Publié par A l’encontre le 15 - octobre - 2015
« Cette place est ensanglantée… » C’est cette chanson
de Ruhi Su, écrite en hommage aux martyrs du massacre du 1er mai 1977 de la
place Taksim [1] Le 1er mai 1977 marquait, après celui de 1976, une tentative
de reconquête de la présence sur la place publique de la part des
syndicalistes. Au moment où le fondateur et président du DISK-Confédération des
syndicats révolutionnaires de Turquie, Kemal Türkler, prenait la parole, un
coup de feu retentit. Rapidement, d’autres tirs partant d’endroits différents
(du bâtiment du Service des eaux, de l’Hôtel Intercontinental, d’une voiture,
etc.) tuèrent des travailleurs présents. La place Taksim était pleine à
craquer. Une bousculade s’ensuivit, tuant 32 personnes. La police bloquait des
voies de sortie. Cette attaque a été attribuée aux Loups gris, organisation
d’extrême droite intégrée à « l’Etat profond » turc. Pour divers historiens, ce
1er mai marque un tournant dont une des expressions sera le coup d’Etat du 12
septembre 1980. D’ailleurs, le 1er mai 1980, toute manifestation était
interdite, le couvre-feu était proclamé. Malgré cela, une grève du zèle est
organisée par des travailleurs de la ville d’Istanbul. Des affrontements ont
lieu dans des quartiers périphériques. Des arrestations par centaines sont
effectuées. Kemal Türkler sera assassiné le 22 juillet 1980. (Réd. A
l’Encontre)]], que chantait un groupe de jeunes manifestants au moment où une
première explosion eut lieu, suivie quelques secondes plus tard d’une deuxième.
Une nouvelle fois, l’aspiration à la paix et la démocratie a été noyée dans un
bain de sang…
C’est un attentat sans précédent qui a été perpétré
dans la matinée du samedi 10 octobre 2015 à proximité de la gare de train
d’Ankara, la capitale de la Turquie.
L’opposition au régime noyée dans le sang
Des milliers de personnes s’étaient réunies pour
participer au grand meeting pour « le travail, la paix et la démocratie » organisé
par les confédérations syndicales KESK [Confédération des syndicats de
fonctionnaires] et DISK [Confédération des syndicats révolutionnaires de
Turquie], l’Union des médecins et l’Union des chambres des ingénieurs et des
architectes, dans le but de protester contre la politique guerrière de l’AKP
contre le peuple kurde et les dérives autoritaires du président de la
République Recep Tayyip Erdogan.
Selon les derniers chiffres communiqués par le bureau
de crise du HDP (Parti démocratique des peuples, réformiste de gauche lié au
mouvement kurde), l’attentat kamikaze a causé la mort d’au moins 128 personnes.
Alors que le nombre de blessés s’élève à 400, plus d’une trentaine de personne
restent introuvables, portées disparues.
Le fruit pourri de la politique
impérialiste régionale turque
Quel que soit le degré d’implication de l’Etat turc
dans ce massacre, et même s’il n’a aucun rôle direct dans son organisation, il
est indiscutable qu’il en est le premier responsable. Tout d’abord parce que
les services de renseignement et la police, qui traquent ceux qui, dans la rue
ou sur Internet, commettent le crime « d’insulter Erdogan », ont été incapable
d’empêcher cet attentat… si bien sûr ils en avaient manifesté l’intention.
Mais, d’autre part, cet attentat est le résultat de la
politique aveugle, interventionniste, « impérialiste régionale » du régime
Erdogan vis-à-vis de la Syrie. C’est la conséquence de plusieurs années de
soutien logistique, financier et militaire à maintes organisations djihadistes
afin de les aider à renverser le régime d’El-Assad. C’est aussi l’aboutissement
d’une obstination de la part de l’AKP au pouvoir d’empêcher par tous les moyens
la consolidation d’une région autonome kurde (sous la direction du PKK-PYD),
quitte à laisser Daech occuper ces terres…
Cet attentat s’inscrit aussi dans la suite des
explosions du 5 juin dernier à Diyarbakir lors du meeting du HDP, et du 20
juillet à Suruç, où 34 jeunes révolutionnaires trouvèrent la mort alors qu’ils
s’apprêtaient à se rendre à Kobané pour apporter leur aide et leur solidarité.
Toutes ces explosions ont eu pour but de provoquer la reprise de la résistance
armée par le mouvement kurde qui respectait un cessez-le-feu depuis plusieurs
années.
Le mouvement kurde réprimé
Le peuple kurde a su – après de nombreuses attaques
contre les locaux, les rassemblements et les activistes du HDP durant la
période de campagne électorale – rester patient pour ne pas tomber dans le jeu
de l’AKP et rentrer dans un nouvel engrenage de violence. Mais le massacre de
Suruç a finalement été la goutte qui a fait déborder le vase, et les conflits
armés ont repris depuis mi-juillet.
Erdogan n’a ainsi pas hésité à pousser le pays dans un
état de guerre civile et d’état d’urgence pour mieux réprimer le mouvement
kurde et son parti légal, le HDP, afin de rester au pouvoir. Il n’a pas hésité
à pousser la société dans une division ethnique et culturelle-religieuse difficilement
réparable pour consolider sa propre base. Enfin, il n’a pas non plus hésité à
s’allier aux plus sombres acteurs politiques, tels que le Hezbollah de Turquie
[organisation islamiste « pilotée » dans les années 1990 pour attaquer les
membres du PKK] ou bien certaines forces de l’extrême droite fasciste. Ainsi,
un jour avant le meeting d’Ankara, le mafieux-fasciste Sedat Peker, très
populaire parmi l’extrême droite et notamment chez les « loups-gris »,
organisait dans la ville de Rize un rassemblement « contre le terrorisme » et
en soutien à Erdogan, où il affirmait que « le sang allait couler à flot »…
C’est effectivement ce qui s’est passé, le sang, notre
sang, celui de ceux qui combattent pour la paix et la liberté a coulé à flot, «
tel un ruisseau » comme ils l’espéraient. Mais c’est aussi dans ce sang que
vont se noyer toutes leurs sombres espérances à instaurer un régime
dictatorial. (Istanbul, 15 octobre 2015).
Notes
[1] Le 1er mai 1977 marquait, après celui de 1976, une
tentative de reconquête de la présence sur la place publique de la part des
syndicalistes. Au moment où le fondateur et président du DISK-Confédération des
syndicats révolutionnaires de Turquie, Kemal Türkler, prenait la parole, un
coup de feu retentit. Rapidement, d’autres tirs partant d’endroits différents
(du bâtiment du Service des eaux, de l’Hôtel Intercontinental, d’une voiture,
etc.) tuèrent des travailleurs présents. La place Taksim était pleine à
craquer. Une bousculade s’ensuivit, tuant 32 personnes. La police bloquait des
voies de sortie. Cette attaque a été attribuée aux Loups gris, organisation
d’extrême droite intégrée à « l’Etat profond » turc. Pour divers historiens, ce
1er mai marque un tournant dont une des expressions sera le coup d’Etat du 12
septembre 1980. D’ailleurs, le 1er mai 1980, toute manifestation était
interdite, le couvre-feu était proclamé. Malgré cela, une grève du zèle est
organisée par des travailleurs de la ville d’Istanbul. Des affrontements ont
lieu dans des quartiers périphériques. Des arrestations par centaines sont
effectuées. Kemal Türkler sera assassiné le 22 juillet 1980. (Réd. A
l’Encontre)1



