Pour le gouvernement et les médias
contrôlés par le pouvoir et les grands groupes, cette journée devait être un
non-événement, le baroud d’honneur d’un mouvement essoufflé (voir sur ces
thèmes les articles publiés sur ce site en date du 17 mai, du 9 juin et du 15
juin sous l’onglet : Europe, France).
Pourtant, c’est un immense cortège qui a défilé dans
les rues de la capitale, traversant les quartiers Sud-Ouest de Paris de la
Place d’Italie aux Invalides. Quatre heures après le départ du carré de tête,
des groupes attendaient encore pour démarrer… Alors que la CGT a annoncé 1,2
million de manifestants, le gouvernement n’a vu dans les rues que 120’000
personnes, mettant un point d’honneur à ce que ce chiffre soit le plus bas
annoncé depuis le 31 mars. Mais surtout, la seule communication médiatique et
gouvernementale depuis la manifestation aura concerné « la violence des
casseurs », une dizaine de vitres brisées et des murs tagués d’un grand hôpital
pédiatrique parisien qui se trouvait sur le parcours.
Concernant le fond du dossier, le Premier ministre a
comme posture que le dossier est clos, la loi est bouclée, il n’y aura aucune
modification et la mobilisation sociale doit immédiatement disparaître des
écrans médiatiques. D’ailleurs, il menace même d’interdire les prochaines
manifestations annoncées pour la semaine prochaine.
Pourtant, la mobilisation a la vie dure. Ce fut la plus
grosse manifestation parisienne depuis le début du mouvement, il y a trois
mois, deux ou trois fois plus grosse que celle du 31 mars. Evidemment, il
s’agissait d’une montée nationale, mais plusieurs grandes villes étaient aussi
dans la rue, comme Marseille, Toulouse, Strasbourg, Rennes… De même, l’ambiance
n’était pas à un dernier tour de piste. Car dans cette manifestation, comme
dans toutes les actions menées depuis des semaines, l’état d’esprit est à la
détermination. Un grand nombre de salariés venait d’entreprises grandes ou
petites du secteur privé, de toutes les régions, le plus souvent amenés en cars
par la CGT, mais aussi par Force ouvrière ou Solidaires.
Le cortège, les mots d’ordre témoignaient de la
détermination dans l’exigence de retrait de la loi El Khomri et du rejet du
gouvernement du PS. Malgré la propagande quotidienne menée depuis des mois à la
radio et à la télé par le PS et l’ensemble des commentateurs et prétendus
experts économiques et sociaux, les salariés sont toujours vent debout contre
cette loi : dans tous les sondages, seulement 30% de l’opinion soutient le
maintien du projet de loi. 70% – et la quasi-totalité des salarié·e·s – veulent
son retrait pur et simple ou au moins de profondes modifications.
Pourtant, le mouvement n’a pas encore réussi à faire
plier le gouvernement. Car les données présentes depuis le début du mouvement
sont toujours là.
D’un côté, le gouvernement est toujours aussi faible.
Sa crédibilité se réduit semaine après semaine comme peau de chagrin. Le couple
dirigeant Valls-Hollande affiche le visage de dirigeants forts, d’un Etat de
plus en plus policier pour masquer leur faiblesse. Le Premier ministre (Valls)
joue sur ce registre en répétant à l’envi que la France est en guerre face au
terrorisme, que la République doit être défendue et on assiste désormais à une
hystérisation médiatique, orchestrée par le gouvernement, de tout événement qui
peut entrer dans cette grille de lecture. Il en a été ainsi, au matin du 14
juin, après l’assassinat d’un couple de policiers en Région parisienne qui est
devenu une attaque terroriste de première importance. A la suite de cet acte
meurtrier, le ministre de l’Intérieur a accédé à une vieille revendication des
syndicats réactionnaires de policiers et de l’extrême droite : l’autorisation
du port d’armes pour les policiers en dehors du service.
Les dégradations subies par la façade de l’hôpital pour
enfants le 14 juin ont, elles, été sublimées par le Premier ministre en « un
hôpital dévasté », alors qu’aucun manifestant n’a pénétré à l’intérieur. Mais
cette mise en scène médiatique d’un « acte inhumain » va servir à justifier,
peut-être, l’interdiction de prochaines manifestations. Ironiquement, le leader
de Force ouvrière (FO), Jean Claude Mailly, a répondu à cette menace en disant
qu’il faudrait parallèlement interdire les prochains matches de l’Euro 2016,
prétexte à de multiples affrontements avec au moins déjà un mort et des blessés
graves.
Sur ce terrain de l’Etat policier et de la mise en scène
d’un pays en guerre, le gouvernement se fait prendre à son propre jeu, la
droite et le Front national lui reprochant désormais sa faiblesse devant le
désordre social.
Ce climat de violence d’Etat, le gouvernement et sa
police l’applique aux manifestations. Au moins 150 manifestants ont été blessés
le 14 juin, 15 ont dû être dirigés vers des services d’urgence et au moins un
est dans un état grave, sa colonne vertébrale atteinte par une lacrymogène
tirée à tir tendu. L’utilisation des flash-balls, de LBD, de grenades de
désencerclement et des lacrymogènes amène à blesser sérieusement les
manifestants, sans parler des charges contre les cortèges avec l’usage intensif
des matraques.
Le gouvernement cherche donc à sortir de la situation
après le 14 juin en faisant monter la tension et les violences policières. Le
but est d’arriver à casser définitivement le mouvement social avant le deuxième
passage de la loi à l’Assemblée nationale début juillet.
Du côté du mouvement, les « choses » sont toujours
contradictoires.
Les échéances données par l’Intersyndicale nationale,
beaucoup trop espacées, surtout depuis la mi-mai, ne permettent pas de
construire le rapport de force, d’acculer le gouvernement à la défaite. La
détermination des équipes syndicales combatives a permis jusqu’à aujourd’hui de
maintenir la force du mouvement, mais beaucoup de secteurs, d’entreprises, sont
entrés en grève de façon dispersée, reprenant quand une autre démarrait.
Le seul moment où le gouvernement a été à deux doigts
de céder, ces dernières semaines, a été fin mai, lorsque le blocage des dépôts
de carburants et la grève des chauffeurs routiers a mis à sec 30% des
stations-service. Faire céder le gouvernement n’est possible que par un blocage
de la vie économique du pays, au moins assez fort pour créer une situation dans
laquelle l’isolement social et politique de l’exécutif l’oblige à céder. De
cette question, beaucoup de syndicalistes sont conscients depuis le début du
mouvement. C’était le sens de l’appel « On bloque tout », lancé le 22 mars par
100 syndicalistes, essentiellement CGT et Sud. C’est aussi l’état d’esprit de
nombreuses équipes syndicales qui, notamment depuis la mi-mai, ont multiplié
les blocages, les grèves, comme celles du ramassage et du traitement des
ordures ménagères dans plusieurs villes de France.
Les salariés des raffineries de pétrole ont tenu
plusieurs semaines, mais l’impact de leur grève a été cassé par l’importation
massive de carburant par les grands groupes. Les grèves de la SNCF, des pilotes
d’Air France, vertébrées sur des revendications locales n’ont pas pu donner
depuis le 1er juin une vigueur comparable à la tension des deux semaines
précédentes. Cela d’autant plus, à la SNCF, qu’avant d’imposer à la CGT une
grève reconductible à partir du 1er juin, il y avait eu, depuis mars, plusieurs
journées isolées ou de 48h, usant une partie des forces.
Pourtant, d’autres secteurs, travailleurs des centrales
nucléaires, des ports, de la verrerie, de l’agroalimentaire sont aussi entrés
dans l’action ces dernières semaines. La force de ce mouvement et la
composition des manifestations brisent l’image brossée depuis des années d’un
mouvement syndical et revendicatif limité aux salariés de la fonction publique.
Depuis, des mois, ce sont les salariés de l’industrie, des transports, du
commerce et des services qui structurent la mobilisation.
Bloquée dans une situation dont elle n’est pas
maîtresse, la direction de la CGT essaye de louvoyer, notamment depuis la
mi-mai. Prise en tenaille entre la force du mouvement qui la pousse en première
ligne et le blocage de toute marge de négociation avec le gouvernement,
Philippe Martinez (secrétaire général de la CGT) gère mais ne veut pas pousser
davantage à l’affrontement. Ainsi, a-t-il explicitement refusé de profiter du
lancement de l’Euro 2016, le 10 juin, pour acculer le gouvernement sur la
défensive, désavouant les équipes syndicales qui avaient renforcé la grève sur
les lignes de transport desservant les stades de foot. De même,
l’Intersyndicale n’a pas tracé de plan de mobilisation crescendo après le 14
juin. La prochaine échéance est seulement une journée le 23 juin et
l’Intersyndicale appelle moins à renforcer les grèves qu’à multiplier les
signatures de pétitions. L’Union départementale CGT des Bouches du Rhône, pour sa
part, s’appuyant sur la force du 14 juin avec 300 entreprises du privé de la
région marseillaise en grève ce jour-là, a lancé un appel à la grève de 48h,
les 23 et 24 juin, dans l’état d’esprit d’enclencher un réel bras de fer.
Une nouvelle fois, rien n’est réglé dans cette
mobilisation qui dure depuis 4 mois, en ayant plusieurs fois renouvelé ses
forces. (16 juin 2016, article écrit pour le site Viento Sur)
Publié par
Alencontre le 19 - juin - 2016





