour lancer un avertissement et éventuellement suggérer une sortie de crise. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan semble toutefois être tombé en disgrâce. D’une part, sa collusion avec les frères musulmans syriens préoccupe de plus en plus les laïques de l’opposition. D’autre part, la « relation spéciale » entretenue pendant sept ans par le gouvernement syrien avec la Turquie, au prix d’importantes concessions en matière de revendications territoriales et des ressources en eau , est maintenant sérieusement affectée par la présence de plus de 10.000 réfugiés en Turquie.
Qui d’autre ?
Quels sont les autres pays qui pourraient jouer un rôle viable de médiateur ? L’Arabie saoudite, les USA, la Russie ? Il y a eu un changement dans la position russe le 4 août, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies a condamné la violence contre les civils en Syrie. L’Arabie saoudite et les autres États du Golfe ont maintenant accru la pression en rappelant leurs ambassadeurs de Damas. Cette initiative a de toute évidence été prise en coordination avec Washington. Leur action ne semble pas totalement dénuée de calcul et bien que certains membres de l’opposition syrienne déclarent maintenant ouvertement qu’ils prendront leurs distances par rapport à l’axe Iran-Hezbollah, ce choix n’est pas unanime.
D’importantes personnalités de l’opposition telles que Burhan Ghalioun, considèrent que l’Égypte et la Turquie et l’Iran seront les partenaires naturels de la Syrie dans la région à l’avenir. Le régime a effectivement perdu toute la légitimité intérieure qu’il tirait de sa politique étrangère, mais la population syrienne n’accepterait pas un réalignement de la politique étrangère qui n’assurerait pas le recouvrement de la pleine souveraineté syrienne sur le plateau du Golan occupé par Israël.
La condamnation internationale et la surveillance continue de la répression sont des plus indiquées pour mobiliser et accroître la pression sur le régime. Mais une intervention militaire étrangère est toujours fermement rejetée par la majorité du peuple syrien. Pour assurer sa légitimité, l’opposition devrait se concentrer sur le front intérieur. Un nouveau régime viable pourrait être établi en combinant une prise en compte du passé aussi bien que de l’avenir. La bataille peut-être remportée de l’intérieur, tout en protégeant le pays contre le chaos et l’insécurité, en procédant de façon inclusive plutôt qu’exclusive. Toutes les composantes religieuses et ethniques de la population, y compris la communauté alaouite, devraient faire partie du processus.
Un État laïc
La Syrie est un des quelques états restants dans la région qui a réussi à construire un État laïque ayant une forte identité nationale transcendant les affiliations ethniques ou religieuses. Jusqu’ici, les manifestants ont remarquablement résisté aux tentatives faites pour donner aux troubles une connotation confessionnelle ; le régime a armé 30.000 villageois dans les province alaouites et a donné l’autorisation de tuer aux Shabbiha, voyous armés importés depuis les régions alaouites. Des minorités telles que les chrétiens, les alaouites et les druzes continuent à participer activement au soulèvement dans les provinces de Deraa, Homs et d’autres parties du pays. Malgré une meilleure coordination et une diffusion renforcée, l’opposition syrienne reste éparpillée et affaiblie par des luttes pour le pouvoir et des différences idéologiques.
Depuis le 1er août, les rangs des protestataires ont grossi après les prières du soir. Tous les assassinats commis pendant Ramadan, mois de jeûne, de prière et d’exercices spirituels pour le musulman, constituent un coût additionnel pour le régime. Les comités de coordination locale ont l’ambition d’entraîner Damas et Alep - où vivent 40 % des 22 millions d’habitants que compte la Syrie- à participer aux manifestations afin d’atteindre une masse critique.
Ils comptent aussi atteindre le deuxième cercle du pouvoir au-delà de la famille régnante. Des rumeurs concernant des défections de plus en plus nombreuses dans l’armée apparaissent maintenant dans les médias. Il semblerait que le ministre de la défense, le général Ali Habib, aurait été récemment remplacé parce qu’il aurait penché en faveur de la révolution. Le régime joue à nouveau la carte sectaire en choisissant un chrétien comme nouveau ministre de la défense.
S’ils reçoivent des garanties pour la phase post-révolutionnaire, les 1200 officiers alaouites, qui ont des centaines d’hommes sous leur commandement, pourraient être incorporés dans la phase de transition menant au pluralisme politique et à la règle du droit ; sans quoi ils risquent de résister jusque à la fin. Des poursuites devraient être engagées contre ceux qui ont commis des crimes. Mais le plus gros de l’armée (qui compte approximativement 200.000 soldats et officiers) devra bien être intégré d’une façon ou d’une autre. Tout ceci, si le contrôle des affaires militaires et sécuritaires est effectivement remis aux civils lors de la transition vers la démocratie.
Il reste beaucoup de chemin à parcourir, mais le chemin de Damas a été pris et il n’est pas question de revenir en arrière.
* Marwa Daoudy est professeure au centre du Moyen-Orient, au St Antony College à l’université d’Oxford.
12 août 2011 - Cet article peut être consulté ici : http://english.aljazeera.net/indept...
Traduction : Anne-Marie Goossens