vendredi 6 mai 2011

DETTE TUNISIENNE : UN COMBAT NECESSAIRE !

Dans sa déclaration du 11 février au Forum social mondial à Dakar, l’Assemblée des mouvements sociaux affirme  : «  Nous continuons à nous mobiliser pour l’annulation inconditionnelle de la dette publique de tous les pays du Sud. Nous dénonçons également, dans les pays du Nord, l’utilisation de la dette publique pour imposer aux peuples des politiques injustes et antisociales  ».
Nous constatons que le montant prêté a été remboursé plusieurs fois et pourtant la dette continue de peser dans les budgets nationaux. En Tunisie comme ailleurs, le mécanisme de la dette siphonne la richesse en direction des créanciers c’est-à-dire des banquiers. C’est 750 Millions d’euros qui doivent être payés par le peuple tunisien en avril et septembre 2011en direction des banquiers qui ont soutenu Ben Ali.
Un audit, pourquoi ?
Le RAID CADTM Tunisie a lancé un appel pour qu’il y ai un audit sur la dette et que chaque détail soit examiné. Pour que la partie de la dette qui n’a profité qu’au régime de Ben Ali et à l’achat d’arme ne soit pas remboursé. C’est le principe juridique de la « dette odieuse ». La Tunisie peut réclamer et mettre en place cet audit, et ainsi faire reconnaître à la communauté internationale l’illégalité d’une partie de sa dette.
En mettant en évidence la complicité de certains financiers avec la dictature, elle pourra ainsi demander légitimement l’annulation de la part odieuse de la dette. «  Si un pouvoir despotique contracte une dette non pas pour les besoins et dans les intérêts de l’État, mais pour fortifier son régime despotique, pour réprimer la population qui le combat, etc., cette dette est odieuse pour la population de l’État entier […]. Cette dette n’est pas obligatoire pour la nation  ; c’est une dette de régime, dette personnelle du pouvoir qui l’a contractée, par conséquent elle tombe avec la chute de ce pouvoir.  »
L’audit dira aussi quelle est la partie de la dette qui a servi au peuple tunisien. Cette part restera à payer par les tunisiens, puisqu’elle a servi à construire le pays.

La TAAC
La TAAC – Tunisian American Chamber of Commerce – la chambre de commerce tunisienne aux USA, a soumis une liste de neuf requêtes aux membres du congrès américain, parmi lesquelles l’annulation de la dette de la Tunisie.
 "Sur la question de la dette, Abdelmajid Bouabdallah affirme que le gouvernement américain est favorable de l’annulation. Ce patron d’un cabinet de conseil précise que la dette souveraine de la Tunisie s’élève à 20 milliards de dollars –produisant des intérêts s’élèvant à 5 milliards de dollars.
Rappelant que la part des USA dans cette dette n’est que de 2,3%, Noomane Fehri, président de la section britannique de l’ATUGE, que la TACC a appelé à l’annulation de la dette tunisienne parce qu’elle y voit un moyen pour les USA d’aider la Tunisie « sans faire payer le contribuable américain ». "

Quels sont les effets de la dette ?
En Europe c’est au nom de la dette que les gouvernements détruisent la protection sociale et les services publics. Dans le monde, cette dette permet au FMI de mener ses Plans d’Ajustement Structurels. Ces P.A.S. contiennent plusieurs mesures, dont la politique d’austérité, et sont imposés à cause de la dette.
Nous savons que la politique d’austérité réduit l’investissement de l’état pour le social et pour la population dans son ensemble. Elle est désastreuse pour les populations les plus pauvres. Or nous avons vu en France que ce sont les dépenses de l’état et l’ampleur des services publics qui permettent de résister à la crise.

Si l’on observe ces plans attentivement, on remarque que les autres mesures phares servent surtout à mettre les pays au service des intérêts étrangers :
  • Privatisation des entreprises d’État  : le but est de vendre ce qui est rentable pour diminuer l’endettement. Donc l’état vend ce qui lui permettrai de gagner de l’argent et verse directement le produit de cette vente aux investisseurs étrangers.
  • Augmentation des droits des investisseurs étrangers vis à vis de la loi : éviter que la loi favorise les investissements nationaux ou qu’elle pose des conditions légales à respecter par les investisseurs étrangers.
  • Diriger l’économie vers l’exportation et l’extraction des ressources : C’est très clair, le pays doit se mettre à extraire ses ressources pour les vendre à l’étranger, et à produire en direction du marché mondial. Surtout pas chercher à se construire lui-même. Pour équilibrer ses ventes le pays achètera sur le marché mondial.
  • Dévaluation de la monnaie : Les ressources extraites et les marchandises produites seront alors vendues moins chères sur le marché. Au profit des entreprises étrangères qui les achètent.
  • Libéraliser le commerce et les actions : éviter que l’état utilise des taxes et des lois pour protéger son marché. Ou que l’état profite de l’augmentation du commerce pour se financer. (et rembourser sa dette ?)
Un pays qui suit ces mesures à la lettre se retrouve esclave des investisseurs étrangers et du marché. Parce qu’elle n’a pas su annuler les dettes de la dictature puis s’est fait entrainer par les mesures du FMI, l’Argentine a plongé dans la faillite.

La note financière
Fitch, début Mars, puis Standard and Poor’s, mi-mars, ont décidé que la révolution tunisienne justifiait de baisser la note financière de la Tunisie. C’est cette note qui détermine le taux d’emprunt d’un pays sur les marchés. Plus elle est mauvaise plus les emprunts sont chers.
Pour les marchés, le régime de Ben Ali apportait plus de garantis qu’une démocratie naissante. Les élections détermineront en parti l’évolution de la note pour SP comme pour Fitch. En revanche de nouveaux sursauts politiques remettraient en cause cette note. C’est à dire que d’autres mouvements demandant plus de démocratie pourraient inciter à al revoir à la baisse. Comme le FMI, les agences de notation ont souvent l’audace de dicter la politique que doivent mener les pays.
Mais c’est surtout la politique économique qui les intéresse, c’est à dire la capacité à se plier aux exigences typiques que nous avons vues ci dessus. Si la Tunisie mène une politique mauvaise pour sa population mais bonne pour les investisseurs, la note augmentera. Dans le cas contraire la note baissera.
Les entreprises de notation préfèreront toujours une bonne dictature à une démocratie plus sociale. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas toujours suivre leurs recommandations. Surtout pour les couches les plus pauvres de la population. Un pays qui suit ces mesures verra sa fracture sociale s’accentuer, les pauvres s’appauvrir et les riches s’enrichir à mesure de leur collaboration avec les investisseurs.

Un atout majeur
Mais surtout la Tunisie possède un atout énorme : sa dette a été contractée par la dictature, elle peut faire reconnaître son illégitimité par la communauté internationale. Pour cela, il faut un audit mené par des économistes.
Si la lumière est faite sur la dette de Ben Ali ainsi que sur la responsabilité des financiers qui ont collaboré avec la dictature, alors il sera facile pour la Tunisie de faire annuler la part odieuse de sa dette.
Sa situation économique sera bien meilleure si la dette est annulée, et sa note montera forcément à terme.  
Surtout, il sera beaucoup plus facile pour la Tunisie de mener des politiques sociales. Le remboursement de la dette représente chaque année 5,6 fois le budget consacré à la santé.

Source : Actions solidaires internationales

28 ans aprés le massacre de Sabra et Chatila : l'histoire de Mounir

De multiples témoignages sur cette horreur ont été donnés depuis 30 ans par les survivants du massacre de Sabra et Chatila perpétré en septembre 1982. D’autres éléments surgissent parfois par pur hasard car la plupart des témoins potentiels ont péri dans le massacre. D’autres témoins oculaires commencent à peine à émerger d’un traumatisme profond ou d’un silence volontaire. Certains témoignages seront partagés ce mois-ci par des survivants du massacre du camp de Chatila. Ils s’assoiront avec les visiteurs étrangers sans cesse plus nombreux qui viennent chaque année pour commémorer l’un des crimes les plus horribles du 20eme siècle.

Chaque témoignage est unique
Zeina, une jolie femme d’une quarantaine d’année, amie de la famille de Mounir, a demandé l’autre jour à un étranger : « 28 ans déjà ? J’ai l’impression que c’était l’année dernière, lorsque mon mari Hussam et nos deux filles, Maya, 8 ans, et Sirham, 9 ans, ont quitté notre maison de deux pièces pour aller chercher de la nourriture parce que l’armée israëlienne avait imposé un blocus au camp de Chatila depuis près de deux jours et peu de gens à l’intérieur du camp en avaient encore. Aujourd’hui encore, je prie et j’attends leur retour. »
Dans le camp de réfugiés palestinien de Chatila et autour de l’abri d’Abu Yassir, les impacts de balles sont encore visibles dans la partie inférieure des 11 « murs de la mort » où une partie du sang séché imprègne le mortier. Un vieux monsieur, Abu Samer, a encore quelques souvenirs des pistolets automatiques américains munis de silencieux et quelques couteaux et haches accrochés à la ceinture de certains tueurs tandis qu’ils tiraient en silence, découpaient, charcutaient tous ceux qu’ils croisaient depuis environ 18h, ce Jeudi 16 septembre 1982. Ces armes avaient été un cadeau du Congrès US à Israël, et elles ont ensuite été remises, avec des drogues et de l’alcool et autres « équipement de maintien de l’ordre », par Ariel Sharon aux assassins de son « armée la plus morale du monde ».

Plus tôt cette année, un des assassins de la milice Numour al-Ahrar (Tigres des Libéraux), la branche armée du parti de droite libanais Parti Libéral National, fondé par l’ancien président libanais Camille Chamoun, a nonchalamment admis que « parfois nous employions ces accessoires pour avancer en silence dans les allées de Chatila pour ne pas provoquer une panique inutile pendant notre travail. » La milice des Tigres, une des cinq unités d’assassins chrétiennes, était appuyée à l’intérieur de camps de Chatila par deux douzaines d’agents du Mossad israélien et dirigée par le propre fils de l’ancien président, Dani Chamoun.
Aucun signe ou plaque commémorative ne rappelle les événements qui se sont déroulés à cet endroit.
Le monde a appris le massacre de Sabra et Chatila le dimanche matin, le 19 septembre 1982. Des photos, dont de nombreuses sont désormais disponibles sur Internet, ont été prises par des témoins tels que Ralph Schoenman, Mya Shone, Ryuichi Hirokawa, Ali Hasan Salman, Ramzi Hardar, Gunther Altenburg, et le personnel de l’hôpital « Gaza et Akka Palestine Red Crescent Society (PRCS) », et conservent les sordides souvenirs profondément enfouis dans les mémoires des survivants.

La commission israélienne Kahan, cinq mois plus tard et dans son rapport du 7 février 1983, a lavé Israël de toute responsabilité en qualifiant à plusieurs reprises le massacre de « guerre ».
Zeina m’a entraîné dans une allée étroite qui part de sa maison jusqu’au mur de 3 x 8 mètres de la maison de sa soeur, tout en aspergeant le chemin avec un aérosol. Elle s’est excusée pour l’aérosol en disant qu’on pouvait encore sentir l’odeur du massacre qui s’était déroulé ici il y a 30 ans.
Pour les lecteurs qui ne connaissent pas l’emplacement du camp de réfugiés de Chatila à Beyrouth, ce « mur de la mort » particulier est situé en face de l’hôpital PRCS Akka, resté en l’état après des années sans financement ou soutien suffisant d’ONG. Pour localiser les 11 « murs de la mort » il faut l’aide des quelques vieux Palestiniens qui vivent encore dans le quartier. Ils font partie de ceux qui vivent encore sur la scène des massacres et qui se souviennent encore des détails. Certains fournissent des portraits détaillés de certaines victimes du massacre, comme s’ils espéraient leur redonner un semblant de vie, en décrivant souvent un trait de caractère ou le nom de leur village natal en Palestine.

« Un garçon gentil qui adorait ses frères aînés Mutid et Bilal ».
Zeina se souvient que Mounir Mohammad avait 12 ans le 16 septembre 1982, et qu’il était un élève à l’école du camp de Chatila, appelée Jalil (Galilée). Pratiquement toutes les 75 écoles de l’UNRWA (Nations Unies) qui existent encore au Liban, comme d’autres institutions palestiniennes, portent le nom d’un village ou d’une ville de la Palestine occupée. Souvent elles portent le nom d’un village qui n’existe même plus, car ce dernier fait partie des 531 villages rasés par les colonisateurs sionistes pendant et après la Naqba (« Catastrophe ») de 1947-48.
Zeina se souvient qu’il était tard ce jeudi après midi du 16 septembre, et que le bombardement israélien s’était intensifié. L’objectif était de pousser les habitants du camp dans les abris que les services de renseignent israéliens - qui s’étaient présentés la veille dans trois véhicules blancs en se faisant passer pour des « membres d’ONG » - avaient identifiés et localisés sur leurs cartes. Certains résidents, croyant avoir affaire à des humanitaires venus leur porter secours avaient même révélé leur cachettes secrètes. D’autres, qui avaient connu les abris surpeuplés pendant la précédente campagne israélienne de bombardements aveugles du camp qui a duré 75 jours - opération baptisée « Paix en Galilée » - ont suggéré aux « humanitaires » que les abris avaient besoin d’une meilleure ventilation et que peut-être que les visiteurs pouvaient les aider.

Selon Zeina, les agents israéliens ont rapidement dessiné l’emplacement des abris et les ont marqué d’un cercle rouge puis sont retournés à leur QG qui était situé à moins de 70 mètres sur une élévation de terrain au sud-est du camp de Chatila, encore connue sous le nom de « Turf Club Yards ». Aujourd’hui encore, cette zone sablonneuse contient trois fosses où, selon la regrettée journaliste américaine Janet Stevens, sont enterrés quelques centaines de cadavres qui n’ont jamais été retrouvés parmi les plus de 3000 victimes du massacre. Janet a émis l’hypothèse qu’un deuxième massacre de Sabra et Chatila a eu lieu le dimanche matin 19 septembre, un massacre qui a suivit le premier et qui fut dirigé depuis le QG Israélo-phalangiste connu sous le nom du stade Cite Sportiff situé de l’ouest du camp de Chatila,. Tandis que les soldats israéliens prenaient en charge les Palestiniens survivants que les phalangistes leur remettaient, des camions entraient dans la stade chargés de centaines d’habitants du camp qu’on emmenait vers un « centre de rétention ».
Des proches qui sont restés à l’extérieur ont entendu des salves de coups de feu et des hurlements à l’intérieur du stade. Quelques heures plus tard, les mêmes camions ont été aperçus qui s’éloignaient vers une destination inconnue et dont la cargaison était dissimulée par des bâches.
Une habitante du camp, Mme Sana Mahmoud Sersawi, fait partie des 23 personnes qui ont porté plainte en Belgique contre Ariel Sharon (plainte actuellement en sommeil mais pas enterrée), explique :
« Les Israéliens qui étaient postés devant l’ambassade du Koweit et la station service Rihab benzene à l’entrée du camp de Chatila nous ont ordonné par hauts-parleurs de sortir. C’est comme ça que nous nous sommes retrouvés entre leurs mains. Ils nous ont emmené au Cite Sportiff, et les hommes marchaient derrière nous. Puis ils ont enlevé leurs chemises et ont commencé à leur bander les yeux. Les israéliens ont interrogé les plus jeunes et ensuite les phalangistes ont livré encore 200 personnes aux Israéliens. C’est là que mon mari et le mari de ma soeur ont disparu. »
Le journaliste Robert Fisk et d’autres qui ont enquêté sur ces événements, se rejoignent pour dire que les massacres se sont poursuivis pendant encore 24 heures après le samedi matin, 8 heures, heure à laquelle la Commission Kahan, qui a refusé de faire témoigner des Palestiniens, a déclaré que les Israéliens avaient mis fin aux massacres.
Des témoins oculaires ont aussi déclaré que les « humanitaires » décrits par Zeina ont transmis les descriptions et emplacements des abris aux espions de l’armée libanaise Elie Hobeika et Fadi Frem ainsi qu’à leur allié, le major Saad Haddad de l’armée du Sud Liban, alliée d’Israël. Le jeudi soir, Hobeika, commandant de facto depuis l’assassinat la semaine précédente du dirigeant phalangiste et président élu Bashir Gemayel, a dirigé lui-même un des escadrons de la mort qui opérait à l’intérieur de la zone Horst Tabet prés de l’abri d’Abu Yassir.
C’est dans 8 de ces abris localisés et marqués par les Israéliens (sur les 11 que comportait le camp) que les premières victimes ont été promptement et méthodiquement massacrées. Parce que peu de crimes sont parfaits, y compris les massacres, les tueurs n’ont pas réussi à trouver 3 abris. Un de ces abris n’était qu’à 25 mètres de celui d’Abu Yassir. A part ceux qui étaient réfugiés dans ces 3 abris, il n’y a pratiquement eu aucun survivant à Chatila.
Le journaliste américain David Lamb a écrit sur la première nuit de boucherie et les « murs de la mort » :
« Des familles entières ont été exécutées. Des groupes composés de 10-20 personnes étaient alignés contre des murs et abattus. Des mères sont mortes en serrant leurs bébés dans les bras. Tous les hommes avaient apparemment été abattus dans le dos. Cinq adolescents en age de combattre furent traînés dans les rues derrière un camion avant d’être abattus. »
Vers 8 heures du soir, le 18 septembre, Mounir Mohammad est entré dans l’abri bondé d’Abu Yassir, en compagnie de sa mère Aida et ses frères et soeurs, Iman, Fayda, Mufid et Mu’in. Il était courant de céder les rares places dans les abris en priorité aux femmes et aux enfants, tandis que les hommes tentaient leur chance à l’extérieur alors que le massacre se déroulait. Mais quelques hommes sont entrés dans les abris pour tenter de calmer les jeunes enfants.
« Si l’un d’entre vous est blessé, nous vous emmènerons à l’hôpital ».
Mounir se rappelle de cette nuit : « Les tueurs sont arrivés à la porte de l’abri et ont hurlé pour faire sortir tout le monde. Les hommes qu’ils trouvaient étaient alignés contre le mur à l’extérieur. Ils étaient immédiatement abattus à la mitraillette. » Tandis que Mounir regardait, les tueurs sont partis tuer d’autres groupes puis sont soudainement revenus et ont ouvert le feu sur tout le monde, et tout le monde est tombé. Mounir est resté couché sans bouger, ne sachant pas si sa mère et ses soeurs étaient encore en vie. Puis il a entendu les tueurs hurler : « Si l’un d’entre vous est blessé, nous vous emmènerons à l’hôpital. Ne vous en faites pas. Levez-vous et vous verrez. » Quelques-uns ont tenté de se lever ou ont poussé un gémissement et ils ont été immédiatement abattus d’une balle dans la tête.
Mounir se souvient : « Même si le camp était éclairé par les torches israéliennes, les tueurs avaient des lampes puissantes pour fouiller dans les coins sombres. Les tueurs cherchaient dans les coins sombres. ». Soudain, le corps de sa mère a bougé dans la pile de corps qui l’entourait. Mounir lui a murmuré « ne te lève pas, mère, ils mentent » Et Mounir est resté immobile toute la nuit, osant à peine respirer, faisant semblant d’être mort.
Mounir ne pouvait oublier les paroles des tueurs. Des années plus tard, il les répéterait à un interviewer tandis qu’ils passaient devant la cimetière de Chatila appelé la Place des Martyrs. « Après qu’ils aient tiré sur nous, nous étions tous par terre, et eux ils allaient et venaient et ils disaient « si quelqu’un est encore en vie, nous aurons pitié et nous l’emmènerons à l’hôpital. Allez, vous pouvez nous faire confiance. » Si quelqu’un gémissait ou disait qu’il avait besoin d’une ambulance, il était abattu sur place. Ce qui m’a perturbé n’était pas uniquement toute cette mort autour de moi. Je... ne savais pas si ma mère et mes soeurs et mon frère étaient morts. Je savais que la plupart de ceux autour de moi étaient morts. Et c’est vrai, j’avais peur de mourir. Mais ce qui m’a le plus perturbé, c’est qu’ils riaient très fort, se soûlaient et se sont amusés toute la nuit. Ils ont jeté des couvertures sur nous et nous ont laissé là jusqu’au matin. Toute la nuit (jeudi 16 septembre), je pouvais entendre les voix des filles en train de pleurer et de hurler. « Je vous en supplie, laissez-moi... ». Je ne sais pas combien de filles ils ont violées. Les voix des filles, leur peur et leur douleur, je ne pourrais jamais les oublier. »
Dans le film « Massaker » de 2005 de l’allemande Monika Borgmann, une demi-douzaine d’assassins de la milice confessent avec la même désinvolture. Un d’eux opine : « Pendu ou fusillé, vous ne faites que mourir. Mais comme ça, on en prend deux fois plus. » Il explique alors comment il a attrapé un vieux Palestinien et l’a collé contre un mur, puis il l’a charcuté au couteau, en l’ouvrant en croix. « Ainsi, vous mourrez deux fois, la première par la peur, » a-t-il dit avec désinvolture tout en décrivant la chair blanche et les os comme s’il attendait d’être servi dans une charcuterie.

Les tueurs ont aussi expliqué comment ils se sont lancés dans une course contre la montre pour se débarrasser d’un maximum de cadavres avant l’arrivée des médias. Un d’entre eux a témoigné comment l’armée israélienne leur avait fourni de grands sacs poubelles pour les cadavres. Un autre a avoué qu’ils ont forcé des gens à monter dans des camions militaires qui les ont emportés à Cite Sportiff où ils ont été tués. Puis ils ont utilisé des produits chimiques pour faire disparaître de nombreux cadavres. Plusieurs ont révélé que des officiers israéliens s’étaient consultés avec les dirigeants des milices à Beyrouth, la veille du massacre.

Une haine qui perdure
Encore aujourd’hui, le Hurras al-Arz (Gardiens des Cèdres) se vante de son rôle dans le carnage. Moins de deux semaines avant le massacre, le parti a lancé un appel pour la confiscation de tous les biens au Liban appartenant à des Palestiniens, l’interdiction pour eux de posséder une maison et la destruction de tous les camps de réfugiés.
La déclaration du parti du 1er septembre 1982, déclare : « Il faut prendre des mesures pour réduire le nombre de réfugiés palestiniens au Liban, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun Palestinien sur notre sol. »
En 1982, certains partis politiques parlaient des Palestiniens comme de « microbes qui doivent être exterminés » et on pouvait lire sur les murs des graffitis tels que « le devoir de tout Libanais est de tuer un Palestinien » - la même haine qui est couramment exprimée aujourd’hui dans la Palestine occupée par les colons, les rabbins et les politiciens extrémistes.
L’appel des « Gardiens » pour une interdiction aux Palestiniens de posséder des biens a été concrétisé en 2001 par une loi rédigée par l’actuel ministre du Travail libanais qui a promis le 1er septembre 2010 que « le Parlement ne permettra jamais aux réfugiés palestiniens de posséder des biens. »
L’état d’esprit qui a permis le massacre de Sabra et Chatila en 1982 est pratiquement le même en 2010, tandis que le Liban refuse de céder aux appels de la communauté internationale d’accorder aux survivants des massacres leurs droits civiques élémentaires. Certains, qui ont examiné les sites internet en Arabe et observé les rassemblements des partis politiques impliqués dans les massacres de 1982, affirment qu’aujourd’hui le langage de haine est pire encore et qu’il est employé pour forcer le Parlement à nier les droits civiques aux Palestiniens.
Dans le mois qui a suivi le massacre de 1982, le Dr. Paul Morris, un britannique, a soigné Mounir à l’hôpital Gaza, à environ un kilomètre au nord de l’abri d’Abu Yassir, et il a gardé le jeune homme en observation. Le Dr Morris a confié au chercheur Bayan Nuwayhed al Hout ( dans le livre « Sabra and Shatila : September 1982 », Pluto Press, Londres, 2004) que Mounir « souriait de temps en temps, mais ne réagissait pas spontanément comme les autres enfants de son age, sauf à de rares occasions. » Puis le docteur a frappé du poing sur la table, et a dit « il faut sauver ce garçon. Il doit quitter le camp, ne serait-ce que le temps de récupérer. »

Lorsque al Hout a demandé à Mounir s’il envisageait un jour de prendre les armes pour se venger, le pré-adolescent a répondu « Non. Non. Jamais je ne me vengerais en tuant des enfants. Comme eux ils nous ont tué. Qu’est-ce que les enfants ont fait de mal ? »
Le frère de Mounir, Mufid, 15 ans, était parmi les premiers à entrer dans l’abri d’Abu Yassir, mais il est parti et a réapparu à l’hôpital Akka avec une blessure par balle. Après avoir reçu un pansement, il est reparti pour chercher un refuge et sa famille. On ne l’a plus jamais revu. Pendant longtemps, Mounir n’arrivait même pas à prononcer son nom.
Selon les habitants du camp, le frère aîné de Mounir, Nabil, 19 ans, était en age de combattre et par conséquent aurait été abattu sur le champ. Conscient de cela, le cousin de Nabil et la femme du cousin se sont enfuis avec lui alors que le bombardement israélien redoublait d’intensité et que les habitants signalaient des tueries. Les trois ont réussi à éviter les balles des tireurs embusqués et ont trouvé refuge dans une maison de soins où travaillait sa mère. Comme Mounir, Nabil apprendrait plus tard que toute sa famille avait péri.

Post-scriptum
A présent, Mounir et Nabil vivent aux Etats-Unis et mènent des vies relativement « normales », si on considère l’horreur qu’ils ont vécu à Sabra et Chatila. Mounir et Nabil font honneur à Chatila, à la Palestine et à leur pays d’adoption. Ils vivent près de Washington DC. Mounir est marié et travaille. Nabil se consacre à militer pour la paix et la justice au Moyen Orient au sein d’une ONG. Les deux retournent régulièrement à Chatila.
D’autres vivent aussi des vies apparemment « normales ». Ce sont les six tueurs des milices « chrétiennes » qu’on voit dans le film « Massaker » de Borgmann. « Ils mènent tous une vie normale. Un d’entre eux est chauffeur de taxi » explique Borgmann.
Il est bien connu que les massacres de Sabra et Chatila constituent sans aucun doute des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, et un génocide. Chaque assassinat constitue une violation du droit international tel que défini par la Quatrième Convention de Genève, par la Loi Coutumière Internationale et le Jus Cogens (Le jus cogens regroupe les normes impératives de droit international général. Cf Wikipedia – NdT) Pour des crimes similaires, on a vu les inculpations d’officiels Rwandais, de l’ancien président du Chili Augusto Pinochet, l’ancien président du Tchad Hissein Habre, l’ancien président Serbe Milosevic, Taylor du Liberia et Bachir du Soudan.

Personne n’a été puni ni même fait l’objet d’une enquête pour les massacres de Sabra et Chatila. Le 28 mars 1991, le parlement libanais a rétroactivement exempté les tueurs de toute responsabilité pénale. Cependant, cette mesure n’a aucune valeur devant le droit international et la communauté internationale a l’obligation légale de punir les coupables. Les victimes et leurs familles ainsi que pratiquement toutes les organisations de défense des droits de l’homme s’opposent avec fermeté à une amnistie générale pour les tueurs. Ils affirment que 1991 viole la constitution du Liban, ainsi que le droit international et promeut l’impunité pour les auteurs de crimes abjects.
C’est précisément pour rendre justice aux victimes de tels crimes que la Cour Pénale Internationale a été constituée. La CPI doit s’atteler à la tâche sans plus tarder et toutes les personnes de bonne volonté doivent encourager le Liban d’accorder aux survivants du massacre et Sabra et Chatila leur droits civiques élémentaires.

Franklin Lamb
investig'Action michelcollon.info

jeudi 5 mai 2011

LES REVOLUTIONS ARABES ET LA CAUSE PALESTINIENNE !

Les révolutions arabes se poursuivent au Maghreb comme au Machrek, le vent de la révolte souffle, on assiste à une vague de contestation radicale dans plusieurs de ces pays contre l’injustice, pour la démocratie, pour un changement de pouvoir et de régime, et pour la justice sociale.
Les jeunes, le mouvement national, et les différents courants sociaux et politiques participent à des manifestations quotidiennes qui réclament le changement d’un système corrompu, autoritaire et répressif, un système qui, au pouvoir pendant de très, de trop, nombreuses années, n’a jamais réalisé leurs aspirations les plus élémentaires à vivre dans la dignité (économique et politique) et dans le respect de leurs droits de citoyens à la liberté d’expression, la liberté d’organisation, et à une justice équitable.
Nous souhaitons que les peuples arabes aillent jusqu’au bout de leurs révolutions pour se débarrasser, une fois pour toutes, de ces bourreaux, internes et externes, afin de se réapproprier leur dignité et les richesses qui leur ont été confisquées !
Nous Palestiniens, sommes, pour notre part, très attentifs à l’évolution de ces derniers mois dans un monde arabe en pleine révolution, dont les régimes, restés longtemps aux commandes des pays, sont en train de s’effondrer.
Au cours de l’histoire de ces 20, voire 30 dernières années, entre ces régimes arabes et les représentants du peuple palestinien, ses institutions, tels l’Organisation de la Libération de la Palestine (OLP), l’Autorité palestinienne et les différents partis politiques, les relations ont été souvent tendues, du fait de l’alliance des ces régimes avec la politique américaine, politique de soutien permanent à celle de l’occupation israélienne.
Et c’est le peuple palestinien, à l’intérieur comme à l’extérieur, qui en a fait les frais et en a souffert, et en souffre encore ; citons comme exemple l’expulsion des Palestiniens du Koweït après la première guerre du Golfe lorsque l’OLP a pris position aux côtés de l’Irak ; le blocus cruel et inhumain imposé à la population de Gaza en est un autre ; et l’on pourrait en énumérer encore bien d’autres.... !
La réaction des grandes puissances internationales, qui semblent toutes avoir été prises de court devant ces révoltes arabes, est surtout marquée par une grande hypocrisie, et l’application constante de la politique du « deux poids, deux mesures » : d’une part, réaction rapide contre les dirigeants arabes contestés, leurs plus fidèles alliés de la veille, au non du non-respect, dans leur pays, de la démocratie et des droits de l’homme ; et de l’autre, la perpétuation de leur silence complice devant les crimes israéliens quotidiens contre les Palestiniens. 
Nous, Palestiniens, qui suivons avec beaucoup d’attention les événements de ces derniers mois dans le monde arabe, attendons l’instauration d’un nouveau pouvoir dans ces pays afin d’observer quelle sera leur position vis-à-vis de la cause palestinienne.
Dans cette expectative, l’opinion palestinienne se divise actuellement deux points de vue :
- Le premier, optimiste, pense que ces événements sont positifs et rassurants pour la cause palestinienne et notre peuple ; le changement va toucher tout un système, complice des Américains et des Israéliens ; les forces nationalistes et démocratiques qui vont prendre le pouvoir dans ces pays vont soutenir les Palestiniens dans leur lutte légitime contre l’occupant et ainsi, la Palestine trouvera de la part de peuples frères, longtemps contraints d’ignorer son attente, un soutien officiel et populaire.
- Le second est pessimiste et exprime l’inquiétude des Palestiniens qui craignent que le nouveau pouvoir de ces pays soit long à organiser des élections, à instaurer un nouveau régime ; ceci ne pourra se faire du jour au lendemain et nécessitera beaucoup de temps et d’efforts, ce nouveau pouvoir aura beaucoup de défis à relever et de priorités à assurer qui relégueront la cause palestinienne au second rang de leurs préoccupations.
Ces deux positions montrent, une fois de plus, combien les événements du monde arabe peuvent influencer l’évolution de la situation en Palestine. Les Palestiniens, instigateurs de deux Intifada héroïques qui ont servi en partie de modèle ou de source d’inspiration aux révoltes des populations arabes, sont actuellement dans une situation d’encerclement et d’avancée du projet de colonisation israélienne dramatique. Les divisions interpalestiniennes et les graves questions de leadership renforcent leur impuissance et l’absence de perspectives du moment, apparentes, face à une situation d’oppression de plus en plus forte. 
Les frères arabes qui se réveillent dans leur combat pour la démocratie et la justice peuvent être à leur tour une source d’inspiration pour nous et représenter un espoir pour l’avenir et le renforcement d’une solidarité concrète.

Certes, il y a encore beaucoup d’incertitude quant à l’avenir de ce printemps des peuples arabes pour l’émancipation, la dignité et la justice - combat pour lequel tant de jeunes martyrs ont déjà donné leur vie ! -, mais nous avons confiance que ces peuples ne se laisseront pas confisquer leur révolution et continueront leur combat. 
Nous-mêmes, Palestiniens, ne resterons pas silencieux très longtemps. Nous allons bouger, nous devons bouger contre les forces d’oppression de l’occupation, pour l’unité de notre peuple, la défense de notre terre et de nos droits, la liberté et la justice.
En attendant le changement, la solution, nous, Palestiniens, sommes toujours debout, et allons continuer de nous attacher à ce principe : « Résister à l’occupation, c’est être libre ! ».
ZIAD MEDOUKH
MICHELCOLLON.INFO

CINQ REMARQUES SUR L'INTERVENTION MILITAIRE EN LYBIE .

1. Humanitaire, mon œil ! 2. Qui a le droit de « changer un régime » ? 3. Les buts cachés. 4. La « communauté internationale » existe-t-elle ? 5. Apprendre des précédents médiamensonges.



1. Humanitaire, mon œil !
Vous croyez aux raisons humanitaires ? Obama, Cameron et Sarko sauveurs des Libyens alors qu’ils envoient des troupes saoudiennes massacrer les démocrates du Bahrein ? L’Occident soucieux de démocratie alors qu’il protège la répression du dictateur au Yemen ?
Vous croyez que Bernard-Henri Lévy se soucie vraiment de « sauver des Arabes », lui qui applaudissait aux bombardements sur les civils de Gaza ? « Le plus remarquable dans l’affaire, le vrai sujet d’étonnement, ce n’est pas la « brutalité » d’Israël. C’est, à la lettre, sa longue retenue » avait-il affirmé.

2. Qui a le droit de « changer de régime » ?
Le peuple libyen mérite certainement un meilleur leader qu’un dictateur qui a rempli les comptes suisses de toute sa famille. Kadhafi a aussi soutenu quelques dictateurs africains détestés.
D’un autre côté, il a fermement soutenu les Palestiniens et nationalisé le pétrole pour assurer des services sociaux à sa population. Le contraire de Moubarak et Ben Ali. Et c’est pour ça que l’Empire voudrait le remplacer par une parfaite marionnette.
Si demain, les Libyens étaient dirigés par un Chavez ou un Evo Morales, pour une véritable démocratie avec une justice sociale, qui n’applaudirait pas ? Mais si c’est pour le remplacer par des agents US comme Karzaï ou Al-Maliki et plonger ce pays dans le chaos pour des décennies comme l’Irak et l’Afghanistan... Comment appeler ça un progrès ?
Chaque peuple a le droit de se débarrasser de dirigeants qui ne lui conviennent pas, mais ce droit n’appartient pas aux grandes puissances impériales : USA, France et Grande-Bretagne. Celles-ci ne poursuivent que leurs intérêts propres. En fait, les intérêts de leurs multinationales.

3. Les buts cachés.
S’il n’y avait pas de pétrole en Libye, jamais l’Occident ne serait intervenu. Il faut quand même rappeler que la plupart des dictateurs africains ont été mis en place et sont protégés par les Etats-Unis ou la France, ou les deux ensemble.
Le véritable but de cette guerre, comme en Irak, c’est de conserver le contrôle du pétrole. A la fois source de profits énormes et instrument de chantage pour contrôler toutes les économies. En fait, les USA n’utilisent pas eux-mêmes le pétrole du Moyen-Orient, mais veulent contrôler l’or noir dans le monde entier. Comme instrument d’hégémonie.
Pour garder ce contrôle, il leur faut absolument sauver Israël. Et pour ça, lui assurer un cordon protecteur de régimes arabes corrompus mais présentant trois qualités :

  • Dociles envers Washington
  • Conciliants avec Tel-Aviv
  • Refusant d’appliquer la volonté de leurs peuples de faire respecter les droits des Palestiniens.
4. La « ommunauté internationale » existe-t-elle ?
Manipulé par l’argent et les chantages des USA, l’ONU n’est pas démocratique et ne représente pas les peuples. Les grandes puissances (néo)coloniales - USA, France et Grande-Bretagne - prétendent parler au nom de la « communauté internationale ».
Mais leur agression n’est soutenue ni par l’Allemagne, ni par la Russie, ni par la Chine. De plus, le Conseil de l’Europe avait exigé que l’Union africaine donne son acord, pour une intervention en Libye ; or, celle-ci a rejeté l’intervention.
Et toute l’Amérique latine a soutenu l’idée d’une médiation lancée par Hugo Chavez. Pourquoi les Occidentaux ont-ils refusé ? Parce que ce qui les intéressait n’était pas de sauver des gens, mais de s’emparer du pétrole.
En fait, les agresseurs sont une minorité. Comme par hasard, il s’agit des puissances les plus riches et les plus coloniales, et le terme « communauté internationale » est juste un terme de marketing. Car la politique des multinationales (vol des matières premières, surexploitation de la main d’œuvre, destruction de l’agriculture locale et des ressources naturelles, maintien de dictatures, provocation de guerres civiles) maintient dans la pauvreté une grande partie de l’humanité. Les intérêts sont donc entièrement opposés. Parler de « communauté internationale » est donc une imposture politique. Quand les médias reprennent cette expression, ils se rendent complices.
Si un peuple est uni et déterminé contre un dictateur, il trouvera la force de le renverser. Mais s’il s’agit d’une guerre civile (et personne ne nie que Kadhafi a également des soutiens importants), la solution de ce conflit n’est pas dans l’agression par les grandes puissances. Partout où elles sont intervenues (Irak, Afghanistan, Yougoslavie), la situation s’est aggravée. Elles ne poursuivent que leurs intérêts indignes, et s’ils l’emportent, le peuple libyen sera appauvri et plus exploité.
Dans le tiers monde, on comprend tout ceci beaucoup plus facilement. Mais dans les pays riches, non. Pourquoi ?

5. Chaque guerre est précédée d’un grand médiamensonge.
Même dans la gauche européenne, on constate une certaine confusion : intervenir ou pas ? L’argument – massue « Kadhafi bombarde les civils » a pourtant été démenti par des sources occidentales et des sources de l’opposition libyenne. Mais répété des centaines de fois, il finit par s’imposer.
Etes-vous certains de savoir ce qui se passe vraiment en Libye ? Quand l’Empire décide une guerre, l’info qui provient de ses médias est-elle neutre ? N’est-il pas utile de se rappeler que chaque grande guerre a été précédée d’un grand médiamensonge pour faire basculer l’opinion ? Quand les USA ont attaqué le Vietnam, ils ont prétendu que celui-ci avait attaqué deux navires US. Faux, ont-ils reconnu des années plus tard. Quand ils ont attaqué l’Irak, ils ont invoqué le vol des couveuses, la présence d’Al-Qaida, les armes de destruction massive. Tout faux. Quand ils ont bombardé la Yougoslavie, ils ont parlé d’un génocide. Faux également. Quand ils ont envahi l’Afghanistan, ce fut en prétendant qu’il était responsable des attentats du 11 septembre. Bidon aussi.



MICHEL COLLON
Source : michelcollon.info

mercredi 4 mai 2011

Wikileaks et la Guerre Mondiale de l'information

Faut-il se méfier de Wikileaks ? Comment les grands médias manipulent-ils les documents publiés ? Quelle attitude les médias alternatifs doivent-ils adopter face à ces documents ? A qui profitent-ils réellement ? Assistons-nous à une « prise de conscience politique globale » ? Autant de questions essentielles abordées dans ce (très) long article que nous vous invitons à lire.


Introduction
La publication récente des 250.000 documents de Wikileaks a soulevé un intérêt sans précédent, provoquant tout un éventail de réactions - des plus positives au plus négatives. Mais une chose et sûre : Wikileaks est en train de changer la donne.

Il y a ceux qui prennent les contenus des documents publiés par Wikileaks pour argent comptant, principalement à cause de leur présentation erronée donnée par les grands médias commerciaux.

Il y a ceux qui considèrent que ces documents sont authentiques et qu’il suffit de savoir les interpréter et de les analyser.

Puis il y a ceux, dont beaucoup font partie des médias alternatifs, qui émettent des doutes.

Il y a ceux qui considèrent ces fuites tout simplement comme une opération de manipulation qui vise certains pays précis, dans l’intérêt de la politique étrangère des Etats-Unis.

Et enfin, il y a ceux qui déplorent les fuites et les qualifient de « trahison » ou d’atteinte à la « sécurité ». De toutes ces opinions, c’est sans doute cette dernière qui est la plus ridicule.

Cet essai examinera la nature des publications Wikileaks et comment il faut les aborder et les comprendre. Si Wikileaks est en train de changer la donne, il faut espérer que les gens feront en sorte que le changement soit positif.
 Propagande médiatique contre l’Iran : prendre les câbles pour argent comptant.
Ce point de vue est probablement le plus répandu puisqu’il est largement diffusé par les grands médias commerciaux qui présentent ces câbles diplomatiques comme une « confirmation » de la validité de leur traitement des enjeux internationaux, plus particulièrement en ce qui concerne le programme nucléaire iranien. Comme d’habitude, c’est le New York Times qui mène l’assaut contre la vérité et se livre sans relâche à une propagande au service de l’impérialisme US, avec des gros titres tels que « L’Iran préoccupe le monde entier » et qui explique qu’Israël et les dirigeants arabes sont d’accord sur la menace nucléaire que représente l’Iran. L’article est accompagné d’un commentaire qui dit « les câbles révèlent en filigrane l’opinion partagée par de nombreux dirigeants qu’à moins d’une chute du régime à Téhéran, l’Iran possédera tôt ou tard l’arme nucléaire. » (1) Fox News a diffusé un article affirmant que « Les documents montrent un consensus au Moyen-orient sur la menace iranienne », avec le commentaire « la fuite explosive de Wikileaks a montré un consensus profond au Moyen-orient que l’Iran est le principal fauteur de troubles dans la région. » (2)

Ceci, bien entendu, n’est que de la propagande. Il faut néanmoins analyser cette propagande pour pouvoir déterminer avec précision quelle est la part de propagande contenue dans ces articles. S’il faut garder un esprit critique envers les sources et les campagnes de désinformation (qui sont monnaie courante comme le savent tous ceux qui suivent les médias de près), il faut aussi prendre en compte le point de vue personnel de la source et réussir à distinguer la part de la vérité de l’opinion exprimée. Je crois vraiment que ces documents sont authentiques. Je ne souscris donc pas à l’idée qu’ils font partie d’une opération de guerre psychologique ou d’une campagne de propagande, du moins pour ce qui concerne leur publication proprement dite. Il ne faut pas perdre de vue que les sources de ces documents sont les circuits diplomatiques US et que les déclarations qu’ils contiennent sont donc le reflet des points de vue et des opinions exprimés par le corps diplomatique US. Les documents sont donc une représentation fidèle de leurs déclarations et opinions mais ne constituent pas pour autant une représentation fidèle de la réalité.

C’est là que les médias entrent en jeu pour organiser la propagande autour de ces fuites. Les deux exemples mentionnés ci-dessus affirment que les fuites montrent qu’il existe un « consensus » sur l’Iran et donc que les craintes exprimées par les Etats-Unis, et par d’Israël bien sûr, ces dernières années se trouvent ainsi « confirmées ». C’est ridicule. Les médias on pris pour argent comptant les dires des diplomates US et des dirigeants du Moyen-orient et que s’ils répètent tous que l’Iran représente une « menace » ou cherche à se doter de « l’arme nucléaire », c’est que ça doit être vrai. Rien n’est moins sûr. Si un général ordonne à des soldats de prendre d’assaut une maison qui est censée abriter un terroriste, cela ne signifie nullement que la maison abrite effectivement un terroriste. De même, ce n’est pas parce que les dirigeants du Moyen-orient présentent l’Iran comme une menace que l’Iran constitue effectivement une menace.

Encore une fois, examinons les sources. Pour quelle raison les dirigeants arabes seraient-ils une source d’information « fiable » ? Par exemple, une « révélation » qui a fait le tour du monde est l’insistance du Roi Abdullah d’Arabie Saoudite auprès des Etats-Unis pour que ces derniers « tranchent la tête du serpent » iranien, et son appel à l’Amérique pour lancer une frappe militaire contre l’Iran. (3) Les médias l’ont présenté comme une « preuve » du « consensus » sur la « menace » que représente l’Iran pour le Moyen-orient et le monde entier. C’est cette ligne de propagande qui a été servie par le New York Times, Fox News et le gouvernement israélien, parmi tant d’autres. Il faut pourtant remettre en contexte cette information, chose que le New York Times a l’habitude de ne pas faire (volontairement, pourrais-je ajouter). Je ne mets pas en doute l’authenticité de ces déclarations ni le fait que les dirigeants arabes affirment que l’Iran représente une « menace ». D’un autre côté, l’Iran a déclaré que ces fuites sont « malveillantes » et qu’elles servent les intérêts des Etats-Unis. L’Iran a aussi déclaré qu’il était « ami » avec ses voisins. (4) Ca aussi, c’est de la propagande. Encore une fois, il faut remette les choses dans leur contexte.

L’Iran est une nation chiite, alors que les pays arabes, l’Arabie Saoudite en tête, sont à majorité Sunnite. Ceci représente une division entre les pays de la région, du moins en surface. Mais la vérité est que l’Arabie Saoudite et l’Iran sont loin d’être des « amis », et qu’ils ne sont plus en bons termes depuis le renversement du Chah en 1979. L’Iran est le principal concurrent de l’Arabie Saoudite en termes de pouvoir et d’influence dans la région et représente donc une menace politique pour l’Arabie Saoudite. De plus, les états arabes, dont les déclarations sur l’Iran sont largement diffusées, comme celles de l’Arabie Saoudite, Bahreïn, Oman, les Émirats Arabes Unis et l’Égypte, doivent être interprétées dans le contexte des relations de ces pays avec les Etats-Unis. Les états arabes sont des marionnettes des Etats-Unis dans la région. Leurs armées sont subventionnées par le complexe militaro-industriel des Etats-Unis, leurs régimes (qui sont tous des dictatures ou des dynasties) sont soutenus et alimentés par les Etats-Unis. Il en est de même pour Israël, qui lui au moins affiche une façade démocratique, à la manière des Etats-Unis.

Les pays arabes et leurs dirigeants savent que l’unique raison pour laquelle ils gardent le pouvoir, c’est parce que les Etats-Unis le veulent bien et les soutiennent. Ils sont ainsi dépendants des Etats-Unis et de son soutien politique, financier et militaire. S’opposer aux ambitions des Etats-Unis dans la région est le chemin le plus court pour finir comme l’Irak et Saddam Hussein. L’histoire moderne du Moyen-orient est remplie d’exemples de dirigeants marionnettes et favoris de l’Empire qui ont été rapidement transformés en ennemis et « menaces pour la paix ». Dans ce cas, il s’ensuit un changement de régime provoqué par les Etats-Unis et une nouvelle marionnette prend la place de l’ancienne. Si les dirigeants arabes disaient que l’Iran n’était pas une menace pour la paix, ils se retrouveraient rapidement dans la ligne de mire de l’impérialisme occidental. De plus, de nombreux dirigeants, tels le Roi Abdullah, sont virulents et haïssent l’Iran tout simplement parce qu’ils sont concurrents dans la région. Une chose est sûre pour tous les états et leurs dirigeants, c’est qu’ils sont fondamentalement égoïstes et obsédés par leurs intérêts propres et le renforcement de leurs pouvoirs.

L’Arabie Saoudite, en particulier, mène activement une lutte d’influence contre l’Iran. Au Yémen, l’Arabie Saoudite est impliquée dans une autre guerre de conquête impériale des Etats-Unis, en participant à la répression des mouvements de libération scissionnistes au nord et au sud du Yémen.

Le Yémen, dirigé par Saleh, un dictateur soutenu par les Etats-Unis et au pouvoir depuis 1978, se livre à l’extermination de sa propre population pour se maintenir au pouvoir, avec l’aide des Etats-Unis. Le conflit est pourtant présenté en général dans sa version propagandiste comme un conflit d’influence régionale entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. Alors qu’il ne fait aucun doute que l’Arabie Saoudite est impliquée dans le conflit, ceci de son propre aveu, il n’existe par contre aucune preuve d’une implication de l’Iran, qui est pourtant constamment accusé d’ingérence par l’Arabie Saoudite et le Yémen. Il s’agit peut-être d’une tentative d’entraîner l’Iran dans le conflit ou tout simplement d’une nouvelle diabolisation du pays. Au milieu de cette nouvelle guerre yéménite, les Etats-Unis ont signé une vente d’armes avec l’Arabie Saoudite qui a battu tous les records de ventes d’armes des Etats-Unis, d’un montant de 60 milliards de dollars. Le contrat, et ce n’est pas un secret, est destiné à renforcer les capacités militaires de l’Arabie Saoudite afin de pouvoir intervenir plus efficacement au Yémen mais surtout pour défier et contrer l’influence croissante de l’Iran dans la région. Bref, les Etats-Unis sont en train d’armer leurs régimes marionnettes en vue d’une guerre contre l’Iran.


[ pour des explications plus détaillées sur la guerre au Yémen, “Yemen : The Covert Apparatus of the American Empire.” http://www.globalresearch.ca/index.... ]


Israël n’a pas dénoncé cette vente d’armes tout simplement parce qu’à terme, cette vente servira ses intérêts dans la région où sa cible principale est l’Iran. De plus, Israël, un autre état marionnette, est soumis aux intérêts des Etats-Unis. Si une guerre régionale contre l’Iran est effectivement en cours de préparation, et il semblerait pour beaucoup que ce soit le cas, il est certainement dans l’intérêt d’Israël d’avoir des alliés contre l’Iran dans la région.


Wikileaks est-il une opération de propagande ?
Les dirigeants israéliens ont insisté lourdement pour dire que les documents de Wikileaks ne leur portaient aucun tort. Avant leur publication, le gouvernement US a informé les officiels israéliens sur le type de documents qui allaient être publiés concernant Israël. (5) Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré, « il n’y a aucune divergence entre nos positions publiques, entre nous et Washington, et notre perception de nos positions respectives » (6) Le ministre de la Défense Ehud Barak a affirmé que ces documents « offrent une vision plus précise de la réalité. » (7) Un haut officiel turc a déclaré que de voir quels pays étaient satisfaits de ces fuites en disait suffisamment long et il a suggéré qu’Israël « est à l’origine de ces fuites » pour tenter de faire prévaloir ses intérêts et « faire pression sur la Turquie. » (8)

De plus, des spéculations circulent sur Internet et dans différents médias au sujet de Wikileaks comme quoi ce dernier serait lui-même une organe de propagande, peut-être même une façade de la CIA et un moyen pour « contrôler l’opposition » (qui, nous le savons, n’est pas immune aux activités de la CIA). Une telle spéculation est fondée sur l’utilisation qui est fait de l’information livrée par les câbles et semble totalement ignorer leur contexte.

Quel est ce contexte ? Commençons par Israël. Il ne fait aucun doute qu’Israël est bien un état criminel (comme tous les états, au fond), mais sa criminalité dépasse celle de la plupart des autres états dans le monde, à l’exception peut-être des Etats-Unis. Le nettoyage ethnique des Palestiniens est un des crimes les plus terribles et un des crimes contre l’humanité les plus persistants de ces 50 dernières années, et l’histoire jugera Israël comme l’état pervers, guerrier, inhumain et détestable qu’il est. Cela étant dit, Israël est tout sauf subtil. Lorsque le Premier Ministre israélien déclare que les documents de Wikileaks n’embarrassent pas son pays, il a très certainement raison. Et ce n’est pas parce qu’Israël n’a rien à cacher (rappelez-vous que les documents de Wikileaks ne sont pas des documents « top-secret », juste des câbles diplomatiques), mais tout simplement parce que les échanges diplomatiques d’Israël sont largement le reflet de ses déclarations publiques. Israël et ses dirigeants ont l’habitude de faire des déclarations absurdes, de menacer sans cesse l’Iran et ses voisins d’une guerre, ou de semer sa propagande selon laquelle l’Iran fabrique des armes nucléaires (chose qui reste à prouver). C’est pour cela que les fuites ne « touchent » pas Israël, parce que l’image d’Israël est déjà exécrable et parce que les diplomates et politiciens israéliens sont généralement aussi francs dans leurs déclarations publiques qu’ils le sont en privé. L’image d’Israël n’est donc pas modifiée par ces câbles. Bien sûr, les dirigeants israéliens – politiques et militaires – profitent de ces fuites pour déclarer qu’elles « confirment » leur opinions sur l’Iran, ce qui à l’évidence n’est qu’une opération de propagande, avec exactement la même technique que celle employée par les grands médias et qui consiste à prendre les câbles pour argent comptant.

L’Iran a affirmé que les fuites de Wikileaks n’étaient qu’une opération de propagande occidentale qui visait l’Iran. Cette déclaration elle-même doit être considérée comme de la propagande. Après tout, l’Iran a déclaré aussi qu’il était « ami » avec tous ses voisins, ce qui est faux et a toujours été faux. L’Iran, comme tous les états, a recours à la propagande pour servir ses propres intérêts. L’Iran n’est en aucun cas un pays merveilleux. Mais comparé aux pays chéris par les Etats-Unis dans la région (l’Arabie Saoudite par exemple), l’Iran constitue un bastion de liberté et de démocratie. Ceux qui tentent de contrer la désinformation et la propagande doivent demeurer vigilants devant les campagnes de désinformation menées contre l’Iran, et elles sont nombreuses. On sait que l’Iran fait partie des cibles des ambitions impérialistes des Etats-Unis. Mais il n’y a rien dans les documents de Wikileaks qui paraît faux en ce qui concerne l’Iran, particulièrement ceux rédigés par les diplomates occidentaux et les dirigeants arabes. Ces documents expriment effectivement leurs opinions et leurs opinions reflètent tout simplement les priorités politiques des Etats-Unis et de l’Occident et non l’expression d’une vérité. Il faut donc faire la distinction entre l’authenticité des documents et la véracité de leur contenu.

Lorsque l’Iran déclare que les documents de Wikileaks ne sont que propagande, c’est faux. Il faut non seulement analyser l’authenticité des documents (et leurs sources) mais aussi, et c’est peut-être le plus important, analyser l’interprétation qui est faite de ces documents. Ce n’est donc pas l’authenticité de ces documents qui ne font qu’exprimer l’opinion de l’Occident et du Moyen-orient sur l’Iran (car ces opinions coïncident avec les réalités géopolitiques de la région) que je mets en doute, mais l’interprétation qui est faite de ces documents. C’est leur interprétation qui constitue à mes yeux la véritable opération de propagande de la part des gouvernements occidentaux et des médias. Cette propagande consiste à décrire ces documents comme des « analyses objectives » d’une réalité concrète, ce qui n’est pas le cas. Les documents sont « objectifs » dans la mesure où ils reproduisent des points de vues exprimés par leurs auteurs, ce qui ne signifie nullement qu’ils sont le reflet de la réalité. Il y a là une différence qu’il faut absolument comprendre, à la fois pour pouvoir dénoncer la propagande et discerner la part de vérité.


La vérité sur la diplomatie
Craig Murray est un de ceux qu’il faut écouter sur ce sujet. Craig Muray est un ancien ambassadeur britannique en Ouzbékistan qui s’est fait connaître en révélant que les renseignements de l’Ouzbékistan relatifs à Al-Qaeda n’étaient absolument pas fiables, à cause des méthodes d’interrogation employés (comme faire bouillir les détenus vivants). Ces renseignements étaient ensuite transmises à la CIA et au MI6 et étaient, selon Murray, « tout à fait fausses ». Lorsque Murray en a fait part à ses supérieurs au sein des services britanniques, il a été réprimandé pour avoir parlé de « droits de l’homme ». (9) Le Bureau des Affaires Etrangères Britannique et du Commonwealth (FCO) a dit à Murray qu’il avait une semaine pour démissionner, et l’a menacé de procès et même de prison pour avoir révélé des « secrets d’état ». (10) Il fut ensuite démis de ses fonctions et il est devenu depuis un militant politique. En un mot comme en cent, Murray est exactement le type de diplomate qu’il nous faut : honnête. Mais il est en même temps exactement le type de diplomate que les puissances occidentales ne veulent pas voir : honnête.

Au cours des dernières publications de Wikileaks, Craig Murray a été sollicité par the Guardian pour écrire un article sur le sujet. Comme Murray l’a remarqué plus tard, l’article, qui avait subi de larges coupures, fut placé au milieu d’un long article qui récapitulait différents commentaires sur Wikileaks. Murray a publié ensuite son article en intégralité sur son site. Dans cet article, Murray commence par analyser les déclarations officielles à travers le monde, et particulièrement aux Etats-Unis, selon lesquelles Wikileaks fait courir un « risque » aux Etats-Unis, qu’il met des vies en danger, que la notion de « secret gouvernemental est indispensable pour notre sécurité ». Murray explique qu’il a été diplomate pendant 20 ans et qu’il connaît bien de genre d’arguments qui dit que les diplomates, à cause de Wikileaks, ne pourraient plus exprimer une opinion franche, « si cette opinion risquait de tomber dans le domaine public. » Murray explique :

« En d’autres termes, le meilleur conseil (qu’un diplomate) peut donner n’est pas celui qu’il serait prêt à défendre en public. Vraiment ? Pourquoi ? Dans un monde globalisé, l’Ambassade n’est pas l’unique source d’expertise. Les organisations d’expatriés, universitaires et commerciales sont souvent bien mieux informées. Le meilleur conseil politique n’est pas celui que l’on cache à ses pairs. Ce que l’élite veut dire évidemment c’est que les Ambassadeurs devraient pouvoir conseiller des choses que l’opinion publique réprouverait, sans courir le risque d’être découvert. Mais dans une démocratie, devraient-ils vraiment être autorisés à le faire ? » (11)

Murray demande pourquoi un comportement généralement considéré comme répréhensible, comme mentir, « devrait être considéré comme acceptable, ou même louable, en diplomatie. » Murray explique que chez les diplomates britanniques, « cette croyance, que leur profession les dispense des limites habituellement admises par la décence, constitue un culte au machiavélisme, un orgueil envers leur propre immoralité. » Il explique que les diplomates sont issus des couches sociales supérieures et « se considèrent comme des supermen Nietzschéens ultra-intelligents, au-dessus des normes morales habituelles » qui sont connectés à l’élite politique. En réponse aux nombreuses critiques selon lesquelles les fuites mettraient des vies en danger, Murray fait remarquer qu’une telle affirmation devrait être mise en parallèle avec « les risques encourus par les centaines de milliers qui sont déjà morts à cause de la politique étrangère des Etats-Unis et leurs complices ces dix dernières années. » De plus, à ceux qui pensent que Wikileaks est une opération de manipulation ou de propagande ou une façade de la CIA, Murray répond ceci :

« Bien sûr, les documents reflètent l’opinion des Etats-Unis – ce sont des communications officielles du gouvernement. Ils montrent ce que j’ai personnellement constaté, à savoir que les diplomates dans leur ensemble racontent très rarement des vérités désagréables à entendre, mais relaient ou confirment plutôt ce que leurs maîtres veulent entendre, dans l’espoir d’être bien vus. Il y a donc une énorme quantité d’exagérations sur l’arsenal nucléaire supposé de l’Iran. Mais rien sur l’arsenal nucléaire israélien. Ce n’est pas parce que Wikileaks a censuré toute critique à l’égard d’Israël mais parce que tout diplomate US qui ferait un bilan honnête et complet sur les crimes israéliens se retrouverait rapidement sans emploi. (12) »

Murray conclut son article avec cette déclaration que nous devrions tous garder à l’esprit : « la vérité protège le peuple des élites voraces – partout. » (13)


Ordre mondial et prise de conscience globale.
Pour tenter de comprendre Wikileaks et ses effets potentiels (dans le cas où les médias alternatifs et les militants se décideraient à saisir cette opportunité), il nous faut placer Wikileaks dans un contexte géopolitique plus large. Notre monde est fait d’un réseau complexe d’interactions sociales. Aussi puissantes et dominatrices que sont, et ont toujours été, les élites, elles ne sont pas omnipotentes ; elles sont humaines et ne sont pas infaillibles, tout comme leurs méthodes et leurs idées. Il y a d’autres forces en action dans le monde et ce sont toutes ces interactions qui créent et changent le monde et déterminent son avenir. Rien n’est prédéterminé, rien n’est inéluctable. Des plans sont tracés par les élites, bien sûr, pour modeler et contrôler la société. Mais la société – dans un monde globalisé, la « société globalisée » - réagit et interagit avec les élites et ses idées. Tout comme les gens doivent s’adapter et subir les effets des changements imposés par les élites, les élites à leur tour aussi doivent s’adapter et subir les changements. Aujourd’hui nous pouvons conceptualiser cette dichotomie - devenue une réalité géopolitique du monde – comme « la prise de conscience politique globale et le nouvel ordre mondial ».

Nous assistons à un nouveau développement dans l’histoire de l’humanité, d’une ampleur sans précédent. Ce développement représente aussi la plus grande menace pour les structures de pouvoir global : le prise de conscience politique globale. Ce terme fut énoncé par Zbigniew Brzezinski. Voici sa définition :

« Pour la première fois dans l’histoire, pratiquement toute l’humanité est politiquement active, politiquement consciente et politiquement en interaction. Le militantisme global fait émerger l’exigence d’un respect culturel et de justice économique dans un monde marqué par la mémoire de dominations coloniales ou impériales. »

C’est cette « prise de conscience politique » massive qui constitue le défi le plus dangereux et le plus important pour les pouvoirs organisés de la globalisation et de l’économie politique globale : les états nations, les sociétés multinationales et les banques, les médias et les institutions universitaires. La Classe Capitaliste Transnationale (CCT), ou « Superclasse » selon David Rothkopf, s’est globalisée comme jamais auparavant. Pour la première fois dans l’histoire, nous avons affaire à une élite réellement et profondément globalisée et intégrée. Alors que les élites ont globalisé leur pouvoir, pour construire leur « nouvel ordre mondiale » d’une gouvernance globale pour aboutir à un gouvernement global (d’ici quelques dizaines d’années), elles ont par la même occasion globalisé les populations.


La « révolution technologique » implique deux développements géopolitiques majeurs. Le premier est qu’au fur et à mesure des avancées technologiques, les systèmes de communications de masse connaissent une accélération rapide, et les populations ont la possibilité d’entrer instantanément en contact les unes avec les autres et accéder à l’information partout dans le monde. Ici réside le potentiel – et en dernier recours la principale source – d’une prise de conscience politique globale. Dans le même temps, la Révolution Technologique a permis aux élites d’orienter et de contrôler les sociétés d’une manière qu’on n’aurait pas pu imaginer il y a encore peu, avec le risque d’aboutir à une dictature scientifique globale au sujet de laquelle beaucoup ont tiré la sonnette d’alarme au début du 20eme siècle. Les possibilités et conditions pour contrôler les masses n’ont jamais été aussi favorables, tandis que la science libère toute la puissance de la génétique, de la biométrie, de la surveillance et de nouvelles formes d’eugénisme, toutes mises en œuvre par une élite dotée de systèmes de contrôle.


Brzezinski a beaucoup écrit sur « La prise de conscience politique globale » et a donné des conférences à différents groupes de réflexion à travers le monde pour « informer » les élites du changement en cours. Brzezinski est un des principaux représentants de l’élite globale et un des intellectuels de l’élite les plus influents au monde. Son analyse de la « prise de conscience politique globale » est utile parce qu’il la présente comme la principale menace globale pour intérêts de l’élite. Il faut donc considérer que le concept de « prise de conscience politique globale » est un des plus grands espoirs pour l’humanité et devrait être encouragé et cultivé par opposition à Brzezinski qui voudrait le contrôler et le restreindre. Mais laissons la parole à Brzezinski qui explique en quoi il représente une menace pour les élites :


« Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, pratiquement toute l’humanité est politiquement active, politiquement consciente et politiquement interactive. Il ne reste que quelques poches dans les coins les plus reculés qui ne sont pas politiquement éveillés et connectés aux troubles politiques qui sont si répandus dans le monde. Le militantisme global fait émerger l’exigence d’un respect culturel et de justice économique dans un monde marqué par le souvenir de dominations coloniales ou impériales... L’aspiration globale à la dignité humaine constitue le défi principal inhérent au phénomène de prise de conscience politique globale. L’Amérique doit affronter une nouvelle réalité globale : la population mondiale connaît une prise de conscience politique sans précédent de par son ampleur et son intensité. Il en résulte que les politiques populistes sont en train de transformer les politiques de pouvoir. La nécessité de répondre à ce phénomène massif pose un dilemme historique à l’Amérique : quel devrait être la définition du rôle global de l’Amérique ? Le défi principal de notre époque n’est pas le terrorisme global mais plutôt les troubles croissants provoqués par le phénomène de prise de conscience politique globale. Cette prise de conscience est massive en termes sociaux et radicale en termes politiques.
… Il n’est pas exagéré de dire que maintenant au 21eme siècle la population d’une bonne partie des pays en voie de développement est politiquement agitée et dans de nombreux cas en ébullition. C’est une population dotée d’une conscience aiguë des injustices sociales, sans précédent, et souvent irritée contre ce qu’elle perçoit comme un manque de dignité politique. L’accès quasi généralisé à la radio, à la télévision et de plus en plus à l’Internet est en train de créer une communauté qui partage les mêmes analyses et ressentiments qui pourraient être galvanisés et canalisés par des passions politiques ou religieuses démagogiques. Ces énergies transcendent les frontières et représentent un défi à la fois pour les états existants et la hiérarchie globale existante, au sommet de laquelle se trouve encore l’Amérique.
La jeunesse du Tiers Monde est particulièrement agitée et irritée. De plus, la révolution démographique est une bombe politique à retardement. A l’exception de l’Europe, du Japon et de l’Amérique, le groupe démographique des tranches d’age autour de 25 ans est en rapide expansion et est en train de créer une masse énorme de jeunes impatients. Leurs esprits ont été agités par les sons et les images lointains qui amplifient leur désaffection pour tout ce qui les entoure. L’avant-garde d’une révolution potentielle émergera probablement de ces millions d’étudiants concentrés dans les « troisièmes niveaux » intellectuellement douteuses des systèmes éducatifs des pays en voie de développement. Selon la définition des troisièmes niveaux, il y a actuellement entre 80 et 130 millions d’étudiants « d’université ». Typiquement, ils sont originaires des classes moyennes inférieures et sont enflammés par un sentiment de révolte social et ces millions d’étudiants sont des révolutionnaires en puissance, déjà à moitié mobilisés au sein de larges congrégations, connectés par Internet et prépositionnés pour rejouer à une plus grande échelle les événements qui ont eu lieu il y a quelques années à Mexico City ou sur la place Tienanmen. Leur énergie physique et leurs frustrations émotionnelles n’attentent que l’étincelle d’une cause, d’une croyance ou d’une haine pour exploser. »

Brzezinski affirme donc que pour affronter ce nouveau défi « global » aux pouvoirs en place, particulièrement les états-nations qui sont incapables de gérer les populations de plus en plus agitées et les exigences populistes, il faut « un renforcement de la coopération supranationale, activement promue par les Etats-Unis. » En d’autres termes, Brzezinski préconise un renforcement et une extension de l’internationalisation, ce qui n’est pas une surprise puisqu’il est l’auteur intellectuel de la Commission Trilatérale. Il explique que « la démocratie en tant que telle n’est pas une solution viable, » et pourrait être renversée par « un populisme radical frustré ». Une réalité globale vraiment nouvelle :

« Une humanité politiquement éveillée aspire à une dignité politique, que la démocratie peut apporter, mais la dignité politique requiert aussi l’autodétermination ethnique, nationale ou religieuse, et les droits humains et sociaux, le tout dans un monde désormais conscient des inégalités économiques, raciales et ethniques. La recherche de dignité, particulièrement par le biais de l’autodétermination nationale ou la transformation sociale, fait partie de la tentation d’affirmation des déshérités de la planète. »
Ainsi, écrit Brzezinski, « une réponse efficace ne peut venir que d’une Amérique confiante en elle et réellement engagée dans une solidarité globale. » L’idée est que pour répondre aux revendications provoquées par la globalisation et les structures globales de pouvoir, le monde et les Etats-Unis doivent étendre et institutionnaliser le processus de globalisation, non seulement dans le domaine économique mais aussi dans le domaine social et politique. Le raisonnement est pour le moins tordu, puisqu’il s’agirait, pour réparer les problèmes systémiques, de renforcer les défauts systémiques qui les ont crées. On n’éteint pas un incendie en versant du combustible.


Brzezinski a même écrit que, « disons dés à présent que la supranationalité ne doit pas être confondue avec le gouvernement mondial. Même si l’idée est bonne, l’humanité n’est pas du tout prête pour un gouvernement mondial, et le peuple Américain sans aucun doute l’est encore moins. » L’Amérique doit plutôt jouer un rôle clé dans la construction d’un système de gouvernance globale, dit Brzezinski, « dans le modelage d’un monde qui est défini moins par la fiction de la souveraineté des nations et plus par la réalité d’une interdépendance en expansion et politiquement régulée. » En d’autres termes, pas de « gouvernement global » mais une « gouvernance globale », qui n’est qu’une astuce rhétorique puisque « gouvernance globale » - et quelque soit la forme sous laquelle elle se présente – n’est en réalité qu’une étape indispensable et une transition nécessaire pour aboutir à un gouvernement global.


[See : Andrew Gavin Marshall, The Global Political Awakening and the New World Order, Global Research, 24 June 2010]


Conceptualiser Wikileaks
Je crois que Wikileaks doit être conceptualisé dans cette réalité géopolitique telle que nous la comprenons aujourd’hui. S’il faut rester prudent devant de tels événements, il faut aussi se rappeler que la vie réserve des surprises – pour tous – et que l’avenir est tout sauf décidé d’avance. Tout peut arriver. Il y a bien sûr une certaine logique derrière les doutes et scepticisme exprimés par les médias alternatifs au sujet de Wikileaks. Mais ils risquent aussi de perdre l’incroyable opportunité que représente Wikileaks, non seulement pour toucher un public plus large avec une information importante, mais de faire mieux que simplement d’informer.


A ceux qui considèrent Wikileaks comme une conspiration ou un complot, une opération psychologique ou je ne sais quoi, ce qui est déjà arrivé dans le passé, je ferais remarquer qu’il n’y a aucune preuve dans ce sens. Tous ces avis ne sont que le fruit de spéculations. De nombreux pays à travers le monde, particulièrement au Moyen orient et en Asie du Sud, montrent du doigt les pays occidentaux en les accusant de se livrer à une campagne de propagande pour semer la discorde entre états et alliés. L’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Afghanistan l’ont affirmé. Il n’est pas étonnant que la plupart de ces états, surtout l’Iran, fassent partie des cibles de l’impérialisme US. Mais si ces documents parlent abondamment et négativement de l’Iran, du Pakistan, de l’Afghanistan, de la Russie, de la Chine, du Venezuela, etc, il ne faut pas oublier que ce sont des câbles « diplomatiques », et ne représentent que les « opinions et avis » des milieux diplomatiques, un groupe social qui a toujours été étroitement lié et soumis aux élites. En bref, il s’agit de communications rédigées par les envoyés spéciaux de l’Empire et qui en tant que tels sont les représentants impérialistes d’intérêts impérialistes.


Comme toujours, les objectifs impérialistes sont cachés derrière une rhétorique politique. Puisque ces états sont visés par l’élite impériale des Etats-Unis, ses représentants diplomatiques se concentreront sur ces états et adopteront ses idées et opinions. Combien de gens ont été promus pour avoir exprimé des doutes à l’égard de leurs supérieurs ? De même, les diplomates chercheront des informations qui iront dans le sens des objectifs impériaux des Etats-Unis. Si toute leur information n’est constituée que de rumeurs, de conjectures et de radotages, c’est ce que l’on retrouvera dans les câbles diplomatiques. Et c’est bien ce qui se passe. Ces câbles sont remplis de rumeurs et d’affirmations sans fondements. Naturellement, ce sont ces nations là qui seront ciblées – celles considérées comme significatives pour les intérêts impérialistes – et non Israël ou d’autres nations. C’est pour cela que ces câbles me paraissent authentiques. Elles paraissent bien refléter la réalité du « groupe social diplomatique », et représentent ainsi une source d’étude de l’impérialisme. Wikileaks nous a donné l’occasion de lire les « communications » de la diplomatie impériale. Et c’est cela qui représente une opportunité extraordinaire.
De plus, en ce qui concerne les nations du Moyen Orient ou d’Asie qui accusent Wikileaks d’être un « complot occidental », nous devons être lucides quant à la réalité géopolitique de cette « prise de conscience globale ». Tous les états sont égoïstes. Partout les élites sont conscientes de sa réalité et de son potentiel et essaient de la freiner ou de la contrôler. Des états souvent présentés comme des cibles de l’impérialisme occidental, tels que l’Iran, peuvent être tentés d’utiliser ce potentiel en leur faveur. Ils peuvent essayer d’influencer la « prise de conscience globale » et les « médias alternatifs » en leur faveur. Mais les médias alternatifs n’ont pas à « choisir leur camp » entre différents élites et pouvoirs globaux.
(...)
Wikileaks et les Medias
Au lieu de dédaigner Wikileaks qui « ne nous apprend rien de nouveau », les médias alternatifs devraient en profiter pour extraire des documents tout ce qui peut renforcer leur argumentaire. (…) Les documents de Wikileaks ne sont une « révélation » que pour ceux qui croyaient aux « illusions » de ce monde : que nous vivons dans des « démocraties » qui promeuvent la « liberté » à travers le monde, etc. Les « révélations » remettent en cause non seulement la vision des Américains sur l’Amérique, mais aussi celle de toutes les populations sur tous les pays. Le fait que les gens se mettent à lire et à découvrir des choses est un changement radical. C’est probablement pour cela que les grands médias en parlent autant (fait qui constitue en lui-même un motif de suspicion de la part des médias alternatifs) : pour contrôler l’interprétation du message. C’est le travail des médias alternatifs et des intellectuels et autres penseurs de remettre en cause ces interprétations par des analyses plus objectives. En réalité, les documents de Wikileaks rendent un plus grand service aux médias alternatifs qu’aux grands médias commerciaux.


Pourquoi les documents de Wikileaks sont-ils une « révélation » pour certains ? Tout simplement parce que les grands médias ont une solide emprise sur la diffusion et l’interprétation de l’information. Ce sont des « révélations » parce que les gens sont endoctrinés par des mythes. Ce ne sont pas des « révélations » pour les médias alternatifs parce que ça fait des années qu’ils en parlent. Et si ce ne sont pas à proprement parler des « révélations », ce sont par contre des « confirmations » qui offrent la possibilité de faire d’autres analyses. Puisque ces documents confirment nos dires et nous informent mieux, nous pouvons nous appuyer sur eux. (...)


Nous assistons en ce moment à une offensive majeure de propagande de la part des grands médias qui déforment et manipulent ces fuites pour servir leurs propres intérêts. Les médias alternatifs doivent utiliser Wikileaks à leur propre avantage. Ignorer ces documents ne fera que porter tort à notre cause. Les grands médias l’ont compris, alors nous devons le comprendre aussi. Wikileaks nous offre encore une occasion de dénoncer les grands médias comme une forme de propagande organisée. En « surprenant » autant de gens par des « révélations », les grands médias ont en réalité démontré leurs propres incompétences passées. Pour le moment, les grands médias en profitent. Mais nous sommes toujours dans la « révolution technologique » et il existe encore (pour le moment) une liberté sur Internet. A nous de jouer.


Comme dit la phrase, « le riche vous vendra la corde pour le pendre s’il pense pouvoir en tirer un profit ». Peut-être que les grands médias ont fait pareil. Aucune autre organisation n’aurait été capable de diffuser autant de matériel aussi rapidement et aussi massivement que les grands médias commerciaux. Si les fuites n’avaient été fournies qu’aux médias alternatifs, l’information n’aurait touché que ceux qui étaient déjà au courant. Et il n’y aurait pas eu de « révélations » et l’effet en aurait été amoindri. Grâce à une diffusion par les grands médias (peu importe leurs désinformations et leur propagande) la dynamique et la signification de l’information a changé. (…)


Wikileaks est un événement de transformation global. Non seulement en termes de « prise de conscience » pour une « nouvelle » information, mais aussi en termes d’effets sur les structures de pouvoir. Des ambassadeurs démissionnent, des diplomates se révèlent être des menteurs, des clivages apparaissent entre alliés impérialistes occidentaux et de nombreuses carrières et réputations chez l’élite sont en péril. Wikileaks crée le potentiel d’une énorme baisse de l’efficacité de l’impérialisme. Ce qui constitue en soi un objectif louable et admirable. Que ce potentiel existe montre déjà à quel point Wikileaks est utile et combien il pourrait l’être encore. Partout dans le monde, les gens commencent à voir leur dirigeants sans le filtre des « relations publiques ». Dans les grands médias, cette vision est filtrée par leur propagande. C’est pour cela qu’il est important que les médias alternatifs replacent ces documents dans un contexte plus large.


Par la réaction de plusieurs états et organisations qui ont émis des mandats d’arrêt contre Julian Assange, ou appelé à son assassinat (comme un conseiller du Premier ministre canadien l’a suggéré à la télévision), ces derniers ont montré leur haine de la démocratie, de la transparence et de la liberté d’informer. Leurs réactions sont autant d’arguments pour leur ôter toute légitimité à « gouverner ». Si les politiciens sont censés « protéger et servir », pourquoi cherchent-ils à « punir et éliminer » ceux qui exposent la vérité ? Encore une fois, ceci ne surprendra pas ceux qui connaissent la véritable nature de l’état et le phénomène moderne de militarisation des sociétés et le démantèlement des droits et libertés à travers le monde. Mais cette fois, ça se déroule là sous nos yeux et les gens sont attentifs. Ceci est nouveau.


(…)
Un autre point à examiner est le rôle des universités, qui n’est pas « l’éducation » mais « l’endoctrinement » et la production de serviteurs du pouvoir. Par exemple, Columbia University est un des établissements les plus « respectés » et « vénérés » dans le monde, et a produit d’importants membres de l’élite politique (y compris des diplomates). En réaction aux fuites de Wikileaks, l’Université a averti les étudiants qu’ils « mettaient leur carrière en péril s’ils téléchargeaient ces documents », après que le gouvernement ait « interdit aux employés, estimés à plus de 2,5 millions, qui utilisent des ordinateurs au travail, de consulter les documents diffusés par Wikileaks. » L’Université « a envoyé un courrier électronique aux étudiants du département des affaires internationales, un terrain de recrutement pour le ministère des affaires étrangères. » (14) (...) Cette réaction montre le rôle des universités dans notre société, et particulièrement le rôle des universités chargés de former les « managers » du futur.


Wikileans est une opportunité
Si Wikileaks est une opération psychologique, alors c’est soit l’opération la plus stupide ou la plus intelligente jamais lancée. Mais une chose est certaine : les systèmes et structures de pouvoir sont en train d’être exposés à un public plus large que jamais. La question pour les médias alternatifs est de savoir qu’en faire.


Julian Assange a été récemment interviewé par Time Magazine. Il a expliqué au journaliste mal informé de Time Magazine que toutes les organisations qui opèrent dans le secret doivent être dénoncées.
« Si leur comportement est révélé au public, ils n’ont que deux options : soit se réformer de telle sorte à pouvoir être fiers de leurs actes, et fiers de les montrer au public. Soit resserrer les boulons en interne, en quelque sorte se ’balkaniser’, ce qui aurait pour effet, bien sûr, de les rendre moins efficaces. A mes yeux, c’est une excellente conclusion, parce que les organisations peuvent être soit efficaces, ouvertes et honnêtes, soit elles peuvent être fermées, conspirationnistes et inefficaces. » (15)

Assange a ensuite expliqué son point de vue sur l’influence et les réactions de Wikileaks, en déclarant que les Chinois :
« semblent être terrifiés par la liberté d’expression, et si certains pensent que c’est le signe qu’il se passe des choses terribles dans ce pays, moi je pense qu’il y a là un signe d’optimisme, parce que ça signifie que la parole peut encore provoquer des réformes et que la structure du pouvoir chinois est encore par essence politique, par opposition à un pouvoir juridique. Ainsi, le journalisme et l’écrit peuvent encore changer les choses, et c’est pour cela que les autorités chinoises en ont peur. D’un autre côté, aux Etats-Unis, et dans d’autres pays occidentaux aussi, les éléments fondamentaux de la société ont été si fermement encadrés par le biais d’obligations contractuelles que tout changement politique ne semble pas produire de changement économique. En d’autres termes, cela signifie que tout changement politique ne produit aucun changement du tout. (16)

Dans cette interview, Assange a abordé la question de l’Internet et des médias communautaires :
« En ce qui concerne la montée des médias communautaires, c’est intéressant. Lorsque nous avons commencé (en 2006), nous pensions que le travail d’analyse serait accompli par les blogueurs et ceux qui écrivaient les articles pour Wikipédia, etc. Et nous pensions que ce serait normal, puisque nous avions beaucoup de contenu, de qualité... Mais le gros du travail – un gros travail d’analyse – c’est nous qui le faisons, avec des journalistes professionnels et des militants des droits de l’homme collaborent avec nous. Le travail n’est pas effectué par la communauté. Mais une fois le gros du travail accompli, une fois qu’une document sort et devient une information, alors nous assistons à une implication de la part de la communauté qui creuse les données et offre d’autres points de vue. Les réseaux sociaux ont donc tendance à jouer un rôle d’amplificateur de notre travail. Et ils nous offrent aussi des sources. (17)
(…)
Nous sommes à la veille d’une transformation sociale globale. La question est : qu’allons nous faire ? Allons-nous tenter d’informer et de participer à cette transformation ou allons-nous l’observer, passifs, se faire manipuler et la critiquer tout en assistant à sa chute ? Comme l’a fait remarquer Martin Luther King dans son discours de 1967, Beyond Vietnam (au-delà du Vietnam), il semblerait que l’Amérique se trouve « du mauvais côté d’une révolution mondiale ». Nous avons désormais la possibilité de remédier à cette triste réalité et pas simplement à l’échelle nationale, mais globale.


Malgré tous les moyens et méthodes déployés par les pouvoirs de ce monde, pour chaque action il y a une réaction. Tandis que les choses empirent peu à peu, comme tout observateur indépendant l’a remarqué, la vie trouve comment créer des moyens et des méthodes pour contrer ces agressions. La globalisation a facilité l’émergence d’une élite globale et de plusieurs institutions et idéologies de pouvoir global mais elle a aussi facilité la globalisation de l’opposition. Tandis que les élites oeuvrent globalement et activement à l’intégration et à l’expansion des structures de pouvoir, elles ont aussi par inadvertance intégré et renforcé l’opposition globale à ces mêmes structures de pouvoir. C’est un grand paradoxe de notre temps, un paradoxe qu’il faut avoir compris parce qu’il ne s’agit pas simplement de l’observer mais d’en tirer une source d’espoir.


Il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’espoir. Il est difficile de trouver de « l’espoir » devant tant d’horreurs dans le monde et devant le constat de notre sentiment d’impuissance. Mais le militantisme et le changement ont besoin d’espoir. De ce point de vue, la campagne électorale d’Obama a été très claire et marquée par les mots « espoir » et « changement », choses que tout le monde voulait et avait besoin. Cela dit, l’ « espoir »et le « changement » d’Obama n’étaient que des opérations de com’ et au final un magnifique exercice de propagande et un terrible coup porté contre le véritable « espoir » et le véritable « changement ». Ce n’est pas pour rien que la campagne d’Obama a remporté les premiers prix attribués par l’industrie de la communication. (18)


L’espoir est une nécessité mais ne doit pas devenir un faux espoir, comme avec Obama ; un espoir enraciné non dans une « foi aveugle » mais dans une « analyse objective ». Tandis que les choses s’empiraient sur la plupart des fronts de la planète, les médias alternatifs se sont focalisés presque exclusivement sur ces sujets et ils ont ignoré les développements géopolitiques positifs de par le monde, notamment la « prise de conscience politique globale » et le rôle de l’Internet dans le remodelage de la société globale. Si les enjeux sont connus, ils ne sont pas forcément bien compris ou expliqués dans leur contexte plus général ; qu’il s’agit d’un développement positif, qu’il y a de l’espoir. Wikileaks peut renforcer cette idée si nous savons en profiter. Une critique qui n’offre pas d’espoir tombe à plat. Personne ne veut entendre que c’est « sans espoir ». S’il est nécessaire d’examiner tout ce qui ne va pas dans le monde, il est indispensable d’examiner aussi tout ce qui peut donner de l’espoir. C’est comme ça que l’on peut diffuser un message et gagner des partisans. L’Internet est le médium par lequel le message peut être diffusé. Après tout, comme l’a dit un des plus grand théoriciens des médias, Marshall McLuhan, « le médium est le message ».


Andrew Gavin Marshall est chercher au Centre for Research on Globalization (CRG).
Source originale : http://www.globalresearch.ca/index....
Source : LGS
Traduction « ouf !, j’en peux plus » par VD pour le Grand Soir avec très probablement les fautes et coquilles habituelles


ANNEXE : Sur les révélations et les confirmations : un appel à l’action aux médias alternatifs

Quelles sont les « révélations » qui pourraient servir pour « conforter » les médias alternatifs ? Par exemple, le rôle de la monarchie en tant qu’acteur économique et politique puissant dans les affaires du monde. Je ne fais pas allusion uniquement aux monarchies qui gouvernent officiellement, comme en Arabie Saoudite, mais plus précisément aux monarchies occidentales et plus précisément encore à la monarchie britannique. Pour ceux qui ont étudié les institutions telles le Groupe de Bildeberg et la Commission Trilatérale, le rôle de la monarchie européenne n’est pas une surprise. Pour la majorité des gens, qui n’ont jamais entendu parler du Groupe de Bilderberg ou de la Commission Trilatérale, ces monarchies sont largement perçues comme des personnages symboliques par opposition aux politiciens. Cette perception est bien sûr naïve, puisque tous les monarques ont toujours joué un rôle politique. (…) Il fut un temps où toute tentative de discussion sur le rôle des monarques dans le monde moderne n’attirait que scepticisme : « mais la Reine n’a pas de pouvoir réel, elle n’est qu’un symbole, » etc. Wikileaks a révélé que c’est faux, et c’est un sujet sur lequel nous devrions nous étendre.
Par exemple, dans les câbles de Wikileaks, le Prince Andrew, deuxième fils de la Reine Elizabeth, a fait l’objet de nombreuses « révélations ». L’ambassadeur US au Kirghizistan a rédigé un câble sur une réunion à laquelle elle a participé en compagnie de plusieurs hommes d’affaires britanniques et canadiens et le prince Andrew, qui est le représentant spécial aux commerce britannique en Asie centrale et au Moyen-orient. Lors de la réunion, le Prince Andrew s’est lancé dans une tirade contre « ces journalistes... qui mettent leur nez partout, » et s’en est pris « aux enquêteurs anti-corruption britanniques qui ont eu la « stupidité » de pratiquement faire capoter l’accord entre al-Yamama et l’Arabie Saoudite, » particulièrement « en faisant référence à une enquête, qui a été close, sur des présumés retro-commissions perçues par un membre de la famille royale en échange d’un contrat lucratif sur plusieurs années signé avec BAE Systems pour fournir du matériel aux forces de sécurité saoudiennes. » Lorsqu’il s’en est pris aux médias – plus précisément le journal The Guardian – pour avoir gêné la conclusion d’affaires à l’étranger, l’Ambassadeur a noté que les hommes d’affaires présents « ont bruyamment manifesté leur approbation » et « ont pratiquement applaudi. » (19). Encore une fois, voilà une démonstration du mépris des élites pour la véritable démocratie et la liberté.
Au cours de la même réunion, le Prince Andrew a fait une autre déclaration surprenante et qui, à ce jour, n’a pas été diffusée dans les grands médias. Il a déclaré à l’Ambassadeur des Etats-Unis que « Le Royaume Uni, l’Europe Occidentale (et par extension, vous les Américains aussi) étaient de retour dans le Grand Jeu, » et que « cette fois-ci, nous allons gagner ! ». Plus loin, le Prince Andrew – « Duc de York » - « a ensuite déclaré qu’il était très préoccupé par le retour de la Russie dans la région, » et a fait référence à l’expansion politique et économique des Chinois dans la région comme « probablement inévitable et une menace. » A la sortie de la réunion, un homme d’affaires britannique a dit à l’Ambassadeur US, « Quel merveilleux représentant pour le peuple britannique ! Nous ne pourrions pas être plus fiers de notre famille royale ! » (20) Voilà donc le topo : un riche prince se ballade un peu partout avec de riches hommes d’affaires pour promouvoir leurs intérêts économiques à l’étranger et qui en parle en faisant référence à l’ancienne concurrence pour le contrôle de l’Asie Centrale entre la Grande Bretagne et la Russie appelée « le Grand Jeu ». Et nous osons appeler nos pays des « démocraties » et des exportateurs de « liberté » ?
En fait, il s’agit d’un comportement typique de la part de la famille royale, comme l’explique l’ancien député Sud-africain qui mène campagne contre la corruption, Andrew Feinstien : « la famille royale a activement soutenu les ventes d’armes de la Grande Bretagne, même lorsqu’il y a eu actes de corruption et des délits, » et « la famille royale a tenté de convaincre l’Afrique du Sud à acheter des avions de combat Hawk à la BAE, malgré le fait que l’armée de l’air ne voulaient pas de ces avions qui coûtaient deux fois et demi le prix de leur avion préféré. En tant que député du parti ANC à l’époque, on m’a dit que 116 millions de dollars de pots de vins avaient été versés à des décideurs et à l’ANC. L’attitude de la famille royale fait partie des raisons pour lesquelles la BAE ne sera jamais traînée en justice en Grande Bretagne pour ses pratiques de corruption. » (21)
La famille royale britannique est aussi très proche de la monarchie Saoudienne, ce qui est logique, puisque c’est l’Empire britannique (et sa « Couronne ») qui a crée les monarchies arabes et qui leur a donné le pouvoir. Le prince Andrew participait à des parties de chasse avec le Roi de Jordanie et le chef d’Etat Major des Forces Armées des Emirats Arabes Unis. (22) De plus, les câbles révèlent que le Prince Charles est considéré comme une figure diplomatique stratégique en ce qui concerne l’Arabie Saoudite. Les médias britanniques ont titré que la « révélation » était que le prince Charles était moins respecté que la reine Elizabeth, mais la véritable révélation était que le Prince Charles et sa femme « ont aidé à surmonter les « tensions extrêmes » à la suite de l’emprisonnent et la torture par l’Arabie Saoudite de cinq britanniques entre décembre 2001 et août 2003 et les enquêtes officielles pour fraude à l’encontre de British Aerospace en Arabie Saoudite en 2004 ». Comme l’a expliqué un câble diplomatique US, les royaux britanniques « ont aidé à renouer les contacts entre la Grande Bretagne et l’Arabie Saoudite » puisque « la Maison des Saoudes et la Maison de Windsor s’entendent sur la base de leur royauté commune. » En d’autres termes, toutes les deux représentent des pouvoirs dynastiques, non élus, qui n’ont pas de comptes à rendre, et qui doivent donc naturellement coopérer dans « leurs » propres intérêts. Très « démocratique » de leur part. Plus tard, la famille royale saoudienne a organisé une somptueuse fête pour le Prince Charles en Arabie Saoudite avec l’aide d’un homme d’affaires britannique qui n’a pas été nommé. (23)
Il semblerait que la famille royale britannique devra manœuvrer à nouveau pour « détendre » les relations avec l’Arabie Saoudite depuis que les « révélations » sur ce pays et son monarque dressent le portrait d’un allié de l’occident peu coopératif. En bref, l’Arabie Saoudite et son monarque viennent de subir une des plus grandes catastrophes en termes de relations publiques de l’histoire moderne. Mais le monarque britannique pourrait bien être trop occupé à balayer devant sa propre porte, ou à attendre que les choses se calment, avant de pouvoir réparer les dégâts. De quels dégâts parlons-nous ? Très simple : il s’avère que la famille royale saoudienne, grande amie de la monarchie britannique, est par la même occasion le principal financier des terroristes Sunnites (y compris ce qu’on appelle communément Al Qaeda) à travers le monde.
Ceci n’est pas une surprise pour ceux qui ont déjà étudié Al Qaeda et la « guerre contre le terrorisme », mais c’est une « révélation » pour la majorité des gens. Alors que les gouvernements occidentaux et les machines de propagande médiatiques ont depuis des années montré du doigt les états « cibles » tels l’Afghanistan, l’Irak, l’Iran et plus récemment le Pakistan et le Yémen, les câbles de Wikileaks « confirment » cette réalité - passée et présente - que ce sont en fait les alliés occidentaux de la région, notamment l’Arabie Saoudite, mais aussi les autres états arabes du golfe (et leurs monarchies) qui sont les principaux financiers et soutiens du terrorisme, et plus particulièrement Al Qaeda. Une note signée par Hillary Clinton a confirmé que l’Arabie Saoudite était perçue comme « la principale source de financement des groupes islamistes tels que les Talibans et Lashkar-e-Taiba,” ainsi qu’Al Qaeda. De plus, trois autres états arabes, le Qatar, le Koweït et les Émirats Arabes Unis figurent parmi les principaux financiers du terrorisme. Selon les termes du Guardian, « les câbles mettent en lumière un aspect souvent ignoré dans les conflits pakistanais et afghans : que la violence est en partie financée par des donateurs riches et conservateurs situés autour de la mer d’Oman. » Alors que le Pakistan est généralement accusé d’aider les Talibans en Afghanistan, c’est en réalité l’Arabie Saoudite et les entreprises basées aux Émirats Arabes Unis qui sont les principaux financiers. Le Koweït, un autre allié des Etats-Unis, est « une source de financement et un point clé de passage » pour Al Qaeda. (24)
Tandis que le New York Times était tout occupé à déclarer que Wikileaks avait démontré un « consensus » sur l’Iran, avec le Roi Saoudien qui encourageait l’Amérique à attaquer pour « couper la tête du serpent », le journal n’a fait que mentionner au passage comment « les donateurs saoudiens demeurent les principaux financiers de groupes militants sunnites tels Al Qaeda » (25) Pour beaucoup, ce sont là effectivement des « révélations », mais il nous faut remettre ces éléments dans leur contexte. Il ne s’agit pas de dire simplement que l’Arabie Saoudite et les états arabes sont seuls responsables du soutien au terrorisme car ils ne font que jouer le rôle qu’ils ont toujours joué - et les diplomates sont tenus à l’écart de ce sujet comme ils l’ont toujours été.
Ces faits doivent être replacés dans un contexte historique. En ce qui concerne Al-Qaeda, qui est né lors de la guerre soviétique en Afghanistan avec le soutien des Etats-Unis et d’autres alliés occidentaux, le centre de cette opération se situait dans le « Club Safari », constitué d’un réseau secret de services de renseignement occidentaux (comme la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis) et de services régionaux (comme l’Arabie Saoudite et le Pakistan) pour financer, entraîner et armer les Moudjahidin et ensuite les Talibans et Al-Qaeda. Le « Club Safari » fut crée en 1976 (avec l’aide du directeur de la CIA à l’époque, George H.W. Bush, un autre ami proche de la famille royale saoudienne) et son objectif était d’échapper au contrôle politique croissant exercé sur les opérations de renseignement aux Etats-Unis par le Congrès US (résultat des enquêtes de la Commission Church sur les opérations de la CIA). Le Club Safari fut donc crée pour permettre des opérations clandestines sans contrôle de la part des politiques. Les diplomates étaient tenus dans l’ignorance de ces opérations et même de l’existence même du réseau. Ce réseau, sous une forme ou une autre, existe encore aujourd’hui, comme je l’ai récemment écrit dans une série d’articles.
(voir : The Imperial Anatomy of Al-Qaeda. The CIA’s Drug-Running Terrorists and the “Arc of Crisis” ; Empire, Energy and Al-Qaeda : The Anglo-American Terror Network ; 9/11 and America’s Secret Terror Campaign)
Il y a donc une raison pour laquelle les diplomates se plaignent en privé du financement et du soutien saoudien et arabe à Al Qaeda et que rien ne change : c’est parce que par d’autres voies, le pouvoir impérial US soutient et favorise ce état de fait. La diplomatie est plus ouverte lorsqu’il s’agit d’aborder les ambitions impériales. C’est pour cela que les câbles montrent une attention particulière portée à l’Iran et au Pakistan. Mais les opérations de renseignement sont des moyens plus discrets pour créer et maintenir certains types de relations. Encore une fois, cette information ne doit pas être prise « pour argent comptant », mais placée plutôt dans un contexte géopolitique plus large. Ainsi, cette information n’est pas une « désinformation » ni une « propagande » mais plutôt une « confirmation » et une information supplémentaire.
Alors que les gouvernements occidentaux et les médias accusent publiquement l’Iran d’ingérence dans les affaires irakiennes, et de soutenir le terrorisme et de déstabiliser le pays, la réalité est que si l’Iran exerce probablement une ingérence en Irak (après tout, ils sont voisins), c’est l’Arabie Saoudite qui est la plus grande source de déstabilisation, ceci de la bouche même des dirigeants irakiens. Selon the Guardian, les officiels du gouvernement irakien « considèrent l’Arabie Saoudite, et non l’Iran, comme la plus grande menace à l’intégrité et à la cohésion de leur état démocratique naissant. » Dans un câble rédigé par l’ambassadeur US en Irak, il est expliqué que « l’Irak considère que les relations avec l’Arabie Saoudite sont les plus problématiques eu égard à l’argent de Riyad et son attitude profondément anti-chiite et ses soupçons qu’un Irak dirigé par des Chiites renforcerait inévitablement l’influence régionale de l’Iran. » Plus loin, « les contacts Irakiens affirment que les objectifs de l’Arabie Saoudite (ainsi que ceux de la plupart des autres états arabes sunnites, à différents degrés) est de renforcer l’influence sunnite, affaiblir la domination chiite et promouvoir la formation d’un gouvernement irakien affaibli et divisé. » En bref, cela signifie que l’Arabie Saoudite est en train de faire en Irak ce dont l’Iran est accusé par l’Occident. Alors que l’Iran est intéressé par un gouvernement chiite stable en Irak, l’Arabie Saoudite est plus intéressée par un gouvernement affaibli et divisé, et alimente ainsi le conflit sectaire. Un fait intéressant à noter et qui a été révélé par d’autres câbles est l’éveil d’une conscience dans la jeunesse irakienne qui rejette toute forme d’ingérence étrangère. Les câbles diplomatiques parlent d’une « ’révolution mentale’ en cours dans la jeunesse irakienne contre tout projet politique étranger visant à déstabiliser le pays. » (26)
Il n’est donc pas surprenant qu’un haut membre de la famille royale saoudienne (en fait l’ancien chef des services de renseignement saoudiens et donc la personne en charge des relations de l’Arabie Saoudite avec les terroristes), le Prince Turki al-Faisal, ait déclaré que la source des fuites diplomatiques devrait être « vigoureusement punie ». Turki, qui a aussi été ambassadeur de l’Arabie Saoudite en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, a dit « la tourmente Wikileaks a souligné que la cyber-sécurité devenait de plus en plus une préoccupation internationale. » (27)
Dans quels autres domaines peut-on utiliser Wikileaks pour mieux informer et « confirmer » les critiques émises par les médias alternatifs ? Je propose le voisin de l’Arabie Saoudite au sud, le Yémen. Combien d’Américains, ou même de non-américains, savent que les Etats-Unis mènent une guerre au Yémen, juste en face d’un autre pays où les Etats-Unis mènent encore une autre guerre, la Somalie (depuis 2006/2007) ? (…) L’Arabie Saoudite est entrée dans le conflit en août 2009 en bombardant des sites rebelles dans le nord le long de la frontière saoudienne parce que les élites saoudiennes craignent un débordement des révoltes.
Les Etats-Unis sont entrés dans le conflit en augmentant le financement et l’aide militaire au Yémen (en réalité, en subventionnant son armée, comme ils le font pour l’Arabie Saoudite, l’Egypte, la Jordanie, Israël et tous les états arabes, ainsi que pour des dizaines d’états à travers le monde), et fournissent aussi une formation et assistance aux forces spéciales, sans parler des frappes par missiles sur le Yémen contre les « camps d’entraînement d’Al Qaeda » où les services de renseignement US prétendent avoir tué 60 « militants ». En réalité, 52 innocents ont été tués, dont plus de la moitié étaient des femmes et des enfants. A l’époque, le Yémen et les Etats-Unis ont tous deux affirmé qu’il s’agissait d’un camp d’entraînement d’Al-Qaeda et que les missiles de croisière avaient été tirés par le gouvernement yéménite, bien qu’une telle arme ne fasse pas partie de son arsenal (contrairement aux navires de la marine US qui patrouillent au large). La frappe fut exécutée par les Etats-Unis « sous les ordres directs du président ».
Plusieurs jours plus tard, il y a eu une étrange « tentative d’attentat terroriste » par un jeune Nigérian qui fut arrêté alors qu’il tentait de faire exploser une bombe cachée dans ses sous-vêtements (et qui avait été aidé à monter dans l’avion par un mystérieux indien en costume qui a prétendu être un diplomate, selon les témoins). Le jeune homme a été aussitôt associé à « Al-Qaeda de la Péninsule Arabique » (une organisation qui avait vu le jour peu avant après qu’un ancien détenu de Guantanamo ait été envoyé en Arabie Saoudite d’où il s’est « évadé » vers le Yémen pour créer cette nouvelle branche d’Al-Qaeda). Les Etats-Unis tenaient leur justification pour renforcer brutalement leur aide militaire au Yémen, aide qui a doublé en passant de 67 millions de dollars à 150 millions, accompagnée d’une augmentation des formations aux forces spéciales et des activités de la CIA ainsi que des discussions pour lancer des drones et des missiles pour tuer des innocents.
Au mois de septembre dernier, le gouvernement du Yémen a lancé un « siège » contre une ville du sud alors que le haut officiel de l’antiterrorisme de l’administration Obama, John Brennan, se trouvait au Yémen pour des « entretiens » avec le Président Saleh. La ville fut déclarée « sanctuaire d’Al-Qaeda » mais elle occupe aussi une position stratégique – juste au sud d’un nouveau gazoduc. La ville se trouve être aussi le foyer de nombreux dirigeants du mouvement sécessionniste. Le gouvernement du Yémen a « interdit l’accès » au siège, qui a duré plusieurs jours, à tout journaliste ou observateur indépendant. Cependant, selon les témoins qui ont réussi s’échapper de la ville et du « siège », les militants islamistes de la ville collaboraient avec le gouvernement contre le mouvement rebelle. Selon un journaliste de NPR, « cette affaire n’a pas grand chose à voir avec Al-Qaeda mais plutôt avec le mouvement sécessionniste. » [voir : Andrew Gavin Marshall, “Yemen : The Covert Apparatus of the American Empire,” Global Research, 5 October 2010]
Les « révélations » de Wikileaks nous informent un peu plus et confirment l’essentiel de cette analyse. En ce qui concerne la frappe par missile, qui a tué des femmes et des enfants innocents, et qui fut exécutée sous les ordres directs d’Obama, les câbles révèlent que le Président yéménite Saleh avait « secrètement offert aux forces US un accès illimité à son territoire pour mener des frappes unilatérales contre des cibles terroristes d’Al-Qaeda. » Comme Saleh l’a dit à John Brennan au mois de Septembre de 2009, « je vous ai donné carte blanche en matière de terrorisme. Alors je ne suis pas responsable. » En ce qui concerne la frappe du 21 décembre qui a tué des civils innocents, un câble explique « le Yémen a insisté qu’il fallait maintenir le statu de la version officielle qui nie toute implication des Etats-Unis. Saleh voulait que les opérations se poursuivent « non-stop jusqu’à l’éradication de la maladie » » et quelques jours plus tard, lors d’une réunion avec le chef Commandement Central US, le général David Patraeus, « Saleh a avoué avoir menti à sa population sur les frappes. » Il a dit au général, « Nous continuerons d’affirmer que les bombes étaient les nôtres, pas les vôtres. » (28)
En ce qui concerne le Pakistan, il faut rester très prudent devant les « opinions » exprimées par les câbles, puisque ce pays est désormais la cible d’une escalade en vertu de la « guerre contre le terrorisme ». Voici quelques éléments qu’il faut garder à l’esprit : historiquement, les services secrets pakistanais, l’ISI, ont financé, armé et entraîné les Talibans, mais toujours avec l’aide et le soutien des Etats-Unis. Il faut donc examiner la situation présente dans son contexte historique. Wikileaks a révélé (comme mentionné précédemment) que les états arabes du golfe finançaient les Talibans. Donc, dire que les Talibans sont financés uniquement par le Pakistan est faux. Est-il possible que le Pakistan collabore encore avec les Taliban ? Bien sûr que oui. Le Pakistan l’a fait à travers ses services secrets et toujours avec le soutien des Etats-Unis (principalement à travers la CIA). L’ISI reçoit encore la majorité de son financement externe de la CIA (29). Le financement de l’ISI par la CIA, qui date de la fin des années 70, a été nettement augmenté après les attentats du 11/9, attentats que l’ISI a financé. (30) Ainsi, la CIA a récompensé les financiers des attentats du 11/9 par une augmentation de leur financement.
Rejeter des informations qui ne cadrent pas avec vos idées préconçues vous empêche d’évoluer et d’affiner votre analyse. Ceci ne devrait jamais être le cas, quel que soit le sujet abordé. C’est pourtant une réaction courante, aussi bien chez les officiels que chez les critiques. Dans le cas du Pakistan, il faut comprendre que ce pays a toujours été un allié fidèle des Etats-Unis dans la région, en soutenant tous les gouvernements mis en place, tous les coups d’état. Mais les ambitions géopolitiques des Etats-Unis ont changé depuis. Le Pakistan se rapproche de la Chine qui a construit un grand port maritime au Pakistan offrant ainsi un accès de la Chine à l’Océan Indien. Ceci est perçu comme une menace par l’Inde et plus généralement par les Etats-Unis qui cherchent à limiter l’influence croissante de la Chine (tout en déployant des efforts pour tenter d’intégrer la Chine, notamment sur le plan économique). L’Inde et le Pakistan sont des ennemis héréditaires et se sont livrés plusieurs guerres. L’Inde et les Etats-Unis sont liés par une alliance stratégique, et les Etats-Unis ont aidé l’Inde pour son programme nucléaire, au grand dam du Pakistan, qui s’est rapproché de la Chine. Le Pakistan occupe une position hautement stratégique, avec des frontières avec l’Afghanistan, la Chine, l’Inde et l’Iran.
La politique US a changé vis-à-vis du Pakistan et elle vise désormais à y maintenir un gouvernement civil faible et soumis aux intérêts des Etats-Unis tout en étendant ses guerres à l’intérieur du pays. La situation créée est une véritable poudrière avec un risque de déstabilisation et de fragmentation qui pourrait dégénérer en guerre civile. Les Etats-Unis semblent entreprendre au Pakistan une politique similaire à celle employée contre la Yougoslavie dans les années 90. Avec toutefois une différence majeure : le Pakistan a une population de 170 millions d’habitants et possède l’arme nucléaire. En déstabilisant le Pakistan, les Etats-Unis augmentent le risque d’un conflit nucléaire entre le Pakistan et l’Inde et une déstabilisation des pays voisins. La mise à l’écart de l’armée Pakistanaise du pouvoir officiel (pour pouvoir dire qu’il ne s’agit pas d’une dictature militaire) a été voulue et concoctée par les Etats-Unis pour obtenir un gouvernement civil totalement dépendant et pour isoler une armée pakistanaise de plus en irritée et contrariée.
Comme l’ont révélé les câbles de Wikileaks, le Général Kayani, chef de l’armée pakistanaise, a menacé de renverser le gouvernement pakistanais par un coup d’état en mars 2009, et il en a discuté avec l’ambassadeur des Etats-Unis au Pakistan, Anne Patterson. Les câbles révèlent que le chef de l’armée pakistanaise n’appréciait guère le gouvernement civil mais appréciait encore moins l’opposition qui organisait des manifestations de rue. (13) Ceci révèle la nature profonde des relations entre les Etats-Unis et l’armée pakistanaise. Les Etats-Unis n’ont pas donné le feu vert parce qu’ils préfèrent un gouvernement civil faible et qu’une dictature militaire n’est pas dans leurs intérêts, ni dans ceux de l’Inde. Il n’y a donc pas eu de coup d’état. Wikileaks peut donc servir à mieux analyser la situation au Pakistan. Depuis de nombreuses années, à travers le monde, beaucoup de gens parlent d’une volonté de déstabiliser le Pakistan, mais les documents de Wikileaks permettent une autre analyse de la situation. (…)
Les exemples fournis par les câbles de Wikileaks sont innombrables et ils nous apportent de nouvelles informations que les médias alternatifs peuvent diffuser et analyser. Je n’ai fait qu’en aborder quelques uns. Ne vous y trompez pas, Wikileaks représente une occasion pour faire avancer la vérité, et non une diversion. Traitez le donc en conséquence.

Andrew-Gavin-Marshall

source : investig' action
            michelcollon.info